Mathias Sandorf/IV/6

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Hetzel (tome 3p. 128-151).


VI

L’APPARITION


Le steam-yacht appareilla un peu avant midi sous le commandement du capitaine Ködrik et du second Luigi Ferrato. Il n’avait pour passagers que le docteur, Pierre et Maria, chargée de donner ses soins à Mme Bathory pour le cas où il serait impossible de la transporter immédiatement de Carthage à Antékirtta.

Sans qu’il soit nécessaire d’y insister, on comprend ce que devaient être les angoisses de Pierre Bathory. Il savait où était sa mère, il allait la rejoindre !… Mais pourquoi Borik l’avait-il emmenée si précipitamment de Raguse, et sur cette côte lointaine de la Tunisie ? Dans quelle misère devait-il s’attendre à les retrouver tous deux ?

À ses douleurs que Pierre lui confiait, Maria ne cessait de répondre par des paroles de reconnaissance et d’espoir. Visiblement, elle sentait l’intervention de la Providence dans le fait de cette lettre qui venait d’arriver au docteur.

Ordre avait été donné d’imprimer au Ferrato son maximum de vitesse. Aussi, les appareils surchauffeurs aidant, dépassa-t-il quinze milles à l’heure en moyenne. Or, la distance entre le fond du golfe de la Sidre et le cap Bon, situé à l’extrémité nord-est de la pointe tunisienne, n’est que de mille kilomètres au plus ; puis, du cap Bon jusqu’à la Goulette, qui forme le port de Tunis, il n’y a qu’une heure et demie de traversée pour un rapide steam-yacht. En trente heures, à moins de mauvais temps ou d’accident, le Ferrato devait donc être arrivé à destination.

La mer était belle en dehors du golfe, mais le vent soufflait du nord-ouest, sans indiquer cependant une tendance à s’accroître. Le capitaine Ködrik fit porter sur le cap Bon, un peu au-dessous, afin de rencontrer plus promptement l’abri de la terre pour le cas où la brise viendrait à fraîchir. Il ne devait donc point prendre connaissance de l’île de Pantellaria, située à mi-chemin à peu près entre le cap Bon et Malte, puisqu’il avait l’intention de longer le cap d’aussi près que possible.

En s’arrondissant en dehors du golfe de la Sidre, la côte s’échancre largement à l’ouest et décrit une courbe de grand rayon. Là se développe plus spécialement le littoral de la régence de Tripoli, qui remonte jusqu’au golfe de Gabès, entre l’île Dscherba et la ville de Sfax ; puis, la côte revient un peu dans l’est, vers le cap Dinias, pour former le golfe d’Hammamet, et elle se développe alors, sud et nord, jusqu’au cap Bon.

Ce fut en réalité sur ce golfe d’Hammamet que le Ferrato prit direction. C’est là qu’il devait tout d’abord rallier la terre, de manière à ne plus la quitter jusqu’à la Goulette.

Pendant cette journée du 3 novembre et dans la nuit suivante, la houle du large grossit sensiblement. Il ne faut que peu de vent pour lever cette mer des Syrtes, à travers laquelle se propagent les courants les plus capricieux de la Méditerranée. Mais, dès le lendemain, vers huit heures, la terre fut signalée précisément à la hauteur du cap Dinias, et, sous l’abri de cette côte élevée, la navigation devint belle et rapide.

Le Ferrato longeait le rivage à moins de deux milles, et l’on pouvait en observer tous les détails. Au-delà du golfe d’Hammamet, par la latitude de Kélibia, il rangea de plus près encore la petite anse de Sîdi-Yousouf, couverte au nord par un long semis de roches.

En retour s’étend une magnifique grève de sable. Sur l’arrière se profile une succession de mamelons, couverts de petits arbustes rabougris, poussés dans un sol plus riche de pierres que d’humus. Au fond, de hautes collines se relient aux « djebels », qui forment les montagnes de l’intérieur. Çà et là, un marabout abandonné, comme une sorte de tache blanche, se perd dans la verdure des croupes lointaines. Au premier plan apparaît un petit fortin en ruines, et, plus haut, un fort en meilleur état, bâti sur le mamelon qui ferme au nord l’anse de Sîdi-Yousouf.

Cependant l’endroit n’était pas désert. Sous l’abri des roches, plusieurs navires levantins, chébecs et polacres, étaient mouillés à une demi-encablure de la côte par cinq ou six brasses. Mais, telle est la transparence de ces vertes eaux, qu’on voyait nettement le fond de pierres noires et de sable légèrement strié, sur lequel mordaient les ancres, auxquelles la réfraction donnait des formes fantastiques.

Le long de la grève, au pied de petites dunes semées de lentisques et de tamarins, un douar, composé d’une vingtaine de gourbis, montrait ses tentes de toile rayée de jaune déteint. On eût dit d’un vaste manteau arabe, jeté en désordre sur ce rivage. Hors des plis du manteau paissaient des moutons et des chèvres, de loin, semblables à de gros corbeaux noirs, dont un seul coup de feu eût fait envoler la bande criarde. Une dizaine de chameaux, les uns allongés sur le sable, les autres immobiles comme s’ils eussent été pétrifiés, ruminaient près d’une étroite lisière de roches qui pouvait servir de quai de débarquement.

Tout en passant devant l’anse de Sîdi-Yousouf, le docteur put observer qu’on mettait à terre des munitions, des armes, et même quelques petites pièces de campagne. Par sa situation éloignée sur les confins littoraux de la régence de Tunis, l’anse de Sîdi-Yousouf ne se prêtait que trop aisément à ce genre de contrebande.

Luigi fit remarquer au docteur le débarquement qui se faisait alors sur cette plage.

« Oui, Luigi, répondit-il, et, si je ne me trompe, ce sont des Arabes qui viennent prendre livraison d’armes de guerre. Ces armes sont-elles destinées aux montagnards pour combattre les troupes françaises, qui viennent de débarquer en Tunisie, je ne sais trop que penser ! Ne serait-ce pas plutôt pour le compte de ces nombreux affiliés du Senoûsisme, pirates de terre ou pirates de mer, dont la concentration s’opère actuellement dans la Cyrénaïque ? En effet, il me semble reconnaître, parmi ces Arabes, plutôt des types de l’intérieur de l’Afrique que ceux de la province tunisienne !

— Mais, demanda Luigi, comment les autorités de la régence, ou tout au moins les autorités françaises, ne s’opposent-elles pas à ce débarquement d’armes et de munitions.

— À Tunis, on ne sait guère ce qui se passe sur ce revers du cap Bon, répondit le docteur, et, lorsque les Français seront maîtres de la Tunisie, il est à craindre que tout ce revers oriental des djébels leur échappe pour longtemps encore ! Quoi qu’il en soit, ce débarquement m’est très suspect, et, n’était notre vitesse qui met le Ferrato hors de ses atteintes, je pense que cette flottille n’eût pas hésité à l’attaquer. »

Si telle était la pensée des Arabes, comme le disait le docteur, il n’y avait rien à craindre en effet. Le steam-yacht, en moins d’une demi-heure, eut dépassé la petite rade de Sîdi-Yousouf. Puis, après avoir atteint l’extrémité du cap Bon, si puissamment découpé dans le massif tunisien, il doubla rapidement le phare qui éclaire sa pointe, toute hérissée de roches d’un entassement superbe.

Le Ferrato donna alors à pleine vitesse à travers ce golfe de Tunis, compris entre le cap Bon et le cap Carthage. Sur sa gauche, se développait la série des escarpements du djébel Bon-Karnin, du djébel Rossas et du djébel Zaghouan, avec quelques villages, enfouis çà et là au fond de leurs gorges. À droite, dans toute sa splendeur de Kasbah arabe, en pleine lumière, éclatait la cité sainte de Sîdi-Bou-Saïd, qui fut peut-être un des faubourgs de la Carthage antique. À l’arrière plan, Tunis, toute blanche de soleil, se haussait au dessus du lac de Bahira, un peu en arrière de ce bras que la Goulette tend à tous les débarqués des paquebots de l’Europe.

À une distance de deux ou trois milles du port était mouillée une escadre de vaisseaux français ; puis, moins au large, se balançaient sur leurs chaînes quelques bâtiments de commerce, dont les pavillons divers donnaient à cette rade une grande animation.

Il était une heure, lorsque le Ferrato laissa tomber l’ancre à trois encablures du port de la Goulette. Après que les formalités de la santé eurent été remplies, la libre pratique fut donnée aux passagers du steam-yacht. Le docteur Antékirtt, Pierre, Luigi et sa sœur prirent place dans la baleinière qui déborda aussitôt. Après avoir tourné le môle, elle se glissa à travers cet étroit canal, toujours encombré d’embarcations qui se rangent debout aux deux quais, et elle arriva devant cette place irrégulière, plantée d’arbres, bordée de villas, d’agences, de cafés, sur laquelle fourmillent Maltais, Juifs, Arabes, soldats français et indigènes, à l’entrée de la principale rue de la Goulette.

La lettre de Borik était datée de Carthage, et ce nom, avec quelques ruines perdues à la surface du sol, est tout ce qui reste de la cité d’Annibal.

Pour se rendre à la grève de Carthage, il n’est pas nécessaire de prendre le petit chemin de fer italien qui dessert la Goulette et Tunis, en contournant le lac de Bahira. Soit par la plage, dont le sable, dur et fin, offre aux piétons un excellent sol de promenade, soit par une route poussiéreuse, percée à travers la plaine, un peu plus en arrière, on arrive aisément à la base de la colline qui porte la chapelle de Saint-Louis et le couvent des missionnaires algériens.

Au moment où le docteur et ses compagnons débarquèrent, plusieurs voitures, attelées de petits chevaux, attendaient sur la place. Monter dans l’une de ces voitures, donner l’ordre au cocher de marcher rapidement vers Carthage, cela fut fait en un instant. La voiture, après avoir suivi la rue principale de la Goulette au grand trot de son attelage, passa entre ces villas somptueuses que les riches Tunisiens habitent pendant la saison des grandes chaleurs, et ces palais de Kérédine et de Mustapha, qui s’élèvent sur le littoral, aux abords des anciens ports de la cité carthaginoise. Il y a plus de deux mille ans, la rivale de Rome couvrait toute cette plage depuis la pointe de la Goulette jusqu’au cap qui a conservé son nom.

La chapelle de Saint-Louis, construite sur un monticule haut de deux cents pieds, s’élève à la place même où il est admis que le roi de France est mort en 1270. Elle occupe le centre d’un petit enclos, qui compte plus de débris antiques, de fragments d’architecture, de morceaux de statues, de vases, de cippes, de colonnes, de chapiteaux, de stèles, que d’arbres ou d’arbustes. En arrière se trouve le couvent des missionnaires, dont le père Delattre, savant archéologue, est actuellement le prieur. Des hauteurs de cet enclos, on domine toute la grève de sables, depuis le cap Carthage jusqu’aux premières maisons de la Goulette.

Au pied du monticule, s’élèvent quelques palais, de construction arabe, avec ces « piers » à la mode anglaise, qui profilent sur la mer leurs élégantes estacades, auxquelles peuvent accoster les embarcations de la rade. Au-delà, c’est ce golfe superbe, dont tous les promontoires, toutes les pointes, toutes les montagnes, à défaut de ruines, sont du moins dotés d’un souvenir historique.

Mais, s’il y a des palais et des villas jusqu’à l’emplacement des anciens ports de guerre et de commerce, on trouve aussi, çà et là, éparses dans les plis de la colline, au milieu des pierres éboulées, sur un sol grisâtre et presque impropre à la culture, de pauvres maisonnettes où vivent les misérables de l’endroit. La plupart n’ont d’autre métier que de chercher à la surface ou dans la première couche du sol, des débris plus ou moins précieux de l’époque carthaginoise, bronzes, pierres, poteries, médailles, monnaies, que le couvent veut bien leur acheter pour son musée d’archéologie, — plutôt par pitié que par besoin.

Quelques-uns de ces refuges n’ont que deux ou trois pans de mur. On dirait des ruines de marabouts, qui sont restées blanches sous le climat de ce rivage ensoleillé.

Le docteur et ses compagnons allaient de l’un à l’autre, ils les visitaient, ils cherchaient la demeure de Mme Bathory, ne pouvant croire qu’elle fût réduite à ce degré de misère.

Soudain, la voiture s’arrêta devant une construction délabrée, dont la porte n’était qu’une sorte de trou, percé dans une muraille à demi perdue sous les herbes.

Une vieille femme, couverte d’une cape noirâtre, était assise devant cette porte.

Pierre l’avait reconnue !… Il avait poussé un cri !… C’était sa mère !… Il s’élança, il s’agenouilla devant elle, il la serra dans ses bras !… Mais elle ne répondait pas à ses caresses, elle ne semblait pas le reconnaître !

« Ma mère !… ma mère ! » s’écriait-il, pendant que le docteur, Luigi, sa sœur, se pressaient autour d’elle.

En ce moment, à l’angle de la ruine, parut un vieillard.

C’était Borik.

Tout d’abord il reconnut le docteur Antékirtt, et ses genoux fléchirent. Puis, il aperçut Pierre… Pierre, dont il avait accompagné le convoi jusqu’au cimetière de Raguse !… Ce fut trop pour lui ! Il tomba sans mouvement, pendant que ces mots s’échappaient de ses lèvres :

« Elle n’a plus sa raison. »

Ainsi, au moment où ce fils retrouvait sa mère, ce qui restait d’elle, ce n’était plus qu’un corps inerte ! Et la vue de son enfant qu’elle devait croire mort, qui reparaissait soudain à ses yeux, n’avait pas suffi à lui rendre le souvenir du passé !

Mme Bathory s’était relevée, les yeux hagards, mais vifs encore. Puis, sans avoir rien vu, sans avoir prononcé une seule parole, elle rentra dans le marabout, où Maria la suivit, sur un signe du docteur.

Pierre était demeuré immobile, devant la porte, sans oser, sans pouvoir faire un pas !

Cependant, grâce aux soins du docteur, Borik venait de reprendre connaissance, et il s’écriait :

« Vous, monsieur Pierre !… vous !… vivant !

— Oui !… répondit Pierre, oui !… vivant !… quand il vaudrait mieux que je fusse mort ! »

En quelques mots, le docteur mit Borik au courant de ce qui s’était passé à Raguse. Puis, à son tour, le vieux serviteur fit, non sans peine, le récit de ces deux mois de misère.

« Mais, avait d’abord demandé le docteur, est-ce la mort de son fils qui a fait perdre la raison à Mme Bathory ?

— Non, monsieur, non ! » répondit Borik.

Et voici ce qu’il raconta : Mme Bathory, restée seule au monde, avait voulu quitter Raguse, et elle était allée demeurer au village de Vinticello, où elle avait encore quelques membres de sa famille. Pendant ce temps, on devait s’occuper de réaliser le peu qu’elle possédait dans sa modeste maison, son intention étant de ne plus l’habiter.

Six semaines après, accompagnée de Borik, elle revint à Raguse pour terminer ses affaires, et, lorsqu’elle fut arrivée à la rue Marinella, elle trouva une lettre qui avait été déposée dans la boîte de la maison.

Cette lettre lue, comme si cette lecture eût causé un premier ébranlement à sa raison, Mme Bathory jeta un cri, s’élança dans la rue, descendit en courant vers le Stradone, le traversa, et vint frapper à la porte de l’hôtel Toronthal qui s’ouvrit aussitôt.

« L’hôtel Toronthal ?… s’écria Pierre.

— Oui ! répondit Borik, et quand je fus parvenu à rejoindre Mme Bathory, elle ne me reconnut pas !… Elle était…

— Mais pourquoi ma mère allait-elle à l’hôtel Toronthal ?… Oui !… pourquoi ? répétait Pierre, qui regardait le vieux serviteur, comme s’il eût été hors d’état de le comprendre.

— Elle voulait, sans doute, parler à monsieur Toronthal, répondit Borik, et, depuis deux jours, monsieur Toronthal avait quitté l’hôtel avec sa fille, sans que l’on sût où il était allé.

— Et cette lettre ?… cette lettre ?…

— Je n’ai pu la retrouver, monsieur Pierre, répondit le vieillard, et, soit que madame Bathory l’ait perdue ou détruite, soit qu’on la lui ait prise, je n’ai jamais su ce qu’elle contenait ! »

Il y avait là un mystère. Le docteur, qui avait écouté ce récit sans prononcer une parole, ne savait comment expliquer cette démarche de Mme Bathory. Quel impérieux motif avait donc pu la pousser vers cet hôtel du Stradone dont tout devait l’écarter, et pourquoi, en apprenant la disparition de Silas Toronthal, avait-elle éprouvé une si violente secousse qu’elle était devenue folle ?

Le récit du vieux serviteur fut achevé en quelques instants. Après avoir réussi à cacher l’état de Mme Bathory, il s’occupa de réaliser les dernières ressources qui leur restaient. La folie, calme et douce, de la malheureuse veuve lui avait permis d’agir sans exciter aucun soupçon. Quitter Raguse, se réfugier n’importe où, à la condition que ce fût loin de cette ville maudite, il ne voulait pas autre chose. Quelques jours plus tard, il parvint à s’embarquer avec Mme Bathory sur un de ces paquebots qui font le service du littoral méditerranéen, et il arriva à Tunis ou plutôt à la Goulette. C’est là qu’il prit la résolution de s’arrêter.

Et alors, au fond de ce marabout abandonné, le vieillard se donna tout entier aux soins nécessités par l’état mental de Mme Bathory, qui semblait avoir perdu la parole en même temps que la raison. Mais ses ressources étaient si minimes qu’il vit le moment très prochain où tous deux seraient réduits à la dernière misère.

Ce fut dans ces conditions que le vieux serviteur se souvint du docteur Antékirtt, de l’intérêt que lui avait toujours inspiré la famille d’Étienne Bathory. Mais Borik ne savait pas quelle était sa résidence habituelle. Il lui écrivit cependant, et, cette lettre, qui contenait un appel désespéré, il la confia aux soins de la Providence. Or, il paraît que la Providence fait assez bien son service postal, puisque la lettre était arrivée à son adresse !

Ce qu’il y avait à faire maintenant était tout indiqué. Mme Bathory, sans faire aucune résistance, fut conduite à la voiture dans laquelle elle prit place avec son fils, Borik et Maria qui ne devait plus la quitter. Puis, pendant que la voiture reprenait le chemin de la Goulette, le docteur et Luigi revinrent à pied en suivant la lisière de la plage.

Une heure après, tous s’embarquaient à bord du steam-yacht, qui était resté en pression. L’ancre fut aussitôt levée, et, dès qu’il eut doublé le cap Bon, le Ferrato alla prendre connaissance des feux de Pantellaria. Le surlendemain, aux premières lueurs du jour, il mouillait dans le port d’Antékirtta.

Mme Bathory fut immédiatement débarquée, conduite à Artenak, installée dans une des chambres du Stadthaus, et Maria quitta sa maison pour venir demeurer près d’elle.

Quel nouveau sujet de douleur pour Pierre Bathory ! Sa mère privée de raison, sa mère devenue folle dans des circonstances qui allaient rester sans doute inexplicables ! Et encore, si la cause de cette folie eût été connue, peut-être aurait-on pu provoquer quelque salutaire réaction ! Mais on ne savait rien, on ne pouvait rien savoir !

« Il faut la guérir !… Oui !… Il le faut ! » s’était dit le docteur, qui se dévoua tout entier à cette tâche.

Tâche difficile, cependant, car Mme Bathory ne cessa pas de rester dans une complète inconscience de ses actes, et jamais un souvenir du passé ne reparaissait en elle.

Et pourtant, cette puissance de suggestion que le docteur possédait à un si haut degré, dont il avait déjà donné de si incontestables preuves, n’était-ce pas le cas de l’employer pour modifier l’état mental de Mme Bathory ? Ne pouvait-on, par influence magnétique, rappeler la raison en elle et l’y maintenir jusqu’à ce que la réaction se fût produite ?

Pierre Bathory adjurait le docteur de tenter même l’impossible pour guérir sa mère.

« Non, répondait le docteur, cela même ne pourrait réussir ! Les aliénés sont précisément les sujets le plus réfractaires à ce genre de suggestions ! Pour éprouver cette influence, Pierre, il faudrait que ta mère eût encore une volonté personnelle, à laquelle je pusse substituer la mienne ! Je te le répète, cela serait sans effet sur elle !

— Non !… je ne veux pas l’admettre, reprenait Pierre, qui ne pouvait se rendre. Je ne veux pas admettre que ma mère n’arrive un jour à reconnaître son fils… son fils qu’elle croit mort !…

— Oui !… qu’elle croit mort ! répondit le docteur. Mais… peut-être si elle te croyait vivant… ou bien, si, amenée devant ta tombe… elle te voyait apparaître… »

Le docteur s’était arrêté sur cette idée. Pourquoi une telle secousse morale, provoquée dans des conditions favorables, n’agirait-elle pas sur Mme Bathory ?

« Je le tenterai ! » s’écria-t-il.

Et, lorsqu’il eut dit sur quelle épreuve il basait l’espoir de guérir sa mère, Pierre tomba dans les bras du docteur.

À partir de ce jour, la mise en scène, qui pouvait amener le succès de cette tentative, fut l’objet de tous leurs soins. Il ne s’agissait de rien moins que de raviver en Mme Bathory les effets du souvenir, anéantis par son état actuel, et cela, dans des circonstances tellement saisissantes qu’une réaction put se produire en son esprit.

Le docteur fit donc appel à Borik, à Pointe Pescade, afin de reconstituer, avec une exactitude suffisante, la disposition du cimetière de Raguse et la forme du monument funéraire, qui servait de tombeau à la famille Bathory.

Or, dans le cimetière de l’île, à un mille d’Artenak, sous un groupe d’arbres verts, s’élevait une petite chapelle, à peu de choses près pareille à celle de Raguse. Il n’y eut qu’à tout disposer pour rendre plus frappante la ressemblance des deux monuments. Puis, sur le mur du fond, on plaça une plaque de marbre noir, portant le nom d’Étienne Bathory avec la date de sa mort : 1867.

Le 13 novembre, le moment sembla venu de commencer les épreuves préparatoires, afin de réveiller la raison chez Mme Bathory et par une gradation presque insensible.

Vers sept heures du soir, Maria, accompagnée de Borik, prit la veuve par le bras. Puis, après l’avoir fait sortir du Stadthaus, elle la conduisit à travers la campagne jusqu’au cimetière. Là, devant le seuil de la petite chapelle, Mme Bathory resta inerte et muette, comme elle l’était toujours, bien qu’à la clarté d’une lampe, qui brillait à l’intérieur, elle eût pu lire le nom d’Étienne Bathory gravé sur la plaque de marbre. Seulement, lorsque Maria et le vieillard se furent agenouillés sur la marche, il y eut dans son regard une sorte d’éclair qui s’éteignit aussitôt.

Une heure après, Mme Bathory était de retour au Stadthaus, et, avec elle, tous ceux qui, de près ou de loin, l’avaient suivie pendant cette première expérience.

Le lendemain et les jours suivants, on recommença ces épreuves qui ne donnèrent aucun résultat. Pierre les avait observées avec une émotion poignante et se désespérait déjà de leur inanité, bien que le docteur lui répétât que le temps devait être son plus utile auxiliaire. Aussi ne voulait-il frapper le dernier coup que lorsque Mme Bathory paraîtrait suffisamment préparée pour en ressentir toute la violence.

Toutefois, à chaque visite au cimetière, un certain changement, qu’on ne pouvait méconnaître, se produisait dans l’état mental de Mme Bathory. Ainsi, un soir, lorsque Borik et Maria se furent agenouillés sur le seuil de la chapelle, Mme Bathory, qui était restée un peu en arrière, se rapprocha lentement, mit sa main sur la grille de fer, regarda la paroi du fond, vivement éclairée par la lampe, et se retira précipitamment.

Maria, revenue près d’elle, l’entendit alors murmurer un nom à plusieurs reprises.

C’était la première fois, depuis si longtemps, que les lèvres de Mme Bathory s’entrouvraient pour parler !

Mais alors quel fut l’étonnement, — plus que de l’étonnement, — la stupéfaction de tous ceux qui purent l’entendre ?…

Ce nom, ce n’était pas celui de son fils, ce n’était pas celui de Pierre !… C’était le nom de Sava !

Si l’on comprend ce que dut ressentir Pierre Bathory, qui pourrait peindre ce qui passa dans l’âme du docteur à cette évocation si inattendue de Sava Toronthal ? Il ne fit aucune observation, cependant, il ne laissa rien voir de ce qu’il venait d’éprouver.

Un autre soir encore, l’épreuve fut reprise. Cette fois, Mme Bathory, comme si elle eût été conduite par une main invisible, vint s’agenouiller d’elle-même sur le seuil de la chapelle. Sa tête se courba alors, un soupir gonfla sa poitrine, une larme tomba de ses yeux. Mais, ce soir-là, pas un nom ne s’échappa de ses lèvres, et on eût pu croire qu’elle avait oublié celui de Sava.

Mme Bathory, ramenée au Stadthaus, se montra en proie à une de ces agitations nerveuses dont elle n’avait plus l’habitude. Ce calme, qui jusqu’alors avait été la caractéristique de son état mental, fit place à une singulière exaltation. En ce cerveau, il se faisait évidemment un travail de vitalité, qui était de nature à donner bien de l’espoir.

En effet, la nuit fut troublée et inquiète. Mme Bathory, à plusieurs reprises, laissa entendre quelque vagues paroles que Maria put à peine saisir, mais il fut constant qu’elle rêvait. Et, si elle rêvait, c’est que la raison commençait à lui revenir, c’est qu’elle serait guérie, si sa raison se maintenait dans l’état de veille !

Aussi le docteur résolut-il de faire, dès le lendemain, une nouvelle tentative, en l’entourant d’une mise en scène plus saisissante encore.

Pendant toute cette journée du 18, Mme Bathory ne cessa d’être sous l’empire d’une violente surexcitation intellectuelle. Maria en fut très frappée, et Pierre, qui passa presque tout ce temps près de sa mère, éprouva un pressentiment du plus heureux augure.

La nuit arriva, — une nuit noire, sans un souffle de vent, après une journée qui avait été chaude sous cette basse latitude d’Antékirtta.

Mme Bathory, accompagnée de Maria et de Borik, quitta le Stadthaus vers huit heures et demie. Le docteur, un peu en arrière, la suivait avec Luigi et Pointe Pescade.

Toute la petite colonie était dans une anxieuse attente de l’effet qui allait peut-être se produire. Quelques torches, allumées sous les grands arbres, projetaient une lueur fuligineuse aux abords de la chapelle. Au loin, à intervalles réguliers, la cloche de l’église d’Artenak sonnait comme pour un glas d’enterrement.

Seul, Pierre Bathory manquait à ce cortège, qui s’avançait lentement à travers la campagne. Mais, s’il l’avait devancé, c’était pour n’apparaître qu’au dénouement de cette suprême épreuve.

Il était environ neuf heures, lorsque Mme Bathory arriva au cimetière. Soudain, elle abandonna le bras de Maria Ferrato et s’avança vers la petite chapelle.

On la laissa librement agir sous l’empire du nouveau sentiment qui semblait la dominer toute entière.

Au milieu d’un profond silence, interrompu seulement par les tintements de la cloche, Mme Bathory s’arrêta et demeura immobile. Puis, après s’être agenouillée sur la première marche, elle se courba, et alors on l’entendit pleurer…

À ce moment, la grille de la chapelle s’ouvrit lentement. Couvert d’un linceul blanc, comme s’il fût sorti de sa tombe, Pierre apparut en pleine lumière…

« Mon fils !… mon fils !… » s’écria Mme Bathory, qui tendit les bras et tomba sans connaissance.

Peu importait ! Le souvenir et la pensée venaient de renaître en elle ! La mère s’était révélée ! Elle avait reconnu son fils !

Les soins du docteur l’eurent bientôt ranimée, et, lorsqu’elle eut repris connaissance, lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de son fils :

« Vivant !… mon Pierre… Vivant !… s’écria-t-elle.

— Oui !… vivant pour toi, ma mère, vivant pour t’aimer…

— Et pour l’aimer… elle aussi !

— Elle ?…

— Elle !… Sava !…

— Sava Toronthal ?… s’écria le docteur.

— Non !… Sava Sandorf ! »

Et Mme Bathory, prenant dans sa poche une lettre froissée qui contenait les dernières lignes écrites de la main de Mme Toronthal mourante, la tendit au docteur. Ces lignes ne pouvaient laisser aucun doute sur la naissance de Sava !… Sava était l’enfant qui avait été enlevée du château d’Artenak !… Sava était la fille du comte Mathias Sandorf !



FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.