Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/IV/7

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VII


CHAPITRE VII.


la neige.


Quoique la lune eût à traverser d’épais nuages gris et neigeux, chassés par un vent violent, sa clarté suffisait à me guider : je distinguais parfaitement les objets.

Je me rapprochais du cimetière avec une sorte de satisfaction mélancolique, distrait durant tout le jour des pensées dont Régina était l’objet, je m’abandonnais tout entier à ces souvenirs ; heureux de songer que je vivrais désormais non loin de la dernière demeure de la mère de Régina… de sa mère qu’elle paraissait si douloureusement regretter… c’était à la fois pour moi et une consolation et un lien de plus qui m’attachait à cette enfant. Je me promettais de soigner avec un pieux respect ce tombeau devant lequel je l’avais vue agenouillée… de le défendre contre l’invasion des plantes parasites ; au printemps, je me proposais d’y transplanter quelques fleurs rustiques, dans le fol espoir que si Régina revenait jamais, elle trouverait du moins ce tombeau entretenu avec un soin dont elle serait touchée, et dont elle ignorerait toujours la source.

Je voyais enfin je ne sais quelle étrange coïncidence entre l’apparition inattendue de Régina, et la bonne résolution que j’avais prise de revenir au bien. Cet incident singulier était pour moi une sorte de consécration de cette pensée : que toutes mes bonnes tendances me rapprocheraient de Régina.

M’en rapprocheraient ?… non… ce n’est pas le mot, car je ne pouvais espérer de la revoir, bien moins encore de jamais l’approcher… mais il me semblait, tout en reconnaissant l’extravagance de cette passion enfantine et sans issue, que plus je deviendrais honnête homme, plus j’aurais pour ainsi dire le droit de songer à Régina, pensée douce et amère, secret sacré que je me promettais d’ensevelir pour toujours au plus profond de mon cœur.

Maintenant, mûri par les années, je m’expliquerais à peine, comme ces idées bizarres, je dirais presque d’une sensibilité raffinée, avaient pu naître chez un enfant de mon âge ; mais je les comprends, en faisant la part de cette précocité de sensations que l’exemple des amours de Basquine et de Bamboche avait éveillée et développée en moi.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

En m’abandonnant à ces réflexions, je m’acheminais lentement vers le cimetière.

La brise, redoublant de violence, avait chassé une partie des nuages qui jusqu’alors obscurcissaient la lune ; elle brilla bientôt d’un vif éclat, la neige cessa de tomber ; mais elle couvrait tout le champ du repos comme un vaste linceul.

Le silence profond, solennel, était seulement interrompu par les sifflements aigus du vent du nord à travers quelques arbres verts.

Je n’avais jamais été poltron ; d’ailleurs ma vie vagabonde m’avait depuis long-temps familiarisé avec toutes sortes d’incidents nocturnes ; la neige couvrait la terre à une telle épaisseur, que je ne m’entendais pas pour ainsi dire marcher.

J’arrivai ainsi non loin du cyprès auprès duquel j’avais le matin laissé la pelle et la houe après m’être caché derrière le tronc de cet arbre durant l’enterrement de la mère de Régina.

Soudain je m’arrêtai, frappé de stupeur et d’effroi.

Au lieu de voir à quelques pas de moi la fosse comblée ainsi que nous l’avions laissée le matin, et couverte d’une couche de neige, comme le reste du sol, cette fosse avait été ouverte… récemment sans doute, car deux tas de terre noirâtre, s’élevant de chaque côté de ce large trou, tranchaient sur la blancheur de la neige dont le terrain était couvert.

Si cette violation sacrilège n’eût pas atteint la tombe de la mère de Régina, peut-être aurais-je reculé devant la pensée de pénétrer ce sinistre mystère ; mais l’indignation, la colère, redoublèrent mon courage ; sentant néanmoins le besoin d’être prudent, je m’avançai sans bruit avec une extrême précaution, et j’atteignis l’arbre vert derrière lequel je m’étais blotti le matin ; je retrouvai là notre lourde pelle de chêne ; la pioche avait disparu.

Jusqu’alors je n’avais entendu aucun bruit, je prêtais l’oreille avec attention, lorsque tout-à-coup je sentis une forte odeur de fumée de tabac qui s’exhalait de la fosse ouverte.

Un pressentiment me dit que l’homme dont la figure sinistre m’avait frappé dans la matinée, et qui fumait cyniquement sa pipe en regardant les funérailles, violait en ce moment cette tombe… car j’entendis bientôt une sorte de piétinement suivi de plusieurs coups, bruits sourds qui semblaient sortir des entrailles de la terre… Soudain une main invisible lança la pioche sur le revers de la fosse, puis je vis paraître la tête, et ensuite le buste d’un homme… il s’aidait de ses mains pour sortir de l’ouverture béante, et il venait sans doute d’abandonner sa pipe, car il tenait entre ses dents un paquet qui semblait assez lourd…

Je reconnus l’homme que j’avais vu le matin.

Caché par le tronc du cyprès et par l’ombre qu’il projetait, je ne pouvais être aperçu de ce misérable… Je restai immobile, ne sachant que faire, craignant d’être découvert, et attendant des circonstances mes seules inspirations.

Cet homme, que j’appellerai désormais le cul-de-jatte (je dirai tout-à-l’heure comment j’acquis la conviction que tel était ce personnage), cet homme, l’exécrable instituteur de Bamboche, étant sorti tout entier de la fosse, redressa un moment sa haute et robuste taille, fatigué sans doute de s’être tenu si long-temps courbé. Prenant alors à la main le paquet que j’avais remarqué, il jeta les yeux de côté et d’autre, avisa le cyprès derrière lequel j’étais blotti, et s’en approcha.

Je retins ma respiration ; me ramassant sur moi-même, je me fis aussi petit que possible, afin de rester inaperçu dans l’ombre et derrière l’abri qui me cachait.

Le cul-de-jatte s’approcha encore… je me crus mort…

Heureusement, au lieu de faire quelques pas de plus, il s’assit par terre sur le sommet d’un petit talus, et il me tourna ainsi complètement le dos, pendant qu’il dénouait le paquet qu’il avait tenu entre ses dents pour sortir plus facilement de la fosse ; c’était un mauvais mouchoir où se trouvaient jetés pêle-mêle différents objets volés par lui, sans doute, dans le cercueil…

Le cul-de-jatte mit le paquet entre ses jambes, et s’occupa d’examiner attentivement son butin à la clarté de la lune, ne craignant pas sans doute d’être surpris à cette heure de la nuit.

L’inspiration que j’attendais des circonstances me vint subitement : ayant, par un mouvement involontaire, rencontré sous ma main le manche de la lourde pelle dont je m’étais servi le matin, je me levai debout, sans faire le moindre bruit ; et d’ailleurs, le vent, agitant bruyamment les branches du cyprès, eût empêché le cul-de-jatte de m’entendre… Je pris à deux mains le manche de la pelle ; je la levai en l’air comme une massue ;… lorsque, calculant d’un dernier coup d’œil la portée de mon arme, je m’aperçus que, pour atteindre sûrement le cul-de-jatte et pouvoir lui asséner de toutes mes forces un coup sur le crâne, il me faudrait faire deux pas vers lui, et sortir absolument de ma cachette.

Un moment j’hésitai,… ma résolution m’abandonna. Le moindre bruit, la moindre hésitation dans mon attaque, pouvaient me perdre ;… car cet homme n’eût pas reculé devant un assassinat.

Mais la pensée de Régina vint à mon aide, je l’invoquai mentalement comme on invoque son bon ange. D’un bond je m’élançai ; la pelle retomba sur la tête baissée du cul-de-jatte avec la rapidité de la foudre, coup si violent, que la pelle se fendit en deux…

Le cul-de-jatte éleva un instant les bras comme pour les porter à son front ; puis les forces lui manquèrent, il tomba à la renverse, et resta sans mouvement… Craignant de l’avoir seulement étourdi, je lui assénai de nouveaux coups avec un emportement farouche ; bientôt le sang rougit la neige autour de nous.

La vue de ce sang me fit frissonner… je jetai la pelle loin de moi, tremblant d’épouvante, comme si j’eusse commis un crime… Mais je surmontai cette émotion en me disant qu’après tout je venais de frapper justement ce profanateur de tombes.

Je m’approchai du cul-de-jatte afin de lui enlever les objets dérobés dans la fosse.

Je vis un écrin ouvert, d’où s’échappaient une grosse chaîne d’or et un médaillon du même métal… puis plusieurs bagues où brillaient des pierres précieuses, arrachées sans doute aux mains du cadavre ; enfin un porte-feuille que le cul-de-jatte venait d’ouvrir, car une assez grande quantité de lettres qu’il renfermait étaient éparses çà et là… de l’une de ces lettres sortait un lacet fait de cheveux, auquel pendaient une petite croix d’acier bronzé et une médaille de plomb, grande comme une pièce de dix sous…

Ma première pensée fut de ramasser ces objets, et d’aller à l’instant les porter à Claude Gérard, en le prévenant de ce qui venait de se passer ; mais réfléchissant que le cul-de-jatte avait pu déjà mettre quelques bijoux dans ses poches, je me disposai à le fouiller, malgré une répugnance mêlée de crainte… Sa main, que je touchai, était glacée… cela m’enhardit… Il portait une mauvaise veste et un pantalon de drap. En tâtant les poches de sa veste, j’entr’ouvris accidentellement sa chemise presque en guenilles ; alors, à la clarté de la lune qui tombait en plein sur cet homme, je vis tatouée sur sa peau une tête de mort de grandeur naturelle qui couvrait presque entièrement la poitrine de ce misérable ;… les orbites de cette tête étaient remplis par deux yeux rouges ; elle tenait une rose entre ses dents.

— Le cul-de-jatte !… — m’écriai-je ; car souvent Bamboche m’avait parlé du sinistre tatouage que ce brigand portait sur sa poitrine, tatouage assez particulier pour que je ne conservasse pas de doute au sujet de l’identité de ce personnage.

— Le cul-de-jatte !… — répétai-je, toujours agenouillé à côté de cet homme. — Oh ! tant mieux !… tant mieux !… — m’écriai-je avec une joie farouche, — je suis content de l’avoir tué… après tout le mal qu’il a fait à Bamboche.

Et je continuai de fouiller ce bandit. Je ne trouvai rien dans les poches de la veste, si ce n’est un briquet, un cornet de tabac à fumer et un couteau-poignard ; mais quelle fut ma surprise et bientôt ma douleur, en trouvant dans les goussets de son pantalon les deux petits pistolets qui, la veille encore, étaient en possession de Bamboche !

Par quel hasard étrange cet homme s’était-il donc encore une fois retrouvé avec Bamboche dont il avait causé la perte ? En songeant à la mare de sang où, la nuit précédente, j’avais ramassé le petit châle de Basquine et les trois pièces d’argent, je ne pouvais douter de la complicité du cul-de-jatte dans ce nouveau crime, puisqu’il avait, en sa possession, les pistolets de Bamboche ; mais je me demandais la part que ce misérable avait pris à ce tragique événement, toujours pour moi environnée de mystère, car j’ignorais encore lequel de Bamboche ou de Basquine avait été victime, ou si tous deux avaient succombé.

D’un autre côté, je ne trouvai sur le cul-de-jatte aucun argent. Qu’était donc devenu la somme dérobée par Bamboche à Claude Gérard, somme qui avait pu seule tenter les meurtriers présumés de mes compagnons ?

Toutes ces pensées se présentant à la fois dans mon esprit, y laissaient le trouble et l’incertitude. Un moment je regrettai d’avoir tué ce bandit qui, seul peut-être, aurait pu m’éclairer sur le sort de mes compagnons ; mais, en songeant à sa vie, à ses crimes, je m’applaudis de mon action.

Je rassemblai donc dans un pan de ma blouse, la chaîne d’or, le médaillon, les bagues, le portefeuille où je remis les lettres, ainsi que le cordonnet de cheveux où étaient attachées une petite croix de bronze et une médaille de plomb, puis, laissant le cul-de-jatte étendu non loin de la fosse, je sortis précipitamment du cimetière afin d’aller avertir Claude Gérard de cet événement.

Il me reste un pénible aveu à faire…

Il s’agit de tentations mauvaises et d’une action honteuse… action dont le remords m’a poursuivi jusqu’au jour où, loin de me repentir de ce que j’avais fait… j’ai…

Mais hélas ! chaque chose a son heure…

Quelles qu’aient été les suites réservées par le hasard à un fait indigne en soi, je ne pouvais les prévoir à l’heure où je le commettais ; son indignité ne peut donc être atténuée en rien.

Je regagnais en hâte la demeure de Claude Gérard, regardant de temps à autre, et tout en marchant, les bijoux arrachés des mains du cul-de-jatte ; ils me paraissaient d’une énorme valeur.

— Ah !… si je rencontrais Basquine et Bamboche, quelle joie… — me dis-je, — comme nous aurions de quoi vivre long-temps ensemble avec l’argent de…

Mais ma pensée s’arrêta là… et, malgré ce retour aux dangereuses tendances du passé, je compris que, penser ainsi, c’était me rendre complice du cul-de-jatte… complice de la violation du tombeau de la mère de Régina ; je repoussai alors cette tentation avec horreur. Puis, malgré moi, je fus assailli d’une idée à la fois puérile et mauvaise.

— Non, non, — me dis-je, — je respecterai ces bijoux, mais ce portefeuille renferme des lettres… sans aucune valeur sans doute, puisque bientôt l’humidité de la tombe doit les anéantir… d’ailleurs personne maintenant ne peut soupçonner leur existence, elles ne manqueront à personne… En les gardant à l’insu de Claude Gérard, je ne fais tort à qui que ce soit… ce sera pour moi un grand bonheur de les posséder, et puis… le désir ardent de savoir ce qu’elles contiennent, sera pour moi le plus grand encouragement à apprendre à lire et à écrire.

Maintenant que j’y réfléchis de sang-froid, cette raison, ou plutôt cette excuse, que je donnais à une tentation coupable, me semble d’une puérilité stupide, incompréhensible ; cependant rien n’est plus vrai…

Il est du moins certain que, dès le lendemain de ce jour, je commençai à apprendre à lire et à écrire avec un zèle, avec une suite, avec une application opiniâtre dont Claude Gérard fut très-étonné. Mon unique but était la lecture de ces lettres, pensant que ce qu’elles m’apprendraient serait peut-être un lien mystérieux qui me rattacherait à Régina, à son insu et à l’insu de tous.

Je ne cherche pas à pallier cette action ; je tiens seulement à me rappeler sincèrement les raisons absurdes, mais réelles, qui m’ont poussé à un acte doublement coupable, car je ne retirai pas du portefeuille le cordonnet de cheveux ainsi que la petite croix d’acier bronzé et la médaille de plomb qui accompagnaient les lettres, m’autorisant aussi, pour garder ces objets, et de leur valeur insignifiante, et de cette pensée qu’ils devaient être perdus pour tout le monde.

Enfin, une autre raison de ce vol était le désir de posséder quelque chose qui eût appartenu à la mère de Régina, puisque je ne pouvais rien posséder qui eût appartenu à celle-ci.

Je me décidai donc à ce larcin, et, avant de rentrer chez Claude Gérard, j’allai provisoirement cacher dans une grange, attenant à notre étable, le portefeuille sous un tas de foin.

Quand j’entrai chez lui, Claude Gérard, assez inquiet de mon absence prolongée, s’apprêtait à venir à ma rencontre… Mais lorsque, après lui avoir raconté la violation de la tombe, et la mort du cul-de-jatte, j’eus remis à l’instituteur les bijoux et l’écrin, il m’embrassa tendrement, tout effrayé du danger que j’avais couru, loua beaucoup mon courage, en me disant néanmoins :

— Quoique la mort… même d’un criminel, nous charge toujours d’une grave responsabilité, mon pauvre enfant… car la mort est stérile… elle n’empêche pas les crimes d’avoir été commis, et elle rend impossible le repentir ou l’expiation salutaire… la vue d’une telle profanation, la peur d’être découvert et tué par ce misérable, légitiment ce meurtre… Il me faut, à l’instant, aller chez le maire, afin de déclarer cet événement ; puis j’irai recombler cette fosse si indignement profanée ; quant à toi, mon enfant, reste ici… réchauffe-toi dans l’étable, tu es transi de froid… À mon retour nous souperons…

Claude Gérard partit ; je n’eus pas le courage de l’accompagner ; je me sentais brisé par la fatigue et par les émotions de cette journée.

Dès que l’instituteur fut éloigné, ma première pensée fut de mettre à l’abri dans un endroit secret le porte-feuille que j’avais dérobé. Ayant long-temps cherché les moyens de cacher sûrement mon larcin, je découvris d’abord, sous une des mangeoires de l’étable, un pot de grès fêlé, pareil à ceux dont on se sert dans ce pays pour conserver le lait ; le portefeuille, quoique assez épais, pouvait parfaitement tenir dans ce vase ; je l’y déposai avec soin ; puis je creusai un trou assez profond sous la mangeoire, tout auprès du mur de l’étable ; après avoir bouché l’orifice du pot avec du foin, je le cachai dans ce trou que je remplis de terre bien battue.

Cette opération terminée, je m’assis sur un banc, et cédant à la fatigue, je ne tardai pas à m’endormir d’un sommeil fiévreux, troublé par des rêves bizarres, incohérents ; dans l’un de ces songes, ayant sans doute l’imagination frappée de ce que m’avait dit Claude Gérard au sujet des personnes plongées dans une profonde léthargie et enterrées toutes vivantes, il me sembla voir la mère de Régina sortir de son cercueil, belle, brillante, parée ; puis me regardant avec une ineffable douceur, elle me faisait signe de la suivre.

Au milieu de ce rêve, je fus éveillé en sursaut par Claude Gérard qui me secouait le bras ; j’ouvris les yeux ; sa blouse était couverte de neige… il tenait d’une main une lanterne, de l’autre une houe. Sa figure était d’une grande pâleur, ses traits me parurent bouleversées…

— Le misérable s’est échappé, — me dit-il, en déposant sa lanterne sur la table. — Ton coup l’aura seulement étourdi.

— Qui cela ? — lui dis-je avec stupeur.

— Le cul-de-jatte.

— Il n’est pas mort ! — m’écriai-je.

— En te quittant, — me dit Claude Gérard, — je suis allé chez le maire, il a pris deux hommes avec lui, et nous sommes arrivés au cimetière… Nous avons vu en effet la fosse ouverte, et auprès du cyprès la neige rougie de sang… Étourdi sans doute et blessé grièvement, au bout de quelque temps, ce bandit aura été rappelé à lui par la rigueur du froid ; nous avons tâché de suivre la trace de ses pas empreinte sur la neige. Il nous a été facile de voir qu’ils étaient traînants, mal assurés… Cette trace nous a conduits hors du cimetière, dans une prairie… Mais là, au bout d’une vingtaine de toises, ces empreintes devinrent de moins en moins visibles ; elles disparaissaient sous une nouvelle couche de neige, car il neigeait de nouveau et abondamment depuis une demi-heure… Bientôt la lune se coucha… Comme il y a de grands bois non loin de l’endroit où nous avons perdu la trace de ce misérable, et que la nuit était très-noire, nous avons renoncé à une poursuite inutile… Demain on fera prévenir la gendarmerie pour qu’elle se mette en quête… Je suis alors retourné seul au cimetière… Les objets précieux ont été replacés dans le cercueil. J’ai recomblé… la… fosse… — ajouta Claude Gérard d’une voix qui me sembla profondément altérée.

Puis son émotion fut si forte, qu’il s’arrêta en passant sa main sur son front baigné de sueur…

— Ah ! Monsieur, — lui dis-je, — si vous saviez quel rêve… je faisais quand vous m’avez éveillé !…

— Quel rêve ?

— Il me semblait voir… cette personne… enterrée ce matin… sortir de son cercueil… et…

— Tu as rêvé cela ! — s’écria Claude Gérard avec stupeur, — tu as rêvé cela !… — reprit-il.

Et il attachait sur moi un regard indéfinissable.

— Oui, Monsieur, — lui dis-je, tout surpris de l’importance qu’il semblait attacher à ce rêve ; — ce matin… vous m’aviez parlé de personnes qui…

— Ah ! c’est cela, — reprit Claude Gérard en paraissant accueillir, avec une sorte d’empressement, l’explication de mon rêve, — c’est cela… ton imagination frappée… Allons, c’est un songe étrange… étrange, — ajouta-t-il plus calme, — et Dieu merci ! ce n’est qu’un songe, car… la fosse est recomblée… et il ne reste que le souvenir de cette violation infâme… Allons, mon enfant, espérons que le misérable qui en a été l’auteur n’échappera pas à la justice. Mais, repose-toi, mon enfant. Quant à moi, je suis brisé de fatigue.

Et Claude Gérard se jeta sur son grabat.