Mes souvenirs (Massenet)/24

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Mes souvenirs (1848-1912)
Pierre Lafitte & Cie (p. 235-245).

CHAPITRE XXIV

DE CHÉRUBIN À THÉRÈSE



Je venais de voir jouer au Théâtre-Français trois actes, d’une allure toute nouvelle, qui m’avaient fort intéressé. C’était le Chérubin, de Francis de Croisset.

J’étais, deux jours après, chez l’auteur, dont le talent très remarqué n’a cessé de s’affirmer hautement depuis, et je lui demandais la pièce.

Il me souvient que ce fut par un jour de pluie, à l’issue de la glorieuse cérémonie qui nous avait réunis devant la statue d’Alphonse Daudet qu’on inaugurait, en revenant par les Champs-Élysées, que nous établîmes nos accords.

Le titre, le milieu, l’action, tout me charmait dans ce délicieux Chérubin.

J’en écrivis la musique à Égreville.

En prononçant le nom de cette chère petite ville, oasis de paix et de tranquillité parfaite dans ce beau département de Seine-et-Marne — vous savez, mes chers enfants, qu’elle abrite la vieille demeure de vos grands-parents — mes pensées se reportent aussitôt vers les souvenirs qui s’en échappent, vers ceux que vous voudrez conserver quand nous ne serons plus là…

Ces arbres vous rappelleront que c’est la main de vos grands-parents, qui vous auront tant aimés, qui a dirigé leurs ramures pour en dispenser l’ombre contre les rayons du soleil et vous apporter leur douce et tendre fraîcheur dans les étés brûlants.

Avec quelle joie nous les avons vus croître, ces arbres ! Nous pensions tant à vous, en admirant leur lente et précieuse croissance !

Vous voudrez les respecter, ne point permettre à la hache de les frapper ! Il semble que les blessures que vous leur feriez arriveraient jusqu’à nous, par delà la mort, nous atteindraient dans la tombe, et vous ne le voudrez pas !…


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S. A. S. le prince de Monaco, ayant eu connaissance de la mise en musique de Chérubin, et se souvenant de ce Jongleur de Notre-Dame, qu’il avait si splendidement accueilli et que je lui avais respectueusement dédié, me fit proposer par M. Raoul Gunsbourg d’en donner la première à Monte-Carlo. On peut imaginer avec quel élan j’accueillis cette proposition. J’allais donc, avec Mme Massenet, me retrouver en ce pays idéal et dans ce palais féerique, dont nous avions conservé de si impérissables souvenirs.

Chérubin fut créé par Mary Garden, la tendre Nina par Marguerite Carré, — l’ensorcelante Ensoleillad par la Cavalieri, — et le rôle du philosophe fut r empli par Maurice Renaud.

Ce fut, en vérité, une interprétation délicieuse. La soirée se prolongea, grâce aux acclamations et aux bis constants dont on fêta les artistes ; les spectateurs les tinrent littéralement dans une atmosphère du plus délirant enthousiasme.

Le séjour au palais fut pour nous une suite d’indicibles enchantements que nous devions, d’ailleurs, voir se renouveler, par la suite, quand nous nous retrouvâmes les hôtes de ce prince de la science, à l’âme si haute et si belle.

Henri Cain, qui, pour Chérubin, avait été mon collaborateur avec Francis deCroisset. m’avait amusé, entre temps, en me faisant écrire la musique d’un joli et pittoresque ballet en un acte : Cigale.

L’Opéra-Comique le donna le 4 février 1904. La ravissante et talentueuse Mlle Chasle fut notre Cigale, et Messmaecker, de l’Opéra-Comique, mima en travesti, d’une façon désopilante, le rôle de Mme Fourmi, rentière !

De ceux qui assistèrent aux répétitions de Cigale, je fus, certes, celui qui s’y divertit le plus. Il y avait, à la fin, une scène fort attendrissante et d’une poésie exquise : celle d’une apparition d’ange, avec une voix d’ange qui chantait au loin. La voix d’ange était celle de Mlle Guiraudon, devenue Mme Henri Cain.

Un an après, ainsi que je l’ai dit, le 14 février 1905, Chérubin fut représenté à l’Opéra princier de Monte-Carlo, et, le 23 mai suivant, l’on clôtura avec lui la saison de l’Opéra-Comique, à Paris. En paraissant à ce dernier théâtre, la distribution n’avait été modifiée que pour le rôle du philosophe, .qui. passante Lucien Fugère, y venait ajouter un nouveau succès à tant d’autres déjà obtenus par cet artiste, et pour celui de l’Ensoleillad, qui fut confié à la charmante Mme Vallandri.

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Vous m’observerez peut-être, mes chers enfants, que je ne vous ai rien dit encore d’Ariane, dont vous avez vu les pages à Égreville, pendant plusieurs étés. La raison en est que je ne parle jamais d’un ouvrage que lorsqu’il est terminé et gravé. Je n’ai rien dit d’Ariane, pas davantage que de Roma, dont j’avais écrit les premières scènes en 1902, enthousiasmé que j’étais par la tragédie sublime, la Rome vaincue, d’Alexandre Parodi.

À l’heure où je trace ces lignes, les cinq actes de Roma sont en répétitions, pour Monte-Carlo et pour l’Opéra, mais, silence ! j’en dis déjà trop… À plus tard !…

Je reprends donc le courant de ma vie.

Ariane ! Ariane ! l’ouvrage qui m’a fait vivre dans des sphères si élevées ! En pouvait-il être autrement avec la fière collaboration de Catulle Mendès, le poète des aspirations et des rêves éthérés ?

Ce fut un jour mémorable dans ma vie que celui où mon ami Heugel m’annonça que Catulle Mendès était prêt à me lire le poème d’Ariane.

Depuis très longtemps germait en moi le désir de pleurer les larmes d’Ariane. Je vibrais donc de toutes les forces de mon cœur et de ma pensée avant de connaître le premier mot de la première scène !

Rendez-vous fut pris pour cette lecture. Elle eut lieu chez Catulle Mendès, 6, rue Boccador, dans le logis si personnellement artistique de ce grand lettré et de sa femme exquise, poète, elle aussi, du plus parfait talent.

Je sortis de là, tout enfiévré, le poème dans ma poche, contre mon cœur, comme pour lui en faire sentir les battements, et je montai dans une Victoria découverte pour rentrer chez moi. La pluie tombait à torrent, je ne m’en étais pas aperçu. C’était sûrement les larmes d’Ariane qui, avec délices, mouillaient ainsi tout mon être.

Chères et bonnes larmes, comme vous deviez un jour couler avec bonheur, pendant ces délicieuses répétitions ! De quelle estime, de quelles attentions en effet, n’étais-je pas comblé par mon cher directeur Gailhard, comme aussi par mes bien remarquables interprètes !

Au mois d’août 1905, je me promenais tout pensif, sous la pergola de notre demeure d’Égreville, quand, soudain, la trompe d’une automobile réveilla les échos de ce paisible pays.

N’était-ce pas Jupiter tonnant au ciel, Cœlo tonantem Jovem, comme eût dit Horace, le délicat poète des Odes ? Un instant je pus le croire, mais quelle ne fut pas ma surprise, — surprise entre toutes agréable — lorsque, de ce tonitruant soixante à l’heure, je vis descendre deux voyageurs qui, pour ne point arriver du ciel, n’en venaient pas moins me faire entendre les accents les plus paradisiaques de leurs voix amies.

L’un était le directeur de l’Opéra, Gailhard, et l’autre, l’érudit architecte du monument Garnier. Mon directeur venait me demander où j’en étais d’Ariane, et si je voulais confier cet ouvrage à l’Opéra ?

On monta dans ma grande chambre, qu’avec ses tentures jaunes et ses meubles de l’époque on eût volontiers prise pour celle d’un général du premier Empire. J’y montrai aussitôt, sur une grande table en marbre noir supportée par des sphinx, un amoncellement de feuilles. C’était toute la partition terminée.

Au déjeuner, entre la sardine du hors-d’œuvre et le fromage du dessert, à défaut du cassoulet parfait, délice pour un Toulousain, je déclamai plusieurs situations de la pièce. Puis mes convives, mis en charmante humeur, voulurent bien accepter de faire le tour du propriétaire.

Ce fut tout en faisant les cent pas sous la pergola dont j’ai parlé, et dans l’ombre délicieusement fraîche et épaisse des vignes, dont le feuillage formait ce verdoyant encorbeillement, que l’on décida de l’interprétation.

Le rôle d’Ariane fut destiné à Lucienne Bréval, celui de la dramatique Phèdre à Louise Grandjean, et, d’un commun accord, nous souvenant du tragique talent de Lucy Arbell, dont les succès s’affirmaient à l’Opéra, nous lui destinâmes le rôle de la sombre et belle Perséphone, reine des Enfers.

Muratore et Delmas furent tout indiqués pour Thésée et pour Pirithoûs.

En nous quittant, Gailhard, se souvenant de la forme simple et confiante dont nos pères, au bon vieux temps, s’engageaient entre eux, cueillit une branche à l’un des eucalyptus du jardin, et, l’agitant en me le montrant, il me dit : « Voici le gage des promesses que nous avons échangées aujourd’hui. Je l’emporte avec moi ! »

Puis mes hôtes remontèrent dans leur auto et ils disparurent à mes yeux, enveloppés de la poussière tourbillonnante du chemin. Emmenaient-ils vers la grande ville les réalisations prochaines de mes biens chères espérances ? Tout en remontant à ma chambre, je me le demandais.

Fatigué, brisé par les émotions de la journée, je me couchai.

Le soleil brillait encore à l’horizon, dans toute la gloire de ses feux. Il venait empourprer mon lit de ses rayons éclatants. Je m’endormis dans un rêve, le rêve le plus beau qui puisse vous bercer après la tâche remplie.

On le croira sans peine. Je ne ressemblais guère, à ce moment, à « ces poules tellement agitées qu’elles parlent de passer la nuit », selon l’expression d’Alphonse Daudet.

Je place ici un détail concernant Ariane. On verra qu’il ne manque pas d’importance, au contraire.

Ma petite Marie-Magdeleine était venue à Égreville, passer quelques jours auprès de ses grands-parents. Cédant à sa curiosité, je lui racontai la pièce. J’en étais arrivé à l’instant où Ariane est menée aux Enfers, afin d’y retrouver l’âme errante de sa sœur Phèdre, et comme je m’arrêtais, ma petite-fille de s’exclamer aussitôt : « Et maintenant, bon papa, nous allons être aux Enfers ? »

La voix argentine et bien câline de la chère enfant, son interrogation si soudaine, si naturelle, produisirent sur moi un effet étrange, presque magique. J’avais précisément l’intention de demander la suppression de cet acte, mais subitement, je me décidai à le conserver et je répondis à la juste question de l’enfant : « Oui, nous allons dans les Enfers ! » Et j’ajoutai : « Nous y verrons l’émouvante figure de Perséphone, retrouvant avec enivrement ces roses, ces roses divines, qui lui rappellent la terre bien-aimée où elle vécut jadis, avant de devenir la reine de ce terrible séjour, ayant comme sceptre un lis noir à la main. »

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Cette visite aux Enfers nécessite une mise en scène, une interprétation que je qualifierais volontiers d’intensives. J’étais allé à Turin (mon dernier voyage dans ce beau pays) par un froid assez vif, c’était le 14 décembre 1907, accompagné de mon cher éditeur, Henri Heugel, assister aux dernières répétitions du « Regio », le théâtre royal où, pour la première fois en Italie, on avait monté Ariane. L’ouvrage avait une luxueuse mise en scène et des interprètes remarquables. La grande artiste. Maria Farneti, remplissait le rôle d’Ariane. J’observai surtout le soin particulier avec lequel Serafin, l’éminent chef d’orchestre, faisant fonctions de régisseur, mettait en scène l’acte des Enfers. Notre Perséphone était aussi tragique que possible ; l’air des roses, cependant, me paraissait manquer d’émotion. Je me souviens lui avoir dit, à la répétition au foyer, en lui jetant une brassée de roses dans ses bras large ouverts, de les presser ardemment contre son cœur, comme elle eût fait, ajoutais-je, d’un mari, d’un fiancé toujours aimé, qu’elle n’aurait pas vu depuis vingt ans ! « Des roses depuis si longtemps disparues, au cher adoré qu’enfin l’on retrouve, il n’y a pas loin ! Pensez-y, signorina, et l’effet sera certain ! » La charmante artiste sourit ; avait-elle compris ?…

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Ariane donc était terminée. Mon illustre ami. Jules Claretie, l’ayant appris, me rappela la promesse que je lui avais faite d’écrire Thérèse, drame lyrique en deux actes. Il ajouta : « L’ouvrage sera court, car « l’émotion qu’il dégage ne saurait se prolonger. »

Je me mis au travail. Mes souvenirs vous en reparleront plus tard.

J’ai fait allusion, mes chers enfants, au plaisir que je ressentais à chaque répétition apportant constamment des trouvailles de scène et de sentiments. Ah ! avec quelle intelligence dévouée, incessamment en éveil, nos artistes suivaient les précieux conseils de Gailhard !

Le mois de juin, cependant, fut marqué de jours sombres. Une de nos artistes tomba très gravement malade. On lutta, pour l’arracher à la mort, pendant 36 heures !...

L’ouvrage étant presque terminé comme scène, et cette artiste devant nous manquer pendant plusieurs semaines, on arrêta les répétitions pendant l’été, pour les reprendre à la fin de septembre, tous nos artistes étant alors réunis et bien portants, de façon à répéter, généralement, en octobre et passer à la fin du mois.

Ce qui fut dit fut fait ; exactitude rare au théâtre. La première eut lieu le 31 octobre 1906.

Catulle Mendès, qui avait été souvent sévère pour moi dans ses critiques de presse, était devenu mon plus ardent collaborateur, et, chose digne de remarque, il appréciait avec joie le respect que j’avais apporté à la déclamation de ses beaux vers.

Dans notre travail commun ainsi que dans nos études d’artistes au théâtre, j’aimais en lui ces élans de dévouement et d’affection, cette estime dans laquelle il me tenait.

Les représentations se succédèrent jusque dix fois par mois, fait unique dans les annales du théâtre pour un ouvrage nouveau, et cela se poursuivit ainsi jusqu’à la soixantième.

À ce propos on demandait à notre Perséphone, Lucy Arbell, combien de fois elle avait joué l’ouvrage, étant certain que sa réponse ne serait pas exacte. Évidemment, elle répondit : Soixante fois. — Non ! exclama son interlocuteur ; vous l’avez joué cent vingt fois, puisque vous avez toujours bissé l’air des roses !

Ce furent les nouveaux directeurs, MM. Messager et Broussan. auxquels je dus cette soixantième qui semble, jusqu’à ce jour, être la dernière de cet ouvrage dont l’aurore fut si brillante.

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Quelle différence, je le dis encore, entre la façon dont mes ouvrages étaient montés depuis des années, avec ce qu’il en avait été à l’époque de mes débuts !

Mes premiers ouvrages devaient être représentés en province, dans de vieux décors, et il me fallait entendre de la part du régisseur, des paroles de ce genre : « Pour le premier acte, nous avons trouvé un vieux fond de la Favorite ; pour le second, deux châssis de Rigoletto, etc., etc. »

Je me souviens encore d’un directeur obligeant qui, sachant que, la veille d’une première, je manquais d’un ténor, m’en offrit un, en me prévenant ainsi : « Cet artiste connaît le rôle, mais je dois vous dire qu’il est toujours tombé au troisième acte ! »

Ce même théâtre me rappelle que j’y connus une basse qui avait une prétention étrange, plus étrangement exprimée encore : « Ma voix, disait notre basse, descend tellement qu’on ne peut pas trouver la note sur le piano !… »

Eh bien ! tous ces artistes amis furent de braves et vaillants artistes. Ils me rendirent service et eurent leurs années de succès.

Mais je m’aperçois que je m’attarde à vous parler de ces souvenirs d’antan. J’ai à vous entretenir, mes chers enfants, du nouvel ouvrage qui allait entrer en répétition à Monte-Carlo, je veux dire Thérèse.