Mathias Sandorf/II/5

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Hetzel (tome 2pp. 26-56).


V

DIVERS INCIDENTS.


Cependant le docteur ne devait pas se hâter de quitter Gravosa, ainsi que pouvait le croire Mme Bathory. Après avoir vainement tenté de venir en aide à la mère, il s’était promis de venir en aide au fils. Si, jusqu’alors, Pierre Bathory n’avait encore pu trouver la situation à laquelle devaient le conduire ses brillantes études, il ne refuserait sans doute pas les offres que voulait lui faire le docteur. Lui créer une position digne de ses talents, digne du nom qu’il portait, ce ne serait plus une aumône, cela ! Ce ne serait que la juste récompense due à ce jeune homme !

Mais, ainsi que l’avait dit Borik, Pierre Bathory était allé à Zara pour affaires.

Le docteur, toutefois, ne voulut pas tarder à lui écrire. Il le fit le jour même. Sa lettre se borna à indiquer qu’il serait heureux de recevoir Pierre Bathory à bord de la Savarèna, ayant à lui faire une proposition de nature à l’intéresser.

Cette lettre fut mise à la poste de Gravosa, et il n’y eut plus qu’à attendre le retour du jeune ingénieur.

En attendant, le docteur continua de vivre plus retiré que jamais à bord de la goélette. La Savarèna, mouillée au milieu du port, son équipage ne descendant jamais à terre, était aussi isolée qu’elle eût pu l’être au milieu de la Méditerranée ou de l’Atlantique.

Originalité bien faite pour intriguer les curieux, reporters ou autres, qui n’avaient point renoncé à vouloir « interviewer » ce personnage légendaire, bien qu’ils ne pussent être admis à bord de son yacht, non moins légendaire que lui ! Et, comme Pointe Pescade et son compagnon, Cap Matifou, avaient « liberté de manœuvre », ce fut en s’adressant à eux que le reportage essaya de tirer quelques éclaircissements, dont les journaux eussent fait un si attrayant usage.

On le sait, Pointe Pescade, c’était un élément de gaieté introduit à bord, — avec l’agrément du docteur, cela va sans dire. Si Cap Matifou demeurait sérieux comme un cabestan dont il avait la force, Pointe Pescade riait et chantait toujours, vif comme la flamme d’un navire de guerre dont il avait la légèreté. Quand il ne courait pas dans la mâture, à la grande joie de l’équipage auquel il donnait des leçons de voltige, adroit comme un matelot, agile comme un mousse, il l’amusait par ses interminables saillies. Ah ! le docteur Antékirtt lui avait recommandé de garder sa bonne humeur ! Eh bien, il la gardait, tout en la faisant partager aux autres !

Il a été dit plus haut que Cap Matifou et lui avaient liberté de manœuvre. Cela signifie qu’ils étaient libres d’aller et de venir. Si l’équipage restait à bord, eux descendaient à terre, quand cela leur convenait. De là, cette propension toute naturelle des curieux à les suivre, à les circonvenir, à les interroger. Mais on ne faisait pas parler Pointe Pescade, lorsqu’il voulait se taire, ou s’il parlait, c’était absolument pour ne rien dire.

« Qu’est-ce que ce docteur Antékirtt ?

— Un fameux médecin ! Il vous guérit de toutes les maladies, même de celles qui viennent de vous emporter dans l’autre monde !

— Est-il riche ?

— Pas le sou !… C’est moi, Pescade, qui lui donne son prêt tous les dimanches !

— Mais d’où vient-il ?

— D’un pays dont personne ne sait le nom !

— Et où est-il situé, ce pays-là ?

— Tout ce que je puis dire, c’est qu’il est borné, au nord, par pas grand chose, et, au sud, par rien du tout ! »

Impossible de tirer d’autres renseignements du joyeux compagnon de Cap Matifou, qui, lui, demeurait muet comme un bloc de granit.

Mais, s’ils ne répondaient point à ces indiscrètes demandes des reporters, les deux amis ne laissaient pas de causer entre eux, — et souvent, — à propos de leur nouveau maître. Ils l’aimaient déjà et ils l’aimaient bien. Ils ne demandaient qu’à se dévouer pour lui. Entre eux et le docteur, il se faisait comme une sorte d’affinité chimique, une cohésion, qui, de jour en jour, les liait davantage.

Et, chaque matin, ils s’attendaient à être mandés dans sa chambre pour s’entendre dire :

« Mes amis, j’ai besoin de vous ! »

Mais rien ne venait — à leur grand ennui.

« Est-ce que cela va durer longtemps ainsi ? dit un jour Pointe Pescade. Il est dur de rester à ne rien faire, surtout quand on n’a pas été élevé à cela, mon Cap !

— Oui ! les bras se rouillent, répondit l’Hercule, en regardant ses énormes biceps, inoccupés comme les bielles d’une machine au repos.

— Dis-donc, Cap Matifou ?

— Que veux-tu que je te dise, Pointe Pescade ?

— Sais-tu ce que je pense du docteur Antékirtt ?

— Non, mais dis-moi ce que tu en penses, Pointe Pescade ! Cela m’aidera à te répondre !

— Eh bien, c’est que dans son passé, il y a des choses… des choses !… Ça se voit à ses yeux, qui lancent quelquefois des éclairs à vous aveugler !… Et le jour où la foudre éclatera…

— Ça fera du bruit !

— Oui, Cap Matifou, du bruit… et de la besogne, et j’imagine que nous ne serons pas inutiles à cette besogne là ! »

Ce n’était pas sans raison que Pointe Pescade parlait de la sorte. Bien que le calme le plus complet régnât à bord de la goélette, l’intelligent garçon n’était pas sans avoir vu certaines choses qui donnaient à penser. Que le docteur ne fût pas un simple touriste, voyageant sur son yacht de plaisance à travers la Méditerranée, rien de plus évident. La Savarèna devait être un centre auquel aboutissaient bien des fils, réunis dans la main de son mystérieux propriétaire.

En effet, lettres et dépêches y arrivaient un peu de tous les coins de cette mer admirable, dont les flots baignent le rivage de tant de pays différents, aussi bien du littoral français ou espagnol que du littoral du Maroc, de l’Algérie et de la Tripolitaine. Qui les envoyait ? Évidemment des correspondants, occupés de certaines affaires, dont la gravité ne pouvait être méconnue, — à moins que ce ne fussent des clients qui demandaient quelque consultation par correspondance au célèbre docteur, — ce qui paraissait peu probable.

Au surplus, même dans les bureaux du télégraphe de Raguse, il eût été difficile de comprendre le sens de ces dépêches, car elles étaient écrites dans une langue inconnue, dont le docteur semblait seul avoir le secret. Et, quand même ce langage aurait été intelligible, qu’aurait-on pu conclure de phrases telles que les suivantes :

« Almeira : On croyait être sur les traces de Z. R. — Fausse piste, maintenant abandonnée.

« Retrouvé le correspondant de H. V. 5. — Lié avec troupe de K. 3, entre Catane et Syracuse. À suivre.

« Dans le Manderaggio, La Vallette, Malte, ai constaté le passage de T. K. 7.

« Cyrène… Attendons nouveaux ordres… Flottille d’Anték… prête. Electric 3 reste sous pression jour et nuit.

« R. 0. 3. Depuis mort au bagne. — Tous deux disparus. »

Et cet autre télégramme, portant une mention particulière au moyen d’un nombre convenu :

« 2117. Sarc. Autrefois courtier d’affaire… Service Toronth. — Cessé rapports avec Tripoli d’Afrique. »

Puis, à la plupart de ces dépêches, cette invariable réponse qui était envoyée de la Savarèna.

« Que les recherches continuent. N’épargnez ni argent ni soins. Adressez nouveaux documents. »

Il y avait là un échange de correspondances incompréhensibles, qui semblaient mettre en surveillance tout le périple de la Méditerranée. Le docteur n’était donc point si inoccupé qu’il voulait bien le paraître. Toutefois, en dépit du secret professionnel, il était difficile que l’échange de telles dépêches ne fût pas connu du public. De là, un redoublement de curiosité à l’endroit de ce personnage énigmatique.

L’un des plus intrigués de la haute société ragusaine, c’était l’ancien banquier de Trieste. Silas Toronthal, on ne l’a pas oublié, avait rencontré sur le quai de Gravosa le docteur Antékirtt, quelques instants après l’arrivée de la Savarèna. Pendant cette rencontre, s’il y avait eu un vif sentiment de répulsion d’une part, de l’autre il s’était produit un sentiment non moins vif de curiosité ; mais jusqu’ici, les circonstances n’avaient pas permis au banquier de la satisfaire.

Pour dire le vrai, la présence du docteur avait fait sur Silas Toronthal une très singulière impression que lui-même n’eût pu définir. Ce qu’on en répétait à Raguse, l’incognito dans lequel il semblait vouloir se renfermer, la difficulté d’être admis près de lui, tout cela était pour donner au banquier un violent désir de le revoir. Dans ce but, il s’était plusieurs fois rendu à Gravosa. Là, arrêté sur le quai, il regardait cette goélette, brûlant de l’envie d’aller à bord. Un jour même, il s’y était fait conduire et n’avait reçu que l’inévitable réponse du timonier :

« Le docteur Antékirtt n’est pas visible. »

Il s’ensuivit donc chez Silas Toronthal une sorte d’irritation à l’état chronique, en présence d’un obstacle qu’il ne pouvait franchir.

Le banquier eut alors la pensée de faire espionner le docteur pour son propre compte. Ordre fut donné à un agent, dont il était sûr, d’observer les pas et démarches du mystérieux étranger, même quand il se contentait de visiter Gravosa ou ses environs.

Que l’on juge, alors, de l’inquiétude que dut éprouver Silas Toronthal, lorsqu’il apprit que le vieux Borik avait eu un entretien avec le docteur, que celui-ci, le lendemain, était venu faire visite à Mme Bathory.

« Qu’est-ce donc que cet homme ? » se demanda-t-il.

Et pourtant, que pouvait avoir à craindre le banquier dans sa situation présente ? Depuis quinze ans, rien n’avait transpiré de ses machinations d’autrefois. Mais tout ce qui se rapportait à la famille de ceux qu’il avait trahis et vendus ne pouvait que l’inquiéter. Si le remords n’avait pas prise sur sa conscience, la crainte s’y glissait souvent, et la démarche de ce docteur inconnu, puissant par sa renommée, puissant par sa fortune, n’était pas pour le rassurer.

« Mais quel est cet homme ?… répétait-il. Qu’est-il venu faire à Raguse dans la maison de madame Bathory ?… A-t-il été mandé comme médecin ?… Enfin que peut-il y avoir de commun entre elle et lui ? »

À cela, pas de réponse possible. Toutefois, ce qui rassura un peu Silas Toronthal, après une minutieuse enquête, ce fut la certitude que la visite faite à Mme Bathory ne s’était pas renouvelée.

Cependant, la résolution que le banquier avait prise d’entrer, coûte que coûte, en relations avec le docteur, n’en devint que plus tenace. Cette pensée l’obsédait jour et nuit. Il fallait mettre un terme à cette obsession. Par une sorte d’illusion que subissent les cerveaux surexcités, il se figurait que le calme renaîtrait en lui, s’il pouvait revoir le docteur Antékirtt, l’entretenir, connaître les motifs de son arrivée à Gravosa. Aussi cherchait-il à faire naître une occasion de le rencontrer.

Il crut l’avoir trouvée, voici à quel propos.

Depuis quelques années, Mme Toronthal souffrait d’une maladie de langueur que les médecins de Raguse étaient impuissants à combattre. Malgré leurs soins, malgré ceux dont sa fille l’entourait, Mme Toronthal, bien qu’elle ne fût point encore alitée, dépérissait visiblement. Y avait-il à cet état une cause purement morale ? Peut-être bien, mais personne n’avait pu encore la pénétrer. Seul, le banquier eût été à même de dire si sa femme, connaissant tout son passé, n’avait pas un invincible dégoût pour une existence qui ne pouvait que lui faire horreur.

Quoi qu’il en soit, l’état de santé de Mme Toronthal, à peu près abandonnée des médecins de la ville, parut être au banquier l’occasion qu’il cherchait de se retrouver en présence du docteur. Une consultation demandée, une visite à faire, celui-ci ne s’y refuserait pas, sans doute, — ne fût-ce que par humanité.

Silas Toronthal écrivit donc une lettre qu’il fit porter à bord de la Savarèna par un de ses gens. « Il serait heureux, disait-il, d’avoir l’avis d’un médecin d’un si incontestable mérite. » Puis, tout en s’excusant du trouble que cela pouvait apporter dans une existence aussi retirée que la sienne, il priait le docteur Antékirtt « de lui indiquer le jour où il devrait l’attendre à l’hôtel du Stradone. »

Le lendemain, lorsque le docteur reçut cette lettre, dont il regarda tout d’abord la signature, pas un muscle de sa face ne tressaillit. Il la lut jusqu’à la dernière ligne, sans que rien trahît la nature des réflexions qu’elle devait lui suggérer.

Quelle réponse allait-il faire ? Profiterait-il de cette occasion qui lui était offerte de pénétrer dans l’hôtel Toronthal, de se mettre en rapport avec la famille du banquier ? Mais, entrer dans cette maison, même à titre de médecin, n’était-ce pas y venir dans des conditions qui ne pouvaient aucunement lui convenir ?

Le docteur n’hésita pas. Il répondit par un simple billet qui fut remis au domestique du banquier. Ce billet ne contenait que ceci :

« Le docteur Antékirtt regrette de ne pouvoir donner ses soins à madame Toronthal. Il n’est pas médecin en Europe. »

Rien de plus.

Lorsque le banquier reçut cette laconique réponse, il froissa le billet avec un vif mouvement de dépit. Il était trop évident que le docteur refusait d’entrer en rapport avec lui. C’était un refus à peine déguisé, qui indiquait un parti pris chez ce singulier personnage.

« Et puis, se dit-il, s’il n’est pas médecin en Europe, pourquoi a-t-il accepté de l’être pour madame Bathory… à moins que ce ne soit à tout autre titre qu’il s’est présenté chez elle !… Qu’y venait-il faire alors ?… Qu’y a-t-il entre eux ? »

Cette incertitude rongeait Silas Toronthal, dont la vie était absolument troublée par la présence du docteur à Gravosa et le serait tant que la Savarèna n’aurait pas repris la mer. Du reste, il ne dit rien à sa femme ni à sa fille de l’inutile requête qu’il avait adressée. Il tint à garder pour lui le secret de ses très réelles inquiétudes. Mais il ne cessa pas de faire surveiller le docteur, de manière à être au courant de toutes ses démarches à Gravosa comme à Raguse.

Le lendemain même, un autre incident, allait encore lui donner un nouveau sujet d’alarme non moins sérieux.

Pierre Bathory était revenu de Zara, découragé. Il n’avait pu s’entendre au sujet de la position qui lui était offerte, — une importante usine métallurgique à diriger dans l’Herzégovine.

« Les conditions n’étaient pas acceptables », se contenta-t-il de dire à sa mère.

Mme Bathory regarda son fils, sans vouloir lui demander pourquoi ces conditions étaient inacceptables. Puis, elle lui remit une lettre, arrivée pour lui pendant son absence.

C’était la lettre par laquelle le docteur Antékirtt priait Pierre Bathory de vouloir bien passer à bord de la Savarèna, afin de l’entretenir d’une affaire qu’il était de son intérêt de connaître.

Pierre Bathory tendit la lettre à sa mère. Cette offre, faite par le docteur, ne pouvait la surprendre.

« Je m’y attendais, dit-elle.

— Vous vous attendiez à cette proposition, ma mère ? demanda le jeune homme, assez étonné de cette réponse.

— Oui… Pierre !… Le docteur Antékirtt est venu me voir pendant ton absence.

— Savez-vous donc quel est cet homme, dont on parle depuis quelque temps à Raguse ?

— Non, mon fils, mais le docteur Antékirtt connaissait ton père, il a été l’ami du comte Sandorf et du comte Zathmar, et c’est à ce titre qu’il s’est présenté chez moi.

— Mère, demanda Pierre Bathory, quelles preuves ce docteur vous a-t-il données qu’il ait été l’ami de mon père ?

— Aucune ! répondit Mme Bathory, qui ne voulait pas parler de l’envoi des cent mille florins, dont le docteur devait garder le secret vis-à-vis du jeune homme.

— Et si c’était quelque intrigant, quelque espion, quelque agent de l’Autriche ? reprit Pierre Bathory.

— Tu le jugeras, mon fils.

— Vous me conseillez donc d’aller le voir ?

— Oui, je te le conseille. Il ne faut pas négliger un homme qui veut reporter sur toi toute l’amitié qu’il a eue pour ton père.

— Mais qu’est-il venu faire à Raguse ? reprit Pierre. A-t-il donc des intérêts dans le pays ?

— Peut-être songe-t-il à s’en créer, répondit Mme Bathory. Il passe pour être extrêmement riche, et il est possible qu’il veuille t’offrir une situation digne de toi.

— J’irai le voir, ma mère, et je saurai ce qu’il me veut.

— Va donc dès aujourd’hui, mon fils, et rends-lui en même temps la visite que je ne peux lui rendre moi-même ! »

Pierre Bathory embrassa Mme Bathory. Il la tint même longtemps serrée contre sa poitrine. On eut dit qu’un secret l’étouffait, — secret qu’il n’osait avouer, sans doute ! Qu’y avait-il donc, dans son cœur, de si douloureux, de si grave, qu’il n’osât le confier à sa mère ?

« Mon pauvre enfant ! » murmura Mme Bathory.

Il était une heure après midi, lorsque Pierre prit le Stradone pour descendre jusqu’au port de Gravosa.

En passant devant l’hôtel Toronthal, il s’arrêta un instant, — rien qu’un instant. Ses regards se portèrent vers l’un des pavillons en retour, dont les fenêtres s’ouvraient sur la rue. Les persiennes en étaient fermées. La maison eût été inhabitée qu’elle n’aurait pas été plus close.

Pierre Bathory reprit sa marche qu’il avait plutôt ralentie qu’interrompue. Mais cela n’avait pu échapper au regard d’une femme, qui allait et venait sur le trottoir opposé du Stradone.

C’était une créature de grande taille. Son âge ?… Entre quarante et cinquante ans. Sa démarche ?… Mesurée, presque mécanique, comme si elle eût été tout d’une pièce. Cette étrangère, — sa nationalité se reconnaissait facilement à sa chevelure, brune encore et crêpelée, à son teint coloré de Marocaine, — était enveloppée dans une cape de couleur sombre, dont le capuchon recouvrait sa coiffure ornée de sequins. Était-ce une bohémienne, une gitane, une gypsie, une « romanichelle » comme dit l’argot parisien, un être d’origine égyptienne ou indoue ! On n’eût pu le dire, tant ces types se ressemblent. En tout cas, elle ne demandait pas l’aumône et ne l’eût pas acceptée sans doute. Elle était là pour son propre compte ou pour le compte d’autrui, surveillant, espionnant, aussi bien ce qui se passait à l’hôtel Toronthal que dans la maison de la rue Marinella.

En effet, dès qu’elle eut aperçu le jeune homme qui descendait le Stradone en se dirigeant vers Gravosa, elle le suivit de manière à ne jamais le perdre de vue, mais assez adroitement pour que son manège ne fût pas remarqué. Pierre Bathory, d’ailleurs, était trop absorbé pour observer ce qui se passait derrière lui. Lorsqu’il ralentit son pas devant l’hôtel Toronthal, cette femme ralentit le sien. Lorsqu’il se remit en route, elle le suivit en réglant sa marche sur la sienne.

Arrivé à la première enceinte de Raguse, Pierre Bathory la franchit assez rapidement, mais il ne distança pas l’étrangère.

Au dehors de la poterne, elle le retrouva sur la route de Gravosa, et, à vingt pas derrière lui, descendit l’avenue par la contre-allée plantée d’arbres.

Au même moment Silas Toronthal, en voiture découverte, revenait à Raguse. Il fallait donc nécessairement qu’il se croisât avec Pierre Bathory sur la route.

En les voyant tous deux, la Marocaine s’arrêta un instant. Peut-être pensa-t-elle que l’un allait aborder l’autre. Alors son regard s’alluma et elle chercha à se dissimuler derrière un gros arbre. Mais, si ces deux hommes se parlaient, comment pourrait-elle les entendre ?

Il n’en fut rien. Silas Toronthal avait aperçu Pierre, une vingtaine de pas avant d’arriver en face de lui. Cette fois, il ne lui répondit même pas par ce salut hautain, dont il n’avait pas pu se dispenser sur le quai de Gravosa, lorsque sa fille l’accompagnait. Il détourna la tête, au moment où le jeune homme soulevait son chapeau, et sa voiture l’emporta rapidement vers Raguse.

L’étrangère n’avait rien perdu de cette scène : une sorte de sourire anima sa face impassible.

Quant à Pierre Bathory, évidemment plus attristé qu’irrité des façons d’agir de Silas Toronthal, il continua sa route d’un pas moins rapide, sans se retourner.

La Marocaine le suivit de loin, et on eût pu l’entendre murmurer ces mots en langue arabe :

« Il est temps qu’il vienne ! »

Un quart d’heure après, Pierre arrivait sur les quais du port de Gravosa. Pendant quelques instants, il s’arrêta pour regarder l’élégante goélette, dont le guidon se développait légèrement à la brise de mer, en tête du grand mât.

« D’où peut venir ce docteur Antékirtt ? se répétait-il. Voilà un pavillon qui m’est inconnu ! »

Puis, s’adressant à un pilote qui se promenait sur le quai :

« Mon ami, savez-vous quel est ce pavillon ? » lui demanda-t-il.

Le pilote ne le connaissait pas. Tout ce qu’il pouvait dire de la goélette, c’est que sa patente portait qu’elle venait de Brindisi, et que ses papiers, visités par l’officier de port, avaient été trouvés en règle. Or, comme il s’agissait d’un yacht de plaisance, l’autorité avait respecté son incognito.

Pierre Bathory appela alors une embarcation et se fit conduire à bord de la Savarèna, pendant que la Marocaine, extrêmement surprise, le regardait s’éloigner.

Un instant après, le jeune homme mettait pied sur le pont de la goélette, et demandait si le docteur Antékirtt était à bord.

Sans doute, la consigne qui défendait à tout étranger l’accès de la Savarèna n’était pas faite pour lui. Aussi le maître d’équipage répondit-il que le docteur se trouvait dans sa chambre.

Pierre Bathory présenta sa carte en demandant si le docteur pouvait le recevoir.

Un timonier prit la carte et descendit par l’échelle de capot, qui conduisait au salon de l’arrière.

Une minute après, ce timonier remontait en disant que le docteur attendait M. Pierre Bathory.

Le jeune homme fut aussitôt introduit dans un salon, où ne pénétrait qu’un demi-jour, tamisé par les rideaux légers de la clairevoie. Mais, lorsqu’il arriva à la porte, dont les deux battants étaient ouverts, la lumière, que renvoyaient les glaces du panneau de fond, l’éclaira vivement.

Dans la pénombre se tenait le docteur Antékirtt, assis sur un divan. À cette apparition du fils d’Étienne Bathory, il éprouva une sorte de saisissement, dont Pierre ne put s’apercevoir, et ces mots s’échappèrent pour ainsi dire de ses lèvres :

« C’est lui !… C’est tout lui ! »

Et, en effet, Pierre Bathory était bien le portrait vivant de son père, tel que le noble Hongrois avait dû être à l’âge de vingt-deux ans : même énergie dans les yeux, même noblesse d’attitude, même regard, prompt à s’enthousiasmer pour le bien, le vrai, le beau.

« Monsieur, Bathory, dit le docteur en se levant, je suis très heureux que vous ayez bien voulu vous rendre à l’invitation que contenait ma lettre. »

Et, sur un geste qui lui fut fait, Pierre Bathory s’assit à l’autre angle du salon.

Le docteur, en parlant, avait employé cette langue hongroise, qu’il savait être celle du jeune homme.

« Monsieur, dit Pierre Bathory, je serais venu vous rendre la visite que vous avez faite à ma mère, quand bien même je n’aurais pas été invité à me rendre à votre bord. Je sais que vous êtes l’un de ces amis inconnus, auxquels est chère la mémoire de mon père et des deux patriotes qui sont morts avec lui !… Je vous remercie de leur avoir conservé une place dans votre souvenir ! »

En évoquant ce passé, si lointain déjà, en parlant de son père, de ses amis le comte Mathias Sandorf et Ladislas Zathmar, Pierre ne put cacher son émotion.

« Je vous demande pardon, monsieur ! dit-il. En me rappelant ce qu’ils ont fait, je ne puis… »

Ne sentait-il donc pas que le docteur Antékirtt était plus ému que lui, peut-être, et que s’il ne répondait pas, c’était pour ne rien laisser voir de ce qui se passait dans son âme ?

« Monsieur Bathory, dit-il enfin, je n’ai point à vous pardonner une douleur si naturelle. D’ailleurs, vous êtes de sang hongrois, et quel enfant de la Hongrie serait assez dénaturé pour ne pas sentir son cœur se serrer à de tels souvenirs ! À cette époque, il y a quinze ans, — oui ! il y a déjà quinze ans ! — vous étiez bien jeune. À peine si vous pouvez dire que vous ayez connu votre père et les événements auxquels il a pris part !

— Ma mère est un autre lui-même, monsieur ! répondit Pierre Bathory. Elle m’a élevé dans le culte de celui qu’elle n’a cessé de pleurer ! Tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a tenté, toute cette vie de dévouement envers les siens, de patriotisme envers son pays, je l’ai su par elle ! Je n’avais que huit ans, lorsque mon père est mort, mais il me semble qu’il est toujours vivant, puisqu’il revit dans ma mère !

— Vous aimez votre mère comme elle mérite d’être aimée, Pierre Bathory, répondit le docteur Antékirtt, et nous, nous la vénérons comme la veuve d’un martyr ! »

Pierre ne put que remercier le docteur des sentiments qu’il exprimait ainsi. Le cœur lui battait à l’entendre, et il ne remarqua même pas qu’il parlait toujours avec une sorte de froideur, naturelle ou voulue, qui semblait être le fond de son caractère.

« Puis-je vous demander, reprit-il, si vous avez personnellement connu mon père ?

— Oui, monsieur Bathory, répondit le docteur, non sans une certaine hésitation, mais je ne l’ai connu que comme un étudiant peut connaître un professeur qui fut l’un des plus distingués des Universités hongroises. J’ai fait mes études de sciences médicales et physiques dans votre pays. J’ai été l’élève de votre père, qui n’était plus âgé que moi que d’une dizaine d’années seulement. J’ai appris à l’estimer, à l’aimer, car je sentais vibrer dans ses enseignements tout ce qui en a fait plus tard un ardent patriote, et je ne le quittai qu’au moment où je dus aller finir à l’étranger des études commencées en Hongrie. Mais, peu de temps après, le professeur Étienne Bathory venait de sacrifier sa position aux idées qu’il croyait nobles et justes, sans qu’aucun intérêt privé pût l’arrêter dans la voie du devoir. C’est à cette époque qu’il abandonna Presbourg pour venir s’établir à Trieste. Votre mère l’avait soutenu de ses conseils, entouré de ses soins, pendant ce temps d’épreuves. Elle possédait toutes les vertus de la femme, comme votre père a eu toutes les vertus de l’homme. Vous me pardonnerez, monsieur Pierre, de vous rappeler ces douloureux souvenirs, et, si je l’ai fait, c’est que vous n’êtes point de ceux qui les peuvent oublier !

— Non, monsieur, non ! répondit le jeune homme avec l’enthousiasme débordant de son âge, pas plus que la Hongrie n’oubliera jamais les trois hommes qui se sont sacrifiés pour elle, Ladislas Zathmar, Étienne Bathory, et le plus audacieux peut-être, le comte Mathias Sandorf !

— S’il fut le plus audacieux, répondit le docteur, croyez que ses deux amis ne lui furent inférieurs ni en dévouement, ni en sacrifices, ni en courage ! Tous trois ont droit au même respect ! Tous trois ont le même droit à être vengés… »

Le docteur s’arrêta. Il se demandait si Mme Bathory avait fait connaître à Pierre les circonstances dans lesquelles les chefs de la conspiration avaient été livrés, si elle avait prononcé devant lui ce mot de trahison ?… Mais le jeune homme ne le releva pas.

En réalité, Mme Bathory s’était tue à ce sujet. Sans doute, elle n’avait pas voulu mettre cette haine dans la vie de son fils et le lancer peut-être sur de fausses pistes, puisque personne ne connaissait le nom des traîtres.

Le docteur se crut donc, quant à présent, obligé à la même réserve, et il n’insista pas.

Ce qu’il n’hésita pas à dire, c’est que, sans l’acte odieux de cet Espagnol qui avait livré les fugitifs recueillis dans la maison du pêcheur Andréa Ferrato, très probablement le comte Mathias Sandorf et Étienne Bathory eussent échappé à la poursuite des agents de Rovigno. Et, une fois au-delà des frontières autrichiennes, en n’importe quelle contrée, toutes les portes se fussent ouvertes pour les recevoir.

« Chez moi, ajouta-t-il, ils auraient trouvé un refuge qui ne leur eût jamais fait défaut !

— En quel pays, monsieur ? demanda Pierre.

— À Céphalonie, où je demeurais à cette époque.

— Oui ! dans ces îles Ioniennes, sous la protection du pavillon grec, ils auraient été sauvés, et mon père vivrait encore ! »

Pendant quelques instants, la conversation fut interrompue par ce retour vers le passé. Mais le docteur la reprit en disant :

« Monsieur Pierre, nos souvenirs nous ont emportés bien loin du présent ! Voulez-vous que nous en parlions maintenant, et surtout de l’avenir que j’entrevois pour vous ?

— Je vous écoute, monsieur, répondit Pierre. Dans votre lettre vous m’avez fait comprendre qu’il s’agissait de mes intérêts, peut-être…

— En effet, monsieur Bathory, et si je n’ignore pas quel a été le dévouement de votre mère pendant la jeunesse de son fils, je sais aussi que vous avez été digne d’elle, et qu’après de si rudes épreuves, vous êtes devenu un homme…

— Un homme ! répondit Pierre Bathory, non sans amertume. Un homme qui n’a pas encore pu se suffire à lui-même, ni rendre à sa mère ce qu’elle a fait pour lui !

— Sans doute, répondit le docteur, mais la faute n’en est point à vous. Combien il est difficile de se faire une situation au milieu de cette concurrence qui met tant de rivaux à se disputer si peu de places, je ne puis l’ignorer. Vous êtes ingénieur ?

— Oui, monsieur ! Je suis sorti des Écoles avec ce titre, mais ingénieur libre, n’ayant aucune attache avec l’État. J’ai donc dû chercher à me placer dans quelque société industrielle, et, jusqu’ici, je n’ai rien trouvé qui pût me convenir — du moins à Raguse.

— Et au dehors ?…

— Au dehors !… répondit Pierre Bathory en hésitant un peu devant la question.

— Oui !… N’est-ce pas à propos d’une affaire de ce genre que vous êtes allé à Zara, il y a quelques jours ?

— On m’avait parlé, en effet, d’une situation que pouvait m’offrir une société métallurgique.

— Et cette place ?…

— On me l’a offerte !

— Et vous ne l’avez pas acceptée ?…

— J’ai dû la refuser parce qu’il s’agissait d’aller s’établir définitivement en Herzégovine…

— En Herzégovine ? Où madame Bathory n’aurait peut-être pu vous accompagner ?…

— Ma mère, monsieur, m’aurait suivi partout où mon intérêt m’eût obligé d’aller.

— Eh bien, pourquoi ne pas avoir accepté cette place ? reprit le docteur en insistant.

— Monsieur, répondit le jeune homme, dans les circonstances où je me trouve, j’ai des raisons sérieuses pour ne point quitter Raguse ! »

Le docteur, pendant qu’il lui faisait cette réponse, avait remarqué un certain embarras dans l’attitude de Pierre Bathory. Sa voix tremblait en exprimant ce désir — mieux que ce désir, — cette résolution de ne pas abandonner Raguse. Quel était donc le si grave motif pour lequel il refusait les propositions qui lui avaient été faites ?

« Voilà qui rendra inacceptable, reprit le docteur Antékirtt, l’affaire dont je voulais vous parler.

— Il s’agissait de partir ?…

— Oui… pour un pays où je fais exécuter des travaux considérables que j’aurais été heureux de mettre sous votre direction.

— Je le regrette, monsieur, mais croyez que si j’ai pris cette résolution…

— Je le crois, monsieur Pierre, et je le regrette plus que vous, peut-être ! J’aurais été si heureux de pouvoir reporter sur vous toute l’affection que j’avais pour votre père ! »

Pierre Bathory ne répondit pas. En proie à une lutte intérieure, il était visible qu’il souffrait — et beaucoup. Le docteur sentait qu’il eût voulu parler et qu’il n’osait le faire. Mais enfin une irrésistible impulsion poussa Pierre Bathory vers cet homme, qui montrait tant de sympathie pour sa mère et pour lui.

« Monsieur… monsieur !… dit-il avec une émotion qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Non !… Ne croyez pas qu’un caprice, un entêtement, me font vous répondre par un refus !… Vous m’avez parlé comme un ami d’Étienne Bathory !… Vous voulez reporter toute cette amitié sur moi !… Moi aussi, je le sens, bien que je ne vous connaisse que depuis quelques instants… Oui ! j’éprouve pour vous, monsieur, toute l’affection que j’aurais eue pour mon père !…

— Pierre !… mon enfant ! s’écria le docteur en saisissant la main du jeune homme.

— Oui ! monsieur !… reprit Pierre Bathory, et je vous dirai tout !… J’aime une jeune fille de cette ville !… Entre nous deux, il y a l’abîme qui sépare la pauvreté de la richesse !… Mais je n’ai pas voulu voir cet abîme, et peut-être, elle aussi, ne l’a-t-elle pas vu ! Si rarement que je puisse l’apercevoir soit dans la rue, soit à sa fenêtre, c’est un bonheur auquel je n’aurais pas la force de renoncer !… À l’idée qu’il me faudrait partir, et partir pour longtemps, je deviendrais fou !… Ah !… monsieur… comprenez-moi… et pardonnez-moi de refuser…

— Oui, Pierre ! répondit le docteur Antékirtt, je vous comprends, et je n’ai rien à vous pardonner ! Vous avez bien fait de me parler en toute franchise, et voilà une circonstance qui change bien les choses !… Votre mère sait-elle ce que vous venez de m’apprendre ?

— Je ne lui ai encore rien dit, monsieur ! Je n’ai pas osé, parce que, dans notre modeste position, peut-être eût-elle eu la sagesse de m’ôter tout espoir !… Mais peut-être a-t-elle deviné et compris ce que je souffrais… ce que je devais souffrir !

— Pierre, dit le docteur, vous avez mis votre confiance en moi, et vous avez eu raison !… Cette jeune fille est riche ?…

— Très riche !… Trop riche ! répondit le jeune homme. Oui ! trop riche pour moi !

— Elle est digne de vous ?

— Ah ! monsieur, aurais-je pensé à donner à ma mère une fille qui ne fût pas digne d’elle ?

— Eh bien, Pierre, reprit le docteur, peut-être n’y a-t-il pas d’abîme qui ne puisse être franchi !

— Monsieur, s’écria le jeune homme, ne me donnez pas un espoir irréalisable !

— Irréalisable ! »

Et l’accent avec lequel le docteur Antékirtt prononça ce mot indiquait une telle confiance en lui-même, que Pierre Bathory fut comme transformé, qu’il se crut maître du présent, maître de l’avenir.

« Oui, Pierre, reprit le docteur, ayez confiance en moi !… Lorsque vous le jugerez convenable, et pour que je puisse agir, vous me direz le nom de cette jeune fille…

— Monsieur, répondit Pierre Bathory, pourquoi vous le cacherais-je ?… C’est mademoiselle Toronthal ! »

L’effort que dut faire le docteur pour rester calme en entendant ce nom détesté, ce fut celui d’un homme aux pieds duquel tombe la foudre et qui ne tressaille même pas. Un instant — quelques secondes seulement, — il resta immobile et muet.

Puis, sans que sa voix trahît aucune émotion :

« Bien, Pierre, bien ! dit-il. Laissez-moi songer à tout ceci !… Laissez-moi voir…

— Je me retire, monsieur, répondit le jeune homme, en serrant la main que lui tendait le docteur, et permettez-moi de vous remercier comme je remercierais mon père ! »

Pierre Bathory quitta le salon dans lequel le docteur demeura seul. Il remonta sur le pont, reprit son canot qui l’attendait à la coupée, se fit débarquer au môle, et reprit la route de Raguse.

L’étrangère, qui l’avait attendu pendant toute sa visite à bord de la Savarèna, se remit à le suivre.

Pierre Bathory sentait en lui-même comme un immense apaisement. Enfin son cœur s’était ouvert ! Il avait pu se confier à un ami… plus qu’un ami, peut-être ! Il était dans un de ces jours heureux, dont la fortune se montre si avare ici-bas !

Et comment en aurait-il douté, lorsqu’en passant devant l’hôtel du Stradone, à l’une des fenêtres du pavillon il vit un coin du rideau se soulever légèrement, puis retomber aussitôt ?

Mais l’étrangère, elle aussi, avait vu ce mouvement, et, jusqu’au moment où Pierre Bathory eut disparu en tournant la rue Marinella elle resta immobile devant l’hôtel. Puis, elle se rendit au bureau du télégraphe, et lança une dépêche qui ne contenait que ce mot :

« Viens ! »

L’adresse de cette dépêche était ainsi libellée :

« Sarcany, bureau restant, Syracuse, Sicile. »