Mathias Sandorf/II/6

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Hetzel (tome 2pp. 57-84).


VI

LES BOUCHES DE CATTARO.


Ainsi, la fatalité, qui joue un rôle prédominant dans les événements de ce monde, avait réuni en cette même ville de Raguse la famille Bathory et la famille Toronthal. Non seulement elle les avait réunies, mais, rapprochées l’une de l’autre, elles habitaient ce même quartier du Stradone. Puis, Sava Toronthal et Pierre Bathory s’étaient vus, rencontrés, aimés, — Pierre, le fils de l’homme qu’une délation avait envoyé à la mort, Sava, la fille de l’homme qui avait été le délateur !

Voilà ce que se disait le docteur Antékirtt, après que le jeune ingénieur l’eut quitté.

« Et Pierre s’en va plein d’espoir, répétait-il, et cet espoir qu’il n’avait pas encore, c’est moi qui viens de le lui donner ! »

Le docteur était-il homme à entreprendre une lutte sans merci contre cette fatalité ? Se sentait-il la puissance de disposer à son gré des choses humaines ? Cette force, cette énergie morale qu’il faut pour mater la destinée, ne lui manquerait-elle pas ?

« Non ! je lutterai ! s’écria-t-il. Un tel amour est odieux, criminel ! Que Pierre Bathory, devenu le mari de la fille de Silas Toronthal, apprenne un jour la vérité, il ne pourrait même plus venger son père ! Il n’aurait plus qu’à se tuer de désespoir ! Aussi je lui dirai tout, s’il le faut !… Je lui dirai ce que cette famille a fait à la sienne !… Cet amour, n’importe comment, je le briserai ! »

En effet, une telle union eût été monstrueuse.

On ne l’a pas oublié : dans sa conversation avec Mme Bathory, le docteur Antékirtt avait raconté que les trois chefs de la conspiration de Trieste avaient été victimes d’une machination abominable, qui s’était révélée au cours des débats, et qu’une indiscrétion d’un des gardiens du donjon de Pisino lui avait fait connaître.

On sait encore que Mme Bathory, et pour certaines raisons, n’avait encore rien dit de cette trahison à son fils. D’ailleurs, elle n’en connaissait pas les auteurs. Elle ignorait que l’un d’eux, riche et considéré, demeurât à Raguse, à quelques pas, dans le Stradone. Le docteur ne les lui avait pas nommés. Pourquoi ? Sans doute, parce que l’heure n’était pas venue de les démasquer. Mais il les connaissait. Il savait que Silas Toronthal était l’un de ces traîtres et Sarcany, l’autre. Et, s’il n’avait pas été plus loin dans ses confidences, c’est qu’il comptait sur le concours de Pierre Bathory, c’est qu’il voulait associer le fils à l’œuvre de justice qui devait atteindre les meurtriers de son père, et venger avec lui ses deux compagnons, Ladislas Zathmar et le comte Mathias Sandorf !

Et voilà ce qu’il ne pouvait plus dire au fils d’Étienne Bathory, sans le frapper au cœur !

« Peu importe ! répéta-t-il. Ce cœur, je le briserai. »

Ce parti bien arrêté, comment agirait le docteur Antékirtt ? Révéler à Mme Bathory ou à son fils le passé du banquier de Trieste ? Mais possédait-il les preuves matérielles de sa trahison ? Non, puisque Mathias Sandorf, Étienne Bathory et Ladislas Zathmar, les seuls qui eussent jamais eu ces preuves, étaient morts. Répandre dans la ville le bruit de cet acte abominable, sans en prévenir la famille Bathory ? Oui, cela eût suffi, sans doute, à creuser un nouvel abîme entre Pierre et la jeune fille, — abîme infranchissable, cette fois. Mais ce secret divulgué, n’était-il pas à craindre que Silas Toronthal ne cherchât à quitter Raguse ?

Or, le docteur ne voulait pas que le banquier disparût. Il fallait que le traître restât à la disposition du justicier, lorsque viendrait l’heure de la justice.

Et, à ce propos, les événements devaient tourner tout autrement qu’il ne l’imaginait.

Après avoir pesé le pour et le contre de la question, le docteur, n’étant pas en mesure d’agir directement contre Silas Toronthal, résolut d’aller au plus pressé. Avant tout, il fallait arracher Pierre Bathory de cette ville, où l’honneur de son nom était en péril. Oui ! Il saurait l’entraîner si loin que personne ne pourrait retrouver ses traces. Quand il le tiendrait en son pouvoir, il lui dirait tout ce qu’il savait de Silas Toronthal et de Sarcany, son complice ; il l’associerait à son œuvre. Mais il n’avait pas un seul jour à perdre.

C’est dans ce but qu’une dépêche du docteur fit venir de son port d’attache aux bouches de Cattaro, dans le sud de Raguse, sur l’Adriatique, l’un de ses plus rapides engins de locomotion. C’était un de ces prodigieux Thornycrofts, qui ont servi de modèles aux torpilleurs modernes. Ce long fuseau d’acier, long de quarante et un mètres, jaugeant soixante-dix tonneaux, sans mât ni cheminée, portant simplement une plate-forme extérieure et une cage métallique, avec hublots lenticulaires, destinée à l’homme de barre, hermétiquement fermée quand l’état de la mer l’exigeait, pouvait se glisser entre deux eaux, sans perdre ni temps ni route à suivre les ondulations de la houle. Aussi, d’une marche supérieure à tous les torpilleurs de l’Ancien et du Nouveau Monde, enlevait-il aisément ses cinquante kilomètres à l’heure. Grâce à cette vitesse excessive, en mainte occasion déjà, le docteur avait pu accomplir des traversées extraordinaires. De là, ce don d’ubiquité qu’on lui avait attribué, quand, à de très courts intervalles de temps, il accourait du fond de l’Archipel aux dernières limites de la mer des Syrtes.

Toutefois, une notable différence entre les Thornycrofts et les appareils du docteur, c’est qu’au lieu de la vapeur surchauffée, c’était l’électricité qu’il employait à les mouvoir au moyen de puissants accumulateurs, inventés par lui, et dans lesquels il pouvait emmagasiner ce fluide sous une tension pour ainsi dire infinie. Aussi ces rapides engins portaient-ils le nom d’Electrics, avec un simple numéro d’ordre. Tel était l’Electric 2, qui venait d’être mandé aux bouches de Cattaro.

Puis, ces ordres donnés, le docteur attendit le moment d’agir. En même temps, il prévint Pointe Pescade et Cap Matifou qu’il aurait très prochainement besoin de leurs services.

Si les deux amis furent heureux d’avoir enfin à faire preuve de dévouement, il est inutile d’y insister.

Un nuage, un seul, jeta quelque ombre sur la joie avec laquelle ils accueillirent cette proposition.

Pointe Pescade devait rester à Raguse, afin de surveiller l’hôtel du Stradone et la maison de la rue Marinella, tandis que Cap Matifou allait suivre à Cattaro le docteur Antékirtt. Ce serait donc une séparation, — la première, depuis tant d’années que ces deux compagnons de misère avaient vécu côte à côte ! De là, une touchante inquiétude de Cap Matifou, en songeant qu’il n’aurait plus près de lui son petit Pescade.

« Patience, mon Cap, patience ! lui dit Pointe Pescade. Ça ne durera pas ! Le temps de jouer la pièce, et ce sera fait ! Car, si je ne me trompe, c’est une fameuse pièce que l’on prépare, et avec un non moins fameux directeur, qui nous y réserve un fameux rôle à chacun !… Crois-moi ! Tu ne te plaindras pas du tien !

— Tu penses ?

— J’en suis sûr ! Ah ! pas les amoureux, par exemple ! Ce n’est pas dans ta nature, bien que tu sois sentimental en diable ! Pas les traîtres non plus ! Tu as une trop bonne grosse figure pour cela !… Non, tu seras le bon génie qui vient au dénouement punir le vice et récompenser la vertu !…

— Comme dans les parades ?… répondit Cap Matifou.

— Comme dans les parades ! Oui ! Je te vois dans ce rôle là, mon Cap ! Au moment où le traître s’y attend le moins, tu apparais avec tes larges mains ouvertes, et tu n’as qu’à les refermer pour amener le dénouement !… Si le rôle n’est pas long, il est sympathique, et quels bravos, quel argent tu feras par dessus le marché !

— Oui, sans doute, répondit l’Hercule, mais, en attendant, il va falloir se séparer !

— Oh ! pour quelques jours ! Seulement, promets-moi de ne pas te laisser dépérir pendant mon absence ! Fais bien exactement tes six repas et engraisse, mon Cap !… Et, maintenant, serre-moi dans tes bras, ou plutôt fais semblant, comme au théâtre, car tu risquerais de m’étouffer !… Ah ! dame, il faut prendre l’habitude de jouer la comédie en ce monde !… Embrasse-moi encore une fois, et n’oublie pas ton petit Pointe Pescade qui n’oubliera jamais son gros Cap Matifou ! »

Tels furent les émouvants adieux de ces deux amis, lorsqu’ils durent se séparer l’un de l’autre. Vraiment, Cap Matifou avait le cœur oppressé dans son énorme poitrine, quand il se retrouva seul à bord de la Savarèna. Le jour même, par ordre du docteur, son compagnon s’était installé à Raguse, avec mission de ne point perdre de vue Pierre Bathory, de surveiller l’hôtel Toronthal et de se tenir au courant de tout.

Pendant ces longues heures que Pointe Pescade allait passer dans le quartier du Stradone, il aurait dû se rencontrer avec cette étrangère, qui avait été certainement chargée de la même mission que lui. Et, sans doute, cette rencontre se fût produite, si la Marocaine, après avoir lancé sa dépêche n’eût quitté Raguse pour se rendre en un lieu de rendez-vous, convenu d’avance, où Sarcany devait la rejoindre. Pointe Pescade ne fut donc point gêné dans ses opérations, et put remplir ce mandat de confiance avec son intelligence habituelle.

Certes, Pierre Bathory n’aurait jamais imaginé qu’il fût surveillé de si près, ni deviné qu’aux yeux de cette espionne se fussent substitués les yeux de Pointe Pescade. Après sa conversation avec le docteur, après l’aveu qu’il lui avait fait, il s’était senti plus confiant. Pourquoi, maintenant, eût-il caché à sa mère quoi que ce fût de l’entretien qu’il venait d’avoir à bord de la Savarèna ? N’aurait-elle pas lu dans son regard et jusque dans son âme ? N’eût-elle pas compris qu’un changement venait de se faire en lui, que le chagrin, le désespoir avaient fait place à l’espérance et au bonheur ?

Pierre Bathory avoua donc tout à sa mère. Il lui dit quelle était cette jeune fille qu’il aimait, comment c’était pour elle qu’il avait refusé de quitter Raguse. Peu importait sa situation à lui ! Le docteur Antékirtt ne lui avait-il pas dit d’espérer !

« Voilà donc pourquoi tu souffrais tant, mon enfant ! répondit Mme Bathory. Que Dieu te vienne en aide, et qu’il reporte sur toi tout le bonheur qui nous a manqué jusqu’ici ! »

Mme Bathory vivait très retirée dans sa maison de la rue Marinella. Elle n’en sortait que pour aller à la messe avec son vieux serviteur, lorsqu’elle accomplissait ses devoirs religieux avec cette piété pratiquante et austère des Hongroises catholiques. Elle n’avait jamais entendu parler de la famille Toronthal. Jamais son regard ne s’était même levé sur cet hôtel, devant lequel elle passait, quand elle se rendait à l’église du Rédempteur, qui dépend du couvent des Franciscains, situé presque à l’entrée du Stradone. Elle ne connaissait donc point la fille de l’ancien banquier de Trieste.

Il fallut que Pierre la lui dépeignît moralement et physiquement, qu’il lui dît où il l’avait vue pour la première fois, comment il ne pouvait douter que son amour fût partagé. Et tous ces détails, il les donna avec une ardeur que Mme Bathory ne fut point surprise de trouver en l’âme tendre et passionnée de son fils.

Mais, lorsque Pierre lui apprit quelle était la situation de la famille Toronthal, lorsqu’elle sut que cette jeune fille serait une des plus riches héritières de Raguse, elle ne put dissimuler ses inquiétudes. Le banquier consentirait-il jamais à ce que son unique enfant devînt la femme d’un jeune homme sans fortune, sinon sans avenir ?

Toutefois, Pierre ne trouva pas nécessaire d’insister sur la froideur, sur le dédain même, avec lequel Silas Toronthal l’avait jusqu’alors accueilli. Il se contenta de répéter les paroles du docteur. Celui-ci lui avait affirmé qu’il pouvait, qu’il devait avoir confiance en l’ami de son père, qu’il se sentait pour lui une affection quasi paternelle, — ce dont Mme Bathory ne pouvait douter, sachant ce qu’il avait déjà voulu faire pour elle et les siens ! Enfin, comme son fils, comme Borik, qui crut devoir donner son avis, elle ne se refusa pas à espérer, et il y eut un peu de bonheur dans l’humble maison de la rue Marinella.

Puis, Pierre Bathory éprouva encore cette joie de revoir Sava Toronthal, le dimanche suivant, à l’église des Franciscains. La physionomie de la jeune fille, toujours un peu triste, s’anima, quand elle aperçût Pierre qui était comme transfiguré. Tous deux se parlèrent ainsi du regard, et se comprirent. Et quand Sava rentra à l’hôtel, vivement impressionnée, elle emportait une part de ce bonheur qu’elle avait si visiblement lu sur le visage du jeune homme.

Cependant, Pierre n’avait point revu le docteur. Il attendait une invitation de retourner à bord de la goélette. Quelques jours s’écoulèrent, mais aucune lettre ne vint lui donner un nouveau rendez-vous.

« Sans doute, pensa-t-il, le docteur aura voulu prendre des informations !… Il sera venu ou il aura envoyé à Raguse pour avoir quelques renseignements sur la famille Toronthal !… Peut-être même a-t-il tenu à connaître Sava !… Oui ! Il n’est pas impossible qu’il ait déjà vu son père, qu’il l’ait pressenti à ce sujet !… Pourtant, une ligne de lui, rien qu’un mot, m’aurait fait bien plaisir, — surtout si ce mot avait été : Venez ! »

Le mot n’arriva pas. Cette fois, Mme Bathory ne parvint pas sans peine à calmer les impatiences de son fils. Il se désespérait, et, maintenant, ce fut à elle de lui rendre un peu d’espoir, bien qu’elle ne fût pas sans inquiétudes. La maison de la rue Marinella était ouverte au docteur, il ne pouvait l’ignorer, et même sans ce nouvel intérêt qu’il portait à Pierre, l’intérêt que lui inspirait cette famille, pour laquelle il avait déjà manifesté tant de sympathie, n’eût-il pas dû suffire à l’attirer ?

Il arriva donc que Pierre, après avoir compté les jours et les heures, n’eut plus la force de résister. Il lui fallait à tout prix revoir le docteur Antékirtt. Une invincible force le poussait vers Gravosa. Une fois à bord de la goélette, on comprendrait son impatience, on excuserait sa démarche, même si elle était prématurée.

Le 7 juin, dès huit heures du matin, Pierre Bathory quitta sa mère, sans lui rien dire de ses projets. Il sortit de Raguse et gagna Gravosa d’un pas rapide que Pointe Pescade aurait eu quelque peine à suivre, s’il n’eût été si alerte. Arrivé sur le quai, en face du poste de mouillage qu’occupait la Savarèna à sa dernière visite, il s’arrêta.

La Savarèna n’était plus dans le port.

Pierre chercha du regard, si elle n’avait pas changé de place… Il ne l’aperçut pas.

À un marin qui se promenait sur le quai, il demanda ce qu’était devenue la goélette du docteur Antékirtt.

La Savarèna avait appareillé la veille au soir, lui fut-il répondu, et de même qu’on ignorait d’où elle était venue, on ne savait pas davantage où elle était allée.

La goélette partie ! Le docteur Antékirtt aussi mystérieusement disparu qu’arrivé !

Pierre Bathory reprit le chemin de Raguse, cette fois, plus désespéré que jamais.

Certes, si une indiscrétion avait pu révéler au jeune homme que la goélette avait fait voile pour Cattaro, il n’eût pas hésité à l’y rejoindre. Mais, en réalité, ce voyage aurait été inutile. La Savarèna, arrivée devant les bouches, n’y était point entrée. Le docteur, accompagné de Cap Matifou, s’était fait mettre à terre par une des embarcations du bord ; puis, le yacht avait aussitôt repris la mer pour une destination inconnue.

Il n’est pas de plus curieux endroit en Europe, et peut-être dans tout l’Ancien Continent, que cette disposition, à la fois orographique et hydrographique, qui est connue sous le nom de Bouches de Cattaro.

Cattaro n’est point un fleuve, comme on serait tenté de le croire : c’est une ville, siège d’un évêché, dont on a fait la capitale d’un Cercle. Quant aux bouches, elles comprennent six baies, disposées à la suite l’une de l’autre, communiquant entre elles par d’étroits canaux, et que l’on peut traverser en six heures. De ce chapelet de petits lacs, qui s’égrène à travers les montagnes du littoral, le dernier grain, situé au pied du mont Norri, indique la limite de l’empire d’Autriche. Au-delà commence l’empire Ottoman.

C’est à l’entrée des bouches que le docteur s’était fait débarquer, après une traversée rapide. Là, un rapide canot à moteur électrique l’attendait pour le conduire à l’extrême baie. Après avoir doublé la pointe d’Ostro, passé devant Castel-Nuovo, entre deux panoramas de villes et de chapelles, devant Stolivo, devant Perasto, célèbre lieu de pèlerinage, devant Risano, où les costumes dalmates se mélangent déjà aux costumes turcs et albanais, il arriva de lac en lac au dernier cirque, dans le fond duquel est bâtie Cattaro.

L’Electric 2 était mouillé à quelques encablures de la ville, sur ces eaux, endormies et sombres, que pas une ride ne troublait pendant cette belle soirée de juin.

Mais ce ne fut point à bord que le docteur alla prendre logement. Sans doute, pour les nécessités de ses projets ultérieurs, il ne voulait pas que l’on sût que ce rapide appareil de locomotion lui appartenait. Aussi débarqua-t-il à Cattaro même, avec l’intention de descendre dans l’un des hôtels de la ville, où Cap Matifou devait l’accompagner.

Quant au canot qui les avait amenés tous deux, il se perdit au milieu de l’obscurité, sur la droite du port, au fond d’une petite anse, où il devait rester invisible. Là, à Cattaro, le docteur allait être aussi inconnu que s’il eût été se réfugier dans le plus obscur coin du monde. C’est à peine si les Bocchais, les habitants de ce riche district de la Dalmatie, qui sont Slaves d’origine, devaient remarquer la présence d’un étranger parmi eux.

À la voir de la baie, on dirait que la ville de Cattaro est construite en creux dans l’épaisseur du mont Norri. Ses premières maisons bordent un quai, conquis sur la mer, sans doute, au fond de l’angle aigu du petit lac, dont la pointe s’enfonce dans le massif montagneux. C’est à la pointe de cet entonnoir, d’un aspect très riant, avec ses beaux arbres et ses arrière-plans de verdure, que les paquebots, principalement ceux du Lloyd, et les grands caboteurs de l’Adriatique viennent accoster.

Dès le soir même, le docteur s’occupa de trouver un logement. Cap Matifou l’avait suivi, sans même demander où il venait de débarquer. Que ce fût en Dalmatie ou en Chine, peu lui importait. Comme un chien fidèle, il allait où allait son maître. Il n’était qu’un outil, une machine obéissante, machine à tourner, machine à forer, machine à percer, que le docteur se réservait de mettre en jeu, dès qu’il le jugerait nécessaire.

Tous deux, après avoir dépassé les quinconces du quai, franchirent l’enceinte fortifiée de Cattaro ; puis, ils s’engagèrent à travers une série de rues étroites et montantes, dans lesquelles fourmille une population de quatre à cinq mille habitants. C’était le moment où l’on refermait la Porte de Mer, — porte qui ne reste ouverte que jusqu’à huit heures du soir, excepté le jour où arrivent les paquebots.

Le docteur eut bientôt reconnu qu’il ne se trouvait pas un seul hôtel dans la ville. Il fallait donc s’enquérir d’un logeur, qui consentirait à louer un appartement, — ce que d’ailleurs les propriétaires de Cattaro font volontiers, non sans profit.

Le logeur se trouva, le logement aussi. Le docteur fut bientôt installé dans une rue assez propre, au rez-de-chaussée d’une maison suffisante pour lui et pour son compagnon. Tout d’abord, il fut convenu que Cap Matifou serait nourri par le propriétaire, et, bien que celui-ci eût fait des prix excessifs que justifiait l’énormité de son nouvel hôte, l’affaire fut réglée à la satisfaction des parties contractantes.

Quant au docteur Antékirtt, il se réservait le droit de prendre ses repas au dehors.

Le lendemain, après avoir laissé Cap Matifou libre d’employer son temps comme il le voudrait, le docteur commença sa promenade en allant à la poste, où lettres ou dépêches devaient lui être adressées sous des initiales convenues. Rien n’était encore arrivé à son adresse. Il sortit alors de la ville, dont il voulait observer les environs. Il ne tarda pas à trouver un restaurant passable, dans lequel se réunit le plus ordinairement la société cattarine, officiers et fonctionnaires autrichiens, qui se considèrent là comme en exil, pour ne pas dire en prison.

Le docteur n’attendait plus maintenant que le moment d’agir. Voici quel était son plan.

Il s’était décidé à faire enlever Pierre Bathory. Mais, cet enlèvement, à bord de la goélette, pendant sa relâche à Raguse, eût été difficile. Le jeune ingénieur était connu à Gravosa, et comme l’attention publique avait été attirée sur la Savarèna ainsi que sur son propriétaire, l’affaire, en admettant qu’elle réussît, se serait rapidement ébruitée. Or, le yacht n’était qu’un bâtiment à voiles, et, si quelque steamer du port se fût mis à sa poursuite, il l’aurait rapidement gagné de vitesse.

À Cattaro, au contraire, l’enlèvement pourrait s’opérer dans des conditions infiniment meilleures. Rien de plus aisé que d’y attirer Pierre Bathory. Sur un mot du docteur, envoyé à son adresse, il n’était pas douteux qu’il n’accourût immédiatement. Là, il était aussi inconnu que le docteur lui-même, et dès qu’il serait à bord, l’Electric prendrait la mer, Pierre Bathory apprendrait alors tout ce qu’il ignorait du passé de Silas Toronthal, et l’image de Sava s’effacerait devant le souvenir de son père.

Tel était ce plan d’une exécution très simple. Deux ou trois jours encore — dernier délai que s’était fixé le docteur, — l’œuvre serait accomplie : Pierre serait à jamais séparé de Sava Toronthal.

Le lendemain, 9 juin, arriva une lettre de Pointe Pescade. Elle mandait qu’il n’y avait absolument rien de nouveau du côté de l’hôtel du Stradone. Quant à Pierre Bathory, Pointe Pescade ne l’avait plus revu depuis le jour où il s’était rendu à Gravosa, douze heures avant l’appareillage de la goélette.

Cependant, Pierre ne pouvait avoir quitté Raguse, et, très certainement, il restait renfermé dans la maison de sa mère. Pointe Pescade supposait — et il ne se trompait pas — que le départ de la Savarèna devait avoir amené cette modification dans les habitudes du jeune ingénieur, d’autant plus qu’après ce départ, il était rentré chez lui, désespéré.

Le docteur résolut d’agir dès le lendemain, en écrivant une lettre à l’adresse de Pierre Bathory, — lettre qui l’inviterait à venir le trouver immédiatement à Cattaro.

Un événement très inattendu allait changer ces projets et permettre au hasard d’intervenir pour arriver au même but.

Le soir, vers huit heures, le docteur se trouvait sur le quai de Cattaro, lorsqu’on signala l’arrivée du paquebot Saxonia.

Le Saxonia venait de Brindisi, où, après avoir fait escale, il avait pris des passagers. De là, il se rendait à Trieste, en touchant à Cattaro, à Raguse, à Zara et autres ports de la côte autrichienne sur l’Adriatique.

Le docteur se tenait près de l’appontement, qui sert à l’embarquement et au débarquement des voyageurs, quand, aux dernières lueurs du jour, son regard fut comme immobilisé par la vue d’un voyageur, dont on transportait les bagages sur le quai.

Cet homme, âgé d’une quarantaine d’années environ, l’air hautain, impudent même, donnait ses ordres à voix haute. C’était un de ces personnages que l’on sent mal élevés, même quand ils sont polis.

« Lui !… ici… à Cattaro ! »

Ces mots se seraient échappés des lèvres du docteur, s’il ne les eût retenus, non sans peine, et en réprimant le mouvement de colère qui enflamma son regard.

Ce passager était Sarcany. Quinze ans s’étaient écoulés depuis l’époque où il remplissait les fonctions de comptable dans la maison du comte Zathmar. Ce n’était plus, au moins par le costume, l’aventurier que l’on a vu errer dans les rues de Trieste au commencement de ce récit. Il portait un élégant habit de voyage sous un cache-poussière à la dernière mode, et ses malles, avec leurs cuivres multiples, indiquaient que l’ancien courtier de la Tripolitaine avait des habitudes de confort.

Depuis quinze ans, d’ailleurs, Sarcany n’était pas sans avoir mené une existence de plaisirs et de luxe, grâce à l’énorme part qui lui avait été attribuée sur la moitié de la fortune du comte Sandorf. Que lui en restait-il ? Ses meilleurs amis, s’il en avait, n’auraient pu le dire. En tout cas, son visage portait des signes de préoccupation, d’inquiétude même, dont la cause eût été difficile à discerner au fond de cette nature si fermée.

« D’où vient-il ?… Où va-t-il ? » se demandait le docteur, qui ne le perdait pas de vue.

D’où venait Sarcany, il fut aisé de le savoir en interrogeant le commissaire du Saxonia. Ce passager avait pris le paquebot à Brindisi. Mais arrivait-il de la haute ou de la basse Italie ? on ne le savait pas. En réalité, il venait de Syracuse. Sur la dépêche de la Marocaine, il avait immédiatement quitté la Sicile pour se rendre à Cattaro.

C’était à Cattaro, en effet, antérieurement pris comme lieu de rendez-vous, que l’attendait cette femme, dont la mission semblait être terminée à Raguse.

L’étrangère était là, sur le quai, attendant l’arrivée du paquebot. Le docteur l’aperçut, il vit Sarcany aller à elle, il put même entendre ces mots qu’elle lui dit en arabe et qu’il comprit :

« Il était temps ! »

Sarcany ne répondit que d’un signe de tête. Puis, après avoir surveillé la mise en consigne de ses bagages à la douane, il entraîna la Marocaine vers la droite, de manière à contourner l’enceinte de la ville, sans y entrer par la Porte de Mer.

Le docteur eut un mouvement d’hésitation. Sarcany allait-il lui échapper ? Devait-il le suivre ?

En se retournant, il aperçut Cap Matifou, qui, comme un bon badaud, regardait le débarquement et l’embarquement des passagers du Saxonia. Il ne fit qu’un geste : l’Hercule arriva aussitôt.

« Cap Matifou, lui dit-il en montrant Sarcany qui s’éloignait, tu vois cet homme ?

— Oui.

— Si je te dis de t’en emparer, tu le feras ?

— Oui.

— Et tu le mettras hors d’état de s’enfuir, s’il résiste ?

— Oui.

— Souviens-toi que je veux l’avoir vivant !

— Oui ! »

Cap Matifou ne faisait pas de phrases, mais il avait le mérite de n’en parler que plus clairement. Le docteur pouvait compter sur lui. Ce qu’il avait reçu ordre de faire, il le ferait.

Quant à la Marocaine, il suffirait de l’attacher, de la bâillonner, de la jeter dans quelque coin. Avant qu’elle eût pu donner l’alarme, Sarcany serait à bord de l’Electric.

L’obscurité, bien qu’elle ne fût pas profonde encore, devait faciliter l’exécution de ce projet.

Cependant Sarcany et l’étrangère continuaient à suivre l’enceinte de la ville, sans s’apercevoir qu’ils étaient épiés et suivis. Ils ne se parlaient pas encore. Ils ne voulaient le faire, sans doute, que dans quelque endroit où ils savaient trouver un abri sûr. Ils arrivèrent ainsi près de la Porte du Midi, ouverte sur la route qui conduit de Cattaro aux montagnes de la frontière autrichienne.

Là est un marché important, un bazar bien connu des Monténégrins. C’est en ce lieu qu’ils trafiquent, connu car on ne les laisse entrer dans la ville qu’en nombre très restreint, après les avoir obligés à déposer leurs armes. Le mardi, le jeudi, le samedi de chaque semaine, ces montagnards viennent de Niegous ou de Cettigné, ayant fait cinq ou six heures de marche pour apporter des œufs, des pommes de terre, de la volaille et même des fagots dont le débit est considérable.

Or, ce jour était précisément un mardi. Quelques groupes, dont les opérations n’avaient fini que fort tard, étaient restés dans ce bazar, afin d’y passer la nuit. Il y avait là une trentaine de montagnards, allant, venant, causant, discutant, disputant, les uns déjà étendus sur le sol pour dormir, les autres faisant cuire, devant un feu de charbons, un petit mouton enfilé d’une broche de bois, à la mode albanaise.

C’est là que Sarcany et sa compagne vinrent se réfugier, comme en un lieu qu’ils connaissaient déjà. Là, en effet, il leur serait facile de causer à l’aise, et même d’y rester toute la nuit, sans aller courir à la recherche d’un logement incertain. Depuis son arrivée à Cattaro, d’ailleurs, l’étrangère ne s’était pas inquiétée d’un autre domicile.

Le docteur et Cap Matifou entrèrent l’un après l’autre dans ce bazar fort obscur. Au fond crépitaient çà et là quelques foyers sans flamme et par conséquent sans clarté. Toutefois, dans ces conditions, l’enlèvement de Sarcany devait être d’une exécution difficile, à moins qu’il ne le quittât avant le jour. Le docteur put donc regretter de ne pas avoir agi pendant ce trajet de la Porte de Mer à la Porte du Midi. Mais il était trop tard, maintenant. Il n’y avait plus qu’à attendre pour profiter de toute circonstance qui se présenterait.

En tout cas, le canot était amarré derrière les roches, à moins de deux cents pas du bazar, et non loin, à deux encablures, on pouvait confusément apercevoir la masse de l’Electric, dont un petit feu, hissé à l’avant, indiquait le mouillage.

Sarcany et la Marocaine avaient été se placer dans un coin très obscur, près d’un groupe de montagnards endormis déjà. Ils auraient donc pu s’entretenir de leurs affaires, sans risque d’être entendus, si le docteur, enveloppé de son manteau de voyage, n’eût réussi à se mêler au groupe, dont sa présence n’éveilla pas l’attention. Cap Matifou se dissimula de son mieux, mais se tint à portée d’obéir au premier signe.

Sarcany et l’étrangère, par cela seul qu’ils employaient la langue arabe, devaient se croire assurés que personne ne pourrait les comprendre en cet endroit. Ils se trompaient, puisque le docteur était là. Familier avec tous les idiomes de l’Orient et de l’Afrique, il n’allait pas perdre un seul mot de cet entretien.

« Tu as reçu ma dépêche à Syracuse ? dit la Marocaine.

— Oui, Namir, répondit Sarcany, et je suis parti dès le lendemain avec Zirone.

— Où est Zirone ?

— Aux environs de Catane, où il organise sa nouvelle bande.

— Il faut que demain tu sois à Raguse, Sarcany, et que tu aies vu Silas Toronthal !

— J’y serai et je l’aurai vu ! Ainsi, tu ne t’es pas trompée, Namir ? Il était temps d’arriver ?…

— Oui ! La fille du banquier…

— La fille du banquier ! répéta Sarcany d’un ton si singulier que le docteur ne put s’empêcher de tressaillir.

— Oui !… sa fille ! répondit Namir.

— Comment ? Elle se permet de laisser parler son cœur, reprit ironiquement Sarcany, et sans mon autorisation !

— Cela te surprend, Sarcany ! Rien de plus certain pourtant ! Mais tu seras bien autrement surpris, quand je t’aurai dit quel est celui qui veut épouser Sava Toronthal !

— Quelque gentilhomme ruiné, désirant se remonter avec les millions du père !

— En effet, reprit Namir, un jeune homme de haute origine, mais sans fortune…

— Et cet impertinent se nomme ?…

— Pierre Bathory !

— Pierre Bathory ! s’écria Sarcany. Pierre Bathory, épouser la fille de Silas Toronthal !

— Calme-toi, Sarcany ! reprit Namir en contenant son compagnon. Que la fille de Silas Toronthal et le fils d’Étienne Bathory s’aiment, ce n’est plus un secret pour moi ! Mais peut-être Silas Toronthal l’ignore-t-il encore ?

— Lui !… l’ignorer !… demanda Sarcany.

— Oui, et d’ailleurs, jamais il ne consentirait…

— Je n’en sais rien ! répondit Sarcany. Silas Toronthal est capable de tout… même de consentir à ce mariage, ne fût-ce que pour tranquilliser sa conscience, s’il s’est refait une conscience depuis quinze ans !… Heureusement, me voilà, prêt à brouiller son jeu, et demain je serai à Raguse !

— Bien ! répondit Namir, qui semblait avoir un certain ascendant sur Sarcany.

— La fille de Silas Toronthal ne sera pas à un autre que moi, Namir, et avec elle je referai ma fortune ! »

Le docteur avait alors entendu tout ce qu’il lui était utile d’entendre. Peu lui importait, maintenant, ce qui pourrait se dire entre l’étrangère et Sarcany.

Un misérable, venant réclamer la fille d’un autre misérable, ayant le droit de s’imposer à lui, c’était Dieu qui intervenait dans une œuvre de justice humaine. Désormais, il n’y avait plus rien à craindre pour Pierre Bathory que ce rival allait écarter. Donc, inutile de le mander à Cattaro, inutile surtout de chercher à s’emparer de l’homme qui prétendait à l’honneur de devenir le gendre de Silas Toronthal !

« Que ces coquins s’allient entre eux et ne fassent qu’une même famille ! se dit le docteur. Ensuite, nous verrons ! »

Puis, il se retira, après avoir fait signe à Cap Matifou de le suivre.

Cap Matifou, qui n’avait pas demandé pourquoi le docteur Antékirtt voulait faire enlever le passager du Saxonia, ne demanda pas davantage pourquoi il renonçait à cet enlèvement.

Le lendemain, 10 juin, à Raguse, les portes du grand salon de l’hôtel du Stradone s’ouvraient vers huit heures et demie du soir, et un domestique annonçait à haute voix :

« Monsieur Sarcany. »