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Maurin des Maures/XLIX

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Ernest Flammarion, Éditeur (p. 421-432).

CHAPITRE XLIX


Où l’on verra l’histoire jolie de la Poule verte, comment l’horrible Grondard dénoua le roman de Tonia et du roi des Maures, et avec quel désintéressement admirable Pastouré refusa une haute position.

Le lendemain au soir :

— Votre histoire d’hier n’était pas beaucoup gaie, monsieur Cabissol, dit Maurin. J’y ai réfléchi cette nuit : elle veut dire que le gouvernement des hommes n’appartient pas toujours à ceux qui ont le mérite. C’est vrai peut-être bien, mais ce n’est pas agréable à penser.

« Il n’est peut-être pas agréable non plus de se dire que notre gouvernement de la République favorise tant d’intrigues !

— Laissez donc la République tranquille, Maurin ! s’écria M. Rinal. La moralité d’une époque ne tient pas nécessairement aux formes de gouvernement. On imagine très bien d’excellents rois et même de bons tyrans !… oui… oui… je ne m’en dédis pas, moi, le jacobin ! L’idéal de la République est admirable. C’est le gouvernement des meilleurs et des plus instruits, des plus capables, comme vous dites, mais l’organisation républicaine ne peut que permettre au peuple de se faire gouverner par ceux-là, — et d’autre part un peuple peut fort bien ne pas être digne de ses libertés. Laissez-nous le temps de nous instruire de nos droits et de nos devoirs. Nous naissons à peine à la liberté. Nous grandirons. Laissez faire. Et, en attendant, rions de ce qu’il y a de risible, même dans nos malheurs. Voyons, monsieur Cabissol, encore une histoire drôle !

— Connaissez-vous celle de la Poule verte ?

— Non, dit Maurin.

— Non, dit M. Rinal.

Pastouré secoua négativement la tête.

— Oyez-la donc, dit M. Cabissol, il m’est arrivé d’en rire tout seul.

Et il conta ce qui suit :

LA POULE VERTE

— Il se passe souvent, dans le vaste monde, des choses bien extraordinaires.

« J’ai connu, voici quelques années, un vieux gavot, un paysan de la montagne, qui s’appelait Marius-Sidoine Cabasse.

« Cabasse vivait dans la bastide où il était né, en pleine Provence des clapiers, dans l’odeur de la farigoule, là-bas, là-bas, plus loin que Draguignan. Cabasse n’avait jamais rien vu au delà des clapiers qui formaient tout l’horizon de sa bastide. Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, — quand ce serait sur un toit.

« Il y avait, à la même époque, dans les forêts de l’Amérique, un jeune perroquet qui vivait, mangeait, buvait, voletait, jacassait en oiseau libre.

« Il arriva que ce perroquet fut capturé et vendu à un matelot de Marseille. À partir de ce moment, sans le savoir, pechère ! ce joizeau, c’est-à-dire cet « oiseau » brésilien se mit à cheminer, chaque jour un peu, par eau, par terre et par air, dans la direction de Draguignan — ou plutôt de la bastide où vivait Cabasse.

« Il y a une destinée. Celle de ces deux créatures de Dieu était de se rencontrer un jour, contre toute attente, à travers toutes les difficultés.

« Tout en revenant vers Marseille, le marin qui était le maître de Jacquot lui apprenait à parler le français de Provence, et l’animal bien vite le parla couramment, sans comprendre ce qu’il se disait.

« L’instruction est-elle un bien ? est-elle un mal ? Distinguo. Tout dépend de la qualité du perroquet.

« Tenez, j’ai demandé l’autre jour à la fille de mon maçon, laquelle a son brevet : « Qu’est-ce que c’est que Victor Hugo ? » Elle m’a répondu sans bégayer : « C’est le roi d’Italie, monsieur. » Je parie bien qu’un perroquet n’aurait jamais de lui-même trouvé cette bêtise.

« Quoi qu’il en soit, Jacquot était déjà beaucoup plus savant, et surtout plus expérimenté que Cabasse, par la raison qu’il avait déjà vu des hommes, tandis que Cabasse n’avait jamais vu de perroquet.

« Et puis, il faut bien le dire, les paroles que répètent les perroquets tombent quelquefois avec tant d’à-propos, qu’ils vous ont l’air d’avoir une intelligence surprenante. Aussi, ai-je toujours trouvé naturel le sentiment de cette vieille dévote qui me disait :

« — Chaque soir je suis forcée de couvrir d’un voile la cage de ma perruche ; elle parle si bien, monsieur Cabissol, que pour rien au monde je ne me déshabillerais devant elle ! »

« Le maître de notre perroquet tomba malade à bord du bateau, dès le premier jour de la traversée, que le mauvais temps prolongea d’une quinzaine. L’oiseau familier perchait nuit et jour au bord du hamac de son maître, et il se fortifiait d’heure en heure dans la connaissance du parler moco, qui est, comme vous savez, un patois provençal francisé, du plus haut ragoût.

« Le bateau passa un temps à Marseille, puis il arriva un beau soir dans le port marchand de Toulon.

« Le matelot, descendu à terre, croyant son perroquet plus apprivoisé qu’il n’était en réalité, négligeait souvent de le mettre en cage… Il le laissait libre dans sa chambre. Un matin, Coco s’envola.

« Son maître eut beau le suivre en criant : « Coco ! Coco ! » par petits bonds et par petits vols il s’éloignait toujours davantage.

« Quand la nuit vint, la poursuite fut abandonnée. Le lendemain Coco était arrivé sur les cimes boisées du Coudon, à quatre lieues de notre premier port militaire, à huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

« De là Coco pouvait voir toute la Méditerranée au sud, sur sa tête le plus beau ciel du monde, et Draguignan du côté de l’est.

« Le surlendemain, dès la première pointe du jour, il s’envola vers le chef-lieu en récitant aux échos des montagnes son répertoire : fragments de romances, jurons de bord, mots salés du gaillard d’avant. Il déjeunait à toute minute d’une olive ou d’une amande, puis repartait d’un vol plus décidé vers les collines qui entourent Draguignan.

« Et voilà que le soir du troisième jour, un peu avant le coucher du soleil. Coco vint se percher sur le frêle amandier qui se dressait au bord de l’aire, à trente pas de la bastide de Marius-Sidoine Cabasse sur le coteau, au-dessus de Figanières.

« Cabasse, pétrifié d’étonnement en voyant l’oiseau inconnu, s’écria :

« — Oï ! vé ! une poule verte ! »

« Puis, sans autre réflexion, il rentra quérir son fusil, et du seuil de sa maison il épaula… Pauvre Coco ! tu auras traversé les océans, bravé, surmonté les dangers de la tempête, pour venir tomber bêtement sous le plomb d’un Cabasse qui ne sait pas distinguer un perroquet d’une poule ! Ce que c’est que de nous, pourtant !

« Le tonnerre d’un coup de fusil éclata et se prolongea longtemps dans l’écho des vallons. Que de bruit, bon Dieu ! pour si petit gibier ! L’homme qui n’avait jamais vu de perroquet courut ramasser sa proie, et tout en soupesant dans sa main le pauvre petit corps frémissant, dont la tête pendait, secouée par les hoquets de l’agonie, — il souffla sous les plumes pour les rebrousser, et pour voir si son gibier ferait un bon rôti. Hélas ! il n’aperçut qu’une peau blanchâtre, flasque, toute plissée. Si bien qu’il ne put s’empêcher de s’écrier tout haut :

« — Oï ! qu’il est « mégre » !

« À quoi, Dieu aidant, l’agonisant perroquet répondit, de sa voix caverneuse, par ces paroles, celles — soyez-en sûr — que lui avait le plus récemment apprises son maître :

« — Je suis été un peu malade !

« Stupéfait, tout saisi d’une terreur subite, l’homme laissa tomber le perroquet à terre, et ôtant vivement son chapeau, d’un mouvement humble et contrit :

« — Oh ! pardon, môssieu… Ze vous avais pris pour un « joizeau » !

— Celle-là, voui, dit Maurin, qu’elle est drôle ! j’en rirai jusqu’à ma mort !

Hélas ! le lendemain au soir, Maurin sortit dans l’intention de tuer un sanglier ; et, au matin, il ne rentra pas !

— Tonia, dit, ce matin-là, à sa fille, le brigadier Orsini, tu ne sais pas ? On raconte que Grondard a assassiné Maurin !

— Ce n’est pas possible ! je ne le crois pas, dit-elle, épouvantée quand même. Maurin se méfiait trop… Un Grondard ne tue pas comme cela un Maurin, même par surprise !

— Si, si ! confirma le cantinier du Don qui accourait chez Orsini. Ce n’est que trop véritable. Maurin était, cette nuit même, à l’affût des sangliers et il venait de décharger son fusil de ses deux coups, quand, désarmé comme il l’était, et assis dans son étroite cabane de branchages, il fut attaqué par Grondard.

— Mais comment le sait-on ?

— Il paraît que cette brute de charbonnier se vante de son coup.

« Il est fier d’avoir su profiter du moment où Maurin était empêché dans les broussailles sous le couvert bas de sa cabane d’affût. Maurin voyant, au clair de la lune, à travers les branchages qui formaient sa cabane, luire et s’avancer contre sa poitrine la longue canardière de Grondard, la saisit à pleines mains. Alors Grondard tira. Il paraît que Maurin en tombant a poussé un cri de lion. Si bien que son assassin s’est mis à fuir comme si notre pauvre Maurin eut été encore vivant, pechère ! et capable de se revancher !

Tonia s’était évanouie.

Quand Pastouré raconta ces choses, le soir même, chez M. Rinal, — Cabissol, ému d’abord, répondit après un silence :

— Cela me semble impossible ; je ne peux pas admettre que Maurin soit mort ainsi ! d’une façon si contraire à son caractère, à la logique de sa vie. Un Maurin ne se laisse pas surprendre par un Grondard. Il l’entend venir, il le déjoue.

— Vous oubliez que plus d’une parmi de très illustres existences s’est terminée par l’accident ou par l’assassinat, répondit tristement M. Rinal.

— Les accidents sont logiques la plupart du temps, s’écria Cabissol, ils arrivent à ceux qui les attirent. Quant à l’assassinat, il ne réussit jamais avec un Napoléon ! Oui, oui, il y a des hommes plus grands que la destinée. Et Maurin était de ceux-là. Maurin n’est pas mort !

— Vous oubliez que Maurin n’est pas un personnage de roman. Et quand il ne serait pas autre chose, pourquoi son histoire ne se terminerait-elle pas au plus beau moment ? en vertu de quelle esthétique ? Si le roman doit peindre la vie telle qu’elle est, il doit pouvoir s’interrompre brusquement. Et quant à la vie elle-même, elle n’a cure des procédés du romancier !

M. Cabissol protesta :

— Rien ne m’ôtera de l’idée qu’il n’est pas mort. Il a trouvé son île d’Elbe, voilà tout ; il reviendra, ne fût-ce que pour cent jours.

Il y eut un silence :

— Je l’aimais, cet homme-là, ajouta-t-il.

— Et moi donc ! dit M. Rinal que l’émotion gagnait de plus en plus.

— S’il était mort, grogna Pastouré, quelque chose me le dirait !

— Voyez-vous, dit Cabissol, sentiment à part, la mort de Maurin me laisserait aujourd’hui l’impression d’une belle destinée interrompue avant l’heure… Et, à propos, savez vous que Jean d’Auriol… ?

— Quel Jean d’Auriol ?

— Le licencié en droit, Jean, le frère de Paul et de Pierre.

— Bon. Et qu’alliez-vous nous dire de lui ?

— Je devais vous l’amener un de ces jours ; c’est une surprise que je voulais vous faire. Il a commencé, sur mes instances, une sorte de biographie de Maurin des Maures, une manière de roman tout coupé d’anecdotes et de récits, sur le ton de nos contes populaires… La mort de Maurin va le consterner ; il rêvait pour son héros une longue suite d’aventures… Depuis quelque temps je lui envoyais journellement des notes… Il m’écrivait hier : « Si Maurin laisse le gendarme épouser la Corsoise, le roman se terminera fort mal. »

— Il me semble, dit M. Rinal, qu’un romancier a le droit et presque le devoir d’imaginer au moins un dénouement. Votre d’Auriol n’est-il qu’un réaliste ?

— J’ai donc eu tort, dit M. Cabissol, de me servir du mot roman. Jean d’Auriol voudrait être l’historiographe de Maurin ; il le connaît fort bien, lui aussi, et l’aime beaucoup ; il prétend avec moi que son histoire jusqu’ici est expressive de tout un aspect du caractère méridional… le côté jovial et gouailleur.

— Hélas ! soupira M. Rinal, il est probable que si Maurin venait à mourir en ce moment, la belle Tonia se consolerait avec Sandri !

— Noum dé pas Diou ! s’écria Pastouré, — j’aimerais mieux l’épouser moi-même, bien que j’aie pris les femmes à l’ôdi (en horreur) plutôt que de la laisser à ce gendarme de carton !

Il y eut encore un assez long silence.

— Voyez-vous, dit M. Rinal, il est bien probable que, par des moyens que j’ignore et pour une raison qui nous échappe, Maurin aura jugé bon, tout à coup, de faire courir le bruit de sa mort !

— Vous devez être sorcier, mon brave M. Rinal, dit Pastouré, je mettrais ma main au feu que les choses sont comme ça et pas autrement… Allons, adieu… que je vais aux nouvelles !

— Et où cela, mon bon Pastouré ?

— Laissez-moi faire, dit Pastouré, je finis toujours par retrouver mon Maurin, moi ! Mort ou vivant, je le trouverai. Aussi bien moi que mon chien Pan-pan, quand nous sommes sur une piste, nous rencontrons au bout ce que nous cherchons… À vous bientôt revoir ; maintenez-vous !

Pastouré sortit, et quand il fut seul sur la route, au clair de la lune, il se parla ainsi à haute voix :

— Qu’il soit mort, notre Maurin, n’en croyez rien, braves gens ! Il en a encore à dire et à faire, et qui seront toutes meilleures les unes que les autres. Il les fera trimer encore, les gendarmes ! Il en aura encore, des procès-barbaux ! Il n’a pas fini d’en tuer, des lièvres et des lapins ! Et il n’a pas fini de plaire aux belles filles, croyez-moi, puisque c’est moi que je vous le dis… Nous en conterons encore ensemble, des galégeades, mon vieux Maurin !… Non. non, il n’est pas mort. D’abord, voyons un peu… en quel endroit était-il à l’affût, cette nuit ? Il me l’a dit hier en partant. Il est allé au Suvé dé Rampaoù ; oui, cela est cela. Eh bien, quelle distance y a-t-il d ici au Suvé ? Une petite lieue, à peine. Et alors, connaissant son chien comme je le connais, je suis sûr et certain qu’il serait revenu, le brave Hercule, chez M. Rinal, où il savait que je veille à l’accoutumée tous les soirs, et il m’aurait tiré par la veste comme pour me dire :

— « Ouah ! ouah ! viens vite, que le maître a besoin de toi ! »

« Ce n’est pas la première fois que cela serait arrivé. C’est arrivé notablement cette fois où Maurin, tombé dans un trou avec une entorse, voilà quatre ou cinq ans, — comme le temps passe ! — n’en pouvait plus sortir. Son chien vint me chercher et je suivis son chien, un chien qui vaut plus que beaucoup d’hommes, et je tirai Maurin d’affaire. C’est pourquoi je peux me jurer que Maurin n’est pas mort et je ne me trompe pas, croyez-le-vous !… Pourtant, je sais très bien qu’une mort dans ce genre, c’est son destin, mais quelque chose me dit que ça n’est pas encore son heure…

« Et cependant, que sommes-nous en ce monde ? Pas grand’chose, si peu que rien, des rien-du-tout qui ne pèsent rien, et la mort travaille comme elle veut. Tu es là aujourd’hui, mais demain tu n y es plus ; et, pechère ! où l’un va, l’autre finit toujours par y aller ! Mais il est vrai aussi que, des fois, lorsque vous croyez avoir fini, voilà, vous recommencez ; et, des fois, vous accommencez à peine, que, voilà, tout est fini… une tuile avec encore une tuile, ça fait deux tuiles… deux tuiles avec encore une tuile, ça fait trois tuiles… trente et un, trente-deux ; c’est tantôt le tiers, et tantôt le quart ; quand il n’y en a plus, il y en a encore ; aussi bien il me pleut par devant que par derrière ; ce qui est marqué, tu ne peux pas le changer ; l’un va devant, et l’autre le suit ; si c’est ton moment, rien à dire ; on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et le dernier fermera la porte…

« C’est égal, celui qui tient le registre — il faut qu’il ait une fameuse tête pour marquer, sans s’y embrouiller, les entrées et les sorties, les naissances et les morts, les baptêmes et les mariages ! Ça serait trop d’affaires pour moi… Qu’heureusement je ne suis pas leur saint du Plan-de-la-Tour, car autrement il me faudrait, un de ces quatre matins, remplacer le bon Dieu en personne ! Et ce sont là des positions qu’on ne peut pas occuper sans une grosse expérience ; l’expérience ne s’attrape qu’avec la vieillesse et la vieillesse ne vaut rien ! Voilà pourquoi je ne voudrais pas de la place du bon Dieu. Non, je n’en voudrais pas, de sa place, quand bien même, suivi de tous les anges qui joueraient tous ensemble de la flûte et du tambourin, et accompagné du grand saint Pierre, il viendrait me l’offrir lui-même à genoux, avec les clefs de son Paradis portées sur un coussin de velours subredoré et tout brodé de fleurs par la sainte Vierge ! « Non, Seigneur, que je lui dirais, c’est bien de l’honneur que vous me faites, mais ce serait véritablement trop de soucis pour moi ! Adressez-vous à d’autres pour vous débarrasser du gouvernement ! Dans votre métier, bon Dieu ! que deviendrais-je ? Rien que pour écouter les imbéciles qui tous les jours vous demandent la lune dans leurs prières, il doit y avoir trop de cassements de tête. Et pour faire la justice, dans tant de pays différents et qui tous bataillent les uns contre les autres, comment m’y prendrais-je, pauvre de moi, puisque parlant par respect, — vous-même n’y parvenez pas tous les jours ! Non, non, excusez-moi bien, Mestré, et adressez-vous à d’autres… pourquoi moi, voyez-vous, je suis d’Auriol… Et ceux qui n’en sont pas, je leur conseille de dire qu’ils en sont. — Ainsi soit-il !


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