Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Chapitre XIII

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Calmann-Lévy (p. 207-224).


CHAPITRE XIII.


DERNIÈRE RECRUDESCENCE DE MILLÉNARISME ET DE
PROPHÉTISME — LES MONTANISTES.


Le grand jour, malgré les affirmations de Jésus et des prophètes inspirés de lui, refusait de venir. Le Christ tardait à se montrer ; la piété ardente des premiers jours, qui avait eu pour mobile la croyance à cette prochaine apparition, s’était refroidie chez plusieurs. C’est sur la terre telle qu’elle est, au sein même de cette société romaine, si corrompue, mais si préoccupée de réforme et de progrès, qu’on songeait maintenant à fonder le royaume de Dieu. Les mœurs chrétiennes, du moment qu’elles aspiraient à devenir celles d’une société complète, devaient se relâcher en plusieurs points de leur sévérité primitive. On ne se faisait plus chrétien, comme dans les premiers temps, sous le coup d’une forte impression personnelle ; plusieurs naissaient chrétiens. Le contraste devenait chaque jour moins tranché entre l’Église et le monde environnant. Il était inévitable que des rigoristes trouvassent qu’on s’enfonçait dans la fange de la plus dangereuse mondanité, et qu’il s’élevât un parti de piétistes pour combattre la tiédeur générale, pour continuer les dons surnaturels de l’Église apostolique, et préparer l’humanité, par un redoublement d’austérités, aux épreuves des derniers jours.

Déjà nous avons vu le pieux auteur d’Hermas pleurer sur la décadence de son temps et appeler de ses vœux une réforme qui fît de l’Église un couvent de saints et de saintes. Il y avait, en effet, quelque chose de peu conséquent dans l’espèce de quiétude où s’endormait l’Église orthodoxe, dans cette morale tranquille à laquelle se réduisait de plus en plus l’œuvre de Jésus. On négligeait les prédictions si précises du fondateur sur la fin du monde présent et sur le règne messianique qui devait venir ensuite. L’apparition prochaine dans les nues était presque oubliée. Le désir du martyre, le goût du célibat, suites d’une telle croyance, s’affaiblissaient. On acceptait des relations avec un monde impur, condamné à bientôt finir ; on pactisait avec la persécution, et l’on cherchait à y échapper à prix d’argent. Il était inévitable que les idées qui avaient formé le fond du christianisme naissant reparussent de temps en temps, au milieu de cet affaissement général, avec ce qu’elles avaient de sévère et d’effrayant. Le fanatisme, que mitigeait le bon sens orthodoxe, faisait des espèces d’éruptions, comme un volcan comprimé.

Le plus remarquable de ces retours fort naturels vers l’esprit apostolique fut celui qui se produisit en Phrygie, sous Marc-Aurèle[1]. Ce fut quelque chose de tout à fait analogue à ce que nous voyons se passer de notre temps, en Angleterre et en Amérique, chez les irvingiens et les saints des derniers jours. Des esprits simples et exaltés se crurent appelés à renouveler les prodiges de l’inspiration individuelle, en dehors des chaînes déjà lourdes de l’Église et de l’épiscopat. Une doctrine depuis longtemps répandue en Asie Mineure, celle d’un Paraclet, qui devait venir compléter l’œuvre de Jésus[2], ou, pour mieux dire, reprendre l’enseignement de Jésus, le rétablir dans sa vérité, le purger des altérations que les apôtres et les évêques y avaient introduites[3], une telle doctrine, dis-je, ouvrait la porte à toutes les innovations. L’Église des saints était conçue comme toujours progressive et comme destinée à parcourir des degrés successifs de perfection. Le prophétisme passait pour la chose du monde la plus naturelle. Les sibyllistes, les prophètes de toute origine couraient les rues, et, malgré leurs grossiers artifices, trouvaient créance et accueil[4].

Quelques petites villes des plus tristes cantons de la Phrygie Brûlée, Tymium, Pépuze, dont le site même est inconnu[5], furent le théâtre de cet enthousiasme tardif. La Phrygie était un des pays de l’antiquité les plus portés aux rêveries religieuses. Les Phrygiens passaient, en général, pour niais et simples[6]. Le christianisme eut chez eux, dès l’origine, un caractère essentiellement mystique et ascétique[7]. Déjà, dans l’épître aux Colossiens, Paul combat des erreurs où les signes précurseurs du gnosticisme et les excès d’un ascétisme mal entendu semblent se mêler. Presque partout ailleurs, le christianisme fut une religion de grandes villes ; ici, comme dans la Syrie au-delà du Jourdain, ce fut une religion de bourgades et de campagnards. Un certain Montanus[8], du bourg d’Ardabav, en Mysie, sur les confins de la Phrygie, sut donner à ces pieuses folies un caractère contagieux qu’elles n’avaient pas eu jusque-là[9].

Sans doute l’imitation des prophètes juifs et de ceux qu’avait produits la loi nouvelle, au début de l’âge apostolique, fut l’élément principal de cette renaissance du prophétisme. Il s’y mêla peut-être aussi un élément orgiastique et corybantique, propre au pays, et tout à fait en dehors des habitudes réglées de la prophétie ecclésiastique, déjà assujettie à une tradition. Tout ce monde crédule était de race phrygienne, parlait phrygien[10]. Dans les parties les plus orthodoxes du christianisme, d’ailleurs, le miraculeux passait pour une chose toute simple[11]. La révélation n’était pas close ; elle était la vie de l’Église. Les dons spirituels, les charismes apostoliques[12] se continuaient dans beaucoup de communautés ; on les alléguait en preuve de la vérité. On citait Agab, Judas, Silas, les filles de Philippe, Ammias de Philadelphie, Quadratus[13] comme ayant été favorisés de l’esprit prophétique. On admettait même en principe que le charisme prophétique durerait dans l’Église par une succession non interrompue jusqu’à la venue du Christ[14]. La croyance au Paraclet, conçu comme une source d’inspiration permanente pour les fidèles, entretenait ces idées. Qui ne voit combien une telle croyance était pleine de danger ? Aussi l’esprit de sagesse qui dirigeait l’Église tendait-il à subordonner de plus en plus l’exercice des dons surnaturels à l’autorité du presbytérat. Les évêques s’attribuaient le discernement des esprits, le droit d’approuver les uns, d’exorciser les autres. Cette fois, c’était un prophétisme tout à fait populaire qui s’élevait sans la permission du clergé, et voulait gouverner l’Église en dehors de la hiérarchie. La question de l’autorité ecclésiastique et de l’inspiration individuelle, qui remplit toute l’histoire de l’Église, surtout depuis le xvie siècle, se posait dès lors avec netteté. Entre le fidèle et Dieu, y a-t-il ou n’y a-t-il pas un intermédiaire ? Montanus répondait non, sans hésiter. « L’homme, disait le Paraclet dans un oracle de Montanus[15], est la lyre, et moi, je vole comme l’archet ; l’homme dort, et moi, je veille. »

Montanus justifiait sans doute par quelque supériorité cette prétention d’être l’élu de l’Esprit. Nous croyons volontiers ses adversaires quand ils nous disent que c’était un croyant de fraîche date ; nous admettons même que le désir de primauté ne fut pas étranger à ses singularités. Quant aux débauches et à la fin honteuse qu’on lui attribue, ce sont là les calomnies ordinaires, qui ne manquent jamais sous la plume des écrivains orthodoxes, quand il s’agit de noircir les dissidents[16]. L’admiration qu’il excita en Phrygie fut extraordinaire. Tel de ses disciples prétendait avoir plus appris dans ses livres[17] que dans la Loi, les prophètes et les évangélistes réunis. On croyait qu’il avait reçu la plénitude du Paraclet ; parfois on le prenait pour le Paraclet lui-même, c’est-à-dire pour ce Messie, en bien des choses supérieur à Jésus, que les Églises d’Asie Mineure croyaient avoir été promis par Jésus lui-même[18]. On alla jusqu’à dire : « Le Paraclet a révélé de plus grandes choses par Montanus que le Christ par l’Évangile[19]. » La Loi et les prophètes furent considérés comme l’enfance de la religion ; l’Évangile en fut la jeunesse ; la venue du Paraclet fut censée être le signe de sa maturité.

Montanus, comme tous les prophètes de l’alliance nouvelle, était plein de malédictions contre le siècle et contre l’empire romain. Même le voyant de 69 était dépassé. Jamais la haine du monde et le désir de voir s’anéantir la société païenne n’avaient été exprimés avec une aussi naïve furie. Le sujet unique des prophéties phrygiennes était le prochain jugement de Dieu, la punition des persécuteurs, la destruction du monde profane, le règne de mille ans et ses délices. Le martyre était recommandé comme la plus haute perfection ; mourir dans son lit passait pour indigne d’un chrétien. Les encratites, condamnant les rapports sexuels, en reconnaissaient au moins l’importance au point de vue de la nature ; Montanus ne prenait même pas la peine d’interdire un acte devenu absolument insignifiant, du moment que l’humanité en était à son dernier soir. La porte se trouvait ainsi ouverte à la débauche, en même temps que fermée aux devoirs les plus doux.

À côté de Montanus paraissent deux femmes, l’une appelée tantôt Prisca, tantôt Priscille, tantôt Quintille, et l’autre, Maximille. Ces deux femmes, qui, à ce qu’il paraît, avaient dû quitter l’état de mariage pour embrasser la carrière prophétique[20], entrèrent dans leur rôle avec une hardiesse extrême et un complet mépris de la hiérarchie. Malgré les sages interdictions de Paul contre la participation des femmes aux exercices prophétiques et extatiques de l’Église, Priscille et Maximille ne reculèrent pas devant l’éclat d’un ministère public. Il semble que l’inspiration individuelle ait eu, cette fois comme d’ordinaire, pour compagnes la licence et l’audace[21]. Priscille a des traits qui la rapprochent de sainte Catherine de Sienne et de Marie Alacoque. Un jour, à Pépuze, elle s’endormit et vit le Christ venir vers elle, vêtu d’une robe éclatante et ayant l’apparence d’une femme. Christ s’endormit à côté d’elle, et, dans cet embrassement mystérieux, lui inocula toute sagesse. Il lui révéla en particulier la sainteté de la ville de Pépuze. Ce lieu privilégié était l’endroit où la Jérusalem céleste, en descendant du ciel, viendrait se poser[22]. Maximille prêchait dans le même sens, annonçait d’atroces guerres, des catastrophes, des persécutions[23]. Elle survécut à Priscille et mourut en soutenant qu’après elle il n’y aurait plus d’autre prophétie[24] jusqu’à la fin des temps.

Ce n’était pas seulement la prophétie, c’étaient toutes les fonctions du clergé que cette chrétienté bizarre prétendait attribuer aux femmes. Le presbytérat, l’épiscopat, les charges de l’Église à tous les degrés leur étaient dévolus. Pour justifier cette prétention, on alléguait Marie, sœur de Moïse, les quatre filles de Philippe, et même Ève, pour laquelle on plaidait les circonstances atténuantes et dont on faisait une sainte[25]. Ce qu’il y avait de plus étrange dans le culte de la secte était la cérémonie des pleureuses ou vierges lampadophores, qui rappelle à beaucoup d’égards les « réveils » protestants d’Amérique. Sept vierges portant des flambeaux, vêtues de blanc, entraient dans l’église, poussant des gémissements de pénitence, versant des torrents de larmes et déplorant par des gestes expressifs la misère de la vie humaine. Puis commençaient les scènes d’illuminisme. Au milieu du peuple, les vierges étaient prises d’enthousiasme, prêchaient, prophétisaient, tombaient en extase. Les assistants éclataient en sanglots et sortaient pénétrés de componction[26].

L’entraînement que ces femmes exercèrent sur les foules et même sur une partie du clergé fut extraordinaire. On allait jusqu’à préférer les prophétesses de Pépuze aux apôtres et même à Christ. Les plus modérés voyaient en elles ces prophètes prédits par Jésus comme devant achever son œuvre. Toute l’Asie Mineure fut troublée. Des pays voisins, on venait pour voir ces phénomènes extatiques et pour se faire une opinion sur le prophétisme nouveau. L’émotion fut d’autant plus grande que personne ne rejetait à priori la possibilité de la prophétie. Il s’agissait seulement de savoir si celle-ci était réelle. Les Églises les plus lointaines, celles de Lyon, de Vienne, écrivirent en Asie pour être informées. Plusieurs évêques, en particulier Ælius Publius Julius, de Debeltus, et Sotas, d’Anchiale en Thrace[27], vinrent pour être témoins. Toute la chrétienté fut mise en mouvement par ces miracles, qui semblaient ramener le christianisme de cent trente ans en arrière, aux jours de sa première apparition.

La plupart des évêques, Apollinaire d’Hiérapolis, Zotique de Comane, Julien d’Apamée, Miltiade, le célèbre écrivain ecclésiastique, un certain Aurélius de Cyrène, qualifié « martyr » de son vivant, les deux évêques de Thrace[28], refusèrent de prendre au sérieux les illuminés de Pépuze. Presque tous déclarèrent la prophétie individuelle subversive de l’Église[29] et traitèrent Priscille de possédée. Quelques évêques orthodoxes, en particulier Sotas d’Anchiale et Zotique de Comane, voulurent même l’exorciser ; mais les Phrygiens les en empêchèrent[30]. Quelques notables, d’ailleurs, comme Thémison, Théodote, Alcibiade[31], Proclus, cédèrent à l’enthousiasme général et se mirent à prophétiser à leur tour. Théodote, surtout, fut comme le chef de la secte après Montanus et son principal zélateur[32]. Quant aux simples gens, ils étaient tous ravis. Les sombres oracles des prophétesses étaient colportés au loin et commentés. Une véritable Église se forma autour d’elles. Tous les dons de l’âge apostolique, en particulier la glossolalie[33] et les extases, se renouvelèrent. On se laissait aller trop facilement à ce raisonnement dangereux : « Pourquoi ce qui a eu lieu n’aurait-il pas lieu encore ? La génération actuelle n’est pas plus déshéritée que les autres. Le Paraclet, représentant du Christ, n’est-il pas une source éternelle de révélation[34] ? » D’innombrables petits livres répandaient au loin ces chimères. Les bonnes gens qui les lisaient trouvaient cela plus beau que la Bible. Les nouveaux exercices leur paraissaient supérieurs aux charismes des apôtres, et plusieurs osaient dire que quelque chose de plus grand que Jésus était apparu[35]. Toute la Phrygie en devint folle à la lettre ; la vie ecclésiastique ordinaire en fut comme suspendue.

Une vie de haut ascétisme était la conséquence de cette foi brûlante en la venue prochaine de Dieu sur la terre. Les prières des saints de Phrygie étaient continuelles. Ils y portaient de l’affectation, un air triste et une sorte de bigoterie. Leur habitude d’avoir en priant le bout de l’index appuyé contre le nez, pour se donner l’air contrit, leur valut le sobriquet de « nez chevillés » (en phrygien, tascodrugites)[36]. Jeûnes, austérités, xérophagie rigoureuse, abstinence de vin, réprobation absolue du mariage, telle était la morale que devaient logiquement s’imposer de pieuses gens en retraite dans l’espérance du dernier jour[37]. Même pour la cène, ils ne se servaient, comme certains ébionites, que de pain et d’eau, de fromage, de sel[38]. Les disciplines austères sont toujours contagieuses dans les foules, incapables de haute spiritualité ; car elles rendent le salut certain à bon marché, et elles sont faciles à pratiquer pour les simples, qui n’ont que leur bonne volonté. De toutes parts, ces pratiques se répandirent ; elles pénétrèrent jusque dans les Gaules avec les Asiates, qui remontaient en nombre si considérable la vallée du Rhône ; un des martyrs de Lyon, en 177, s’y montrait attaché jusque dans sa prison, et il fallut le bon sens gaulois ou, comme on crut alors, une révélation directe de Dieu pour l’y faire renoncer[39].

Ce qu’il y avait de plus fâcheux, en effet, dans les excès de zèle de ces ardents ascètes, c’est qu’ils se montraient intraitables contre tous ceux qui ne partageaient pas leurs simagrées. Ils ne parlaient que du relâchement général. Comme les flagellants du moyen âge, ils trouvaient dans leurs pratiques extérieures un motif de fol orgueil et de révolte contre le clergé. Ils osaient dire que, depuis Jésus, au moins depuis les apôtres, l’Église avait perdu son temps, et qu’il ne fallait plus attendre une heure pour sanctifier l’humanité et la préparer au règne messianique. L’Église de tout le monde, selon eux, ne valait pas mieux que la société païenne. Il s’agissait de former dans l’Église générale une Église spirituelle[40], un noyau de saints, dont Pépuze serait le centre. Ces élus se montraient hautains pour les simples fidèles. Thémison déclarait que l’Église catholique avait perdu toute sa gloire et obéissait à Satan[41]. Une Église de saints, voilà leur idéal, bien peu différent de celui de pseudo-Hermas. Qui n’est pas saint n’est pas de l’Église. « L’Église, disaient-ils, c’est la totalité des saints, non le nombre des évêques. »

Rien n’était plus loin, on le voit, de l’idée de catholicité qui tendait à prévaloir et dont l’essence consistait à tenir les portes ouvertes à tous. Les catholiques prenaient l’Église telle qu’elle était, avec ses imperfections ; on pouvait, d’après eux, être pécheur sans cesser d’être chrétien. Pour les montanistes, ces deux termes étaient inconciliables. L’Église doit être aussi chaste qu’une vierge ; le pécheur en est exclu par son péché même et perd dès lors toute espérance d’y entrer. L’absolution de l’Église est sans valeur. Les choses saintes doivent être administrées par les saints[42]. Les évêques n’ont aucun privilège en ce qui concerne les dons spirituels. Seuls, les prophètes, organes de l’Esprit, peuvent assurer que Dieu pardonne[43].

Grâce aux manifestations extraordinaires d’un piétisme extérieur et peu discret, Pépuze et Tymium devenaient, en effet, des espèces de villes saintes. On les appelait Jérusalem et les sectaires voulaient qu’elles fussent le centre du monde. On y venait de toutes parts, et plusieurs soutenaient que, conformément à la prédiction de Priscille, la Sion idéale s’y créait déjà. L’extase n’était-elle pas la réalisation provisoire du royaume de Dieu, commencé par Jésus ? Les femmes quittaient leur mari comme à la fin de l’humanité. Chaque jour, on croyait voir les nuées s’ouvrir et la nouvelle Jérusalem se dessiner sur l’azur du ciel[44].

Les orthodoxes, et surtout le clergé, cherchaient naturellement à prouver que l’attrait qui attachait ces puritains aux choses éternelles ne les détachait pas tout à fait de la terre. La secte avait une caisse centrale de propagande. Des quêteurs allaient de tous les côtés provoquer les offrandes. Les prédicateurs touchaient un salaire ; les prophétesses, en retour des séances qu’elles donnaient ou des audiences qu’elles accordaient, recevaient de l’argent, des habits, des cadeaux précieux[45]. On voit quelle prise cela donnait contre les prétendus saints. Ils avaient leurs confesseurs et leurs martyrs[46], et c’était ce qui attristait le plus les orthodoxes ; car ceux-ci eussent voulu que le martyre fût le critérium de la vraie Église. Aussi n’épargnait-on pas les médisances pour diminuer le mérite de ces martyrs sectaires. Thémison, ayant été arrêté, échappa, disait-on, aux poursuites à prix d’argent. Un certain Alexandre fut aussi emprisonné ; les orthodoxes n’eurent de repos que quand ils l’eurent présenté comme un voleur qui méritait parfaitement son sort et avait un dossier judiciaire dans les archives de la province d’Asie[47].

  1. La date de l’apparition du montanisme est incertaine. La seule autorité sérieuse est celle de l’anonyme cité par Eusèbe, (H. E., IV, xvi, 7), qui place cet événement sous le proconsulat de Gratus. Eusèbe, dans sa Chronique, suppose que ce proconsulat tomba en 171 ou 172 (p. 172-173, Schœne) ; mais Eusèbe faisait ces supputations par à peu près, et nous avons vu (à propos dos martyres de Polycarpe, de Justin et de Sagaris) qu’en général il rabaissait trop les dates. Aucune donnée ne permet, d’ailleurs, de fixer le proconsulat de Gratus (Waddington, Fastes, p. 237). Ce qui concerne Apollinaire (Eus., IV, chap. xxvii) conduit vers 165-170. Ce qui concerne les martyrs de Lyon (Eusèbe, V, iii, 4 : ἄρτι τοτὲ πρῶτον…) conduirait un peu plus tard ; cependant le Phrygien Alexandre, qui semble avoir apporté à Lyon les idées montanistes, était en Gaule « depuis plusieurs années » quand il fut martyrisé en 177 (Eus., V, i, 49). Épiphane (Hær., xliii, 1) nous reporterait à l’an 156-157 ; mais Épiphane est ici confus et contradictoire. Voir Hær, xlviii, 1, 2 (cf. xlvi, 1) ; li, 33.
  2. Jean, xiv, xv, xvi. Voir l’Égl. chrét., p. 69, 70
  3. Jean, xvi, 12, 14, 15.
  4. Celse, dans Orig., VII, 9, 11.
  5. Ces petites localités n’étaient pas loin d’Ouschal.
  6. Saint Justin, Dial., 119 ; Cicéron, Pro Flacco, 27.
  7. V. Saint Paul, chap. xiii. Cf. Épiph., xlvii, 1.
  8. Ce nom n’était pas rare dans le nord de l’Asie Mineure, particulièrement en Phrygie. C. I. G., 3662, 3858 e, 4187 ; Le Bas, no 755 (Acmonie). Les doutes qu’on a élevés sur la réalité du personnage de Montanus sont dénués de fondements sérieux.
  9. Canon de Muratori, lignes 83-84 (Hesse) ; Œuvres de Tertullien, en général ; Clément d’Alex., Strom., IV, ch. xiii ; Philosoph., VIII, 6, 19 ; X, 25, 26 ; Eusèbe, H. E., IV, 27 ; V, 3, 14, 16-19 (d’après des témoignages contemporains) ; Épiph., Hær., xlviii et xlix ; Origène, Contre Celse, VII, 9 ; Philastre, Hær., xxi ; Cyrille de Jér., Catéch., xvi, 8 ; Prædestinatus, hær. 26, 27, 28, 86 ; Macarius Magnes, IV, 15 (p. 184).
  10. Épiphane, xlviii, 14.
  11. Eus., H. E., V, iii, 4 ; l’Anonyme contre les cataphryges, dans Eus., V, xvii, 4. Cf. Justin, Dial., 11, 30, 39, 87 ; Irénée, II, ch. 31, 32 ; V, 6 ; Eus., H. E., V, 7.
  12. Eusèbe, V, iii, 4 ; παραδοξοποιΐαι τοῦ θείου χαρίσματος.
  13. L’Anonyme, dans Eus., H. E., V, xvii, 3. Cf. Eus., III, xxxvii, 1.
  14. L’Anonyme, dans Eus. V, xvii, 4.
  15. Dans Épiph., hær. xlviii, 4.
  16. Saint Jérôme, Epist. ad Ctesiphontem (43) ; Isid. de Péluse, Epist., 1 ; saint Cyrille de Jér., Catéch., xvi, 8. Les écrits anciens contre Montanus, qu’Eusèbe possédait dans sa bibliothèque, ne mentionnaient pas le bruit qu’il eût été, avant sa conversion, prêtre de Cybèle et qu’il méritât, comme dévot d’Attis, l’épithète de semivir. Didyme d’Alexandrie, De Trinitate, III, 41 ; saint Jérôme, Ad Marc. (27), t. IV, 2e part., col. 65.
  17. Le passage du Canon de Muratori, lignes 83-84, prouve bien qu’il avait composé des livres.
  18. Jean, xiv, xv, xvi. La doctrine des montanistes étant sur tout le reste en opposition avec le quatrième Évangile, il est douteux que leur notion du Paraclet fût un emprunt fait directement à cet Évangile. Ils pouvaient très bien en subir l’influence sur un point particulier sans en posséder le texte.
  19. Pseudo-Tertullien, De præscr., [52],
  20. Apollonius, dans Eusèbe, V, xviii, 3.
  21. L’Anonyme, dans Eusèbe, V, xvii, 2.
  22. Épiph., hær. xlix, 1. Cf. Apollonius, dans Eus., V, xviii, 2 ; saint Cyrille de Jérus., Catéch., xvi, 8.
  23. L’Anonyme, dans Eus., V, xvi, 18, 19.
  24. Épiph., hær. xlviii, 2.
  25. Épiph., xlix, 2.
  26. Épiph., xlix, 2 ; Tertullien, De bapt., 1, 17 ; Præscr. hær., 41. Cf. Conc. de Laodicée, dans Mansi, Conc., II, col. 569.
  27. Ces deux villes, situées sur la mer Noire, étaient voisines l’une de l’autre. Aujourd’hui, Burgas et Ahiali.
  28. Eusèbe, H. E., V, xvi et suiv., surtout xix (d’après l’Anonyme et Sérapion).
  29. V. surtout Eusèbe, H. E., V, ch. xvii.
  30. Eus., H. E., V, xviii, 13 ; xix, 3. Cf. V, xvi.
  31. Sur la vraie leçon d’Eus., H. E., V, xvi, 3, et du Canon de Muratori, lig. 80-81, voir les discussions de Hesse et de Nolte. Cf. Eus., V, iii, 4.
  32. L’Anonyme, dans Eus., V, xvi, 14 ; cf. Eus., V, iii, 4.
  33. Λαλεῖν καὶ ξενοφωνεῖν.
  34. Actes des saintes Perpétue et Félicité (la préface surtout), traités montanistes de Tertullien, presque à chaque page.
  35. Philosoph. VIII, 19.
  36. Épiph., xlviii, 14. Cf. Théodoret, Hær. fab., I, 9 et 10 ; saint Jérôme, In Gal., II, proœm.
  37. Apollonius, dans Eus., V, xviii, 2 (Cf. iii) ; Philosoph., VIII, 19 ; Tertullien, De jejuniis ; saint Jérôme, Epist. ad Marcellam (27), et In Agg., i (col. 65 et 1690 de Mart., t. IV).
  38. Comp. Épiph., Hær., xxx, 15 ; Pseudo-Clém., Homél., xiv, 1 ; Acta SS. Perp. et Fel., 4.
  39. Eus., H. E., V, ch. iii.
  40. Voir la même distinction chez les gnostiques. L’Égl. chrét., p. 140 et suiv.
  41. Eus., V, xvi, xviii.
  42. Tertullien, De exhort. cast., 10.
  43. Tertullien, De pudic., 19, 21.
  44. Tertullien, Adv. Marc., III, 24. Cf. Firmilien (Epist. S. Cypriani, 75).
  45. Apollonius, dans Eus., V, xviii, 4, 11.
  46. Eusèbe, H. E., V, ch. xvi et xviii. Cf. Mansi, Concil., II, col. 570, no 34.
  47. L’Anonyme dans Eus., H. E., V, xvi, 12 et suiv. ; Apollonius, dans Eus., H. E., V, xviii, 6 et suiv. Cf. Constit. apost., V, 9.