Mes souvenirs (Reiset)/Tome I/05

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Plon-Nourrit (p. 112-139).

CHAPITRE V

Attitude du gouvernement français vis-à-vis de Charles-Albert. — La société de Turin. — Camille de Cavour. — Inaction de Charles-Albert. — Blocus de Mantoue. — Les votes d’annexion au Piémont.


C’est au cours de ces événements que j’arrivai à Turin. La situation du ministre de France y était des plus difficiles. Enorgueillis par leurs succès, les Piémontais repoussaient toute intervention étrangère. Le roi avait prononcé à ce sujet une parole imprudente : Italia fara da se. Le marquis d’Adda, chargé d’affaires de Lombardie, m’exprima les inquiétudes du gouvernement provisoire au sujet du départ pour l’Italie de volontaires français, réunis dans le midi de la France et annonçant l’intention de s’embarquer à Marseille pour rejoindre l’armée de Charles-Albert : « Je crains, me dit le marquis d’Adda, que cette troupe ne soit qu’une bande de perturbateurs dont la France cherche à se débarrasser. Si cela est ainsi, leur arrivée en Italie ne pourrait qu’être funeste par les troubles qu’ils y exciteraient. Déjà les journaux annoncent qu’en passant par Avignon, ils ont jeté le désordre dans cette ville. Si ces troupes indisciplinées parviennent en Italie, nous les recevrons fort mal, soyez-en certain. L’organisation de cette bande nous donne de l’inquiétude, car on la dit composée en grande partie d’émeutiers et de pillards, au nombre de deux mille environ. » Mais, dès que le sort des armes devenait défavorable, les Italiens réclamaient comme un droit le secours d’une armée française franchissant les Alpes et arrêtant les Autrichiens. Un ordre du jour de l’Assemblée constituante française, voté le 25 mai 1848, n’avait-il pas dit :

« L’assemblée invite la commission du pouvoir exécutif à prendre pour règle de sa conduite ce vœu unanime de l’Assemblée : « Affranchissement de l’Italie. »

Le gouvernement français, surtout après les journées de Juin, était bien loin de vouloir s’engager en de pareilles aventures. Il donnait au gouvernement piémontais des conseils de modération, attitude toujours ingrate et qui fait des ingrats. Les intérêts français n’étaient pas suffisamment ménagés. Je dus protester contre l’annexion au royaume de Sardaigne des villes de Rocquebrune et de Menton malgré le vœu de leurs habitants qui m’envoyaient des députés. Je fus obligé de m’opposer à ce que les Français qui servaient dans la garde nationale de Turin prêtassent serment au roi Charles-Albert. Enfin, à Jérusalem, le consul sarde cherchait querelle au nôtre sous les plus futiles prétextes.

Je m’étais heureusement créé dans la société de Turin de hautes et précieuses relations qui me furent très utiles pour l’accomplissement de ma tâche. Mais que de difficultés parfois ! M. de Brignole m’avait donné une lettre de recommandation pour la comtesse de Masin dont le salon était un des plus importante de Turin. Malheureusement cette grande dame ne voulait pas reconnaître la République. La première fois qu’elle me vit, elle me demanda comment se portait la reine. « Aussi bien qu’on peut se porter en exil, » lui répondis-je.

Je m’étais fait également présenter à la duchesse de Clermont-Tonnerre, tante de Camille de Cavour dont la renommée naissante ne laissait pas encore prévoir les hautes destinées. Veuve du marquis de la Turbie qui l’avait rendue fort malheureuse, elle avait épousé le cousin germain de l’ancien ministre de la marine, puis de la guerre de Louis XVIII dans le cabinet Villèle. En 1830, il avait non sans regret prêté serment au nouveau régime comme pair de France ; mais, en 1831, révolté de la condamnation des ministres de Charles X, il avait quitté à la fois la Chambre haute et son pays et était venu s’établir d’abord à Genève, pays de sa femme, puis en Piémont. La marquise de Cavour, mère du futur ministre de Victor-Emmanuel, était sœur de la duchesse de Clermont-Tonnerre. Celle-ci qui n’avait pas d’enfant avait une affection particulière pour son neveu Camille qui venait tous les soirs passer quelques heures chez sa tante. Elle touchait à la fin de sa vie ; elle mourut en 1849. Elle n’en tenait pas moins au palais Cavour un salon qui était une puissance. C’était une des femmes les plus spirituelles que j’aie rencontrées. Ne pouvant plus marcher, elle recevait dans un grand fauteuil à coussins, entourée d’oreillers violets. Elle portait un grand bonnet de dentelles du siècle dernier ; toujours habillée de noir, sa seule coquetterie était de laisser entrevoir sous ses larges manches un bras et une main restés charmants malgré ses soixante-dix ans. Ses yeux rappelaient aussi qu’elle avait été fort belle. Devant elle, sur une petite table ses objets préférés : portraits, souvenirs, médailles, étaient éclairés par deux bougies surmontées d’un abat-jour vert. On y remarquait le portrait de son malheureux jeune neveu Auguste de Cavour, tué à Goïto. Un cordon de sonnette descendant du plafond était à portée de sa main. Le salon très vaste, très élevé, était rempli de chinoiseries, de curiosités, de magnifiques vases du Japon. Dans les encoignures, des étagères étaient couvertes des trésors de ce véritable musée. La maîtresse de maison accueillait avec une bonne grâce parfaite et une grande tolérance les individualités les plus diverses ; et, comme l’a écrit M. de la Rive, neveu du comte de Cavour, sous son aimable influence les dissidences politiques ou religieuses semblaient perdre de leur âpreté. On était introduit dans son salon par quatre valets en grande livrée qui annonçaient solennellement les visiteurs, sans omettre jamais les titres auxquels ils avaient droit. Tout chez elle avait gardé les mœurs et les habitudes du règne de Louis XVI.

La bonne duchesse, qui avait été jolie et coquette en son temps, fut gourmande en sa vieillesse. On faisait chez elle d’excellents dîners. Son cuisinier français, nommé Boileau, avait une grande réputation. Le coquin le savait : il n’eût pas échangé sa célébrité contre celle de son homonyme, le grand satirique du siècle de Louis XIV. Il venait fièrement annoncer à la duchesse les jours, les heures même où il serait en état de lui offrir une cuisine digne de sa bouche et de celle de ses amis. Un matin, il entra gravement dans la chambre de sa maîtresse et la pria de donner à dîner dans deux jours aux plus fins gourmets de la cour : « Madame la duchesse, s’écria-t-il avec emphase en mettant une main sur son cœur et en levant l’autre vers le ciel, je viens d’avoir une inspiration ! »

Les inspirations de Boileau, en effet, n’étaient pas à dédaigner. Les convives de la duchesse pouvaient constater — ce que je fis moi-même, — qu’elles étaient dignes de son grand renom. Les menus étaient parfaits, les dîners cuits à point et Cavour, grand mangeur, y faisait toujours honneur.

J’ai entendu raconter souvent alors par la duchesse de Clermont-Tonnerre que Cavour dans sa jeunesse avait été un instant page du roi et qu’il avait quitté la cour, qui suivait alors toutes les règles de l’étiquette espagnole la plus sévère, par un coup de tête. Les pages, comme on le sait, dans les fêtes royales, servaient le roi, la reine, les princes et princesses du sang ; en dehors de cela tout service leur était défendu. Ces jeunes gens appartenaient tous à la haute noblesse du pays. Un soir, le petit Camille de Cavour fit son entrée dans la salle du trône tenant un plateau couvert de sorbets glacés et le présenta au roi, à la reine et aux princes du sang ; mais au moment où il se retirait, ayant encore de bonnes glaces sur son plateau, un très grand personnage s’approcha du jeune Camille et saisit au passage une glace sur le plateau qu’il tenait des deux mains. Cavour se redressa, regarda fièrement ce grand seigneur qui manquait complètement à l’étiquette et laissa tomber du plus haut qu’il put le plateau sur le parquet. On comprend le fracas, le patatras que fit en tombant le plateau de vermeil, garni de verres et d’argenterie. Le grand maître des cérémonies, étant survenu, gronda Cavour de sa prétendue maladresse, mais celui-ci dit qu’il l’avait fait exprès. Le roi et la reine s’informèrent de ce qui venait d’arriver ; les valets de pied, à leur tour, accoururent pour relever les verres et enlever les taches de toutes sortes qui en étaient résultées dans le salon royal. Pendant ce temps le jeune Cavour s’esquiva au plus vite, annonçant au duc Pasqua qu’il ne voulait pas plus longtemps être « le domestique du roi » ; que du reste le grand personnage qui avait pris la glace n’en avait pas le droit, qu’il avait violé ainsi toutes les règles et tous les usages de la cour et que, dès lors, il lui était bien permis, à lui, de se débarrasser du plateau de cette façon ! C’est après cette malice adroitement combinée et qui donnait la mesure d’une résolution bien arrêtée d’avoir sur tout le dernier mot, qu’il entra à l’École militaire.

À mon arrivée à Turin, tout en suivant journellement pas à pas les progrès de la guerre, je voulus me mettre au courant des événements qui avaient précédé l’entrée des troupes piémontaises en Lombardie. J’appris à connaître le caractère du roi Charles-Albert, et j’étudiai sa vie antérieure en compulsant les archives de l’ambassade ; j’appris ainsi bien des faits qui jettent une vive lumière sur le point de départ de l’unité italienne, qui était déjà depuis bien des années le but ardemment poursuivi par l’esprit et le cœur de la nation italienne.

J’avais été élevé par M. Berger de Xivry[1] dans la conviction que le plan de confédération italienne, conçu par Henri IV, était encore la meilleure solution de ces aspirations en lutte avec les exigences de la diplomatie européenne.

C’est l’idée que je me suis toujours efforcé de faire prévaloir jusqu’au jour où j’en reçus la mission officielle de l’empereur Napoléon III après la paix de Villafranca.

En juin 1848, pendant que je m’installais à Turin et que je m’y créais de bonnes et intéressantes relations, la guerre avait changé de face.

Le 9 juin, Charles-Albert s’était établi sur les bords du lac de Garde, dans un magnifique château d’architecture semi-orientale que venait de meubler luxueusement son propriétaire, le comte Albertoni. Le concierge prétendant ne pas avoir les clés fit longtemps attendre le roi. Il fallut que les aides de camp le menaçassent de tout faire ouvrir de force. Dans ces appartements élégants et confortables tout révélait un départ précipité. Des objets de toilette de femme avaient été abandonnés sur les chaises et les sofas. Le roi prit possession de ce château en faisant respecter scrupuleusement tout ce qu’il contenait. C’est là que se présentèrent un groupe de seigneurs milanais, le duc Melzi, un Litta, et quelques autres, venant demander de porter l’uniforme sarde et d’être admis dans l’état-major du roi. Au grand amusement des officiers, ces héros lombards, se voyant au moment d’être agréés, eurent des hésitations. Le duc Melzi dit au général de Robilant : « Attendez une lettre de moi. Il faut d’abord que j’en parle à ma femme. » Et l’affaire en resta là.

Le bulletin du maréchal Radetzki sur la défaite des Toscans à Curtatone arriva au quartier général et y fut traité de fanfaronnade. Le prince Félix de Schwarzenberg y commandait une division et les Autrichiens y avouèrent une perte de quarante officiers tués ou blessés.

Pendant l’inaction de l’armée principale, la division du duc de Gênes se mit en marche pour tourner l’importante position de Rivoli qui fut à peine défendue. Les Piémontais mangèrent la soupe et la polenta que les Autrichiens avaient abandonnées dans leur retraite précipitée. Le même jour, Charles-Albert reçut une députation milanaise, ayant à sa tête le marquis Casati, président du gouvernement provisoire, qui lui présenta l’acte d’adhésion de la Lombardie à l’union de cette province aux États sardes. Les habitants avaient voté sur des registres. 561,002 signatures avaient été données pour la fusion immédiate et 681 seulement pour un sursis jusqu’à la fin de la guerre.

Le roi reçut officiellement cette députation, ayant à côté de lui le duc de Gênes qui arrivait de Rivoli, et entouré de toute sa cour militaire. Le marquis Casati tenait en main l’acte rédigé et signé à Milan en présence de l’archevêque et de toutes les autorités. Il prononça un discours dans le style du jour : « Envoyé du peuple, etc., » se félicitant d’être le premier Lombard appelé à s’incliner devant le nouveau souverain de la Lombardie. Le roi répondit gracieusement quelques mots dans les formes constitutionnelles, et les membres de la députation milanaise poussèrent le cri de Viva il nostro Re ! Le comte Castagnet pria le peintre qui accompagnait l’état-major de dessiner le salon où cette audience historique avait eu lieu. Charles-Albert paraissait presque indifférent ; sa préoccupation était ailleurs. Il était pensif. Il songeait à la guerre, désirant ardemment la victoire et sentant bien qu’il n’avait eu jusque-là que des demi-succès. Les plus ardents avaient les mêmes préoccupations, car le lendemain le jeune duc de Gênes écrivait :


« Rivoli, le 11 juin 1848.

Hier, les troupes du roi ont attaqué les fameuses positions de Rivoli qui ont coûté à Napoléon tant d’efforts et de sang. Les Allemands se voyant pris par derrière ont abandonné la clé du Tyrol sans presque se défendre. C’est ma division qui a eu l’honneur de faire cette opération qui ne nous a pas coûté un homme, mais est d’une grande importance pour l’armée et prouve notre supériorité. Ce matin, j’ai mené deux reconnaissances sur le chemin du Tyrol ; dans la colonne que je menais, nous avons eu un combat de presque trois heures, tandis que l’autre chassait les Autrichiens de la position de la Corona, la plus forte peut-être de ce pays. Les Autrichiens nous y ont laissé leur polenta toute chaude que nos soldats ont mangée au lieu de soupe. Je vais faire aujourd’hui rompre la route du Tyrol au delà de l’Adige. Maintenant je ne sais trop ce que nous allons faire, car Radetzki est allé vers Padoue, mais si on me permettait de traverser le Tyrol avec ma division, il me parait qu’en peu de jours je me porterais derrière lui dans les plaines de Vicence. Il fait fort beau, mais horriblement chaud, et il me paraît que maintenant que nous nous sommes battus honorablement depuis trois mois et que Milan s’est décidé pour nous, il serait temps que cette guerre finît par un traité.

« Ferdinand de Savoie. »


Le plan du duc de Gênes était le bon, car c’est de Vicence qu’allait venir le péril, un premier désastre, prélude de la catastrophe finale. Le général Durando, commandant des troupes pontificales qui avaient refusé de revenir à Rome, y était enfermé avec neuf mille hommes de troupes diverses. Vicence avait été attaquée une première fois, le 20 mai, par le général Nugent, puis le 23 mai, par un corps d’armée de dix-huit mille hommes et quarante pièces de canon, commandé par Radetzki lui-même. Après douze heures de bombardement et deux sorties à la baïonnette, la ville fortement barricadée avait résisté. On s’attendait à un retour offensif ; Massimo d’Azeglio, qui était dans la place, y fut gravement blessé.

Il écrivait le 8 juin : « Radetzki a passé l’Adige avec les débris de son armée (qui sont pourtant « encore une trentaine de mille hommes et soixante-dix bouches à feu), et je ne serais nullement étonné qu’il voulût nous donner un petit bonjour en passant ; d’autant plus qu’il a une dent contre Durando et Vicence qui l’ont déjà repoussé deux fois. »

Le feld-maréchal autrichien avait reçu des renforts et il était, cette fois, décidé à en finir. Le 10 juin, il se présenta devant Vicence avec quarante-cinq mille hommes et cent dix pièces de canon. Après un violent bombardement de douze heures, il fallut traiter. « J’ai rapporté de Vicence, comme souvenir, écrivit à un ami Massimo d’Azeglio, un bon coup de feu dans le genou droit, qui m’a fait beaucoup souffrir et qui me tiendra au régime des béquilles encore pour deux ou trois mois. »

Le 12 juin au soir, la nouvelle en arriva à Charles-Albert. Le général Durando, forcé de capituler, avait dû se retirer au delà du Pô et s’engager à ne plus combattre en Lombardie pendant trois mois. Les récriminations commencèrent. À Turin, on passa des illusions à l’abattement et au découragement le plus profond. On reprochait à Charles-Albert de ne pas avoir marché en avant après ses victoires de Pastrengo et de Goïto et la prise de Peschiera.

Après la prise des hauteurs de Rivoli, il était facile de prévoir que l’armée autrichienne chercherait à s’emparer de Vicence pour rétablir ses communications avec le Tyrol par la route de Chio & Trente. De leur côté, les généraux piémontais se plaignaient des Lombards qui en trois mois n’avaient pas fourni dix mille hommes de bonnes troupes. Le 18 juin, les députés de Vicence, partis avant l’attaque de leur ville, arrivèrent à Valeggio pour porter leur soumission au roi. Grandes furent leur surprise et leur douleur en apprenant que Vicence s’était rendu aux Autrichiens. On ne voulut pas désespérer encore. Le général Pepe avait réuni douze mille hommes avec lesquels il se tenait près de Venise. La désertion des soldats italiens au service de l’Autriche continuait. L’armée avait sur l’Adige une forte position assurée par le brillant combat de la Corona sur les hauteurs de Rivoli. Le bataillon du comte Saint-Vital, aidé des bersaglieri, avait par deux fois repoussé l’attaque de deux mille hommes, n’ayant que trois tués et dix-sept blessés, tandis que les Autrichiens avaient perdu plus de cent hommes tués, blessés ou prisonniers. Les Piémontais avaient passé l’Adige sur un bac ; ils avaient déjà sur la rive gauche cinq cents hommes aux avant-postes et ils s’apprêtaient à jeter un pont pour assurer le passage des corps de troupes et de l’artillerie.

Le 19 juin, un conseil de guerre fut tenu à Peschiera sous la présidence du roi ; le général de Sonnaz, commandant le 2e corps, le général Chiodo, commandant le génie, le général Rossi, commandant l’artillerie, le général Salasco, de l’état-major, y assistaient. Les conclusions en furent sans doute optimistes, car le roi était enjoué, causant avec confiance et naturel, pendant une délicieuse tournée qu’il fit ensuite en bateau à vapeur sur le lac. Le lendemain, 20, il alla passer en revue, à Dezenzano, un régiment de quinze cents étudiants lombards, jeunesse superbe qui demandait à grands cris à être conduite au combat. Cependant pour les familiariser avec la discipline, ils furent mis d’abord en seconde ligne. Charles-Albert alla ensuite visiter l’hôpital militaire, admirablement desservi par les dames de la ville qui faisaient l’office de sœurs de charité. Les maisons étaient pavoisées et drapées : la ville était comme en adoration devant Charles-Albert.

On racontait qu’il était arrivé à Milan deux envoyés d’Innsbrück pour traiter de la paix ; on ignorait encore à quelles conditions.

Les Autrichiens faisaient courir le bruit que les Piémontais tuaient tous leurs prisonniers. Des Hongrois prisonniers demandèrent au marquis de Saint-Marsan quel genre de mort ils allaient subir. On eut de la peine à les convaincre qu’on n’avait jamais tué aucun prisonnier, que ceux-ci avaient toujours été traités avec humanité.

Le même fait fut affirmé par Massimo d’Azeglio, qui écrivait du quartier général : » J’ai visité les blessés hongrois qui craignaient que je ne vinsse là pour les faire fusiller et je leur ai dit : « Vous brûlez nos villages, vous tirez sur nos paysans qui se sauvent des flammes ; eh bien ! moi, je vous ferai panser comme les nôtres et vous reverrez votre pays… » Des prisonniers blessés étaient entre les mains d’un corps franc qui ressemblait assez à une bande de brigands, eh bien ! lorsque ce corps vint nous rejoindre à Ostiglia, deux jours après il apporta les blessés autrichiens dont ils avaient soigné le transport et qu’on déposa à l’hôpital du village. Voyez pourtant ces brigands d’Italiens, s’ils sont aussi méchants qu’on le dit. »

Une première colonne de dix mille Lombards, commandée par le général Perrone, arriva au camp. Deux officiers français, porteurs d’une autorisation du général Oudinot, se présentèrent également. Ils appartenaient à l’armée des Alpes et faisaient grand éloge de l’excellent esprit de leurs troupes, très confiants dans la situation de la France et dans le rétablissement de l’ordre et faisant des vœux pour le succès de l’armée piémontaise sans intervention étrangère. Cette armée voyait d’ailleurs de mauvais œil les démarches faites pour placer à sa tête, soit le maréchal Bugeaud, soit le général de Lamoricière, démarches entreprises, disait-on, sous la pression des Chambres.

L’inertie de Charles-Albert pendant tout le mois de juin était fort discutée à Turin. Le roi se montrait très affecté des critiques des journaux. Il tomba malade ; les difficultés d’aller en avant lui paraissaient insurmontables. Cependant on l’appelait à Venise où une grande démonstration avait eu lieu, le 2 juillet, aux cris de : Viva Carlo-Alberto, pour remplacer la République par l’union avec la Sardaigne. Le roi restait dans l’inaction, voulant attendre pour avancer que les troupes lombardes du général Perrone fussent en état de défendre la ligne du Mincio. Pendant ce temps il visitait à Roverbella la maison occupée par le général Bonaparte pendant le siège de Mantoue et la chambre, voisine de la sienne, qu’occupait Joséphine lorsqu’elle vint le rejoindre à l’armée d’Italie, — installation des plus modestes dans une petite maison : deux chambres séparées par un vieux salon. La résidence de Charles-Albert n’était d’ailleurs guère moins mesquine. À Mantoue, où il y avait énormément de malades, tout ce que possédaient les habitants était réquisitionné. On accusait le gouverneur de mettre en liberté les détenus pour occasionner des désordres dans les villages environnants.

Tandis qu’à Naples il se produisait des soulèvements pour proclamer Charles-Albert et qu’à Venise l’Assemblée votait à une immense majorité : cent vingt-sept voix contre trois, l’union immédiate avec la Sardaigne, il se formait à Modène un parti en faveur du duc, qui s’était retiré à Cattajo à la frontière de ses États. Les volontaires toscans envoyés à Brescia pour se réorganiser ne se décidaient pas à quitter cette ville, et les Suisses du Pape refusaient d’aller relever à Modène les troupes piémontaises qui devaient être envoyées à Venise, parce qu’ils avaient appris que le Pape les rappelait. On voyait le duc de Savoie passer une partie de ses soirées devant un café de Roverbella, faisant jouer la musique militaire et causant familièrement avec les officiers et les soldats qui l’entouraient. À Valeggio, le roi passait la revue des Toscans — ou du moins de ce qui restait après leur défaite de Curtatone, puisque les volontaires s’étaient retirés — troupe composée de beaux hommes, mais paresseux, ignorants et peu disciplinés. Il était difficile de compter sur eux malgré les renforts que le général Durando s’efforçait de réunir.

La formation des Lombards était lente et pénible. On accusait le général Bava d’être trop peu entreprenant et l’on se demandait, en présence d’une pareille inaction, comment on pourrait arriver à Venise. Cependant trois Patrizi, députés de la ville de Venise, étaient reçus à dîner par le roi. Ils exprimaient la plus grande confiance dans le succès d’une marche sur Venise. L’armée sarde ne comprenait pas moins de soixante-douze mille hommes, sans compter les renforts lombards qui n’étaient pas encore arrivés.

Pendant ce temps on discutait à Turin et à Milan le siège de la future capitale. « Qu’ont fait les Milanais ? disaient les habitants de Turin. Ils ont combattu quelques heures pour chasser les Autrichiens, tandis que nous, Piémontais, par dévouement pour la cause de l’indépendance de l’Italie, nous versons chaque jour notre sang et nous soutenons seuls les efforts de l’ennemi. On daigne nous laisser le roi en transportant à Milan les ministères et le gouvernement. Pourquoi bouleverser ce qui est établi depuis longtemps et grever nos finances quand la guerre n’est pas terminée ? » Dans le conseil des ministres, le désaccord était complet sur ce point. Les ministres génois Pareto et Ricci proposaient Milan comme siège du gouvernement avec un Parlement s’assemblant alternativement chaque année dans les deux villes. Le comte Balbo, président du conseil des ministres, était favorable au maintien pur et simple du gouvernement à Turin.

Le 14 juillet, Charles-Albert restait à cheval sous une pluie battante pendant treize heures, mais ce n’était pas pour marcher sur Venise, c’était pour conduire une reconnaissance jusque sous les murs de Mantoue. Du haut d’une maison il pouvait voir l’intérieur de la place à l’œil nu, les Autrichiens sur leurs bastions la mèche allumée. En face du danger le roi était dans son élément : c’était avec joie qu’il semblait braver la mort. Les Autrichiens, surpris à l’improviste, ne firent pas de sortie ; ils se bornèrent à fermer leurs portes et à tirer quelques coups de canon.

La politique extérieure du Piémont n’était que contradiction et confusion.

Suivant le ministre Pareto, la France et l’Angleterre auraient adressé au Piémont une note collective d’après laquelle, en cas de paix, le Piémont ne devait pas être rejeté au delà de l’Adige. Mais c’eût été l’abandon de la Vénétie. Pareto ne répondit pas.

Une telle paix était inacceptable à ses yeux, sans avoir la main forcée par la France et l’Angleterre. Le 17 juillet, un chargé d’affaires du gouvernement romain venait donner à Charles-Albert l’assurance de l’entier concours des États pontificaux. — Mais depuis son départ de Rome, le Pape avait parlé en sens contraire, ce qui enlevait toute valeur aux paroles de cet émissaire.

Radetzki cherchait à gagner du temps, laissant le Piémont se diviser par les discussions de la presse et des partis et son armée se décourager dans l’inaction, tandis que, pendant ce temps, il recevait des renforts. Le général Perrone amenait bien des contingents lombards : c’étaient des jeunes gens paraissant de bonne volonté, mais sans aucune éducation militaire, sachant à peine tenir leurs fusils. Les critiques les plus vives étaient dirigées contre les généraux Bava et Salasco, accusés de l’inaction de l’armée, — accusation bien injuste du moins pour le second qui n’avait le droit de prendre aucune initiative. Il eût mieux valu pour lui se retirer que de porter le poids d’une pareille responsabilité. Le parti entreprenant aurait voulu qu’on profitât de la possession de Rivoli pour attaquer Vérone par la montagne et, de fait, tout eût mieux valu qu’une aussi énervante inaction.

On se bornait au blocus de Mantoue. Les Autrichiens faisaient quelques sorties, mais ils étaient toujours refoulés dans la place. Le 18 juillet, Charles-Albert porta son quartier général à Marmirolo dans une jolie petite maison bourgeoise, sans jardin, dont les fenêtres donnaient sur la basse-cour entourée de prairies. Marmirolo est à 4 milles 1/2 de Mantoue ; l’armée piémontaise resserrait ainsi le blocus autour de cette ville. Tout en dégarnissant d’une manière dangereuse les positions de Rivoli et la défense de la ligne de l’Adige, il n’était employé à ce blocus que des troupes insuffisantes à raison de l’immense circuit qu’il eût fallu occuper.

Le 19 juillet, le général Bava, à la tête d’un corps détaché, entreprit une attaque plus directe des positions avancées de Mantoue. Il fit enlever à la baïonnette le pont du Mincio à Governolo et, malgré la résistance de l’ennemi, il s’empara de la fortification et du village, mettant en pleine déroute un millier d’Autrichiens qui en formaient la garnison, faisant cinq cent prisonniers et rejetant dans Mantoue un régiment qui en était sorti pour secourir Governolo. Le capitaine Villamarina, de l’état-major du général Bava, courut porter à Charles-Albert cette bonne nouvelle qui releva le moral de l’armée, elle ne demandait qu’à se battre et se croyait sûre de vaincre. Une lettre d’un lieutenant d’artillerie à sa mère montre bien, tout en tenant compte d’une certaine exaltation, quel était l’état d’esprit des jeunes officiers qui, dans une campagne de près de quatre mois, n’avaient eu que des succès et qui se voyaient menacés d’en perdre le fruit :

Roverbella, 22 juillet.

« Je ne sais trop ce que j’écris, car j’ai la tête ailleurs ; je suis encore trop occupé de l’affaire de Governolo, mais savez-vous qu’il n’y a pas beaucoup de faits dans l’histoire qui puissent s’en approcher. Je suis indigné contre le bulletin officiel qui ne raconte pas même la chose qui n’aurait pas besoin d’amplification pour paraître incroyable aux yeux de ceux qui ne s’y trouvaient pas. Le régiment de Gênes-cavalerie et la batterie commandée par della Valle sont passés ici ce matin. Nous les avons reçus avec des applaudissements et des hourras à faire trembler la terre. Tout le monde voulait leur serrer la main, leur parler, savoir des détails. Enfin, nous étant tous tranquillisés, on n’a pu savoir sur cette glorieuse journée davantage que jusqu’à présent. — Je vais vous raconter quelques anecdotes qui ne sont pas mal du tout. Les Croates avaient formé deux carrés, le premier fut enfoncé par la cavalerie et le pauvre Gattinara, qui s’était lancé contre le tout premier, tomba seul mort percé de plusieurs balles. Restait le second carré formé derrière, qui était protégé par un immense fossé qu’on ne pouvait passer que sur un petit pont. Ainsi donc la cavalerie ne pouvait le charger. Philippi s’empara d’un major qu’on venait de faire prisonnier et se plaça derrière lui avec deux lanciers ayant la pointe de la lance appointée à la gorge du prisonnier. Il passa ainsi le pont et le major fut obligé d’ordonner aux siens de mettre bas les armes, car on ne pouvait tirer sur Philippi sans le tuer également, et il avait du reste les deux pointes des lances trop près de ses oreilles pour pouvoir s’écarter.

Un autre officier, le chevalier Aribaldi Ghilini, qui avait fait prisonnier le major croate, s’était fait donner son sabre qui était très beau. Le Croate, fâché de cette perte, alla prier Faff, lieutenant jadis au service de l’Autriche, de tâcher de lui faire rendre son sabre auquel il tenait. Celui-ci lui demanda de lui montrer celui qui le lui avait pris, et l’autre sortit de sa poche un foulard qu’il venait de lui voler en guise de contre-marque. D’après les initiales on reconnut que c’était Ghilini qui avait le sabre, mais comme de raison il ne voulut pas le rendre, car c’est un beau trophée pour lui. Un croate tira un coup de fusil à La Valle à quatre pas de distance et le manqua ; celui-ci s’en aperçut, s’élança sur lui et d’un coup de sabre le fendit jusqu’aux épaules.

La nuit qui suivit la bataille, on garda les prisonniers dans une église et leur colonel, aussi prisonnier, engagea sa parole que pas un ne chercherait à s’évader. Dans la nuit un soldat ayant tenté de le faire, il demanda et obtint des fusils et le fit fusiller sur-le-champ, en disant que les Piémontais traitaient avec trop de loyauté pour qu’il fût permis d’en manquer avec eux. Ce même colonel, parlant le lendemain avec les nôtres, leur dit qu’il avait fait les campagnes de Napoléon, qu’il avait vu les Autrichiens, Russes, Français, et Anglais, mais que les Piémontais ne le cédaient à aucune autre troupe, et il ajouta que ce qu’il admirait par-dessus tout chez nous était l’artillerie !!!

Racontez les faits ci-dessus à tous ceux qui voudront les entendre, car il n’y a pas de mal qu’on sache à Turin qu’à l’armée on ne se gratte pas seulement les coudes, comme beaucoup de gens le croient.

Adieu, chère maman.

Réjouissez-vous avec nous des succès de nos armes ; écrivez-le en Prusse, parlez-en beaucoup, parlez-en toujours et criez avec moi : Viva l’Italia ! Viva l’armata piemontese ! »

Comme on le voit par cette lettre, l’enthousiasme était loin d’être refroidi. On ignorait encore à Mantoue que le blocus était resserré et que les troupes piémontaises cernaient de plus près la place. Un officier supérieur autrichien, dormant dans sa calèche, se trouva tout à coup au milieu des avant-postes de la division du duc de Savoie. Il eut en se réveillant la désagréable surprise de voir deux officiers monter dans sa voiture pour le conduire à l’état-major général où on s’empara de ses dépêches. Le lendemain, ce prisonnier étant malade, le roi le fit conduire à Acqui pour faire une cure. La même chose arriva le jour suivant à un autre officier qui fut arrêté comme le premier et qui dit à un officier piémontais : « Vous êtes plus heureux que nous ; nous ne pouvons faire un pas sans que vous en soyez informés, tandis que nous ne pouvons jamais rien savoir de ce que vous faites. — Que voulez-vous ? lui répondit-on ; nous sommes dans notre pays.» Les officiers piémontais plaisantèrent avec leurs prisonniers, disant qu’ils étaient eux-mêmes mal informés et que les Autrichiens avaient des espions partout.

Le roi nomma le duc Visconti son aide de camp honoraire. Le duc avait formé et commandé jusque-là un des nouveaux régiments lombards sous les ordres du général Perrone, dépensant dans ce but de ses deniers une somme de 400,000 francs, mais, se trouvant trop inexpérimenté pour commander des troupes, il demanda à être remplacé.

À Turin, les difficultés militaires s’étaient compliquées d’un changement de ministère. Charles-Albert avait appelé Collegno, un des proscrits de 1821, à son quartier général pour le charger de former le nouveau cabinet. Collegno, exilé du Piémont à la suite de ces événements anciens, s’était retiré pendant quelques années à Bordeaux où il avait été nommé professeur de géologie. Il n’avait pas revu Charles-Albert depuis cette époque. Celui-ci du plus loin qu’il l’aperçut, accourant à lui, se jeta dans ses bras en s’écriant : « Combien je suis heureux de vous revoir, mon ami, mais que je vous trouve vieilli depuis vingt-sept ans. — Vous l’êtes bien plus que moi, répondit Collegno : à cette époque de notre ancienne amitié, vous n’aviez pas de cheveux blancs. »

Après de longs pourparlers, la crise ministérielle finit par aboutir à la constitution d’un ministère Casati, dans lequel Collegno eut le portefeuille de la guerre, le marquis Pareto conservant celui des Affaires étrangères.

Le 29 juillet, les nouvelles de l’armée devenant désastreuses, ce ministère se reconstitua par l’adjonction de l’abbé Gioberti, de M. Plezza et de quelques autres.

Le 22 juillet, une députation sicilienne vint offrir à Charles-Albert la couronne de Sicile pour son fils, le duc de Gênes. En même temps elle lui remit une bandière dont le royaume de Sicile faisait hommage au roi de Sardaigne et à sa nation. Les donne italiane de Milan envoyèrent trois d’entre elles pour exprimer au roi leurs sentiments de sympathie et d’admiration. Un grenadier piémontais amputé arriva au camp. Le maréchal Radetzki, visitant les hôpitaux de Vérone, lui avait demandé ce qu’il désirait : « La Patria, » avait-il répondu. Le maréchal le fit immédiatement reconduire aux avant-postes.

  1. Membre de l’Institut.