Mes prisons/15

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Mes prisonsVanier (Messein)Œuvres complètes, tome IV (p. 435-438).
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XV


Après avoir répondu, non ! non sans stupéfaction de l’interrogation posée, je reçus d’un front humble et contrit tout de même après ma très véridique et consciencieuse, je vous assure, confession, la bénédiction, mais point encore l’absolution si convoitée.

Et en attendant cette dernière, je repris, sur le conseil de mon directeur spirituel, mes travaux, lectures variées et vers miens principalement.

De cette époque date à peu près tout Sagesse :

Mon Dieu m’a dit…


entre autres poèmes qu’on veut bien approuver généralement.

Mes lectures, à partir de cette époque, en outre d’intenses théologies, se reportèrent de l’anglais au latin, non seulement des Pères, saint Augustin, ce sublime congénère, dont j’étais ou me croyais alors l’infime succédané, mais, parmi les profanes et les classiques, Virgile, et toutes les Églogues, toutes les Géorgiques, une grande partie de l’Enéide y passèrent.

Le bon directeur de la prison et l’excellent aumônier potassaient avec moi presque tous les jours.

Enfin, j’avais un gardien, qui, voulant quitter « la boîte », comme il disait, « complétait son instruction » en vue d’entrer ailleurs, me demanda un beau jour de lui donner des leçons de français. Et nous voilà, moi dictant, lui, écrivant de sa grosse écriture, d’abord des exemples de grammaire :

Êtes-vous Madame de Genlis ? etc.


et, quand des progrès réels furent accomplis, des tranches soigneusement choisies des Aventures du jeune Télémaque par M. de Salignac-Fénelon, archevêque de Cambrai.

En échange de ces leçons, le brave garçon me procurait des douceurs, journaux locaux, gâteaux, chocolat, parfois la goutte et très souvent, — ô joie, ô reconnaissance ! — de la chique (or la chique était défendue) et la difficulté d’en dissimuler les traces, après usage accompli, la rendait plus délicieuse encore.

Que de ruses, que d’astuces


pour, lors de chaque salivation dans le petit bassin destiné à mes ablutions, faire couler un mince et aussi silencieux que possible filet d’eau, à l’effet de diluer et faire disparaître par la grille d’évacuation les preuves de l’affreux délit.

Les jeudis et les dimanches, ma mère, munie chaque fois d’une permission du procureur du Roi, venait me voir. Ô que pénibles (et douces !) ces visites à travers deux grillages distants d’environ un mètre. Nul moyen de s’embrasser que d’un signe de la main aux lèvres, de ne se parler qu’épiés der rière une porte, tout contre, pourvue d’un judas d’où on vous observe à loisir. N’importe ! ma brave mère tirait de sa poche un Figaro acheté à la gare, ledit Figaro arrangé ou plutôt allongé par torsion, en forme de très fin fleuret et me le passait à travers les grillages. Quelles émotions, jugez ! et quelles émotions à déployer, puis à lire ce journal qui, s’il m’avait été surpris es mains, m’eût valu le cachot, la privation de visite, la suppression de la pistole et autres inconvénients !

Et mille autres menues joies et petites misères auxquelles, grâce à mes nouvelles idées, je me résignais et finissais par m’habituer, chrétiennement ! quand se leva l’aurore du grand jour où je devais « recevoir mon Sauveur… ».

J’ai fait sur la Communion des vers qu’on m’a dit bons tant dans Sagesse, mon livre de néophyte, si j’ose ainsi le qualifier, que dans les volumes subséquents, plus apaisés, mais non moins sincères, Amour, Bonheur, et mon plus récent Liturgies intimes :

…Laisse aller l’ignorance indécise,

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Pour souffrir et mourir d’une mort scélérate.

(Je ne parle pas, bien entendu, de Parallèlement, où je feins de communier plutôt avec le Diable.) Je ne puis, comme je n’ai pu alors, mieux exprimer les poèmes dont j’ai l’immense sensation de fraîcheur, de renoncement, de résignation, éprouvées en cet inoubliable jour de l’Assomption 1874.

À partir de ce jour, ma captivité qui devait se prolonger jusqu’au 16 janvier 1875, me parut courte, et si n’eût été ma mère, je dirais trop courte !