Mes souvenirs (Massenet)/07

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Mes souvenirs (1848-1912)
Pierre Lafitte & Cie (p. 63-71).

CHAPITRE VII

LE RETOUR À PARIS



Réunis à la gare dei Termini, voisine des ruines de Dioclétien, mes camarades ne la quittèrent qu’après avoir échangé avec moi force embrassades, et ils y restèrent jusqu’à ce que le train qui m’emportait eût complètement disparu à l’horizon.

Les heureux ! Ils devaient, eux, dormir cette nuit-là, à l’Académie, alors que moi, seul, brisé par les émotions du départ, tout transi par cet âpre et glacial froid de décembre, roulé dans ce manteau qui ne m’avait pas quitté pendant tout mon séjour à Rome, enveloppé de ce lambeau de souvenirs, je ne devais que la fatigue aidant succomber au sommeil.

Le lendemain, dans la journée, j’étais à Florence.

Je voulus revoir une dernière fois cette ville, où se trouve une des plus riches collections d’art de l’Italie. J’allai au palais Pitti, une des merveilles de Florence : en parcourant ces galeries, il me semblait que je n’y étais point seul, que le souvenir vivant de mes camarades m’accompagnait, que j’assistais à leurs extases, à leurs enthousiasmes devant tous ces chefs-d’œuvre amoncelés dans ce splendide palais. J’y revis ces Titien, ces Tintoret, ces Léonard de Vinci, ces Véronèse, ces Michel-Ange, ces Raphaël.

De quel œil délicieusement ravi j’admirai de nouveau ce trésor inestimable qu’est la Vierge à la chaise, de Raphaël, chef-d’œuvre de la peinture, puis la Tentation de saint Antoine, par Salvator Rosa, visible dans la salle d’Ulysse, et dans la salle de Flore, la Vénus, de Canova, posée sur une base qui tourne. Les Rubens, les Rembrandt, les Van Dyck, furent aussi l’objet de mes contemplations.

Je ne sortis du palais Pitti que pour être de nouveau ébloui par le palais Strozzi, le plus beau type des palais florentins, dont la corniche, due à Simone Pollajolo, est la plus belle connue des temps modernes. Je revis aussi le jardin Boboli, à côté du palais Pitti, dessiné par Tribolo et Buontalenti.

Je terminai cette journée par une promenade dans ce qu’on a surnommé le bois de Boulogne de Florence, la promenade les Cascine, à la porte et à l’ouest de Florence, entre la rive droite de l’Arno et le chemin de fer. C’est la promenade favorite du monde élégant et de la fashion de Florence, cette ville qu’on a surnommée l’Athènes de l’Italie.

Il me souvient que le soir tombait déjà, et, privé de ma montre que, par mégarde, j’avais laissée à l’hôtel, j’eus la pensée de demander à un paysan que je croisai sur la route l’heure qu’il était. La réponse que j’en reçus est de celles dont on ne saurait oublier le tour vraiment poétique. En voici la traduction :

Il est sept heures, l’air en tremble encore !
Sono le sette, l’aria ne treme ancora !…



Je quittai Florence pour continuer par Pise le chemin du retour.

Pise me sembla dépeuplé comme si la peste y eût fait ses ravages ! Quand on songe qu’au moyen âge elle fut la rivale de Gênes, de Florence, de Venise, on se sent confondu de cette désolation relative qui l’enveloppe. Je restai seul pendant près d’une heure sur la place du Dôme, portant tour à tour mes regards curieux sur les trois chefs-d’œuvre qui y dressent leur artistique beauté : la cathédrale ou le Dôme de Pise, le campanile, plus connu sous le nom de Tour penchée, et enfin le Baptistère.

Entre le Dôme et le Baptistère s’étend le Campo-Santo, cimetière célèbre dont la terre fut apportée de Jérusalem.

Il me sembla que la Tour penchée voulut bien attendre que je sois passé pour ne point fléchir davantage sur moi, comme le Campanile de Venise, de funeste destruction. Mais non ! il paraît que cette tour, dont l’inclinaison, précisément, servit à Galilée pour faire ses fameuses expériences sur la loi de la gravitation, n’a jamais été plus solide. Ce qui servirait à le prouver, c’est que les sept grosses cloches qui, chaque jour, à plusieurs reprises, y sonnent à toute volée, n’ont jamais compromis la résistance de sa curieuse construction.

Me voici parvenu à l’un des instants les plus intéressants de mon voyage, celui écoulé depuis Pise, blotti sous la bâche d’une diligence, et suivant ainsi la côte de cette mer d’azur qu’est la Méditerranée, par la Spezzia jusqu’à Gênes. Quel voyage fantastique que celui que je fis par cette ancienne voie romaine tracée sur la crête des rochers qui dominent la mer ! Je la longeai comme porté dans la nacelle d’un capricieux ballon.

La route côtoie sans cesse le bord de la mer, s’enfonçant tantôt dans des bois d’oliviers, tantôt, au contraire, s’élevant sur la cime des monts, d’où, alors, elle commande un horizon immense.

Partout pittoresque, d’une variété d’aspects étonnante, ce chemin parcouru, comme je l’ai fait, par un clair de lune magnifique, est tout ce que l’on peut rêver de plus idéalement beau dans son originalité, avec ces villages dont parfois l’on voyait une fenêtre éclairée dans le lointain, et cette mer dans laquelle le regard plongeait à d’incalculables profondeurs.

Il me sembla, pendant ce trajet, que je n’avais jamais accumulé en moi-même un tel ensemble d’idées et de projets, toujours obsédé par cette pensée que, dans quelques heures, je serais de retour à Paris et que ma vie allait y commencer.

De Gênes à Paris, la route se fit en chemin de fer. On dort si bien quand on est jeune ! Ce fut un frisson qui me réveilla. Il gelait. Le froid intense de la nuit avait couvert d’arabesques les carreaux de mon wagon.

Nous passâmes devant Montereau. Montereau ! presque Paris, à l’horizon ! Pouvais-je me douter alors que je posséderais une demeure d’été, bien des années plus tard, dans ce pays, voisin d’Égreville ?

Quel contraste entre le beau ciel de l’Italie, ce ciel toujours bleu, tant chanté par les poètes, et que je venais de quitter, — et celui que je retrouvais sombre et gris, si maussade !

Mon voyage et quelques menus frais payés, il me restait en poche la somme de… deux francs !



Quand j’arrivai chez ma sœur, quelle joie pour moi ! Quelle aubaine aussi !

Au dehors il pleuvait à torrents, et les précieux deux francs me servirent à acheter ce vade mecum indispensable : un parapluie ! Je ne m’en étais point servi pendant tout mon séjour en Italie.

Abrité ainsi contre le mauvais temps, j’allai au ministère des Finances, où je savais devoir trouver mon premier trimestre de la nouvelle année. À cette époque les grands-prix jouissaient d’une pension de trois mille francs par an. J’y avais droit encore pendant trois ans. Quelle fortune !

L’ami si bon dont j’ai déjà parlé, prévenu de mon retour, m’avait loué une chambre au cinquième étage du n° 14 de la rue Taitbout.

De la beauté calme et sereine de ma chambre à l’Académie, je retombais au centre de ce Paris agité et bruyant.

Mon maître, Ambroise Thomas, m’avait présenté chez quelques riches amis qui donnaient des soirées musicales fort connues. Ce fut là que j’aperçus pour la première fois Léo Delibes, auquel son ballet, la Source, à l’Opéra, avait déjà valu une grosse notoriété. Je le vis diriger un chœur délicieux chanté par des dames du monde, et je me dis tout bas : « Moi aussi, j’écrirai un chœur ! Et il sera chanté ! » Il le fut en effet, mais par quatre cents voix d’hommes. J’avais eu le premier prix au concours de la Ville de Paris.

De cette époque date la connaissance que je fis du poète Armand Silvestre. Le hasard voulut qu’il fût un jour mon voisin sur l’impériale d’un omnibus, et, de propos en propos, nous descendîmes les meilleurs amis du monde. Voyant qu’il avait affaire, avec moi, à un bon public, et c’était le cas, il me raconta de ces histoires les plus drôlatiquement inconvenantes, dans lesquelles il excellait. Mais, pour moi, le poète dépassait encore le conteur, et un mois après, j’avais écrit le Poème d’Avril, tiré des exquises poésies de son premier volume.

Puisque je parle du Poème d’Avril, je me souviens de la belle impression qu’en avait ressentie Reyer. Il m’encouragea à le proposer à un éditeur. J’allai, muni d’une lettre de lui, beaucoup trop flatteuse, chez l’éditeur Choudens, auquel il me recommandait. Après quatre démarches inutiles, reçu enfin chez le riche éditeur de Faust, je n’eus même pas à montrer mon petit manuscrit ; je fus tout éconduit de suite. Un même accueil me fut fait chez l’éditeur Flaxland, place de la Madeleine, et aussi chez Brandus, le propriétaire des œuvres de Meyerbeer.

Je trouvai cela tout naturel. Qu’étais-je ? Un parfait inconnu.

Comme je rentrais, sans trop de chagrin pourtant, à mon cinquième de la rue Taitbout, ma musique dans la poche, je fus interpellé par un grand jeune homme blond, à la figure intelligente et gracieuse, qui me dit : « Depuis hier, j’ai ouvert un magasin de musique, ici même, boulevard de la Madeleine. Je sais qui vous êtes, et vous offre d’éditer ce que vous voudrez. » C’était Georges Hartmann, mon premier éditeur.

Je n’eus qu’à retirer la main de ma poche, en lui présentant le Poème d’Avril, qui venait de recevoir de si pénibles accueils.

Je ne touchai pas un sou, c’est vrai ; mais combien d’argent, si j’en avais eu, n’aurais-je pas donné pour être édité. Quelques mois après, les amateurs de musique chantaient les fragments de ce poème :


Que l’heure est donc brève
Qu’on passe en aimant !


Ce n’était encore ni l’honneur, ni l’argent, mais, sûrement, un grand encouragement.

Le choléra sévissait à Paris. Je tombai malade, et les voisins n’osaient plus prendre de mes nouvelles. Cependant mon maître, Ambroise Thomas, prévenu de mon mal dangereux, de ma détresse sans secours, me visita dans ma pauvre chambre, accompagné de son docteur, médecin de l’Empereur. Ce mouvement courageux et paternel de mon bien-aimé maître m’émotionna au point que je m’évanouis dans mon lit.

J’ajoute que cette maladie ne fut que passagère et que je pus terminer dix pièces pour le piano, que l’éditeur Girod me paya deux cents francs. Un louis par page ! Je dois à ce bienfaisant éditeur le premier argent gagné avec ma musique.



La santé de Paris s’était améliorée.

Le 8 octobre, mon mariage se fit dans la vieille petite église du village d’Avon, près de Fontainebleau,

Le frère de ma femme et mon nouveau cousin, l’éminent violoniste Armingaud, créateur de la célèbre société de quatuors, furent mes témoins. Il y en eut d’autres cependant. C’était une compagnie de moineaux qui avaient passé par les vitraux en mauvais état et qui piaillaient à qui mieux mieux, à ce point qu’ils nous empêchèrent presque d’entendre l’allocution du brave curé.

Ses paroles furent un hommage attendrissant adressé à ma nouvelle compagne, et un encouragement pour mon avenir si incertain encore.

Au sortir de la cérémonie nuptiale, nous allâmes nous promener à pied dans la belle forêt de Fontainebleau. Là il me semblait entendre, au milieu de la magnificence de cette nature toute en verdure, empourprée des chauds rayons d’un bon soleil, caressée par le chant des oiseaux, le tendre et grand poète, Alfred de Musset, me dire :


Aime et tu renaîtras ; fais-toi fleur pour éclore.


Nous quittâmes Avon pour aller passer une semaine aux bords de la mer, au milieu des charmes d’une solitude à deux, la plus enviable de toutes, souvent.

Je corrigeai là les épreuves du Poème d’Avril et des dix pièces pour piano.

Corriger des épreuves ! Voir ma musique imprimée ! Ma carrière de compositeur était-elle commencée ?