Mes prisons/07

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Mes prisonsVanier (Messein)Œuvres complètes, tome IV (p. 412-415).
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VII


Tout le monde sait ce que c’est qu’être à la pistole. Moyennant finances, on peut faire venir sa nourriture et sa boisson (ô peu !) du dehors ; on jouit d’un lit sortable, d’une chaise ou bien d’un escabeau, et autres « douceurs ». Mais la captivité, dans des cas graves comme le mien, reste aussi étroite, la surveillance aussi stricte que pour les prisonniers que leur pauvreté ou la nature de leur faute laisse dans l’horreur toute nue du Règlement. C’est ainsi que la cellule que j’occupais dans un bâtiment à part ne s’ouvrait qu’une heure par jour pour une promenade solitaire dans une cour pavée que durement ! et triste !

Par-dessus le mur de devant ma fenêtre (j’avais une fenêtre, une vraie ! munie, par exemple, de longs et rapprochés barreaux), au fond de la si triste cour où s’abattait, si j’ose ainsi parler, mon mortel ennui, je voyais, c’était en août, se balancer la cime aux feuilles voluptueusement frémissantes de quelque haut peuplier d’un square ou d’un boulevard voisin. En même temps m’arrivaient des rumeurs lointaines, adoucies, de fête (Bruxelles est la ville la plus bonhommement rieuse et rigoleuse que je sache). Et je fis, à ce propos, ces vers qui se trouvent dans Sagesse.

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Un oiseau sur l’arbre qu’on voit

Chante sa plainte.

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Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

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Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse.

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
De ta jeunesse ?

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Je voyais aussi, spectacle également mélancolique, monter la garde, de long en large, au ras du mur, à l’intérieur bien entendu (et pourquoi à l’intérieur ?), un chasseur-éclaireur, chapeau de soie à plumes de coq, tunique vert foncé, je crois, pantalon gris, qui paraissait s’embêter ferme durant les deux heures de sa faction. Et il avait beau être relevé et remplacé, son successeur ne présentait pas plus que lui ni que son prédécesseur les symptômes d’un trop vif enthousiasme dans l’accomplissement de cette, d’ailleurs, assez absurde consigne. Les braves garçons semblaient se dire : « À quoi bon se promener ainsi, avec un fusil sur l’épaule et sac au dos pour surveiller et tuer au besoin de pauvres diables si bien cadenassés et verrouillés et morts à moitié déjà ?

Mais j’avais d’autres distractions dont la principale consistait à correspondre avec mon « voisin », un notaire. L’alphabet phonétique proprement dit, alors, fut largement pratiqué par nous. Le connaissez-vous, au moins de réputation ? Ça consiste à taper sur un mur un coup pour A, ou au contraire, ou autrement un coup pour Z, ou au contraire ou autrement, et ainsi de suite. Que de petites joies volées ainsi, assaisonnées de la crainte d’être surpris par l’adjudant, assez bonhomme d’ailleurs et que la Pièce ne laissait que guère indifférent.

Vint enfin le jour de l’audience.

Risum teneatis.