Marie-Anna la Canadienne/19

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Maison d'édition non mentionnée (p. 236-267).

XIX


Villodin parla le premier.

— Venez-vous chez moi, monsieur ? demanda-t-il. Nous y serons plus à l’aise qu’en plein air.

Henri ne répondit pas immédiatement. Jacques crut deviner son silence ; il eut un sourire de mépris :

— Je suis homme du monde, monsieur ! fit-il avec hauteur. Vous pouvez vous fier à ma courtoisie.

— C’est bien ! répondit Henri simplement.

Ils arrivèrent à l’Hôtel des Chutes. Villodin passa devant ; ils montèrent au premier étage dans ce petit salon qui jadis entendit les lamentations de Jacques et les railleries spirituelles de Gilbert Sansonnet.

Très calme, Villodin invita Henri Chesnaye à pénétrer dans le salon puis quand ils furent tous deux entrés il tira la porte sur lui et doucement donna un tour de clé. Henri ne vit rien de cette manœuvre bizarre ; à la faveur de l’obscurité, Villodin mit la clé dans sa poche. Toujours calme comme s’il s’agissait de régler une partie de plaisir, il frotta un tison, alluma une lampe puis se retourna vers son rival resté debout à quelques pas de lui attendant tranquillement, lui aussi, la minute des explications.

Dès le premier mot, Villodin alla droit au but :

— Vous savez comment se règlent ces sortes de questions ? demanda-t-il.

Henri tressaillit.

— Vous voulez que nous nous battions ?

— Eh ! je ne vois pas d’autre moyen de trancher notre différend.

— Ce n’est pas mon avis, monsieur ! fit Henri en secouant la tête.

— Vous refusez le duel ? gronda Villodin, surpris.

— Je ne « refuse » pas, monsieur ; je « repousse ! » Oh ! je vous en prie, ne vous emballez pas ! continua Henri en voyant son rival serrer les poings. Ce n’était vraiment pas la peine de vous prévaloir tout à l’heure de votre qualité de gentilhomme pour oublier si vite les devoirs de l’hospitalité. Calmez-vous donc et causons. Vous voulez que nous nous battions ; je vous le répète, cela ne se peut. D’abord, le duel prouvera que l’un de nous est plus ou moins habile à tuer son semblable et rien autre chose. Ensuite, je vous l’avoue sans honte, je n’ai jamais touché une arme de ma vie ; vous auriez trop bon marché de moi. En acceptant le duel, je chargerais votre conscience d’un véritable assassinat dont vous auriez à répondre devant les hommes et devant Dieu. Enfin je serais bien sot de me battre avec la certitude d’être tué. Vous oubliez que vous n’êtes pas en France, ici ; libre à vous de pourfendre vos rivaux dans votre pays de sabreurs, mais au Canada, on ne se tue pas, on s’explique !…

Villodin l’écoutait, droit, les poings sur les hanches, le regard haineux, les lèvres retroussées par le plus insultant dédain. Son maintien, à lui seul, eut été suffisant à provoquer un choc. Il contenait son impatience et laissait passer ce flot de paroles comme si elles ne lui étaient pas adressées, ne voyant qu’une chose, le duel qu’il avait résolu. « Parle, parle toujours ; pensait-il. Tu chanteras tout-à-l’heure ! » Toute sa personne trahissait un désir effréné de vengeance et de meurtre. On sentait qu’il était prêt à tout ; le mondain français perçait en lui avec son insouciance de la mort, sa couardise, sa désinvolture de gentilhomme.

— Vous avez peur ! fit-il.

Henri haussa les épaules.

— Oui, monsieur, j’ai peur ! dit-il. Mais ce n’est pas de vous. Ici se présente la raison principale qui me fait repousser le projet d’une rencontre. En admettant un instant que nous nous battions, si vous me tuez, vous aurez un jour quelques millions d’années d’enfer pour ce joli cartel et j’en aurais autant, moi, pour l’avoir accepté ! Non là, franchement, monsieur, je ne peux pas peindre mon âme uniquement pour vous être agréable. Peut-être avez-vous des accointances familières avec le diable ; c’est un genre de faveurs que je n’ambitionne pas. J’ignore comment les gens observent les commandements de la religion catholique dans votre pays mais au Canada…

— Assez, monsieur ! trancha Villodin rudement. Je n’ai que faire de votre morale ou d’une leçon de catéchisme. La question est toute simple : il faut que l’un de nous disparaisse.

— D’accord ! riposta Henri imperturbable. Retournez d’où vous venez : tout sera pour le mieux.

Villodin eut un ricanement.

— Vous avez une manière d’arranger les choses qui ne pèche pas par la simplicité ! fit-il. Vraiment ce serait trop facile et vous auriez la partie belle. Ah ça, voyons ; vous imaginez-vous que j’ai traversé les mers pour que vous me donniez mon congé sans plus de façon ? Avez-vous la naïveté de croire que je vous ai conduit chez moi pour que vous m’invitiez le premier à vider la place ?… Écoutez un peu, monsieur Chesnaye, j’aime Marie-Anna…

— Je vous défends de me le dire ! rugit Henri d’une voix terrible. Je suis son fiancé !

— Tout beau, mon joli page ! Mais vous ne m’empêcherez pas de le lui dire encore, à elle…

Henri n’était plus maître de lui ; les derniers mots de Villodin l’avaient mordu au cœur.

— Taisez-vous ! gronda-t-il sourdement en avançant d’un pas. Si vous répétez ce mot-là, je vous le fais rentrer dans la gorge avant que vous n’ayez achevé !

Sa voix s’empâtait sous l’empire de la colère.

— À la bonne heure ! Voilà qui s’appelle parler ! s’exclama Villodin, en riant à la face de son adversaire furieux. Enfin, nous commençons à nous comprendre !… Vous êtes son fiancé, dites-vous ; et moi, monsieur « je l’étais ». Mais en quittant Marie-Anna l’année dernière, je n’avais pas pensé qu’un homme restait derrière moi, attendant mon départ pour m’enlever la jeune fille que j’aimais, profitant de mon absence et de mon éloignement pour la détacher de moi, pour la séduire enfin !… Pas mal combiné, cette petite machination ! Compliments ! Mais la patience a des limites. J’ai attendu pendant huit mois le temps de venir reprendre l’amour que j’avais laissé ici et c’est le jour même où j’arrive qu’un autre se plante devant moi en me déclarant sans plus de politesse : « trop tard, la place est prise ! » Et vous croyez que je vais vous laisser jouir en paix du fruit de ce joli vol ? Vous croyez encore que je vais repartir et vous abandonner Marie-Anna pendant que vous rirez de moi en me traitant d’imbécile ? Vous êtes fou, monsieur !… Il faut que l’un de nous disparaisse mais le sort seul peut en décider.

— Je vous ai déjà dit que je ne me battrai pas ! répéta Henri qui contenait difficilement sa fureur sous les injures qui pleuvaient sur lui. Non, non, je ne me battrai pas ! Oh vous n’avez pas besoin de rouler des yeux terribles ! Regardez-moi en face et dites-moi si j’ai la tête d’un homme qu’on fait trembler avec des menaces ?… La place de fiancé que vous revendiquez auprès de Marie-Anna ne vous appartient plus, car c’est elle-même qui s’est détachée de vous et qui m’a appelé près d’elle, parce qu’elle m’aime, entendez-vous ? Parce qu’elle m’aime ! Parce que depuis vingt ans je suis le seul homme qu’elle ait vraiment aimé ; parce que la distraction que vous avez apporté dans sa vie n’a pas suffi à lui faire oublier son ami d’enfance, son fiancé d’aujourd’hui et si vous recommencez à l’assaillir de vos attentions, c’est vous qui commettez une tentative de vol en cherchant à vous emparer d’une femme qui était moralement fiancée bien avant de vous connaître… Mais je suis bien bon de discuter si longtemps avec un sourd. Si vous ne quittez le Canada de votre gré, j’aviserai aux moyens de vous faire partir de force… Je vous salue, monsieur !

Villodin ne bougea pas. Henri surpris le toisa des pieds à la tête, se dirigea vers la porte et tourna la poignée. La porte fermée à clé résista à la poussée. Henri comprit qu’il était tombé dans un piège et devint livide. À trois pas de lui, Villodin toujours immobile, poussait un éclat de rire formidable.

— Le duel, vous dis-je ! Le duel !

Ils furent durant deux secondes à se regarder en silence comme des félins qui se guettent, prêts à bondir l’un sur l’autre pour s’entre-déchirer. Soudain Henri saisit un lourd fauteuil à portée de sa main, le brandit au-dessus de sa tête et l’envoya à toute volée dans la porte. La maison entière fut ébranlée ; la boiserie craqua et un bruit sec de fer qui se brise retentit. La serrure était arrachée. D’un violent coup d’épaule, Henri acheva d’ouvrir la porte qui claqua sur le mur, et comme son adversaire, d’abord stupéfié s’élançait sur lui, il lui jeta le fauteuil dans les jambes. Aveuglé de rage, Villodin trébucha, s’empêtra dans les pieds du fauteuil et perdit l’équilibre. Quand il se releva, Henri avait disparu.

À la pointe du jour, Marie-Anna fut appelée


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D’un violent coup d’épaule, Henri acheva d’ouvrir la porte…

par un pressant coup de sonnette. Elle n’avait pas fermé les yeux de la nuit ; son visage était marqué de la pâleur de l’insomnie. Son imagination surexcitée lui avait montré Jacques et Henri s’éloignant dans les ténèbres du village pour se battre à mort et disputer au prix du sang la faveur suprême de la voir désormais sans jalousie, sans rivalité. L’interminable nuit ! Vers une heure du matin, Marie-Anna fut debout, incapable de tenir plus longtemps dans son lit ; elle erra comme désorientée entre les murs de sa chambre pendant un temps qu’elle n’apprécia pas. Enfin brisée de fatigue sous la trop grande tension des nerfs, les tempes battantes, une migraine violente au cerveau, la malheureuse tomba à genoux sur la descente de lit, la tête enfouie dans les draps et gémit, désespérée :

— Jésus ! Ayez pitié de moi !

Elle passa le reste de la nuit à prier. En voyant Henri accourir à la pointe du jour, une horrible appréhension l’envahit. Elle vit Jacques étendu, mourant et son premier regard tomba sur Henri comme sur un meurtrier.


— Qu’as-tu fait ? interrogea-t-elle d’une voix tremblante en se tenant éloignée.

Très agité lui-même, Henri ne comprit pas le monstrueux soupçon qui pesait sur lui. Il dit précipitamment :

— Marie-Anna, il faut que tu quittes les Piles sans retard. C’est le seul moyen, je crois, de renvoyer M. de Villodin en France…

Les joues de Marie-Anna se colorèrent un peu et un soupir s’échappa de son sein oppressé.

— Je lui ai parlé, hier soir continua Henri, et je n’ai pu lui faire entendre raison. Quand il verra que tu le fuis, il comprendra peut-être qu’il a eu tort de revenir. Va t’habiller et pars…

— Mais, mon Dieu, où aller ?…

— Va retrouver Jeannette à Shawinigan ; William m’a dit qu’elle t’avait écrit en te priant de venir passer quelques jours aux chutes chez Mlle Bertelin. L’occasion vient à point.

— Et maman ?…

— Apprends-lui les raisons de ton départ et dis-lui que je t’accompagne.

Il parlait d’une voix autoritaire, comme s’il avait déjà des droits sur elle. Cette conduite, un peu hardie, à la vérité était très adroite. Henri avait refusé le duel, obéissant à ses sentiments de bon chrétien ; mais il n’ignorait pas qu’il avait affaire à forte partie, que Villodin ne se résignerait pas à abandonner la lutte sans porter de nouveaux coups à son adversaire et que par conséquent, c’était un duel moral qui commençait et au cours duquel les combattants se frapperaient sans se voir. Henri s’assurait la meilleure position en éloignant Marie-Anna et en conservant pour lui seul le secret du lieu de sa retraite. Cette première manœuvre privait Villodin de son appui le plus sûr dans le voisinage de la jeune fille et la patience pourrait seule lui rendre le terrain perdu.

Marie-Anna déjà bouleversée, incapable de se gouverner elle-même se sentit subjuguée. Machinalement, elle fut prête à lui obéir. D’autre part, sa conscience lui ordonnait toujours de sacrifier son amour pour Jacques à l’affection maternelle. Le sacrifice était déjà en partie consommé ; le retour de Jacques ne faisait que le rendre plus douloureux, sans empêcher son accomplissement.

— Je vais chercher une voiture, dit Henri. Sois prête dans une heure.

Il sortit en coup de vent comme il était entré.

Marie-Anna monta dans sa chambre en murmurant :

— Ce n’est pas fini de souffrir !

C’était bien vrai. Elle ne pouvait douter que Jacques la rechercherait, longuement, patiemment, et si éloignée ou cachée qu’elle puisse être, il était probable qu’il la retrouverait. Et alors ?… Elle fut un instant immobile, le regard rendu fixe par l’intensité du désordre de ses réflexions. Elle s’assit devant son bureau, traça quelques lignes qu’elle mit sous enveloppe cachetée. Quand ce fut fait, elle essuya des larmes qui avaient glissé sur ses joues et dit avec tristesse :

— Mon pauvre Jacques ! Après cela ce sera bien fini !…

Madame Carlier leva les bras au ciel quand elle apprit l’arrivée de Villodin aux Piles. Elle trembla en pensant à la blessure encore ouverte dans le cœur de Marie-Anna et appréhenda de nouvelles révoltes, de nouveaux déchirements pour garder son enfant auprès d’elle, la disputer à ce fou amoureux qui voulait l’emporter au-delà de l’océan.

Lorsque sa surprise fut dissipée et que la gravité du moment lui eut rappelé l’urgence d’une décision, Madame Carlier prononça :

— Henri a raison, ma fille. Va à Shawinigan et quand M. de Villodin se présentera ici, c’est moi qui le recevrai et lui parlerai. S’il ne quitte pas le Canada après m’avoir entendue, c’est qu’il est un homme mauvais et inintelligent, ce que je ne crois pas.

Marie-Anna lui tendit l’enveloppe sur laquelle le nom de Villodin était écrit.

— Veuillez lui faire parvenir cette lettre, dit-elle. Je crois qu’elle suffira à l’éloigner.

Henri entra.

Ils montèrent tous deux dans un cabriolet de campagne dont la capote de cuir était relevée. Après avoir fait un détour par un chemin creux au pied de la Haute-Pile pour éviter l’Hôtel des Chutes et la traversée de la place de l’Église, ils sortirent du village et furent dans la campagne.

Vers midi, ils arrivèrent à Shawinigan-Falls où Marie-Anna retrouva Jeannette et une amie de celle-ci, Rose Bertelin qui l’accueillit chez elle et la combla d’amabilités.

Henri passa la journée entière auprès de Marie-Anna. Avant le couchant, ils allèrent se promener dans les sentiers avoisinants les chutes. Pour la première fois depuis bien des mois Henri goûta le bonheur de la voir seule, près de lui. Il chassa de sa mémoire le souvenir des souffrances qu’il avait endurées pour l’amour d’elle et ne se soucia plus que d’être heureux en faisant partager sa félicité à l’adorable jeune fille qu’il croyait bien avoir conquise. Il parla de leur vieille amitié d’enfance, esquissa des projets d’avenir, s’enivrant inconsciemment de sa propre joie sans remarquer que Marie-Anna ne répondait souvent que du bout des lèvres ou avec un enthousiasme forcé qui sonnait faux, sans s’apercevoir enfin qu’elle était triste, abominablement triste. Oh, le sacrifice ! L’horrible comédie intime déroulait ses phases ; la pauvre enfant faisait des efforts surhumains pour remplir son rôle de promise aimante et sincère et chaque acquiescement qu’elle prononçait contre la vérité de son cœur la brûlait aux lèvres comme un tourmenteur impitoyable et sourd.

— Tu m’as donc pardonné, Marie-Anna, de t’avoir fait de la peine un jour ? demanda-t-il avec douceur.

— Ne parlons pas de ce qui passe, répondit-elle. Qu’importent les regrets puisqu’on ne vit qu’une fois sur terre. Je t’ai rappelé, Henri parce que ton amitié me manquait, j’étais seule, malheureuse et souffrante ; j’avais besoin de sentir près de moi quelqu’un qui m’aime et je t’ai écrit. Ne me quitte plus, Henri !…

« Ne me quitte plus ! » Oh que ce cri eût été touchant s’il avait été sincère ! Henri le prit comme tel et fut heureux. Hélas, si le pauvre garçon avait pu lire dans la pensée de Marie-Anna, il eût été sans doute, quelque peu refroidi. « Ne me quitte plus » cela signifiait : « Je ne dois plus aimer Jacques mais si je le revois, s’il me parle, je ne réponds pas de moi ! Il y a trop longtemps que je lutte ! Je suis à bout de forces… Ne me quitte plus, Henri ! »

— Que tu es bonne, Marie-Anna, reprit-il de sa voix grave. Tu n’as été cruelle envers moi que pour me faire mieux goûter tout ce qu’il y a de délicieux dans ta tendresse. Je ne t’en veux pas à présent, mais je t’en prie, ne recommence plus ! finit-il en souriant tristement, car cette fois,… je ne reviendrais jamais…

Marie-Anna tressaillit.

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire ! avoua-t-elle véritablement surprise.

— Écoute, Marie-Anna, fit Henri à mi voix, avec l’accent des confidences lourdes ; pardonne-moi de te rappeler une heure sombre de l’hiver passé… Quand je t’eus quittée pour la dernière fois, j’étais fou ! Je ne sais ce qui se passa en moi, mais je souffris tant que la mort m’apparut comme une délivrance ! Je me précipitai vers elle, comme vers la fin d’une torture ! J’étais dans un tel état d’inconscience que j’allai me jeter tête baissée sous un engin stationnant près de la gare des Piles. J’avais cru que cet engin était en marche et qu’il allait m’écraser !… J’en fus quitte pour une profonde blessure à la tête dont mon père me guérit… Comprends-tu, Marie-Anna, pourquoi je te dis de ne plus recommencer ?…

Marie-Anna en fut secouée de terreur. Elle savait qu’il disait vrai ; Henri ne mentait jamais. D’ailleurs le bruit de cet accident était arrivé jusqu’à elle sans que personne parlât d’une tentative de suicide. C’était bien sa vie qu’il lui avait donnée à-jamais. C’était aussi évident que s’il avait crié :

— Le jour où tu ne m’aimeras plus, j’aurai cessé de vivre !

Hélas, s’il avait vu clair, le pauvre jeune homme, il fut tombé foudroyé !

Mais les illusions le sauvaient.

Marie-Anna fut vivement troublée par cette passion sans partage. La comédie n’était plus seulement fatigante, mais encore, elle menaçait de tourner au tragique.

— Tu me fais de la peine, Henri, dit-elle avec bonté. Parlons d’autres choses. Les hivers se suivent et ne se ressemblent pas.

Ils revinrent chez Rose Bertelin en bavardant comme deux bons camarades qui se voient à toute heure et ont malgré cela toujours quelque chose à se dire.

Dans la soirée il la quitta.

— Pour quelques jours seulement, lui dit-il. Je me rends à Lévis auprès de mon père.

Marie-Anna dut montrer du regret de le voir partir. Il ne fut pas sans le remarquer ; enhardi, il approcha ses lèvres de son oreille et dit tout bas, affectueusement :

— À bientôt, ma chère fiancée.

Elle le regarda, souriante et répondit sur le même ton :

— À bientôt, Henri,

Madame Carlier restée seule à St-Jacques des Grandes Piles, comptait sur la visite de Villodin pour l’éloigner définitivement du Canada et délivrer Marie-Anna de l’obsession de ses poursuites. Elle avait bien mûri tout ce qu’elle devait lui dire, ce qu’il y avait d’insensé dans l’union de deux familles séparées par les mers, sa douleur de voir Marie-Anna partir à l’étranger, l’impossibilité de quitter elle-même sa chère province, ses vieux ans qui avaient besoin d’être égayés et soutenus par une tendresse toujours proche, et d’autres arguments très persuasifs.

Elle n’eut pas l’avantage de faire servir son éloquence ; Jacques de Villodin ne vint pas.

Lorsqu’il sortit de sa chambre vers neuf heures du matin, il se heurta à la tenancière de l’hôtel qui lui fit entendre que lorsque les locataires arrachent les serrures, fendent les boiseries et brisent les fauteuils, ils doivent payer les dégâts. Villodin sortit une jolie bourse décorée d’un fermoir en pierre d’or du Caucase et tirant un gros billet le remit entre les mains de la femme.

— Voilà de quoi faire poser une serrure neuve et réparer votre fauteuil ; dit-il. La différence paiera votre discrétion. Ne dites mot à personne de ce que vous avez vu ou entendu ici hier soir.

La femme tourna et retourna le billet, les yeux agrandis, n’osant croire à tant de largesse pour si peu de dommage. Enfin se confondant en obséquiosités, elle déclara qu’au même prix, « monsieur pourrait détériorer des serrures à l’avenir tant que le cœur lui en dirait. »

Sur ces derniers mots, un garçonnet entra et demanda « mossieu Villodin. »

— C’est moi, mon ami ; dit Jacques. Que me veux-tu ?

Le jeune messager de Madame Carlier resta un moment interdit en face de ce monsieur à l’air si sévère. Il lui remit la lettre de Marie-Anna et s’enfuit en courant sans attendre une nouvelle question.

Jacques déchira l’enveloppe et lut :

« Monsieur,

J’ai le regret de vous écrire aujourd’hui pour la dernière fois. Je quitte les Grandes Piles et n’y reviendrai pas avant votre départ du Canada.

M. A. »

Il eut un long soupir et ses sourcils se froncèrent nerveusement sous l’influence d’un choc pénible et d’un commencement de colère. Il froissa le papier, mâchonna quelques paroles puis sourit.

— Allons donc ! se dit-il. Marie-Anna elle-même ne me ferait pas croire que c’est elle qui a écrit cette lettre ; c’est sa mère ou ce médecin du diable. Et ce sont eux qui l’éloignent de moi… ma Mia-Na !…

Il eût pleuré si sa nervosité ne l’eût emporté sur sa douleur. Mais tout son être était depuis la veille soumis à une telle exaspération que ses yeux restaient secs sans autre expression que de la férocité. C’était moins l’amour de Marie-Anna que la haine d’Henri Chesnaye qui le gouvernait désormais. Il avait le cœur ulcéré de jalousie ; les sentiments les plus violents s’y mêlaient dans une confusion indescriptible. Oh ce rival détesté ! S’il avait pu l’amener sur le terrain, battre son fer, lui traverser la gorge de part en part, il l’eût fait avec la joie amère du désespoir et de la vengeance ! Mais on ne se bat pas au Canada. Henri le lui avait dit assez narquoisement : « Si vous me tuez, vous aurez un jour quelques millions d’années d’enfer pour ce joli cartel et j’en aurai autant, moi, pour l’avoir accepté. »

— Qu’importe ! se disait-il avec son éternelle obstination de Normand têtu. Puisqu’il faut employer les grands moyens je lui mettrai une arme dans les mains et il faudra bien qu’il défende sa vie.

Faisant appel à toute sa présence d’esprit il avisa aux moyens de retrouver Marie-Anna, car il pensait avec raison que le jour où il reverrait la jeune fille il se reverrait lui-même en face de son rival.

Il se proposa un instant, de faire une visite à madame Carlier, croyant que la veuve serait touchée par son malheur mais il se rappela la lettre de Marie-Anna reçue le matin et lui déclarant qu’elle ne reviendrait pas aux Piles tant qu’il resterait au Canada. Se refusant à croire Marie-Anna l’auteur de ce congé brutal, il persista à supposer que cette lettre était l’œuvre de madame Carlier et que par conséquent toute tentative auprès d’elle serait perdue.

Là lui apparut la nécessité de quitter les Grandes Piles. Dans un village où tout le monde se connaît, voisine et se jalouse, la présence d’un étranger soulève ordinairement des suppositions malveillantes.

La scène violente de la veille entre Villodin et Henri Chesnaye, le vacarme de la fuite de ce dernier pouvaient avoir transpiré au dehors, fait naître des commérages et désigner les acteurs de cette scène à une surveillance secrète comme tapageurs nocturnes.

Villodin partit pour Québec.

Il retint une chambre rue St-Jean, non loin de l’endroit où Henri Chesnaye avait habité l’année précédente. Il songea qu’en observant chaque jour le mouvement de la rue, il verrait peut-être passer son rival, pourrait le suivre à la piste et provoquer une deuxième rencontre.

Le hasard, si hasard il y a, fait parfois des choses extraordinaires. Le surlendemain de son arrivée à Québec Jacques savait où Marie-Anna s’était enfuie.

En parcourant un journal, il lut ces lignes sous la rubrique des « Choses mondaines » : « Mesdemoiselles Jeannette Manceau et Marie-Anna Carlier, des Grandes-Piles, sont en promenade chez leur amie mademoiselle Rose B. à Shawinigan Falls. »

Jacques poussa un cri de triomphe. Son amour se raviva à la pensée que Marie-Anna l’aimait toujours, qu’elle voulait le retenir au Canada en dépit de toutes les apparences contraires, qu’elle ne cédait aux influences de sa mère et d’Henri Chesnaye que pour mieux défendre la cause de son bien-aimé Jacques, enfin qu’elle l’aimait, encore et qu’elle agissait de manière à le lui faire savoir.

— Car enfin, se disait-il, si Marie-Anna me fuyait réellement, si elle se cachait de moi, ferait-elle annoncer son déplacement dans un journal que tout le monde lit ?

L’hypothèse était admissible, mais il en était une autre bien plus vraisemblable à laquelle l’amoureux transporté ne songea pas. Cette amie, Rose B. près de qui Marie-Anna s’était réfugiée, ne soupçonnant pas le drame qui se jouait autour de son hôte avait dû penser lui être agréable en informant le journal et ne l’avait pas prévenue pour jouir de sa surprise. Là était la véritable solution. Marie-Anna ignorait encore l’annonce de ce journal qui déchirait les voiles de sa retraite.

Le cœur gonflé par un renouveau d’amour, Jacques ne voulut voir là, qu’une déclaration de fidélité de Marie-Anna, un encouragement tacite, comme si la jeune fille lui eût dit elle-même :

— Patience, nous vaincrons !

Victime inconsciente de sa méprise, Villodin aima Marie-Anna dans cet instant plus qu’il ne l’avait jamais aimée, reconnaissant que c’était pour l’amour de lui qu’elle endurait mille tourments, — en quoi d’ailleurs, il ne se trompait guère — se rapprochant d’avoir douté d’elle. Il sentit sa haine pour Henri Chesnaye diminuer d’ardeur tandis que son amour reprenait des forces. Il le considérait maintenant comme un rival peu dangereux qui croit une femme dans son camp alors qu’elle est secrètement dévouée aux intérêts du camp opposé.

— Je savais bien que cette lettre de congé ne pouvait être de Marie-Anna ! s’écria-t-il. Nous sommes les plus forts et le tour est bien joué !

Se fiant aveuglement à sa croyance erronée, il se jura qu’aucun obstacle ne le découragerait à l’avenir, Marie-Anna le secondant au milieu du camp ennemi.

Il eut l’occasion de tenir immédiatement ce serment. Une difficulté se présenta : il fallait rejoindre Marie-Anna mais sans que l’entourage de la jeune fille le remarquât car cette fois madame Carlier éloignerait sa fille dans un lieu plus secret, dans quelque couvent, peut-être, où elle serait surveillée, désormais incapable de correspondre avec le dehors et de recevoir des correspondances.

Jacques chercha d’abord dans sa mémoire qui pouvait être cette demoiselle Rose B. mentionnée par le journal de Québec. L’initiale était discrète ; il ne trouva pas.

Il conçut un plan de conduite et chercha des déguisements. Aucun ne lui répugnait. Il ne s’agissait que de choisir le plus favorable. En quête de suggestions il alla en différents endroits de Québec s’informer de ce qu’était Shawinigan à cette époque. Il apprit, entr’autres renseignements qu’on travaillait au percement d’un tunnel à proximité de la cataracte et que la compagnie d’Entreprises générales qui avait le contrat demandait des hommes.

Le projet de Villodin prit une forme bien arrêtée.

Il entra dans un magasin de hardes faites, acheta des vêtements d’étoffe rude puis revint chez lui en toute hâte. Il coupa ses cheveux qu’il portait assez longs d’ordinaire fit tomber sa fine moustache brune et changea ses habits de voyageur pour ses nouveaux vêtements d’ouvrier. Quand il eut terminé toutes ces transformations, il posa devant une glace et s’examina sans complaisance.

— Ciel, que je suis laid ! s’exclama-t-il. Je ne me reconnais pas moi-même !

Et un moment après :

— Si Gilbert me voyait !

Il éclata de rire.

Ah oui ! si Gilbert l’avait vu, il aurait pu lui rappeler ce qu’il lui disait un jour :

— Ta passion deviendra une maladie incurable !

Le village de Shawinigan-Falls présentait à cette époque l’aspect d’une petite cité manufacturière en pleine fièvre d’industrie et d’activité. Dans ce coin charmant, des Laurentides ne s’entend guère, en d’autre temps que le mugissement de la cataracte, l’homme apportait le bruit du travail et du progrès. De l’aube au coucher du soleil, l’air retentissait des coups de masses des forgerons, du halètement strident des grues à vapeur, du cri des charretiers excitant leurs chevaux et poussant de l’épaule de lourds tombereaux de terre. Des ouvriers chantaient au soleil, dans les échafaudages et rythmaient des refrains à la cadence des marteaux. À côté de ce vivant tintamarre, la cataracte grondait.

Le soir, les ouvriers se dispersaient par les rues. Des hommes de toutes langues composaient les équipes. On remarquait un grand nombre d’italiens reconnaissables à leur démarche nonchalante et à une certaine recherche de couleurs voyantes dans le costume ; des Belges avec leurs cheveux taillés en brosse, des Français exubérants étirant entre leurs doigts la fine barbiche qui est dans leur pays le plus bel ornement du menton.

Les travaux n’étaient commencés que depuis quelques semaines et la compagnie renforçait sans cesse les équipes. Les engagements se contractaient dans le bureau de l’ingénieur en chef, maisonnette élevée provisoirement à l’entrée du chantier extérieur.

Un matin, un jeune homme se présenta et offrit ses services comme surveillant. L’ingénieur, qui le reçut leva vers lui un regard scrutateur et parut satisfait de son rapide examen.

— Parlez-vous l’anglais ? demanda-t-il.

— Je parle cinq langues, répondit le jeune homme ; le français, l’anglais, l’italien, l’espagnol et l’esperanto.

— Les trois premières suffiront, fit l’ingénieur en souriant. Nous n’avons ici qu’un Espagnol qui, comme vous est polyglotte, quant à l’esperanto, c’est une plante rare qui ne pousse pas à Shawinigan… Votre nom, monsieur ?

— Jean, Villon, français, 24 ans.

— Quel salaire demandez-vous ?

— Le salaire ordinaire des surveillants, répondit le jeune homme avec une sorte de bonhomie distraite.

— Alors 75 piastres par mois. Ça vous va ?

— Ça me va !

L’ingénieur lui tendit une plume et une feuille d’engagement à remplir.

— Un instant ! fit le jeune homme avec une pointe de vivacité involontaire. À quelle heure, chaque soir, finit ma surveillance ?

— À la tombée de la nuit, répondit l’ingénieur ; c’est-à-dire à 6 heures et demie durant tout ce mois. À 6 heures précises le mois prochain.

Sa feuille d’engagement remplie, Jacques de Villodin métamorphosé en Jean Villon se fit conduire sur le chantier. Un contremaître l’instruisit des travaux et se déclara obligeamment à sa disposition pour tous les renseignements concernant les hommes. Après avoir fait le tour des chantiers et visité le souterrain, le contremaître le laissa seul.

Jean Villon commença son service, en murmurant :

— Pour qu’Henri Chesnaye et consorts me découvrent à Shawinigan avec ma tête rasée, mes

vêtements de débardeur et mon nouvel état civil, il faudrait que le diable les aide !

Cette première journée lui parut longue. Au coucher du soleil, il fut libre. Il prit à la hâte quelque nourriture puis enfonçant les mains dans les vastes poches de son pantalon rayé, il se mit à errer par les rues du village.

Jacques connaissait vaguement Shawinigan. Il y était passé avec Gilbert Sansonnet l’année précédente, quelques jours avant de rencontrer Marie-Anna sur le chemin de La Tuque. Mais il n’avait gardé que le souvenir de la cataracte qui l’avait émerveillé par sa beauté sauvage et son impétuosité.

Le bourg l’avait peu intéressé. D’ailleurs, Shawinigan n’était alors qu’un village insignifiant, une bourgade de quelques centaines d’âmes. L’église, en partie souterraine n’était pas encore construite.

Depuis quelques mois, cette bourgade prenait de l’extension. Villodin découvrit des rues nouvelles bordées de villas et de jardins. Cette découverte le contraria car ses recherches devenaient de ce fait plus difficiles et plus longues.

Sa première exploration ne lui servit qu’en manière de reconnaissance des lieux. Il ne rencontra ni Marie-Anna, ni Jeannette, ni Henri Chesnaye. Ce dernier, du reste, était absent de Shawinigan.

Vers dix heures, exténué par cette journée de voyage, de travail et de marche, Jacques s’installa dans une modeste chambre à proximité de la gare.