Messaline (Jarry)/Texte entier

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Messaline

PREMIÈRE PARTIE

Le Priape du Jardin royal

I

la maison du bonheur

Tamen ultima cellam
Clausit, adhuc ardens rigidæ tentigine vulvæ,
[Et lassata viris nec dum satiata recessit.]
D. Iun. Iuvenalis Sat. VI.

Cette nuit-là, comme beaucoup de nuits, elle descendit de son palais du Palatin à la recherche du Bonheur.

Est-ce véritablement l’impératrice Messaline qui vient de dérober son corps souple à la gloire de soie et de perles de la couche de Claude César, et qui rôde maintenant par la rue obscène du Suburre, à pas de louve ?

Il serait moins inouï que ce fût la Louve même de bronze, la basse et allongée statue étrusque au col tors, aïeule de la Ville, gardienne de la Ville, au pied du Palatin, en face du figuier ruminal où abordèrent Romulus et Rémus, qui ait secoué de sa tétine insensible la lèvre arrondie des jumeaux royaux, ainsi qu’on renonce à une couronne d’or, et qui, après un bond du haut de son piédestal, choisisse un chemin à ses griffes, bruissantes ainsi que la traîne d’une robe trop chamarrée, parmi les tas d’ordures du faubourg.

Cette forme qui erre avec un froissis de traîne ou de griffes, c’est bien quelque chose comme une bête en chasse, mais que n’accompagne point l’odeur abominable de la louve.

A-t-on jamais senti le rut d’une statue ?

Or c’est un monstre plus infâme et plus inassouvi et plus beau que la femelle de métal, qui retourne à sa tanière : la seule femme qui incarne absolument le mot que, bien avant la Ville fondée, dès la première parole latine, on jette à la face des prostituées dans un crachat ou dans un baiser : Lupa, et cette abstraction vivante est un pire prodige que l’âme subitement infuse à une effigie sur un socle.

Le plus vieux mythe du Latium renaît dans cette chair de vingt-trois ans : la Louve, nourrice des jumeaux, n’est qu’une figure d’Acca Larentia, déesse tellurique, mère des Lares, la Terre qui enfante la vie, l’épouse de Pan qu’on adore sous l’espèce d’un loup, la prostitution qui a peuplé Rome.

Sur les monnaies antérieures à la louve, on retrouve une emprunte plus pure : les quadrans du ve siècle portent une truie.

Mais c’est bien toujours cette Louve qui a fondé la ville qui règne sur la ville.

Et voici Messaline qui s’avance vers la porte, où plus qu’en son palais du Palatin elle se sait impératrice, du lupanar, maison du Bonheur.

Le Bonheur gîte, dit-on, en l’un des plus bas bouges de Suburre, écrasé au rez-de-chaussée de six étages comme une partie honteuse se tapit sous la masse d’un corps. Il y a des baquets d’excréments devant le seuil, et à droite et à gauche se lézardent la maison du charcutier et celle du bourreau.

La boutique — car c’est une boutique — ne se distingue des voisines que par l’enseigne : à la fenêtre du bourreau sèche un fouet sanglant ; le charcutier, sur ses volets clos, a fait peindre un dragon, épouvantail des enfants compisseurs et des gueux dépendeurs de saucisses.

Entre ces courbes flottantes, du fouet qui harcèle la fuite de la brise nocturne, et des replis coloriés du serpent, quelque chose comme une hampe, qui semble plus droite par ces contrastes inconsistants, mais s’affirme un peu plus grosse qu’une hampe, comme si un drapeau y était roulé, s’érige au-dessus de la porte du Bonheur.

Aux yeux d’un passant d’aujourd’hui, la façade présenterait l’aspect, sans plus, d’une gendarmerie provinciale, quand il n’est pas dimanche.

Mais la Chose est plus monstrueuse et insolite et attirante qu’un drapeau, parce qu’elle signifie quelque chose.

Le Bonheur, qui habite là, ainsi qu’une inscription en lettres rouges le précise, emplit-il donc toute sa demeure, que son exubérance déborde et soit cette saillie au-dessus de sa porte ?

L’emblème animal et divin, le grand Phallus en bois de figuier est cloué sur le linteau, comme un oiseau de nuit contre une grange ou un dieu au fronton d’un temple. Ses ailes sont deux lanternes de vessie jaune. Sa tête est fardée de vermillon comme la propre face de Jupiter Capitolin.

Au-dessus, lisible dans la clarté des lanternes, la banderole de l’enseigne de toile claquerait au vent si le dieu roide ne l’appliquait entre soi et la muraille qui est son ventre.

En face de l’animal pendu, la catin Auguste, de la chair des empereurs divins, déguisée par un très vaste manteau de pourpre sombre dont chaque pli est une gouttière de ténèbres, dans le noir de son capuchon où sa perruque blonde (Messaline est brune) allume une étoile, plus déesse que la Larentia, a l’air de la Nuit elle-même, évoquée du ciel au sifflant appel de son hibou qui agonise.

Or ce n’est qu’une femme qui s’est aperçue que son mari vient de s’endormir.

Claude César s’est assoupi à force de Vénus, mais…

Est-ce qu’il est permis au mari de Messaline de jamais dormir ?

On est époux de Messaline pendant le moment d’amour, puis encore et toujours à cette condition que l’on puisse vivre une ininterruption de moments d’amour.

Son seul mari est celui qui ne dort pas, et Messaline est venue, dans le costume fauve des courtisanes, chaussée de leurs bottines écarlates comme elle foulerait, à gué sanglant, la vigueur épuisée de Claude, vers celui qui ne dort pas, la bête-dieu, l’Homme toujours debout à droite et à gauche, de qui veillent les deux lanternes.

Elle n’a qu’une suivante, la prostituée professionnelle et insigne qui, dans une joute d’amour prolongée un jour et une nuit la surpassa d’un chiffre, essuyant le vingt-cinquième mâle.

L’impératrice a jugé faire assez humble hommage de gladiateur vaincu en octroyant à celle qui l’a domptée de porter sa traîne à titre d’esclave.

Elles pénètrent la porte basse du lupanar, chaude comme une vulve.

Dedans, c’est l’obscur tremblotement de lampes qui fument.

Bordure stricte d’un corridor, le long des deux murailles, des cellules sont closes, habitées.

Le Bonheur dont la maison est comble, à croire l’enseigne extérieure, se débite, si les inscriptions qui étiquettent les cellules ne mentent point, dans chacune de ces cases par plus petites parcelles.

Il y en a une mesure, de ce bonheur, derrière chaque cloison, plein une femme, ou un adolescent, ou un hermaphrodite, ou un âne, ou un eunuque, selon la proportion des doses dont est capable de jouir un simple homme.

Et il y a une foule d’hommes qui attendent ; et de même qu’ils ont choisi entre les étiquettes, les prostituées examineront l’aloi de celle qu’ils portent, laquelle s’arrondit en la pièce d’argent, sesterce ou denier, par quoi ils justifient leur désir.

Le trésor de leurs sesterces et de leurs désirs est parqué dans un atrium circulaire, et par-delà le mur qui le délimite des loges, c’est l’active fournaise d’une ruche.

Une seule cellule est vide, qu’on réserve à la reine des abeilles, à quoi l’Augusta, inscrite ici Lycisca, ne ressemble pas mal, — pas un de ses cheveux noirs dénoncé hors du petit casque de fausses tresses jaunes, couleur d’uniforme des courtisanes, toute nue maintenant, et, aux seins, de l’or.

Quelquefois, c’était un réseau d’or qui tissait sur ses seins sa caresse lourde ; cette nuit-là, ils palpitaient libres, les aréoles fardées d’un baume doré.

La cellule est plus exiguë que la plus inconfortable et moderne cabine de bains : pour tout meuble, un banc profond de pierre, moins long qu’un corps étendu, et qui rampe de l’un à l’autre mur, sous un matelas rouge.

Et là se posa Messaline, et il vint un homme d’abord, et elle se coucha sur le côté gauche, les genoux unis et repliés, et les jambes velues de l’homme, lourdes de chaussures de fer, épousèrent le creux de ses jarrets ; et comme il lui mordait la nuque, pour chercher sa langue entre ses dents elle tourna la tête à droite.

Alors seulement elle le regarda au visage et aux épaules.

C’était un soldat vêtu de cuir, et Messaline eut l’impression que s’épanchait en elle une outre en peau de bouc vivant.

Un peu grise, elle pressa le départ de ce premier amant, car tout de suite la porte de la cellule battit, dernier écho du tambourin des bacchantes, la buée du lupanar vrombit dans le fumeux entrebâillement, et comme un paon sanglant rouerait des yeux éblouis, un athlète, poli à la pierre ponce par une revanche du marbre qui veut se faire sculpteur, s’avouant moins beau, jaillit de l’envolement jeté, d’un geste habituel de rétiaire, de son endromide de pourpre.

Mais il n’y eut que la lampe qui cligna, et les yeux noirs de la courtisane blonde survécurent, raisins incorruptibles, au pressoir du lit de pierre et de la poitrine de l’homme.

Et s’ils se fermèrent dans le plaisir, quand ses cuisses dures firent une ceinture au lutteur accroupi sur elle, plus éternels les vrais yeux de la courtisane, les bouts dorés des seins veillèrent à leur tour de leur feu infatigable.

Puis vint se brûler à leur phare un cocher de la faction Grenouille ; Messaline heurta sa chevelure à la renverse contre la muraille ainsi que la borne du cirque, coiffée d’or, s’écroule sous une roue irrésistible, et la femme cria à l’écrasement profond de ses entrailles par le timon d’ivoire du quadrige.

Et il vint des hommes, des hommes et des hommes.

Jusqu’à l’aube, où le leno congédia ses vierges.

La dernière, après même sa suivante, elle ferma sa cellule, mais le désir la brûlait encore.

Dehors, Messaline se retourne pour roi regard d’adieu vers où elle fut heureuse si peu de temps.

L’image en figuier du dieu générateur, dieu suprême aux temps antiques et de qui dépendait même le Père des dieux, puisqu’il n’était père que par sa faveur : l’emblème de vie universelle, le dieu solaire fulgure encore au fronton de son temple.

Et Messaline, en face de l’idole, reconstitue l’éternel mythe de l’amoureux antagonisme de la louve et du figuier ruminal, c’est-à-dire de l’arbre de fécondité.

Mais la maison est close, l’effigie grossière du Bonheur lui semble faire signe de dessus son seuil, indiquant une route vers ailleurs, et que son réel séjour n’est point là. Son œil de cyclope vers l’infinité des étoiles qui pâlissent comme d’un éloignement croissant — vient-il de les darder de l’unité de sa bouche et de son regard ? — le Bonheur, le chauve écarlate tend vers l’absolu.

Et on dirait d’un grand oiseau qui tend le cou avant de prendre son vol. Messaline ne s’éloigna point jusqu’à ce que le ciel nocturne, ainsi qu’après un sacrifice en pourpre triomphale, remit sa prétexte d’aube, et dans un crépitement de graisse de taureau s’éteignit la jumelle lanterne.

Un crépitement : Messaline perçut avec netteté la fuite du dieu dans un strident bruit d’ailes déployées. L’image en bois de figuier du roide dieu des Jardins, désertant sa prêtresse et son temple de Suburre, s’était évanouie, disparue sans doute vers de plus hauts olympes, comme si cet Immortel, rougissant encore, et plus que par son vermillon obscène et rituel, de s’être prouvé d’entre les dieux le plus homme, avait eu besoin de renouveler son apothéose.

Là où il redescendrait était assurément le séjour perpétuel du Bonheur.

Et de retour au lit de César, pour le réveil de qui, cette nuit-là, elle avait eu la prévoyance de ne point mander les servantes concubines, désireuse d’être possédée une fois de plus et par le seul homme qui eût le droit de l’aimer le plus nue, Messaline jeta avec joie — non sans un regret de parure ôtée, mais ses joues étaient si exquisement sales de toutes les puantes fumées du lupanar ! — le décorum de sa perruque d’or.

II

entre vénus et le chien

Colitur nam sanguine et ipsa
More deæ, nomenque loci ceu numen habetur ;
Atque Urbis Venerisque pari se culmine tollunt
Templa : simul geminis adolentur thura deabus.
Aurel. Prudentii contra Sym. lib. I, 219.
Et dès que Messaline, enfin, dormit, Claude se leva, et dans la clarté d’aube de son cabinet de travail, quadrangulaire et vitré, au centre du toit en terrasse du palais — le belvédère d’Auguste, — ce personnage falot et si incompréhensible qu’on n’a jamais su si ce fut un homme de génie ou un idiot — dicta à son secrétaire Narcisse, comme il lui avait dicté ses quarante-et-un livres d’histoire de Rome, la défense de Cicéron contre Asinius Gallus, et les vingt livres grecs d’annales tyrrhéniennes et les huit d’histoire de Carthage :
LES LIVRES DES DÉS
MÉMOIRES DE CLAUDE TIBÈRE NÉRON DRUSUS GERMANICUS
BRITANNICUS CÉSAR, SUR SA VIE

« Voici qui sera lu, une fois l’an, à la façon d’un cours public, dans le nouveau musée d’Alexandrie, mon musée, où l’on professe mes œuvres ; et plaise aux dieux et au nom d’Auguste que ce soit d’un plus profitable enseignement que mes livres sur Rome depuis la Ville fondée, tant ce fut folie de les écrire à qui débrouille mal, la tête branlant de droite et de gauche, les voies de son propre destin, et s’il lui est prédestiné d’être roi ou fou, Théogonius ou César !

« Et pourtant, on ne peut déchiffrer à la fois sur le guéridon où ils tombent, la face et l’envers des dés. Vénus, qui donne son nom au coup le plus heureux, celui des deux six, se tapit toujours entre la table et le cube d’ivoire, et les deux as du Chien qui vous ruine dominent insatiablement.

« O maraîchers au pouce plus dur que les osselets ! emplissez, le jour se lève, de jacinthes bleues… ah ! bien plutôt de soucis jaunes — car si je suis né le premier jour d’Auguste, mes yeux s’ouvrirent à la onzième heure, où s’épanouissent ces flambantes fleurs des calendes — vos petits paniers d’osier blanc et de tortil de jonc, vous qui chantez les louanges de Fors-Fortuna, à cause de vos poches chargées d’argent et en l’honneur d’Iacchus qui vous abreuva, devant le palais de votre empereur !

« Si le senes de Vénus ne surnage jamais sur les dés, n’est-ce qu’elle est plus femme que déesse, et trouve au plus profond des lits ses plus sûrs abîmes océans ?

« Plus femme ? Ce doit être Valérie Messaline ma femme. Car elle est très belle.

— Oui, dit Narcisse, qui savait, amant de Messaline de même que les affranchis et la plupart des amis (titre qui répondait à courtisans) de l’empereur, mais sans ralentir la grosse écriture, sur la cire, de son stylet émoussé, et sans que Claude parût entendre.

« … Et car surtout, depuis que je l’ai épousée, elle ma troisième (j’ai répudié Pætina parce qu’elle était une femme comme toutes les femmes, qui ne commettait que des fautes légères, des crimes de simple mortelle ! mais Urgulanilla, qui suivit, connaissait le goût du meurtre humain, et je l’ai chassée aussi, en jetant après elle sa fille toute nue, Claudia !), depuis que j’ai épousé Messaline, je boite plus bas du pied droit : mari de Vénus, Hé-phais-tos ! tous deux nous sommes nommés de syllabes impaires, qui, selon l’autorité de Pythagore, désignent une tare à droite.

« Le dieu Vulcain ! mais le maître des Cyclopes eut-il comme moi pour précepteur, je ne dis pas un affranchi soigneusement instruit dans la grammaire, mais un conducteur de bêtes de somme ?

« Je ne lui fis pas oublier qu’il avait mené des bœufs ; et devant l’aiguillon de sa férule, je m’en allais les yeux fixes ; et ma mère Antonie Majeure m’appelait avorton et ébauche de la nature, et ma grand-mère l’Auguste ne daignait que me le notifier par lettres. Ha ha ! cette Livie si perspicace que Caius, son arrière-petit-fils, la traitait d’Ulysse en jupons, n’a jamais rien trouvé à me dire que des injures sur de petites tablettes.

« Pour réponse, j’ai sorti, mais quand elle fut morte, un peu de ma divinité d’empereur, et lui ai décerné l’apothéose.

« Et Tibère mon oncle, c’est moi seul qu’il a oublié, à son lit de mort, des trois fils que nous étions de Germanicus, de recommander aux sénateurs pour sa succession à l’empire.

« Mais mon oncle oubliait volontiers les choses importantes. Fils adoptif des illustres Jules, il ne s’est point souvenu que la mère des Jules était Vénus, et il a laissé inachevé le temple de Vénus Erycine en Sicile.

« J’ai reconstruit et parachevé le temple de la divine aïeule.

« Or, avant de pouvoir tout cela : timide, affectant plus de sottise, je m’en allais, par les tavernes, avec la plus vile populace ; abandonné par mon père et les nerfs malades, je buvais avec les ivrognes et…

« Et ma mère Antonie ne connaissait pour personne de plus grave injure que :

« — Il est plus bête que mon fils Claude !

« Plus bête que Claude ! Elle aurait pu, et elle ne savait pas, comme le plus irréfragable axiome des philosophes, le clamer de toute la terre ! Il n’était aucun génie ni aucun roi qui ne fût une pauvre brute à côté de Claude, quand je m’endormais dans mes tavernes, indifférent au vol de mouches — ce n’était pas moi qui ronflais ! — des noyaux d’olives qu’on me jetait par dérision, après des nuits et des jours du seul soin vraiment impérial, à moi simple particulier, de tenir en main le sort des osselets !

« Et quand je frottais mes yeux éblouis, plus de mon rêve que de mon réveil, avec les bottines de femme dont on m’avait malicieusement chaussé les poings, et qu’on m’enfonçait une plume dans le gosier, je fermais mes dents comme sur la bouche saignante d’une maîtresse, et puis je criais au voleur à cause de la chevelure de la Fortune que je rêvais qu’on me faisait vomir.

« Cette vie dura quarante-six ans. À quarante-six ans je n’étais pas encore sénateur. On ne m’avait jamais montré aux soldats. Je vis un soldat, puis beaucoup de soldats, plus tard.

« Et parce qu’il était évident à tout le monde que je n’étais bon à comprendre aucune des affaires présentes, on me fit augure : j’eus la charge de prévoir l’avenir.

« Maniant mon lituus augural d’Orient en Occident, afin de délimiter le templum consacré et de déterminer le point extrême de mon regard — je suis myope ! — je me faisais l’effet d’un aveugle tâtonnant de son bâton par toutes les ténèbres du ciel.

« C’est pourquoi, empereur, je n’ai pas demandé au Sénat de jurer l’inviolabilité de mes futurs actes, bien que ce soit l’usage depuis les triumvirs.

« Et pourtant, il m’a paru aussi naturel que de boiter du pied droit, la première fois que je parus sur le forum, consul — où mon premier acte public fut de jouer aux échecs avec mon collègue Vitellius — qu’un aigle vînt se percher sur mon épaule droite !

« Je ne renie plus la terre de Vulcain : Jupiter lui-même boiterait à porter toujours l’aigle des foudres sur une seule épaule.

« Le destin boiteux toujours du même côté, c’est — la chance.

« Or, voici comment je fus l’élu de l’aigle impériale :

« Quand les conjurés tuèrent C. César Caligula, par la haute galerie voûtée aux fenêtres obliques, qui joint le Cirque au Palais, devant la grande lumière du sang et des lames pleines de torches, j’ai fui, plus pâle que le Chien des osselets. Caché dans l’hermæum, mes pieds de malheur (je crois que ma tête et mes pieds sont les deux pôles d’un dé !) passaient sous une tapisserie, et à

peine retentit la course du premier glaive, dont le fourreau vide sonnait sur la cuisse droite du soldat, je tombai à ses genoux pour lui demander la vie, et ma tête vint trembler au-dessous de la tapisserie, comme une frange.

« Et il faut bien, de par le destin, qu’à ce soldat, qui levait son fer sur le corps encore invisible au-dessus de deux pieds inégaux, ait agréé la tête aux cheveux blancs rares, au long nez, aux yeux incertains, comme elle avait paru digne de choix à l’aigle ! car le prétorien se prosterna et baisa mes genoux à moi, qui s’entrechoquaient de peur, sans doute, mais un peu parce que j’avais cinquante ans ce jour-là, et me salua empereur.

« Il appela les autres et ils emportèrent leur empereur en triomphe dans leur camp par la Porte décumane, la plus éloignée de l’ennemi, ils m’emportèrent au son des cornes courbes et des trompettes droites… parce que je tremblais à ne pouvoir marcher.

« Bon soldat ! Aussi est-ce moi le premier qui ai acheté tous les soldats à prix d’argent ! Plus de ces décorations bonnes à suspendre dans le temple de Mars et de l’Honneur ; couronnes civiques, murales, vallaires, navales, colliers, piques pures (qui ne sont que des manches), plaques… j’ai imaginé la gloire en espèces, l’or décoratif !

« O que j’étais long, maigre et grand derrière cette tapisserie ! Sais-je même si je me cachais derrière la tapisserie ? Plutôt, ne me voilais-je pas la tête — si grand ! — comme il est impie qu’un dieu laisse entrer dans ses yeux les yeux d’un mort ?

« Mais, par le nom d’Auguste ! ce n’est pas moi qui suis dieu : l’apothéose est une gloire vaine des ombres. Je vis ! Mes os agitent harmonieusement encore les nombres de toutes leurs faces. C’est Auguste. Il est tout en bronze au bout de l’Épine du Plus-Grand-Cirque, et on le voile, lui, à chaque égorgement des jeux. Je reste libre spectateur, du balcon de mon pulvinar, alors qu’il se tient, ou que sa divinité le tient éternellement plus raide que les cadavres, qu’on emporte encore chauds et souples parce qu’il ne faut pas laisser le temps à de simples corps de gladiateurs de singer le métal inflexible des images impériales. Mais, comme je suis très bon, j’ai fait enlever tout à fait sa statue du Cirque. Je ne veux pas faire pleurer le bronze. Et puis il fallait trop souvent lui remettre son voile.

« Je crois — oui — que je suis très bon. J’ai défendu qu’on recommençât plus d’une fois le même jour les jeux du Cirque quand il s’y serait commis quelque infraction à la loi du Cirque ! Chaque bestiaire sera sûr de ne pas risquer plus de deux morts.

« Et j’ai fait tuer, malgré les supplications du peuple, le lion instruit à manger des hommes !

« Car je peux bien une fois avoir la dureté de refuser quelque chose au peuple ! Je suis très doux et très humble ; j’ai monté, après un triomphe, les marches du Capitole à genoux, mes vieux genoux qui m’ont fait empereur…

« Et puisque je montais !

« Or on dit que je suis maladroit dans l’action, et, dans le discours, bègue.

« Moi, je sais que je suis un grand orateur ! »

— Mais qu’ai-je dit ? Narcisse, dévoué Narcisse ! gardes-tu empreinte dans ta cire toute l’âme de Claude empereur ?

Le secrétaire, impassiblement, relit, et il se pourrait que Claude, tout en rêvant, n’ait pas dicté autre chose :

« Le premier Claude, le Sabin Attus ou Atta Clausus, vint s’établir à Rome l’an 250. Son nom s’altéra en Appius Claudius. Les clients qu’il avait amenés formèrent la tribu Claudia, ainsi que rapporte Vergile, En., VII, 706-709... »

Et pendant ce temps, au-dessous du belvédère, Messaline s’éveille.

Un peu après la quatrième heure, nous dirions dix heures du matin, ses femmes l’ont mise à sa toilette.

Le cabinet de toilette n’a de remarquable — panneaux de stuc entre des colonnes, vides, sauf, au centre, des motifs divers et minuscules peints : lyre, corne d’abondance, corbeille, qui luisent sur la blancheur lisse comme un décor d’assiettes — qu’une haute glace étroite en verre de Sidon, d’un des côtés de la fenêtre, ouverte sur le panorama de la ville, en face du versant occidental de la Colline des Jardins ; et de l’autre côté, dans un pareil cadre d’or, le portrait, en pied, grandeur naturelle et nue, de Messaline, tout en perles, sauf quatre points où brasillent des rubis.

Un peu partout, sur des rayons et des consoles, à des flacons et des coffrets d’essences, de poudres, d’onguents et de fards président, ornant les couvercles de lascivetés immobiles, les statuettes, de matière diverse, des déesses de l’amour, qui sont Vénus, Cottyto, Perfica, Prema, Pertunda, Lubentia, Volupia.

Vénus n’est pas sur les étagères : elle ne se commet point avec les six petites déesses. Et c’est sans doute le portrait en perles.

Les petits dieux mâles emmanchent des fers à friser, petits miroirs, épingles d’or et sonnettes d’appel des esclaves : Priape, Bacchus, Mercure et Phallus.

La chevelure de Bacchus enfant, si bouclée que chaque coque imite un grain de raisin, surmonte le calamistre en figure de pampres tordus. L’orbe des serpents du caducée, qui sertit un miroir d’or, y vérifie sa double symétrie, comme nageraient des anguilles, conformes à leur reflet, autour de la surface d’une mare.

Phallus manque. Ce devait être, prolongeant d’une gemme travaillée quelque épingle, la précieuse miniature de la grande enseigne du lupanar de Suburre. Mais sa maîtresse et très humble adoratrice l’a rageusement piétiné et jeté par la fenêtre, vers le panorama de verdure, dès son réveil, quand elle s’est souvenue, comme d’un cauchemar, de l’hallucination de la fuite de la monstrueuse image, à l’aube qui clôt les maisons du Bonheur, éteint leurs enseignes de lanternes et désanime spectres et larves.

Priape est un joujou de corail, par quoi la petite main de Messaline peut mettre en danse un enfantin squelette d’argent, tel que ceux des festins, qui tintinnabule alors clairement de toutes ses jointures, mais est pendu pour l’instant à part des clochettes qui commandent aux habilleuses.

Messaline se détourne du vaste miroir, le dernier et le premier et le plus voluptueux de ses bains, et remontée du fond de cette mer, après un regard sans jalousie sur l’autre Anadyomène, en perles, elle ôte les siennes, c’est-à-dire qu’on l’habille.

Le dos à la glace et à la fenêtre, dont la baie vaste comprend tout un des espaces entre les colonnes de stuc, elle surveille le fer de la coiffeuse par le jeu combiné de deux miroirs, et revoit encore, au fond du petit disque d’or poli qu’elle tient par les serpents accouplés en caducée qui l’encerclent, les boucles de sa chevelure derrière sa nuque, et, rapetissées dans le cadre de la fenêtre, les terrasses de Lucullus, au versant ouest de la Colline des Jardins.

La Ville et la Femme se parent.

Et voici que l’ornatrice lui a mis tous ses peignes dans le chignon, et qu’ainsi deux têtes se comparent, toutes pareilles et de même taille, côte à côte dans le miroir : la colline frisée de platanes et de lierre, à grand renfort de corail, d’écaille et d’or émaillé ; et la toison aux reflets de cimes et d’abîmes de Valérie Messaline, touffue par les esplanades, ou qui s’épand de vasques en vasques de porphyre rouge, sur des colonnades polychromes.

Et au même moment que l’ornatrice couronne son travail de l’aigrette de diamants qui fulgure dans le soleil méridien, au plein et perpétuel midi du petit disque d’or mirant la ville et l’impératrice, le jet d’eau de la suprême terrasse de Lucullus s’épanouit.

Il y a un camée de Messaline, reproduit et conservé dans l’œuvre de Rubens, qui représente, un peu de même sorte que cette tête de femme et cette vue de ville géminées dans une petite glace, l’impératrice (derrière elle ses enfants Octavie et Britannicus) et Rome casquée se regardant face à face. Le sardonyx est courbe et les deux bustes ont la posture de deux branches d’un candélabre.

D’après ce camée et un autre de Claude et Messaline gardés par deux dragons, l’impératrice est de visage exagérément rond, rond comme un sein ou tout ce que gonfle une force ; la bouche, toute petite, mange pourtant toute la figure, parce que les muscles des mâchoires sont énormes et faits pour servir un mufle de bête ; les narines larges, le nez de Cléopatre, héritage de Marc-Antoine, son bisaïeul (il arrive que l’amour impressionné d’un amant lègue les traits de la maîtresse aux enfants de l’épouse légitime). Pas belle en somme ; mais c’est que le feu des yeux s’est éteint dans le sardonyx mort. Et la beauté n’est-elle pas une mode ? Ou plutôt une forme dite belle est-elle autre chose qu’un vase de passion à qui on ne demande même pas de n’être pas fêlé, car c’est la meilleure transparence !

Sous le fin épiderme, écume des veines couleur de mer, Claude découvrait Vénus Anadyomène !

Et il n’était point étonné que l’impératrice se mît en balance avec la ville, puisqu’il y avait bien un culte parallèle de Vénus et de la Ville. Et même sans cela, Auguste n’avait-il point exprimé cette volonté, que le culte de Rome fût toujours associé à celui de l’empereur ? Smyrne éleva le premier temple à la Ville, Caton l’Ancien consul, l’an 559 ; vingt-quatre ans après, Alabanda, le second, sur le modèle des temples de Vénus, et les premiers poètes chrétiens ont pu écrire :

Son culte est sanglant, à elle [Rome]
De même sorte qu’à une déesse, et le lieu est pris pour un dieu ;
Et de la Ville et de Vénus s’élèvent d’une égale hauteur
Les temples, et c’est ensemble que fument les encens vers les déesses jumelles.

Donc, ainsi que toute femme se mire avec complaisance, Messaline contemple dans sa glace à main les massifs, parterres de buis en tableaux, ifs taillés, chaumières, priapes du Jardin, moins nombreux que les épingles de sa coiffure et ses gemmes.

Et subitement elle éclate en sanglots, et c’est tout à fait, dans le cabinet de toilette, comme si le grand cadre de verre de Sidon s’était pulvérisé sur le pavé de mosaïque, créant une arène étincelante au poudroiement de sa pierre spéculaire ; ou si, les perles défilées, le portrait de Messaline, la beauté de Messaline s’écroulait en mille morceaux.

Quelque chose comme le cri :

— Le grand Pan est mort !

Elle est allée le voir dans son étable à boucs — Pan, Priape, Phallus, Phalès (qui est son nom divin). Amour, Bonheur, le dieu de qui elle sait le plus d’invocations ! S’il existe, c’est là, sûrement, son séjour, et non pas les statuettes dérisoires, bijoux de temples, frêles ustensiles de toilette.

Elle l’a vu.

Il est favorable aux hommes d’une faveur brève et il meurt dès qu’il touche une femme — ô le sanglot de la Vénus de perles qui retourne en toute la poussière du sable de la mer, Katadyomène !

Et s’il ressuscite c’est pour mourir encore, comme son image, le grand aigle nocturne, perché sur la porte de son temple, a éteint ses yeux de foudre, calmé l’envergure de ses pennes amoureuses, et a paru s’envoler — la mémoire de la nymphomane lui suggère une vision hallucinatoire de plus en plus précise — s’est véritablement envolé à l’aube, dans la même fuite que les dernières étoiles !

— Où es-tu, Phalès, Priape, fils de Bacchus et de Vénus ? et de ton seul nom qui ne change point, où es-tu, dieu des Jardins ? Ma contemplation est de toi si absolue, mon désir si certain, que je sais que tu existes quelque part ailleurs que dans le suint de l’étable ou la parure morte des femmes.

Jupiter, Père des dieux, habite l’Olympe et son temple du Capitole ; Auguste, le temple d’Auguste ; Livie, aïeule de mon mari, déesse, le temple d’Auguste et partout où nous autres femmes jurons par son nom…

Nous autres femmes… Nous autres dieux !

Car la femme d’un divin César est plus près que les autres humains d’un dieu ! Dieu, quoique Claude n’ait permis d’élever qu’une seule statue de sa personne, et qu’en argent ! avec deux d’airain et de pierre, et défende qu’on se prosterne devant lui, l’Imperator vainqueur de la ville de Cynobellinus, Camulodunum près de la Tamise, hors des limites du monde habitable, où les légions, fussent les Claudiennes, Fidèles et Pieuses, ne l’auraient point suivi si les aigles femelles des hampes sans drapeau n’avaient suivi à la trace le flambeau de feu dans le ciel, l’Aigle foudroyant favorable !

Aigle de Rome et de Suburre, es-tu donc retourné t’éteindre dans les marais de Bretagne ?

Je suis toute ta Ville !

Je suis Augusta !

Mon mari sera dieu tout à fait, bientôt : il a déjà cinquante-huit ans.

Et moi…

Priape, mon frère dieu, ne m’en veux pas d’être encore si loin de l’apothéose : dieu d’amour, c’est parce que je suis jeune !

Dieu des jardins… —

(Le haut soleil de la sixième heure faisait étinceler les terrasses de Lucullus, les palliums des Grecs moutonnaient aux arches du portique de la bibliothèque, les statues s’animaient parmi les xystes, la vache sacrée de Diane persane, en argent, marquée d’une lampe, effigie de celle immolée sur l’Euphrate par le fondateur des Jardins aussi beaux que ceux des rois, se mit à luire, à travers les jets d’eau, de lumière et de foule, comme un grand poisson au fond d’un fleuve, et la figure de Mithridate, toute d’or, de six pieds de haut, avec son pavois de pierres précieuses, miroir à alouettes, versa tout l’Orient sur les parterres.)

— … DIEU DES JARDINS ! Je comprends pour la première fois ton nom et ton nom m’indique ta demeure : tu habites le plus beau jardin ! Ce sont ces ombrages opaques, le toit de la Maison du Bonheur ! Si tu gardes les enclos des pauvres de ta pauvre image façonnée, par un sabotier et sa doloire, au hasard d’un vieux figuier, la plus belle de toutes tes idoles, toi-même, ô Phalès ! résides dans le plus divin jardin !

L’impératrice, penchée à la fenêtre de son palais, attend que le voile du temple de verdure s’écarte et qu’en surgisse la Divinité Virile.

Mais les frondaisons de deux verts, platane et lierre, et les pelouses de liquide acanthe restent plus impénétrables qu’un masque qui saurait fermer les yeux ; ou plus simplement on dirait que la femme là-bas, de qui la tête est grande comme la Ville, que Rome s’obstine à détourner la tête.

Et l’impératrice se détourne à son tour de la fenêtre, et la grande Ville est revenue d’étrécir et s’aplatir dans le cadre de serpents du miroir rond, comme une médaille.

Mais, pour la seconde fois, à peine les yeux de Messaline eurent-ils rencontré le miroir, elle fondit encore en sanglots.

Avec la même netteté maladive qu’elle y avait lu d’abord la demeure de sa chimère envolée, elle y déchiffrait, en toutes lettres, pourquoi le dieu était parti.

Or c’était une vieille croyance religieuse latine, que Rome dût avoir plusieurs noms.

Le nom profane, Roma, qui en grec signifie force, de même que le Tibre, en langue étrusque, était dit Rumon et que reverdissait chaque année le figuier ruminal, exprimait à peu près à quel dieu était vouée la Ville.

Messaline, enfant, avait appris des vestales le vocatif sacerdotal : Flora.

Mais il existait un nom secret et terrible, qu’il était interdit de prononcer sous peine de mort (on leurrait le peuple du soupçon que ce pouvait être Valentia ou Angeroma), qui était le nom même du dieu de la Ville.

Et les prêtres enseignaient que le jour où le nom serait proféré serait le jour du départ de la divinité tutélaire, qui s’en irait chercher ailleurs, selon la formule consacrée, plus ample culte.

C’est pourquoi, et bien que personne ne sût le nom, l’usage s’était établi, de peur d’un malheureux hasard, de dire :

La Ville.

Et le mot profane Roma voilait, comme un masque, les frontons des monuments où une inscription avait besoin de nommer la Ville.

Or Messaline, en exergue à cette médaille de la Ville dans le miroir d’or, venait de lire (mais sa crise fut si soudaine que ses lèvres n’épelèrent pas) le nom sacré, à peine soupçonné, jamais prononcé, comme nom de la Ville, du dieu de la Ville, du dieu parti : le dernier mot de la dédicace, au-dessus du portique, de la bibliothèque de Lucullus, retourné dans le miroir :

AMOR
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Mais quand l’impératrice eut pleuré, — comme d’une pluie sur les jardins, les jardins se firent si beaux qu’elle comprit bien que le dieu ne pouvait les avoir quittés. Et elle se regarda au miroir et sa face éclipsa la Ville, et elle cria de toute sa voix, en nommant sans peur le dieu par son nom :

— Merci, Amor ! dieu de Rome, d’abandonner Rome et son puant Suburre, pour les jardins qui s’épanouissent devant la fenêtre de Messaline. Tu n’étais pas fait pour être citadin ; pare-toi de fleurs, dieu agreste, éternel dieu des jardins ! Tu ne trouveras pas ailleurs plus ample culte que dans ton nouvel empire, dieu de Messaline !

Elle se remit joyeusement à sa fenêtre.

— À qui ressemble-t-elle, cette ville, casquée d’une perruque verte, qui veut être une femme, ou cette femme qui veut être la Ville ? comme si une autre que Messaline, de la petite bouche de son sexe, pouvait dévorer toute la Ville !

Je te reconnais, malgré que tu caches ton visage ! tu es Poppée Sabina, maîtresse de Valerius l’Asiatique, qui a payé les jardins de Lucullus à tes caprices, pour en faire la statue de ta nuque et de ta chevelure, aussi royalement qu’il paye ton mari Cornélius Scipion pour n’être qu’un simulacre de mari !

… Le jardin est très beau et Poppée Sabina — pas si belle que moi ! — est une très belle femme. Elle a des robes talaires d’une seule pièce de soie, brodées de figures d’oiseaux, sur la traîne desquelles se déroulerait à l’aise l’amble des cinq cents ânesses du lait journalier de ses bains. Il y a dans le jardin et j’ai vu — pendant que mon mari (il n’a pas vu le dieu, lui), avec sa méfiance habituelle faisait fouiller tous les bouquets d’arbres, — une merveilleuse boule en verre de Sidon, grosse comme une tête d’homme ! Je n’ai pas de miroir si parfait dans ce cabinet, sauf mon portrait de perles. Et comme j’ai regardé déjà, au Plus-Grand-Cirque, à travers une émeraude de Scythie, les choses y paraissent plus grandes qui sont proches, et moindres les éloignées. Je crois qu’elle prédit l’avenir. Je m’y suis découvert de toutes petites rides futures. J’ai eu beaucoup de plaisir à m’y savoir très laide.

« Et puis, le nez de César, renflé du bout, y fut une trogne. Si un homme nu se voyait homme dans cette boule, il s’y verrait dieu ! le dieu que je cherche. Mais il n’y a rien dans la boule en verre de plus que dans une tête humaine, de vains songes.

… L’Asiatique a dû rapporter cette boule d’Asie pour offrir un miroir au dieu ! C’est l’image conservée de Phalès qui lui communique cette vertu, de réfléchir sous l’aspect de l’apothéose. L’Asiatique a certainement le dieu favorable, il est le prêtre de son temple. Le dieu solaire visite les premiers les hommes des contrées où le soleil se lève ! Je ne m’étonne plus que Poppée préfère l’Asiatique à son mari. Et pourtant Cornélius est beau, je sais bien, j’ai couché avec ! L’Asiatique est chauve et gras, m’a-t-on rapporté, et a les sourcils de travers ! Je n’ai pas connu l’Asiatique… encore. Si je… ? — Je connaîtrai le dieu qu’il garde dans son jardin — à moins qu’il ne soit lui-même le dieu des jardins. Et de même que j’ai mes bijoux dans un coffret fermé, j’aurai à moi la clé des jardins, la clé du dieu !

Et elle étendit la main vers une des images de Phalès (il n’y avait guère d’ustensile de toilette qui ne la portât sur le manche), et, ses idées rassérénées jusqu’au folâtre et au féroce, vers le plus puéril joujou, le hochet d’argent au son clair, dont la matière faisait impérieux et impérial le souvenir d’un cliquetis d’os, — et sonna son dénonciateur.

III

le maître asiatique des arbres

Sed truncum forte dolatum
Arboris antiquæ numen venerare Ithyphalli
Terribilis membri, medio qui semper in horto
Inguinibus puero, prædoni falce minetur.
L. Iun. Mod. Columellæ De Re rustica, lib. X (De cultu hortorum).

Les accusateurs juridiques, lesquels déposaient leur réquisitoire entre les mains du préteur, en présence de l’accusé, après l’avoir signé et y avoir fait souscrire des adjoints, en étaient venus, sous Tibère, à transmettre secrètement à l’empereur leurs délations. Son despotisme inquiet s’accommodait d’eux et les appelait les gardiens des droits, parce qu’ils faisaient punir ceux qui y attentaient, ou par antiphrase, de même qu’on dit : les Euménides. Par de l’or ou par des promesses, il les tirait, selon ses besoins, hors de leurs retraites, comme un glaive du fourreau ; et cette comparaison était devenue courante, par laquelle le dénonciateur le plus émérite était considéré comme un glaive nu et prêt à frapper. Le plus nu de tous, et le plus cher à Messaline, et celui qu’elle avait appelé afin de supprimer légalement l’Asiatique, était un certain Publius Suilius, ancien questeur de Germanicus, jadis relégué par Tibère dans une île, pour avoir vendu un jugement.

Quand le lendemain découvrit aux yeux de Messaline sa partie délicate, qui est l’aurore, l’impératrice, contre sa coutume, ne s’endormit point et retint Claude au lit.

Et dans le cubiculum impérial, où le lit d’ivoire allait figurer le trône de justice, Publius Suilius le dénonciateur entra, à la tête de soldats, en foule plutôt qu’en troupe tant ils se pressaient confusément pour entourer quelqu’un, et s’adressa ainsi à l’empereur :

— Voici que j’ai les preuves et les témoins de tous les crimes de Valérius l’Asiatique, l’homme qui regrette publiquement de n’avoir point de son propre fer, ô César ! tué César, et je l’amène entre tes mains !

Sur les draps moins exsangues qu’elles, les phalanges de Claude s’entrechoquèrent.

— Tous ceux-là qui les premiers t’ont salué empereur et doivent être ton plus cher trésor, t’étant acquis de tes trésors, l’ont vu après la mort de Caius César ériger de toute sa hauteur sur un monticule ce cri : « Plût aux dieux qu’il n’eût péri que de mon bras ! » Et tous se déclarent prêts à jurer que Valérius ne peut, depuis ce jour-là, gravir une colline sans être pris de la frénésie du meurtre d’un empereur. Or il y a jusqu’à sept collines dans la Ville, et ta précieuse personne est unique, César.

— Il a essayé de nous corrompre par la profusion étrange de ses richesses, dit un soldat ; mais nous sommes loyaux et point à vendre, ni pour or ni pour débauches, maintenant que nous sommes à César.

— Il prépare un voyage, dit un autre, vers les armées de Germanie ; il lui sera facile, né à Vienne et grâce à l’appui nombreux et puissant de sa parenté dans cette première frontière du Levant barbare, de soulever les peuples ses compatriotes.

— Il est l’amant de Poppée, je crois, susurra Messaline.

— Voilà bien assez de paroles, interrompit Claude ; le sort a jugé, du moment que l’accusation fut entendue avant la défense.

— Enfin, reprit Suilius, et pour ne rien omettre, je l’ai vu se prostituer, au mépris de son sexe, en plein Cirque ; ce qui est licite chez un jeune homme devient monstrueux de la part de ce vieillard chauve.

Et il tendit l’index vers la foule.

— Eh ! quel vieillard chauve désignes-tu, Gardien des Droits ? ricana Claude. C’est mon notaire sténographe !

Et les paupières de Messaline battirent, car le rang irrégulier, mais compact, des soldats, lui cachait encore l’Asiatique.

— Interroge tes fils, Suilius, vibra une voix qui isolait toutes les syllabes, et qui écarta la foule ; et d’un seul pas, dont le feutre n’ajouta nul son à sa parole, Valérius parut. — Si tu ne m’as jamais vu, leur chair a eu toutes les preuves que je suis un homme !

— La justice, pour la première fois, va-t-elle balancer le sort ? marmotta l’empereur, qui s’intéressa.

Puis il dit tout haut :

— Reste où tu es, et parle.


Valérius l’Asiatique était de stature moyenne, grandie par de hauts patins sères au bout relevé ; dans la force de l’âge, et son crâne ne paraissait chauve que par la polissure du rasoir, sauf la longue natte d’un noir de jais dont le fouet tombant caressait jusqu’aux reins sa robe de soie bleue ramagée d’or, — à la mode du pays plus loin que toute mémoire, excepté le livre d’Amométus, jusqu’où il avait porté le nom romain et dont il adoptait sans restriction les coutumes, après l’avoir fait aussi proche de Rome que la Tartarie et que l’Inde par le transport fluvial de soieries, fourrures, esclaves et gemmes aux entrepôts de Dioscurias, où se rencontraient les marchands de soixante-dix peuples : — la Chine.

Et sa défense fut péremptoire (comment eût-il été l’amant de Poppée, puisqu’on avait surpris des rendez-vous de la femme de Cornélius avec le pantomime Mnester dans ses propres jardins ? et ses richesses considérables, en usait-il que pour le service de l’empereur ?) et pathétique, jusqu’à motiver d’émotion le tremblement de Claude, et arracher des larmes à Messaline.

Elle sortit pour les essuyer, et pour recommander au consul Vitellius de ne pas laisser échapper l’accusé.

Claude se mit à parler grec, ce qui était chez lui une marque de préoccupation, aussi souvent compatissante ou sympathique que sanguinaire :

Στατίλιου δὲ Ταύρου μετὰ Λουκίου Λίβωνος ὑπατεύσαντος, ὁ Τιβέριος ἀπείπεν ἐσθῆτι σηρικῇ μηδένα ἀνδρα χρῆσθαι. (Tibère, sous le cousulat de Statilius Taurus et Lucius Libon, a interdit aux hommes de porter des robes de soie !)

Il semblait ne retenir contre l’Asiatique aucune autre charge que cette promiscuité des vêtements, étoffes de Cos et soie réservées aux femmes par les lois somptuaires (une livre de soie sérique, à Rome, équivalait à une livre d’or), et se disposer à l’absoudre.

Messaline, précédée de Vitellius, rentra.

« Cette tresse velue sur sa tête est la même qui se rebrousse, moins longue, aux reins de Pan, réfléchit-elle. Il garde le dieu… Et ses ongles, qui sont de divines griffes… »

— César, s’écria-t-elle, il a l’ongle du petit doigt dans une gaine de roseau ! Rappelle-toi que depuis l’accident, dû au stylet d’un accusé, dont ta joue avoue le souvenir, tu as sagement interdit, même aux scribes, de garder en ta présence leur étui à poinçons…

— Peur, moi ? disait Claude pour soi ; ne suis-je pas un enfant des dieux ?

— Ecoute-moi, César, dit Messaline. Il garde le dieu, les jardins, la boule… César ! je veux dire qu’il possède l’échiquier de Pompée après son troisième triomphe, en verre de Sidon… non ! fait de deux seules pierres précieuses, de couleur différente, longues de quatre pieds, larges de trois, assez massives pour porter une lune d’or du poids de trente livres, et accompagnée de toutes les pièces sculptées dans les tailles des deux mêmes pierres !

— Vénus ?… radotait Claude.

— Lucullus jouait en empereur, et l’Asiatique conspire dans les mêmes jardins !

— Par le nom d’Auguste ! dit Claude péniblement, Hercule, dieu de la force, devant le temple de qui je juge d’ordinaire, Hercule-aux-Muses ! je ne suis pas arbitre, mais ministre du Destin : inspire-moi pour une grande justice !

— Il monte à cheval du côté hors montoir, insinua avec volubilité Suilius ; il a nourri son père malade de potages de chair humaine et s’est réjoui aux funérailles (c’est le seul de ses crimes dont je l’ose presque excuser, en comparaison de ses transports après le meurtre d’un César !), il mange avec des doigts artificiels, il s’assied — regarde ! — au lieu de se tenir debout en ta présence impériale et a l’air, par Pollux ! de croire qu’il le rend tous les devoirs dus ; il fait l’amour, dans son bain, avec des mouches et il a bâti sa bibliothèque et sa pinacothèque en commençant par le toit !

— Phalès commence dans l’Olympe, pensa Messaline à haute voix.

Elle se reprit :

— L’Asiatique conspire assurément, César !

— Permets-lui, dit alors, dans un silence général, Vitellius, qui attendait et n’avait point encore parlé, — puisqu’il n’est pas sûr qu’il soit coupable, et cette circonstance de son crime mérite considération ; permets-lui, — j’ai toujours été son ami et je connais ta clémence, César, — de choisir son genre de mort !

L’Asiatique dressait, pour toute péroraison de sa défense, son innocence en robe d’or, dans l’attitude d’une idole rare, exotique et incompréhensible.

— Ma clémence ! Une grande grâce, certes ! dit Claude. — Je suis très clément. — Et sa bouche bava. — Il est innocent, je crois, cet homme en soie puisque les témoins qui l’auraient vu n’ont reconnu que mon secrétaire. Mais le sort… Certes, voilà l’équité : par le nom d’Auguste et par Hercule, je veux qu’il choisisse son genre de mort ! Mais il ne faut pas qu’il innove trop, ni qu’il importe des morts étrangères au lieu de la coutume des ancêtres ! Il est ton ami, Vitellius ; je veux être le sien, moi ton collègue, par un conseil : tu es jeune, Asiatique ; tu dois avoir quarante ans, à peine, tu as donc désormais le droit de te raser la barbe au rasoir et laisser la tondeuse aux plus jeunes gens ! Et tu te fais déjà une couronne, blanche comme l’os, avec ce rasoir de véritable acier sérique ! Tu aimes jouer avec les choses qui coupent, et pour garder tes ongles affilés tu les remets dans un fourreau de bois. Prends ton bain ce soir et gratte la vie du fond de ton cou, Asiatique, ce n’est pas très loin, je crois — un peu plus loin seulement que les racines de ta barbe. Je vomis bien, quand on veut, par la simple intercession d’une plume rêche, la Fortune déesse, moi César ! Endors-toi dans un bain rouge, c’est bon, bon, meilleur que des plumes molles tournées dans les oreilles… je crois. Je suis ton bon, bon ami, Asiatique. Je t’aurai fait plaisir s’il est vrai ce que disent ceux qui mentent, que tu as plaisir, ô toi qui vas te teindre de toute cette pourpre césarine que tu cèles dans ta poitrine brodée, à égorger un empereur ! ἄνδρ᾽ ἀπαμύνασθαι ὅτε τις πότερος χαλεπήνῃ (Ne suis-je pas un grand orateur ?)

Les soldats reprirent Valérius dans leur troupe : ce vers d’Homère à la fin du discours de Claude était son congé habituel à ceux qu’il condamnait à mort.

Et Messaline cria à son tour, vers la sortie muette de l’Asiatique :

— Tu n’es pas le dieu, puisque tu meurs ! Mais heureux es-tu de t’évanouir pour toujours, derrière les portes bien closes de tes jardins, que j’ouvrirai, aux pieds du dieu des jardins ! Comme Lucullus, qui est mort du dieu, dans sa plus belle salle à manger, où il soupait, en Apollon, avec Phalès ! Car je sais qu’il ne survécut point au philtre d’amour que Callisthène, son affranchi, lui fit boire afin de recouvrer le cœur de son maître, offert en sacrifice au dieu ! Puissé-je être digne de la table du dieu (le dieu m’entende !), quand le temps de l’apothéose me sera venu, — en Atropos chez Lucullus !

Et, le soir suivant, à l’heure de ses coutumières sorties, déguisée, vers Suburre, mais fulgurante d’un grand manteau pourpre sous lequel elle cachait, dans un étui de laque, la petite clé de bronze tortillée en dragon qui était la clé de la porte des jardins et le signe que ce don de leur maître avait le définitif d’un legs, elle congédia toute suivante et oublia de mentir à Claude, dans son adieu, où elle allait.

Il s’endormait à force de Vénus, sans plus penser à son arrêt de la veille, et comprit tout juste qu’il s’agissait d’une porte :

— Prends garde au chien, rêva l’empereur.


Mais Messaline était toute à s’imaginer la vision incertaine d’un coin du parc de Lucullus, figurant, selon le luxe favori des plus raffinés architectes de jardins, après qu’ils avaient épuisé toutes les floraisons de la sculpture et toutes les formes versicolores des horticultures, un bout de champ rustique et nu, nu comme la nudité d’un homme, jusqu’à son ithyphalle en figuier. Ainsi que d’habitude, il ne manquait à la divinité végétale, couronnée d’épis et le pied entouré de roquette, ni l’un ni l’autre des deux attributs qui lui permettent, le premier par son vermillon de faire peur aux petits enfants, le second par sa lame tranchante d’écarter les voleurs. La grande aile de sa faux immémoriale, demi-envergure des infinis ciseaux d’Atropos — la tige cramoisie de l’amour en est-elle le fer jumeau ? — en même temps que l’autre geste du dieu qui féconde, semait la mort par tout le champ.

IV

l’impératrice à la chasse du dieu

Ὅπου καί νῦν, ἐπίδοσιν τοιαύτην τῆς τρυφῆς ἐχούσης, οἱ Λουκουλλιανοὶ κῆποι τῶν βασιλικῶν ἐν τοῖς πολυτελεστάτοις ἀριθμοῦνται.
ΠΛΟΥΤΑΡΧΟΥ Λούκουλλ. XXXIX.

Il n’est pas certain que Poppée, fille de Poppéus Sabinus et mère de Poppée qu’épousa Néron et à qui elle légua sa beauté et ses secrets de la conserver, fût la maîtresse de Valérius l’Asiatique ; mais Messaline confondit dans la même vengeance le maître des Jardins et sa rivale au miroir. Il est constant d’autre part que les chevaliers Pétra, dénoncés bientôt par Suilius, le furent sous le prétexte d’avoir fourni à la femme de Cornélius Scipion un lieu de rendez-vous.

Mais il n’était point prouvé qu’elle y rencontrât l’Asiatique. Les manuscrits, suivant lesquels nous est parvenu le texte de Tacite expliquant cette cause de la mort des chevaliers Pétra, ne portent point : « les rendez-vous de Poppée et de Valérius », quoiqu’on les traduise généralement ainsi (Lallemand, Brotier, Oberlin, Dureau de Lamalle, J.-Lipse, Ernesti, Burnouf). Le nom d’homme qu’ils donnent est Nester ou Nestor ou Vester. Dotteville conjecture : Mnester.

Si la suite de cette histoire, et ce que Dion nous apprend du mime, rendent invraisemblable une liaison de Mnester et d’une femme, il est permis de supposer que l’acteur jouait, à prix d’or, l’alibi de l’Asiatique.

Or, après que des serviteurs gagnés par l’impératrice eurent déterminé Poppée, par l’épouvantail de la prison, au suicide, une forme bizarre et capripède s’enfuit de la maison des Pétra, si bondissante qu’on ne distinguait point si elle était vêtue ou velue, dans la direction des Jardins.

Et cette année-là fut marquée par plusieurs prodiges, et il sortit des flots un îlot près de l’île de la Bête, et Messaline viola avec le petit dragon de bronze la serrure de fer du parc de Lucullus.

La nuit se tassait plus calme et plus dense entre les hauts murs d’enceinte et les premiers bâtiments de la villa, et le cerbère traditionnel du portier, prédit par Claude, y mit une larve par sa blancheur.

Mais ce n’était qu’un chien de porcelaine, assis, une boule sous l’une de ses pattes de devant, colossale potiche sans décor, aux yeux de verre, si ajourée et frisée que les boucles de la toison longue frémissaient au vent mieux que des pétales de fleur.

À l’inverse du chien gardien, imitateur de l’effeuillement d’une rose, des houx taillés se conformaient à des courbes animales, et à mesure que les pelouses s’atterrèrent de cette aube plus albe avant-courrière du clair de lune, des découpures noires, simulant les ombres nettes de combats dans le ciel de quadrupèdes néphélibates, s’affrontèrent selon les allures de cerfs, d’éléphants, de mantichores ou de licornes, au gré dompté des arabesques du buis.

Ce buis en formes de bêtes, c’était l’esthétique ordinaire des jardins romains, mais, chez l’Asiatique, poussée, par des architectes aux yeux bridés, jusqu’à ses limites même franchies, comme ils avaient transgressé jadis, vers le bénéfice de l’annexion à la famille de Lucullus, les rives fabuleuses de leur Cambari et de leur Lanos.

Et le buis signait sur les xystes, de haut en bas, leurs noms mystérieux.

Çà et là, dans une alternance régulière avec les plus belles statues grecques et les idoles de l’Inde et de la Perse des plus riches matières et les dieux chinois au plus gros ventre, des ifs imitaient des amphores, et une file spirale d’arbustes nains, rabougris par une marâtre cisaille, recroquevillait le corridor d’un labyrinthe au cœur d’une muraille sèche masquée de l’éternel buis étagé.

Mais nulle part Messaline ne reconnut, rubiconds sur le vert acanthe, les figuiers sacrés, tuteurs de tout jardin de Rome, desséchés et pourtant si mûrs — chez l’Asiatique ! — du plus pur vermillon d’Asie, qu’ils avaient rutilé toute cette journée-là au soleil jusqu’à éclabousser les fenêtres des Césars.

Et ni au-dessus du taillis ingénieusement difforme, élagué comme on tient des nabots en laisse, ni à travers la futaie de faux arbres, en carton-pâte ou en ciment moulé, tels que ceux qui encadrent aujourd’hui, autour de Paris, les bosquets des guinguettes et parodient des statues d’arbres célèbres, elle ne retrouva ce paroxysme de la beauté d’un jardin, actuel ou romain, le miroir du dieu, la boule de Sidon, en verre !

À moins qu’il n’y en eût pas d’autre que la lune, qui se leva comme on hausse une lampe, et se mit à l’aider dans sa quête.

Elle en augura qu’il n’était point besoin d’idoles dans l’enceinte où errait en personne le dieu : plus d’images phalliques en présence de Phalès, plus de miroir (fût-il une sphère merveilleuse) quand allait paraître la forme resplendissante.

Au bout du parterre aboutissaient de toutes leurs valves les salles à manger de Lucullus.

Messaline poussa une porte, si dissimulée et massive qu’elle la jugea défendre le réduit le plus retiré, souterrain et voûté ; et à l’intérieur ce fut la stupeur d’une cour assez vaste, sans toit, arrosée de pleine lune, plus quadrangulaire de la symétrie de quatre platanes lamentant au miroir d’un bassin de marbre central, comme on en creuse dans tout atrium, leur supplice de Marsyas.

Mais ce bassin, plein d’eau limpide, était la nappe toujours immaculée d’un capricieux service, où voguaient, destinés aux mets légers, des plats en figure de petits navires. Leur blanche vacuité leur prêtait une mine obscène de scaphes, lesquels sont des vases de nuit de forme oblongue.

Plus loin, en pleine pièce de terre brute, sauf un pommier et une minuscule pyramide de rocaille, un autre triclinium offrait ses lits de jaspe, sous le dais de verdure artificielle d’un lierre en métal peint et verni.

Ensuite, un troisième retrait où une fenêtre vibrait perpétuellement d’un souffle automatique de bourrasque et d’une pluie feinte dont un aqueduc élevé jouait le nuage ; tandis qu’une lucarne, à l’opposite, regardait le calme de la nuit et glisser sans haleine la lune sur la piste de son repas de nuées.

Ensuite, une salle immense et ronde, analogue au Panthéon d’Agrippa, aérée par une ouverture circulaire du dôme, lequel, par son élévation, faisait l’intérieur si abrité des vents, qu’une brève pluie, réelle et céleste celle-là, étant venue à tomber, elle s’abattit verticalement, sans qu’une goutte déclinât vers le pourtour de pavé sec, dans le bassin du milieu, précisément égal en diamètre à l’ouverture du dôme.

Et tant de portes, de ciels ouverts succédant soudain à des cryptes, que Messaline ne sut plus si une paroi ou l’air nocturne lui opposait son opaque mensonge d’ivoire.

Et la dernière tenture, végétale ou métallique, qu’elle souleva, entre deux troncs d’une avenue, rejoignit hermétiquement sur son entrée toutes ses écailles ; et il n’y eut plus aucune possibilité de retrouver d’issue, qu’un escalier vers une voûte.

V

le père du phénix

Paullo Fabio, L. Vitellio consulibus, post longum seculorum ambitum, avis phœnix in Ægyptum venit… Et primam adulto curam sepeliendi patris… subire patrium corpus, inque solis aram perferre atque adolere.
C. C. Taciti Annalium lib. VI, 28.

Cependant l’Asiatique, rentré chez lui, avant toutes choses, dicta, dans la langue des monosyllabes, son testament à un scribe, qui le consigna, sur du papier de riz, avec deux pinceaux, en écriture d’herbe, laquelle est presque tachygraphique, aussi vite que le vent du Levant couche des chaumes.

Et il dit hautement qu’il lui eût été plus honorable de périr par la cautèle d’un Tibère ou la violence d’un Caius César, que par la fraude d’une femme et la bouche éhontée d’un Vitellius.

Puis il fit une promenade à cheval dans une partie de l’enceinte de ses murailles, se divertit à tous ses exercices journaliers, et dîna joyeusement parmi ses concubines, de qui les pieds étaient si petits qu’il eût toujours cru les voir perdus dans le lointain et les aisselles odoraient le thé, à l’harmonie des cymbales.

Or, pendant le repas, les jardiniers travaillèrent à un bûcher, d’après son ordre ; et pour que son sang répandu n’entraînât aucune sève versée, il leur enjoignit de ne l’élever que de troncs morts.

Leur diligence y employa tous les figuiers taillés, à haute tige et non en cépée et des mâts précieux et sculptés de cèdre et de santal, et des pieux massifs, avec une tête de racines, et incorruptibles, parce qu’on les avait plantés renversés et que le bois ne peut pourrir que dans le sens où la sève monte.

C’est pour cette raison que Messaline s’ébahit de ne retrouver aucun lingam ni ithyphalle profilant son pal au-dessus des bosquets du jardin.

Valérius approuva la struction de poutres rondes, aussi rouges de laque déjà que d’un feu, mais ordonna le transfert du bûcher ailleurs, de peur que l’épaisseur des voûtes de verdure ne fût diminuée par l’air embrasé.

Il laissa à ses intendants le souci de découvrir, ainsi qu’il devait être facile, dans le prodigieux parc dont il n’avait jamais exploré tous les détours, un espace sans arbres.

Et sa recommandation finale et très calme fut qu’aussitôt son corps aux soins de la flamme, esclaves et femmes l’abandonnassent sans plus troubler le repos des bois, et que le dernier qui ferait désert le parc emportât le testament indéchiffrable, sauf à ses proches d’adoption, et son seul explicite codicille, la clé de la porte des jardins, qu’il offrirait à l’impératrice.

Alors, sur son lit de sieste, il enfonça obliquement le rasoir dans le côté de son cou et commença, soulevé sur son séant et la gorge raidie, de balancer de droite et de gauche la nudité de son crâne et la transparence de sa face qui laissait déjà voir au dedans la mort, imitant un ver qui monte pour filer. Et la soie ténue du sang de l’artère, par ce mouvement de navette, tissa sur le corps subitement sénile et les coussins blancs comme une barbe son linceul de pourpre.

Puis le corps, enseveli d’amiante, fut transporté dans l’espace sans arbres — sans autres arbres que les troncs morts du bûcher de santal dont les dryades exotiques avaient précédé leur maître aux enfers jaunes. La flamme ferma tous ses doigts sur le cadavre voilé, qui parut un œuf d’or, ainsi que le cocon se fonce jusqu’à ce que son hôte, à bout de fil, s’endorme momie dans la salle la plus reculée, où il se sait arrivé, de son labyrinthe. Puis elle s’ouvrit et s’épanouit haute et somptueuse comme le souffle exhalé, le souffle inhalé, le souffle dispersé, le souffle élevé et le souffle réuni de tous les arbres, de tous les livres, de toutes les statues et des gemmes et des étoffes, et se leva comme tout l’Orient capté sous le crâne jaune et le ventre gonflé de l’Asiatique.

Et son envergure apparut clairement celle du Phénix, qui est un oiseau véritable puisqu’on l’a pu voir en Egypte (le dernier oiseau phénix était né sous Tibère), et une allégorie de la renaissance des arts selon des cycles astronomiques, puisque les savants supputent les périodes où il se brûle et ressuscite. Les longs ongles de la flamme hors de leur étui sec soulevèrent sur un pavois — ainsi les pennes des oiseaux se hérissent au temps de l’amour — le sac d’amiante gonflé de vide, de poussière d’os, et d’âme, et l’éblouissement de plumes fabuleuses prit sur lui et porta là-haut, selon le rite, le corps de son père vers le soleil oriental.

VI

le priape du jardin royal[1]

Oriens murrhina mittit. Inveniuntur enim ibi pluribus locis, nec insignibus, maxime Parthici regni : præcipua tamen in Carmania. Humorem putant sub terra densari.
C. Plinii Secundi Nat. historiæ lib. XXXVII, 8.

L’escalier, dont la spire se déroulait comme vers une chambre encore plus secrète et close, se tronçonnait soudain au sommet d’une colline rase, où il sortit, ainsi qu’une langue, Messaline et son manteau de pourpre, hors d’une trappe, parmi le désert du jardin.

Elle n’eut pas plus de surprise du changement qu’à ses passages, lesquels n’avaient qu’une double porte à franchir, de sa chambre à coucher du Palatin, toute fraîche de sa sieste, au tumulte solaire du Plus-Grand-Cirque.

De même que l’escalier ne s’était point terminé, la colline l’échancrait, sans prévenir les pas, d’une faille immense et que l’on découvrait — en en scrutant le pourtour bien loin, d’où il revenait au moment où on croyait le perdre — concave et qui aurait fait penser à un cratère, si ce cratère n’avait été plutôt ovale que circulaire, et de tout point semblable à un amphithéâtre.

C’était l’hippodrome de Lucullus.

Et comme l’acquéreur moderne, dans une banlieue, d’un tout petit parc, laisse dessécher, s’il a d’autres soucis, le bassin des poissons rouges, l’Asiatique n’avait point fait attention à cette mare derrière ses futaies, et par la même négligence qu’il aurait permis aux herbes folles d’y enchevêtrer leur paraphe, il avait abandonné l’arène à perte de vue au creux du cirque de cent mille places, au caprice ordonné des jardiniers.

Et des saisons et des saisons avaient renouvelé des courses de charrues triges et quadriges, avant qu’elles eussent fini de soulever l’ancien sable de cristal mêlé à la terre noire de leurs sillons. Et selon l’enseignement d’Homère, en images sur le bouclier d’Achille, après chaque virage aux traces parallèles autour des deux bornes de porphyre vert surmontées par des œufs d’or, l’aurige laboureur vidait une grande coupe au fond de la grande coupe du cirque.

Et comme on nielle des danses de femmes et de déesses en bordure des coupes et cratères, Messaline courait, à la recherche d’une descente sans vertige, le long de la lisière des gradins supérieurs de l’escalier gigantesque dont chaque marche circulaire était, à mesure de la chute du regard plus loin dans l’abîme, une plus petite couronne, la dernière cerclant encore le front prosterné de la nuit, trop bas pour que l’impératrice pût découvrir si elle était aussi juste au sien qu’une perruque de courtisane.

La lune était dans son plein, mais elle ne montrait plus sa face au ciel, et c’étaient des nuages blancs, qui étaient gonflés du lait de la lune, de qui la lumière sous taie mouillait l’extrême marge de l’amphithéâtre, lui donnant couleur d’ivoire ou d’os.

Et Messaline comprit avec une croissante certitude qu’elle devait descendre, et que le lieu le plus précieux du jardin ne pouvait être que celui-là, où convergeait l’escalier centripète, vers les mystérieuses profondeurs sans doute du bûcher de l’Asiatique, assurément du temple du dieu !

Et une chose lui signifia, plus impérieuse, sa route, mais la lui barra pour un temps d’une horreur splendide de prodige.

À toutes les places de l’amphithéâtre de cent mille places, dans l’immobilité fascinées de spectateurs indistrayables, selon la hiérarchie des ordres sur les sièges du peuple, des soldats, des chevaliers, des magistrats et des vestales, des murrhins se dressaient dans la contemplation, au-dessous d’eux, de l’arène obscure.

Les murrhins, selon Pline, sont une humeur cuite de la terre comme le cristal en est une glacée.

Ce sont des pierres précieuses d’Orient (les plus beaux viennent de Carmanie) dont on fait des coupes ou des plateaux.

Leur couleur, c’est la pourpre et un blanc opaque, qui tordent leur sang et leur lait au milieu d’un feu.

Ils sont parfumés, et la tare le plus souvent les rehausse de grains et verrues sessiles, comme d’une peau humaine.

Quoique Properce (IV, v. 26) parle « des vases à boire murrhins cuits dans les foyers parthes », ce qui évoquerait des grès flammés ou des pâtes de verre, ou, selon l’hypothèse d’un historien contemporain, une sorte de porcelaine de Chine, il est constant que la matière des murrhins est l’œuvre de la terre et non des hommes ; ce sont des coupes creusées à même une pierre, très semblable à l’agate, que nous appelons aujourd’hui fluate de chaux ou fluorure de calcium.

Ils comptent entre les plus estimées de toutes les gemmes, car le seul murrhin où buvait Claude avait coûté à l’empereur trois cents talents, soit un million quatre cent soixante-seize mille francs.

Et sans que l’Asiatique y eût pris garde, sous la poussière cultivée des engrais secs et les toiles d’araignée des fleurs rares, qui leur faisaient des vêtements et des barbes, ils s’épanouissaient depuis que Lucullus (Néron renouvela sur le petit théâtre transtibérin de ses enfants imparfaitement ce faste) n’avait bâti toute l’étendue de son hippodrome que pour servir de dressoir à ses murrhins.

Leur tache de feu, qui se déplace avec la lumière comme l’étoile des saphirs étoilés, était à cet instant immobile, et de leur masse trapue (plusieurs atteignent la largeur d’un petit guéridon) en équilibre sur un pied d’or, ils siégeaient et lorgnaient, compagnie d’oiseaux cyclopes sur une patte.

Et inlassablement, vers le spectacle silencieux où joue le rôle du chœur la nuit noire, leur feu ouvre des yeux de convoitise ou des bouches avides de boire.

Alors Messaline, à qui la halte de sa stupeur fut un élan vers la course terrible, bondit du haut des gradins comme une bête à travers les formes sans prix, accrochant le vol de son manteau aux griffes d’or, culbutant ces autres bêtes qui étaient des gemmes, et celles qui roulèrent l’accompagnèrent de marche en marche, gémissant joyeusement de leur fêlure et d’arriver, comme l’impératrice, avec un sexe de femme en présence du dieu !

Le dernier gradin qu’elle franchit se limitait en avant par un podium qui était une haie de genévriers des bords de l’Amour et du Psitaras ; de grandes marguerites bleues (couleur primitive de ces fleurs du pays des Sères), plus hautes que des hommes, plus drues que les chaumes d’un champ de blé, couvraient uniformément l’arène horizontale ; et, selon les branches d’une étoile en allées régulières guidant les yeux de Messaline vers le centre, des tulipes insondables et des amarantes infinies imitaient des murrhins, les unes la forme, les autres l’immortalité.

Et au centre de l’arène, ou si l’on veut à l’un des foyers de sa surface elliptique, quelque chose comme un œuf énorme, plus immaculé qu’en son nuage de lait la lune, librait imperceptiblement ; et Messaline y démêla une tête qui reposait entre les fleurs par sa nuque sur un coussin de cheveux blonds, deux mains passées entre des cuisses et crispées sur des reins fauves, et deux pieds plus courts que des sabots de chèvre croisés derrière cette même nuque.

Les yeux de Messaline brillèrent de triomphe ; et tout autour d’elle jusqu’au sommet en corbeille de la colline de porphyre vert, et à ses pieds, au-dessous du défi de ses regards, les étoiles de feu des murrhins — quelques-uns fêlés et béants çà et là sur la pelouse de marguerites bleues, d’immortelles et de tulipes, les autres à leurs places, pareils à des champignons au parasol révulsé par un souffle des abîmes ou par trop vouloir s’épanouir — ouvrent des yeux de convoitise ou des bouches avides de boire.

Et elle vit le murrhin de la loge impériale.


Or Lucullus, las de toute substance potable, même l’or, avant qu’il eût osé le poison, préférait à boire mordre au vin plus épais de la précieuse pierre de Carmanie.

Les murrhins rongés en deviennent plus inestimables.

Et maintenant c’était la basse et large coupe déchiquetée, ostentatrice héritière des dents du maître de même qu’une cire s’atteste veuve du sceau, qui, par son ombre dont la projection du haut de la loge impériale amplifiait l’envergure de mordre, mangeait la confuse silhouette humaine fondue dans la boule blanche du baiser de Narcisse, de tout son profil de nain couronné de créneaux.

De ces morsures, celle de la propre bouche de l’homme nu lové parmi les fleurs fut la plus longue, mais Messaline l’interrompit, car elle commença d’étendre une main qui glissa sur la toison de son dos et en rapporta l’idée d’un toucher pareil aux plumes du poitrail des oiseaux nocturnes. Il déplia sa poitrine, où son menton bourru avait imprimé une tache rose, son ventre et ses jambes de Pan ; et toute sa stature renversée se détira, les pieds joints en l’air, les bras et la tête encore sur leur socle de fleurs. Puis ses pieds, paresseusement, redescendirent derrière sa tête et se posèrent, et il fit, avec une douceur successive, craquer toutes ses jointures pour la seconde fois, mais debout dans une posture naturelle ; et des pétales de marguerite plurent de ses cheveux, en désordre sur son front, et de sa courte barbe.

L’impératrice reconnut dans la face du dieu les traits du pantomime Mnester, ancien familier de Caligula, célèbre et qu’elle avait applaudi au Cirque.

Et, selon la rumeur publique, amant de Poppée plutôt que l’Asiatique.

Mais elle ne cessa pas de croire qu’elle fût bien en présence du dieu.

Et elle fut heureuse que le dieu fût plus amoureux de son propre corps que de celui de Poppée.

Le dieu debout fit quelques pas maladroits au hasard, comme chancellerait un homme qui, pour la première fois, essayerait de se tenir, à l’imitation de Mnester, la tête en bas ; ou peut-être comme ont fait les dieux à leurs premiers pas sur la terre ; et Messaline étendit les mains, moins par curiosité ou désir que par geste de se garer d’un corps qui tombe.

Et comme Priape lui-même, ou un jongleur acrobate, se fatigue à la fin de tenir en équilibre un grand arbre, — le sexe du dieu chut entre les mains de l’impératrice.


Ce fut si brutal et si lourd et si épouvantablement la présence réelle de Phalès, que Messaline s’enfuit, à course empêtrée dans les fleurs, par la prairie de pétales bleus, cependant que Mnester, son long corps ondulant de la même reptation qu’une lamproie, cette sangsue assez monstrueuse pour être belle, plus pâle que l’ivoire, allait se tapir au proche temple de nouvelles amarantes, avec lenteur, comme un démiurge roule un monde.

Et Messaline ne le revit pas, jusqu’au Cirque.


Il parut aussi impossible à l’impératrice de gravir avant le jour les gradins de l’hippodrome illuminés de murrhins que de grimper à un firmament clouté de fer rouge.

Et en errant, elle traversa un espace sans fleurs et sans arbres qui était le second centre de l’arène en ellipse,… qui en avait été le second foyer : car une petite chose craqua sous son talon, avec un bruit infiniment moins perceptible que la fêlure des coupes murrhines, une petite chose d’où s’épancha, quand elle la prit, une ténue poussière d’ombre ; elle ne sut pas si c’était le crâne d’un pavot ou cette capsule d’ivoire dont le bûcher précieux avait, mieux que des doigts de ciseleur sère, élaboré la fragilité : la tête du Maître des Arbres.

VII

il dansait quelquefois la nuit

Saltabat autem nonnumquam etiam noctu.
C. Suetonii Tranquilli Caius Caligula, LIV.

Et le premier jour des calendes suivantes, celles d’auguste, dans la fête qui célébra l’anniversaire de la naissance de Claude, le cinquante-huitième, au théâtre de Caligula ou plutôt sur une estrade au pied de l’obélisque en granit rose de Caius, taillé par Nuncorée, fils de Sésosis ; au milieu du cirque de Caius au Vatican, lequel devint le cirque de Néron ; au son des flûtes, de l’hydraule et des scabelles pneumatiques, rompant enfin le silence des fleurs, Mnester parut.

Il était vêtu d’une trame d’écailles d’or, en figure de croissants qui avaient une pointe entre leurs deux cornes, comme des crocs de haut en bas sur toutes les places de sa chair, ou des marques de baisers. Une plus grande demi-lunule d’or pendait à son oreille gauche, et semblait une boucle de sa chevelure roussie par une faute du calamistrateur ; une autre sur son front, y dessinant un froncement de sourcils ; et une fort large qui lui servait de subligar (ceinture sexuelle) jouait le rôle d’un masque imitateur de la face qu’il orne.

Comme le cliquetis d’une plus ample cotte de mailles ou le ressac de l’armure de la mer, les applaudissements firent éruption autour des pas de son entrée, et de bas en haut des trois étages de gradins, depuis les bancs des sénateurs jusqu’à l’immense couronne faite de plèbe, remplirent le cirque jusqu’au bord.

Le peuple n’avait plus besoin de se souvenir qu’au temps où il battait des mains même mollement en présence du favori de Caius, la dextre brutale de l’empereur sur la joue du négligent amené par les gardes au pulvinar continuait ses hommages sonores tandis qu’il reposait sa paume gauche.

Pour cette raison entre plusieurs, et sans qu’il nous ait été possible de découvrir si Mnester avait du génie, le peuple romain ne pouvait se passer de son mime.

Du haut de la loge impériale, Claude agitait la tête nerveusement, et ses mains se heurtaient avec tant d’action qu’un dé jaillit du cornet d’ivoire serti sur l’anneau de son médius. Et Messaline domina le tumulte d’un claquement de ses lèvres.

Mnester répondit à tous par un seul sourire de sa bouche, si carminée qu’elle en était noire ; et, pour une cause, un ourlet rose mourait ou naissait autour, comme la pénombre cerne l’ombre.

Il était annoncé ce jour-là comme exodiaire, l’unique acteur de la farce licencieuse dite exode, qu’il était d’usage de représenter à la suite d’une tragédie, plutôt d’une atellane, ou dans ses entr’actes. Et le cirque béait d’une grande curiosité, car la danse lascive et bouffonne créée par le mime devait figurer le spasme douloureux du héros le plus horriblement tragique, Oreste entre les Furies.

Les derniers applaudissements s’espacèrent, sautelèrent à des places diverses, jusqu’au calme, en même temps que la surface de la clinquante tunique recouvrait son équilibre.

Mais, au centre d’un étonnement, Mnester demeura immobile jusqu’à se confondre avec les dorures, où il s’adossait, du socle rose de l’obélisque de Caius, et si longtemps que le rythme ternaire des flûtes et le barrissement mouillé des éolipyles de l’hydraule, qui préludaient à sa danse, à l’imitation des battements de mains, s’atténuèrent et attendirent.

Or, comme le peuple attend mal quand il ne comprend pas, un ronflement mugit de nouveau dans l’entonnoir du cirque, de murmures, de cris et d’injures.

L’obélisque rose, avec la figure d’or de son socle, perçait implacablement tout cela.

Déferlant contre ce phare qui portait au pied sa lampe, les sifflets et les paroles se cadencèrent et prirent une forme, qui bondit en assauts successifs de bête par le cirque :

— Danse, Mnester !

Alors Mnester s’avança jusqu’au bord de l’estrade, et avec le geste fatigué d’un dormeur au soleil qui s’étire hors d’un bourdonnement de mouches :

— Excusez-moi, je ne puis : je viens de coucher avec Oreste.

Et il s’étendit de nouveau sur son lit vertical.

Dans un demi-silence de chuchotements, les médecins et philosophes, et Claude estimèrent que le mot du mime exprimait ingénieusement l’épuisement de la création d’un prodigieux rôle ; le peuple et Messaline, trop passionnés pour chercher si loin, se levèrent, le peuple invectivant avec menaces César et désignant l’Oreste que déjà croyait deviner la rumeur publique : Messaline, l’enleveuse de portefaix, d’acteurs et de gladiateurs, qui opposait aux clameurs le bouclier froid de ses yeux impudents et impudiques.

— Messieurs, bégaya Claude (il avait coutume d’interpeller en ce terme les citoyens romains), il n’y a pas de ma faute ; je n’ai pas de relations avec lui, moi je veux bien qu’il danse, Messieurs.

— Danse, Mnester ! reprit la foule revirant l’ordre de ses désirs vers le mime.

— Oreste, c’est tous ceux-là, je sais bien, mais danse, Mnester, ce que tu voudras, pour moi, je t’en supplie, roucoula Messaline.

— Il plaît à ma femme et au Peuple et moi je t’ordonne que tu danses, dit Claude.

— Je danserai, dit Mnester lentement. César et femme de César, par peur de mille coups de fouet dont une morsure de bouche.


Et c’est ainsi que pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Claude, le cinquante-huitième, au théâtre de Caligula ou plutôt sur une estrade au pied de l’obélisque de granit rose de Caius, au milieu du cirque de Caius, au son des flûtes, de l’hydraule et des scabelles pneumatiques, Mnester dansa.


La tunique d’écailles d’or frémit au soleil comme le vent hérisse l’échine d’un fleuve.

Toutes les parties de son corps souple ont l’air de jongler les unes avec les autres, et chacune, où qu’elle aille, est suivie amoureusement d’un morceau de soleil.

Et pour la première fois, depuis que des pantomimes avaient commencé, sous Auguste, d’illustrer par le geste une poésie chantée par un chœur ou par une seule voix, ce fut la voix même du mime — on eût dit un bruissement plus sourd des parures de sa danse — qui chanta.

Un bruissement plus sourd : sa voix est moins une voix, tant elle est grave, que le son de trompe des scabelles, ces semelles creuses du danseur, d’où chaque bond expulse l’air sur une note unique ; ou le gémissement des entrailles de la terre répondant à la vibration de l’instrument à plusieurs têtes, l’orgue hydraulique du cirque, mû par la vapeur d’eau, inventé par la déesse Pallas, construit en forme d’autel par Pindare Ctésibios d’Alexandrie, décrit par Pindare le poète, Héron, Claudien et Vitruve ; imité, dit Cornelius Severus, par l’Etna, et sur quoi Néron fit vœu de se faire entendre, un jour qu’il tomba en péril de mort.

Le mime chanta :

— Au milieu de ton cirque, Caï, je danse.
Je danse au soleil.
Dans une splendeur pareille.
O ma belle idole peinte, tu parus sur un char rempli de tonnerre.
Et ta bouche buvait l’éclair
De la barbe d’or du cocher roux !


Tel encore, tu te berças en soie pourpre sur ce pont qui fit de la
mer la terre,
A Baules,
Illuminant l’abîme de ta chlamyde en pierreries de l’Inde.
Ont suivi plonger tes reflets les milliers d’hommes
Qui se pressèrent pour te voir.

Leur mort te fut libation plein la coupe
Du lieu de falaises en croissant de lune.

Tu remportas le grand triomphe
Sur le sable de la mer, ces innombrables légions.
Car pour le grand triomphe il suffit de quelque cinq mille ennemis
restés sur place ;
Et revêtis légitimement la toge palmée,
Et à bon droit tu élevas la Tour ardente de douze étages en ta
mémoire,
A Boulogne.
Pour avoir fait prisonniers tous les coquillages du rivage
Par tes Gaulois de haute stature, aux cheveux rougis à la germanique,
Tes beaux Gaulois de taille triomphale.

Tu poursuivis de ta Juste colère
Les Juifs alexandrins
Qui t’ont préféré leur dieu sans nom.
Or, Dieu a un nom
Puisqu’il s’appelle Caius.

O comme ta main sur la joue de celui qui n’aurait pas applaudi ma danse,
Ta bouche sur ma bouche au milieu du spectacle interrompant ma danse !

— Il parle de Caius, grommela Claude. Je ne me rappelle plus bien si j’ai interdit de renouveler la mémoire de ce mort… Oui : je me suis opposé à ce que le Sénat le notât d’infamie… mais j’ai été la nuit faire disparaître toutes ses statues !

— C’est Apollon et c’est Orphée, dirent des voix dans le peuple. Si l’on ouvrait les carcères, les bêtes, lâchées par le cirque, se coucheraient…

— Peuple, couche-toi ! cria Messaline.


Et toujours Mnester ondule et se disloque, et le bruit de sa voix sourde est comme un roulement d’engrenages précieux et terribles, et toujours chaque partie de son corps, où qu’elle s’égare, est suivie amoureusement d’un morceau de soleil.

Il jongle avec les débris du soleil.

Claude, qui raffole des bons mimes, à ce point qu’il restait à rêver devant la scène vide pendant que le peuple allait dîner, a perdu tout souvenir même de Publius Syrus. Il se penche pour applaudir au bord du pulvinar, et la lumière de la chaude après-midi dessine son long cou et sa tête qui, comme d’habitude, tremble un peu, d’une oscillation de canicule sur les verdures ou comme ces poupées, ballantes aux portes, qui avaient succédé, depuis Hercule, aux crânes humains pendus en l’honneur de Saturne, sur le Capitolin, son mont dédicataire.

— C’est Orphée, par Auguste ! dit-il avec le peuple. Et c’est Amphion, et une Thèbes va se bâtir autour de la lyre de son corps, où les sept planètes vont descendre afin d’entrer par ses sept portes !

On ne comprend plus le chant, (qui rampe au ras de terre, moins haut qu’un râle de fauve : car le mime, après un saut et demi périlleux, est retombé sur les mains, en posture de cubiste, les écailles d’or, renversées, écartent leurs feuilles ; les lunules polies ne réfléchissent plus que l’ombre ; la lumière et la vue baisent Mnester tout nu par les entremailles, et le subligar se rabat comme on hausse une visière.

Le murmure redevient chant, très distinct, d’autant que les scabelles se sont tues :

— Au milieu de ton cirque, Caï, je danse avec le soleil.
Ainsi, cher mort, sous mes pieds, là-haut
Quelqu’un joue aux osselets avec tes os.

Le mime saute sur un seul bras par bonds énormes sans interrompre ni saccader sa sourde complainte ; et le voici qui tourne très vite et de plus en plus vite sur sa main, ouverte à terre, qui brille toute blanche dans l’ombre ronde de son corps vertical, comme une étoile tombée.

Il n’est pas naturel qu’un homme fasse tant de choses avec ses os, sans se rompre les os.

Ni qu’il puisse démonter le soleil et l’éparpiller en des douzaines de petits miroirs sans finir par démolir le soleil et ne plus savoir comment le raccommoder.

Et comme le vrombissement croissant d’une toupie d’airain, la voix se fait éclatante et énorme :

— Au pied de ton sexe, Caï,
Je vais danser comme dansait Caius !
Il dansait avec moi dans ce cirque, dans son cirque, au soleil,

Avec moi et le soleil.
Et aussi :
Il dansait quelquefois la nuit.

Caius l’idole d’or et de gemmes.
Caius l’amant de la Lune,
Caius plus pâle à force d’amour que l’astre pâle,
Il dansait quelquefois la nuit !
Il faisait éteindre tous les flambeaux et lui-même, parce que cela il était forcé, le pouvant seul, de le faire lui-même…

Mnester ne chante plus, mais parle, pour soi, et dans une attitude de méditation il a croisé ses bras et penché sa tête sur sa poitrine, et c’est sur sa nuque maintenant qu’il gyre, comme les orbites inertes des astres sous ses pieds joints, lentement, comme depuis éternellement.

— … Il dépendait les astres du ciel, il était assez souple pour s’étendre jusqu’aux astres du ciel, il éteignait les flambeaux du ciel, comme ceci… et alors…

IL DANSAIT… QUELQUEFOIS… —

Et à cette minute on cessa de voir la danse.

Le cirque se remplit de nuit soudaine, de tumulte et d’horreur.

Un disque noir mordait à même le soleil, jusqu’à n’en plus laisser qu’un croissant rouge, comme la pénombre des lèvres de Mnester et les mille mailles, en croissant aussi, subitement pourpres de sa tunique, buveuses de la chair sidérale avec toute l’insondable gloutonnerie qu’ont les miroirs. L’astre charbonnait à la manière d’une lampe qui va s’éteindre.

— C’est l’anniversaire de César ! Ce César de mauvais augure est cause du prodige ! Et d’ailleurs, c’est lui qui a forcé de danser le mime ! Mort à César ! Mort à sa putain ! Caius est sorti des enfers !

Ces cris et mille autres cris se débattirent, après la longue minute de stupeur, dans les replis de l’ombre épouvantable.

La musique s’était étouffée avec le soleil, sauf un des joueurs de flûte, qui, devenu subitement fou, soufflait à perdre haleine la même note suraigüe presque sans discontinuer ; et la trompette prodigieuse de l’orgue à vapeur qui pataugeait à pieds d’éléphant aveugle dans son automatique, joyeux et insupportable rythme ternaire.

Au bord supérieur du cirque, juste en travers du pulvinar, clignotait un dernier rayon rouge, qui faisait plus précipité encore le branlement habituel de la tête de Claude, comme il l’avait désigné, suprême épave des regards naufragés, au désespoir furieux de la multitude.

Les spectateurs ne pensaient plus au mime, le rideau de nuit déroulé.

Dans les restes de la lumière impériale, les yeux de Messaline, seuls, plus noirs que deux charbons éteints, étaient fixés, et sur rien autre chose, sur l’ombre indestructible du fond du cirque, — où s’achevait le dernier geste, et le plus silencieux, de la danse de Mnester.

— Messieurs, commença le bredouillement de Claude, et toutes ses dents (il en avait de fausses) claquèrent comme trente-deux dés dans un cornet sanglant ; mais par le paroxysme de sa peur son tremblement s’accéléra jusqu’à la jectigation des sibylles. Il ne bégaya plus, et, se dressant, désigna sa tête à la foule en coiffant résolument la dernière couronne du sang du soleil :

— Écoutez, Messieurs ! clama-t-il d’un seul souffle. C’est moi, César, empereur, dieu, augure et versé dans toutes les sciences mathématiques, jusqu’à la musique et l’astronomie, qui parle. C’est l’éclipse ! La lune, Messieurs, qui comme vous savez fait son tour au-dessous du soleil, qu’elle le fasse immédiatement au-dessous ou que Mercure et Vénus soient entre deux, se meut en longitude comme cet astre… Aucun de vos fils, nobles sénateurs, n’est-il donc revenu d’Etrurie dignement instruit dans notre immémoriale et sacrée doctrine des aruspices, et ne sait-il déchiffrer, comme celles des victimes, les entrailles du ciel ? Il n’y a aucun danger ! Ce mime n’est pas un astrologue !… La lune se meut en longitude… Ne m’approchez pas, et écoutez ! Et d’ailleurs Agrippa a chassé les Chaldéens et astrologues de la Ville ! Mais la lune, faites attention à ceci, a en outre un mouvement en latitude, ce que ne peut le soleil !… Restez tranquilles, Messieurs !… Et ainsi elle passe devant et l’occulte avec son ombre ! C’est sous la questure de mon père Drusus qu’Auguste a fait défense aux astrologues de prédire la mort de personne ! Reprenez vos places ! L’éclipse ne doit durer qu’un demi-quart d’heure, il n’y a même pas besoin d’allumer des torches ! La lune va détacher son bandeau du soleil !

Claude retomba, dépossédé de l’auréole écarlate, sur les coussins de sa loge, et étancha la petite écume de sa bouche avec le mouchoir de Messaline.

Le soleil reprit sa place, comme tout le monde, et se remira, comme l’impératrice, pour voir s’il n’était plus trop rouge, à la fulgurante poussière de l’arène sphingitique.

Mais quand les spectateurs s’entre-regardèrent, ils venaient de si avidement fixer l’astre reparu, qu’à la place de chaque tête, les uns des autres, ils ne perçurent plus que des taches noires, et que tout le Cirque sembla peuplé de nègres.

Quelque chose avait roulé à bas de l’estrade du théâtre, et occultait encore la lumière par terre : une boule aussi parfaitement ronde que le disque d’une planète chue, le corps inextricablement pelotonné de Mnester à la fin de sa danse. Or pelotonnement est un terme astronomique, « glomeramen », — fit remarquer non sans pédanterie le médecin Vectius Valens quand, sur l’ordre de Messaline, on emporta précieusement le mime au palais des Césars, au son, le peuple étant redevenu joyeux, des flûtes et de l’hydraule, — qui se dit de la libration de la lune.

Et ce soir-là, cinquante-huitième anniversaire de la naissance de Claude :

— Claudi, mon mari, empereur, dieu, dit Messaline au lit, se refusant comme elle aimait à faire jusqu’à la réponse favorable à quelque paradoxal caprice ; César, augure, homme si versé dans la musique et surtout l’astronomie : je veux la Lune.

fin de la première partie


Messaline

SECONDE PARTIE[2]

Les Adultères légitimes

I

sous les lampes de diane persane

Siquidem Latinarum feriis quadrigae certant in Capitolio, victorque absinthium bibit.
C. Plinii Secundi Nat. Historiae lib. XXVII, 28.

— Il n’est plus évanoui, mais il reste immobile et il ne parle pas, dit le médecin, rentrant dans la grotte.

Cette grotte était le plus frais triclinium de la maison d’été de Lucullus, la salle souterraine et sous-marine de la Diane persane Anaïtis, plus froid que la caverne, maison rustique de Tibère à Terracine, d’où il passa sans transition aux glaces du fer et de la mort. Elle était tendue de cuirs tout entiers des vaches de l’Euphrate, au flanc desquelles, à la place des lampes sacrées, flambait une vitre, claire des eaux salées du Tibre qui grondaient derrière les murs depuis l’art de Lucullus, architecte d’aqueducs au point d’avoir été proclamé le Xerxès romain.

— Plus que dans son temple de porphyre et d’immortelles, rêva Messaline, le dieu ferme pour moi sur l’arcane de son cœur son poing. — Claudi, dit-elle, le pantomime Mnester refuse de m’obéir en une chose !

Claude ne répondit pas d’abord, l’oreille au grincement des fenêtres de cristal : des fiasques de vin si centenaire qu’une carapace de coraux les laissait croire éventrées, rampaient sur les pattes de crabes où les douzaines d’ailettes ventrales, remuant un vertigineux dégoût, de limules dont le dos enduit de cire scellait leurs goulots. Puis le verre répercuta le grondement d’un tambour de Taprobane, et un plongeur, vêtu d’une pierre entre ses cuisses, descendit cueillir des huîtres de Burdigala, le sorcier musicien le protégeant, durant le même temps qu’il retenait son souffle, de la vigilance du requin gardien du parc circulaire.

— Quelle chose ? dit Claude.

Mais la pensée de Messaline s’était interrompue de respirer avec le plongeur ; et l’échanson, qui était un soldat, prit ce loisir pour mettre fondre un nouveau fragment de Falerne dans l’eau chaude de la coupe de l’empereur.

Claude but, et sa joue s’empourpra, dessinant pâle la cicatrice du coup de poinçon :

— C’est moi qui ai renouvelé la coutume désuète de choisir les acteurs parmi les esclaves ! Et Auguste, s’il a restreint le droit de correction des esclaves, l’a maintenu pour les histrions ! Il faut que le mime t’obéisse, Valéria, en toutes choses !

Un cliquetis plus formidable prolongea le chevrotement de l’ordre de Claude : de même que des peaux tannées étaient l’épiderme de la salle autour des fenêtres jusqu’à la voûte, — corroyé de casaques et de faces, étincelant d’yeux plus hébétés que la prunelle de jade des vaches et l’éclair des piques, le bas des murs était tendu de soldats.

Car, dès les premiers attentats, et les imaginaires, contre sa personne, l’empereur ne se couchait plus à un repas sans que l’armée fît partie de sa vaisselle plate.

Sur l’ordre de l’impératrice, avec l’assentiment de Claude, un licteur sortit vers Mnester et revint, tard, ses verges sanglantes et rompues.

— Il ne parle pas, s’affaisse et roule, rapporta le licteur.

— Il doit être paré maintenant d’un treillis de petits croissants de sang, comme quand il éclipsait le soleil, tous deux dans le Cirque, dit Messaline.

Et sa langue fut dans sa mémoire une mille et unième lunule rouge.

— Il refuse, dit Vectius Valens, qui buvait sur le troisième lit vis-à-vis de l’empereur.

— Et tu prétends l’avoir choisi parmi les esclaves ! s’écria-t-elle.

Mais Claude venait de s’assoupir, sa joue balafrée sur son coude ; et au-dessus de la petite table de thuya, dans son demi-réveil quand sa femme lui parla, tout ce que put son geste fut d’agiter et renverser sa grande coupe : des caillots d’écarlate roulèrent et tachèrent les trois lits et le passage des esclaves.

Messaline se tourna, sur sa couche, vers le médecin :

— Un philtre serait-il plus efficace que des verges et du sang à contraindre à l’amour celui qui n’aime que soi-même, ainsi que la vierge Artémis dédaigne tout le ciel pour recourber l’une vers l’autre ses deux cornes ? Je suis sûre à présent que c’est un dieu qui me possède et non un histrion esclave que j’ai fait battre ! Sais-tu conjurer les dieux, médecin ?

— Artémis, dis-tu ? dit Valens, sans presque s’interrompre de boire. Artemisia, l’absinthe, est un philtre elle-même. Artémis, Luna, Phœbé, triple Hécate ! Il y a trois absinthes : celle des Gaules, la santonique aux cheveux dorés ; la pontique, du Pont et de plus outre vers l’Orient où les bestiaux s’en engraissent, ce qui fait qu’on les trouve sans fiel, de même que nous contemplons la lumière du fleuve à travers les foies de ces vaches, ouvertes comme celles, pleines, dont la grande vestale brûle les fœtus le jour des Palilies, Valéria, et c’est la meilleure : celle d’Italie est plus amère…

— Je ne te demande pas un hippomane pour un taureau, mais pour Priape, dieu ! dit Messaline.

— … L’absinthe maritime, le seriphium de Taposiris en Egypte, dont un rameau tenu à la main ou le breuvage avec l’huile et le sel initie aux mystères d’Isis ! Une livre de pontique bouillie dans quarante setiers de moût jusqu’à réduction d’un tiers, de même qu’on fait le vin d’hysope…

— Ces vins d’aromates sont des parfums, dit Messaline, je n’en use qu’à ma toilette.

— Les parfums ont vertu de philtres, souviens-toi. Souviens-toi de mon phthorium de Thasos, où j’ai uni la scammonée et l’helléborite d’hellébore noir, ces abortifs dont je t’ai parée plus somptueusement, ma maîtresse, que d’essences de fleurs ou de pierreries, essences de la terre, t’en eussé-je acheté pour tous les quatre-vingts talents que me vaut un an consacré à guérir ou à t’obéir. J’ai créé le phthorium en semant la vertu des plantes autour de la racine des vignes ! Et j’ai macéré pour toi, avec l’artemisia et le miel, des emménagogues. Et je t’en combinerai un philtre, insoupçonnable et irrésistible, d’amour pour le dieu d’amour lui-même, si la faveur du dieu mûrit ma vendange !

— C’est bien long : le dieu sera mort, ou je serai devenue amoureuse d’un homme ou d’un âne, et mon amour à moi n’attend pas de saison, dit Messaline.

— Tu peux dissoudre l’artemisia, un jour et une nuit, dans l’eau de pluie salée, et c’est cette même absinthe dont une coupe, en nos antiques fêtes du Latium, était le prix suprême des courses de quadriges au pied du Capitole, le prix au-dessus de la couronne d’or ! Car dans l’eau elle est santé souveraine et elle éclaircit la vue, quoique dans le vin, à vrai dire, elle guérisse des venins de la ciguë, du dragon marin, de la musaraigne et du scorpion ! Et flairée elle provoque le sommeil, et tout aussi bien si tu la glisses sous le chevet de Mnester, à son insu !

L’impératrice, avec à peine le butin des dernières formules, avait fui la loquace présence du médecin ivre.

— Et je t’écrirai le reste des propriétés de l’absinthe, hoquetait-il parmi les ronflements de Claude, avec de l’encre d’absinthe, et si tu ne veux pas les lire la postérité les lira, car l’encre d’absinthe est indemne des rats !


Après un jour et une nuit, où il plut une pluie chaude et dissolvante comme des pleurs de joie, sous laquelle Messaline fit cueillir la plante et en composer le philtre :

— A-t-il bu ? demanda Vectius.

— Il a bu, dit Messaline, radieuse et furieuse d’une nouvelle volupté et d’un outrage inédit ; — il a bu, docilement, à ce point que ce n’est pas Phalès, ni Mnester, mais un tout petit enfant dans son berceau, qui a oublié sa divinité, qui s’est oublié, en moi !

— L’absinthe infuse un jour et une nuit dans l’eau de pluie est en effet, emménagogue aux femmes, mais aux hommes diurétique, sentencia gravement le médecin Vectius Valens.


Or le peuple ne tarda pas à gronder de nouveau autour du palais des Césars, à cause de son mime séquestré. Et Messaline, comme elle eût jeté à l’émeute des poignées d’or, avec les monnaies d’airain de Caius, dont le Sénat venait de voter la fonte, fit couler des statues de Mnester, à profusion par tout l’empire.

Et ces effigies, semblables à des œufs d’or, perpétuaient le geste du Narcisse des jardins et l’astre du théâtre de Caius.

Et les fouilles modernes ont exhumé un de ces cubistes de bronze à la piscine de Caprée.

Vectius Valens examina avec intérêt le portrait de métal :

— Alors, c’est là Phalès ?

— O oui, dit Messaline, c’était un tout petit enfant, mais c’était bien la présence réelle de Phalès. Phalès, Priape, le dieu de l’amour, c’est un petit enfant pudique qui joue à se cacher derrière un arbre.

— Et pour un asile plus secret, il trouve la femme de plus tendre aubier, plaisanta Vectius.

— C’était bien Priape, je l’ai vu, répétait obstinément Messaline.

— Pour nous autres désormais, de par l’indiscutabilité d’un témoignage oculaire, conclut le médecin, Priape est un homme froid.

II

le plus beau des romains

C. Silium, juventutis romanae pulcherrimum.
C. Cornelii Taciti Annalium lib. XI, 12.

Sans doute pour avoir multiplié les ressemblances de Mnester, Messaline s’aperçut un jour qu’elles n’avaient qu’un modèle ; et il n’est du caractère d’aucune femme d’hésiter longtemps entre un dieu unique, fût-il de l’amour, et un nombre pluriel d’hommes.

Elle s’éprit donc ardemment d’un jeune patricien, C. Silius Silanus, consul désigné, lequel, au cours du procès des chevaliers Pétra, après la mort de Poppée, l’avait émue de sa faconde à exalter l’honneur antique des orateurs (ce qui était à cette date le plus en vogue des lieux communs oratoires), et singulièrement de Corvinus Messala, ancêtre de Messaline, et à flétrir ce délateur Supius, qu’elle n’avait fait rien qu’en le rappelant de la déportation dans une île.

Il l’éblouit en outre de son teint vermeil, sa barbe de bitume, des grands gestes de ses mains lourdes, dont le petit doigt gauche crevait l’anneau d’or, et de ses lèvres qui saillaient comme une langue de rechange.

L’impératrice et toute la bande de ses premiers amants, les affranchis (sauf Polybe, le lecteur, qu’elle avait fait périr à la suite d’une brouille amoureuse) : Calliste, qui prétendait avoir sauvé Claude du poison sous Caius, Narcisse, Evodus, Pallas, descendant des rois d’Arcadie, noble esclave, intendant de César ; et le médecin Vectius Valens — l’impératrice et les affranchis se mirent à vendre « comme des cabaretiers », dit Dion, le droit de cité même aux Bretons, et tous les privilèges vendables, de sorte qu’en peu de temps, mais pas plus vite que ne palpitait son cœur, Messaline sentit se gonfler la bourse en pierreries qu’elle agrafait avec ostentation sur son sein gauche.

Cependant Claude, ministre inconscient de ses affranchis, envoyant au supplice, au fur et à mesure, ceux qui, lui semblait-il, usurpaient le titre de citoyen, et Messaline et Pallas revendaient ce titre, sitôt vacant, au plus offrant.

Messaline se procurait beaucoup d’or, car son expérience distinguait l’amant riche, personnage consulaire et notoirement intègre à ce signe, qu’il fallait l’acheter noblement cher.

Or Silius était non seulement personnage consulaire, plein d’honneur et de biens, mais, récemment marié, faisait parade d’un grand amour pour sa jeune femme Junia.

En conséquence, furent portés en oblation au nouveau dieu des présents nombreux, et, après que l’or fut épuisé en présents, toutes les richesses successives des Néron et des Drusus, entassées au palais des Césars, et jusqu’à l’échiquier de Pompée, sous l’œil bovin de Claude dont la fixité ne voyait plus, faite agitation éperdue par le tremblement, qui s’accentuait, de sa face ; les esclaves mêmes de l’empereur, dont il n’y avait aucun qui ne s’appelât Christ ou Chrest, à titre de certificat de leur excellence ; et la seule d’or des statues de Mnester.

Le jour où le dernier trésor (réserve faite du lit impérial), qui était le panneau de perles, portrait de Messaline, descendit du Palatin sur ce qui restait d’épaules d’esclaves femmes, alors seulement derrière la dernière esclave, l’impératrice s’offrit à Caius Silius.

Silius la trouva impériale et belle, et surtout il se souvint de la mort d’Appius Silanus, beau-père de Messaline, lequel eut la tête tranchée pour conspiration, car n’était-ce pas conspirer que se refuser aux désirs de l’Auguste ? et de la mort par le poison de Vicinius Quartinus, consul, et de beaucoup de morts.

Impériale.

Et, de même qu’on devient amoureux par contage d’une femme belle qui est amoureuse, l’éloquent personnage consulaire, que la ville unanime proclamait le plus beau des Romains, sentit la passion de l’impératrice, qui l’environnait, resserrer ses cercles jusqu’à lui ceindre les tempes d’une couronne d’empereur !

Et pour ces raisons, et pour sa beauté, il l’aima.

Messaline était venue toute nue, comme on se livre au choix d’un acheteur d’esclaves ; et elle était enveloppée, en attendant les bras possesseurs du maître, du grand manteau qui recelait, à ses sorties, la courtisane suburrane ou la chasseresse du dieu des Jardins dans ses jardins.

L’étoffe qui caressait son corps pouvait être dite en tous temps le manteau de Suburre, car la perruque d’or était superflue à la faire courtisane.

Et devant son actuel amant, comme aux pieds du Phalès de qui la rue des prostituées traçait le sillage d’amour, elle avait toujours l’air, au cœur des plis d’ombre, de la Nuit elle-même abritant son frileux oiseau.

Pour une telle divinité des ténèbres, un rayon de soleil est une pluie qui glace, comparé au voluptueux encens d’une lampe qui vient de s’éteindre dans un lupanar.

Or ce n’était pas (un détail le manifesta) le vêtement de la nuit du lupanar, mais du soir de l’hippodrome de l’Asiatique, que Messaline dévêtait chez Silius !

Mais il est logique et humain que l’on se trompe, à l’extérieur à l’extérieur des femmes, et c’est ainsi que Claude pariait absurdement qu’elle lui appartenait à lui seul, les jours précis où elle lui rentrait toute odorante de la cellule enfumée de Lycisca !

Ce soir-là donc, chez l’Asiatique, un murrhin mignon, comme tombé du nid, s’était cramponné à sa traîne de toutes ses griffes un peu faussées ; et comme elle n’avait jamais remis ce manteau depuis, elle aperçut seulement la pierre rose éclaboussée de lait longtemps après qu’elle eut jeté le manteau, plus moelleux tapis, sur les dalles fourrées du cubiculum de Silius.

Elle lui offrit ce dernier bijou — l’or de ses seins, la bouche de son amant venait de le cueillir —, et quand le couple en vint à se reposer sur sa couche, un jeune garçon fut appelé afin de verser du Cécube mousseux dans l’admirable gemme à boire.

Alors le plus beau des Romains, à plat-ventre, se souleva sur ses deux coudes et fronça le sourcil vers la main de Messaline qui lui tendait la coupe. C’était une des coupes que la course de l’impératrice avait traînées sur les gradins ; et, aussi patente que l’écartement des doigts qui la présentaient, sa fêlure pleurait, telle la clepsydre des heures d’amour.

Souverainement, du haut de l’hommage de tous les trésors, sans tare jusqu’à — dit son regard méchant — la donatrice et le plus récent don, Silius cria :

— Tu n’es pas jalouse, Valéria, de me donner toutes ces choses femelles ?

— Mon sexe est le plus petit ! répondit-elle, avec un geste.

III

les noces adultères[3]

Οὐδέ τι οἶδα
Εἴ μοι ἔτ'ἔμπεδόν ἐστι, γύναι, λέχος.
ΟΔΥΣΣΕΙΑΣ Ψ.

Le lit des Césars n’avait pas été apporté chez Silius comme y étaient venus les meubles et les esclaves et l’amour de Messaline, non que ce lit fût enraciné au sol du palais à l’imitation de la couche homérique d’Ulysse, ni parce qu’il est plus naturel qu’un homme marche vers un lit que le lit vers l’homme ; mais parce que le lit des Césars n’est tel, dans la pensée de Messaline, qu’avec pour baldaquin tout le palais des Césars, depuis ses fondations, dont la plus profonde est celle de Rome, jusqu’à son faîte, qui est Claude César lui-même, en train d’écrire l’histoire de cette Rome dans son transparent belvédère, sans en pourtant discerner encore, à ce point de sa lente érudition, cette ultime péripétie.

Et il y eut une fois une aube où la large couche nuptiale, aux pieds trapus d’ivoire cerclé d’argent, plaquée entièrement du même vierge métal, à la mode de Délos, et couverte d’une pourpre brodée de figures d’aigles, fléchit silencieusement sous le poids musculeux et nu de Silius, de qui la barbe noire fit plus éblouissante la soie candide du drap et l’épaule de Messaline.

Le contraste ras et blanc de Claude teignait naguère, dans cette même chambre, toutes choses de la couleur des cheveux

Or cela ne l’attristait point, lui étant un rajeunissement, mais sans qu’il souhaitât d’être ramené à une trop première adolescence.

Quand il n’avait pas de cheveux gris, il n’était pas l’amant de Vénus.

De neige, ils lui tressèrent l’aube de sa couronne impériale.

Quant à la candeur suprême, Claude ne la regardait pas en face, et son branlement de tête s’expliquait sans doute par celui d’un cygne acculé qui projette son cou à droite et à gauche, selon qu’il n’y a pas de chasseur, parce que la vie ne lui fut pas assez longue haleine pour le chant de l’apothéose.

Et comme Silius s’étendait dans ce lit, à peine aux bras de Messaline, il lui signifia, ainsi qu’avant la coupe de leur premier baiser, d’un rancuneux regard une si douloureuse angoisse, qu’elle lui pardonna tout de suite et même se repentit de la faute qu’elle devinait avoir commise, quelle que fût cette faute.

Silius cherchait, tâtonnait précipitamment de ses deux mains, sous la vaste nudité de sa carrure, captura l’objet — était-ce une bête qui l’avait mordu ? — de son horreur.

Livide, anguleux, cristallin, sévère, sénile, obscène, nu jusqu’à l’os :

Un dé.


— Il fallait garder une esclave, dit Silius, debout sur le tapis, pour changer les draps de César.

— Mais je t’ai tout donné, Silius, sanglota Messaline ; je ne pensais pas que tu ferais attention à… cette chose, je ne pensais pas que tu trouverais cette chose ! Mais on a laissé les draps de Claude aussi naïvement que, si Claude n’avait pas débarrassé ce lit à ton entrée en costume héroïque… je t’aurais aimé sur le corps de Claude.

En costume héroïque, c’est-à-dire tout nu, avec quelque draperie derrière l’épaule gauche.

— Mais je t’ai donné toute ma vie ! Mais je t’aime, Silius ! Mais mon corps, que tu ne repousses pas… Veux-tu donc aussi arracher ma peau, qui est à Claude ? Je t’aime !

— Oui, Valéria, tu nous aimes bien tous les deux — je ne compte pas la plèbe des autres — tous les deux, moi et César.

… Lève-toi ! tu ne m’as rien donné, aucune parcelle d’amour puisqu’il me manque une parcelle de ton amour ! Ou si tu me donnes tout, si tu te donnes toute… Celui qui possède absolument la femme de César est… Je suis César ! je suis ton mari légitime, et c’est peut-être de peur de déjuger tous mes aïeux Césars que je ne châtie pas, moi non plus, celui qui m’est, depuis tant d’années, si effroyablement adultère, dans mon propre palais, qu’il ne m’a laissé ma femme que cette dernière nuit, la première… C’est pour cela que je ne peux pas la répudier, je n’ai pas encore joui de nos jeunes noces, car pour moi, jusqu’à cette nuit… (Silius pleure) Messaline est vierge !

— Tu as raison, ab-so-lu-ment, Silius, dit Messaline.

— Silius ! Mais oui : Silius ! je deviens fou, dit Silius ; tout ce que j’ai dit est ridicule, j’ai usurpé les trésors des Césars et volé sa femme à César, comme tout le monde, voilà tout. Je ne suis rien, que Silius, consul désigné, simple particulier, époux de Junia Silana. Ha ha ha ! mari de l’Augusta ! Où est le contrat de nos noces, impératrice ? l’acte légal ?

— Tu es César absolument, ô César, dit, à genoux, Messaline.

IV

l’imitation de bacchus

Καὶ σύμπασιν ἂν τοῖς χρωμένοις αὐτῇ κατὰ συμβόλαια συνῴκησεν, εἰ μήπερ εὐθὺς ἐν τῷ πρώτῳ φωραθεῖσα ἀπώλετο
Τῶν ΔΙΩΝΟΣ Ῥωμαικῶν βιβλίον Ξ.

Or Claude partit un jour pour Ostie, à l’embouchure du Tibre, dont il avait achevé le môle et le phare, commencés par César, et creusé le port pour les blés d’Afrique et les fruits d’Espagne, de Gaule et d’Orient, afin d’y sacrifier — une tempête suffisant pour affamer Rome — dans le temple de Castor, fils de Tyndare, qui chasse les orages et les pirates.

Huit Liburniens l’emportaient en litière sur la route, douce et courte à cheval, mais peu praticable aux voitures parce que, tantôt resserrée entre des bois de figuiers et mûriers, tantôt qui s’épand au long de prairies plates, elle n’est pavée nulle part.

Erudit en toutes choses, sauf de son ménage, au fond recueilli de sa chaise couverte, il se mit en tête de s’illustrer émule des Cadmos, des Cécrops, des Linos, des Palamède, des Simonide, des Damarate et des Evandre, et inventa trois lettres inédites d’alphabet, le Ⅎ éolique [digamma], le )( [antisigma], et une diphtongue inouïe, laquelle prétendait à traduire l’onomatopée du baiser, ce double destin.

Cependant, au même loisir que l’amble humain de la litière octophore, la femme de César épousa légalement Silius.

A Rome, le consentement des époux et de ceux dont ils dépendaient suffisait au mariage. Les cérémonies nuptiales étaient accessoires.

Mais une femme passait en la puissance paternelle de son mari (in manum conveniebat), sous sa tutelle et devenait sa propriété comme un objet mobilier, de trois manières : usu, coemptione, farre.

Par l’usage : quand, mariée, elle était restée un an révolu chez son mari, elle lui était acquise par usucapion.

Par la coemption : le mari l’achetait, avec toutes les formalités d’une mancipation fictive, comme une chose.

Par la confarréation. Et c’est ce mode d’union que choisit Messaline, en présence de dix témoins, entre les mains du souverain pontife et du flamine de Jupiter, κατὰ τοὺς ἱεροὺς νόμους. Et l’on sacrifia aux dieux un gâteau de blé nommé far.

Pendant ce temps-là Claude priait Castor, protecteur des blés, que le far ne manquât point à Rome.

La confarréation était l’union indissoluble, sans divorce possible. C’était une longue cérémonie qu’un coup de tonnerre, présage néfaste, pouvait rompre, mais Claude était exaucé de Castor !

Silius avait divorcé la veille avec Junia Silana.

Quant à Messaline, épouse pour la vie de Silius, elle n’abdiqua point l’union de César ni ne souhaita la mort de Claude César.

La maintes fois meurtrière laissait grâce dans son cœur, assez infini pour la générosité, à tous les amours passés, et ne reconnaissait au veuvage que cette commodité de calendrier, flétrie par Sénèque, de pouvoir dater des différents maris et non des consulats. Car si une femme, qui apprend par son sexe, est capable de se souvenir du nom de ses époux, elle n’est pas informée de tous les consuls : il y en a qui sont morts, ou loin, ou eunuques, et ils sont tous doubles.

Et elle se persuada en si absolue sincérité que l’amant de la minute présente était son légitime mari, qu’elle prit des dispositions pour célébrer de même sorte, dans l’ordre de ses futurs amours, mais sans renoncer aux antérieurs époux, une pluralité de justes et indissolubles noces.

L’impunité couronna la première.

On était à la fin de l’automne. En conséquence, pour moquer le mesquin tour de rôle des saisons, symbole de l’unité successive des maris selon le préjugé, elle n’imagina rien de mieux que de gonfler quand même la pulpe ridée des raisins feus, et de donner, sur la joue du palais impérial, un simulacre de vendanges en l’honneur de son mariage de ce jour-là et de Bacchus, pupille de Priape.

Au milieu d’ormeaux en caisses, arqués sous les grappes ensachées, et de la danse et du chant d’esclaves maquillées en Bacchantes, au gémissement, jusqu’au sang, des pressoirs et au bouillonnement des cuves, le couple nuptial, en déshabillé de peaux de boucs et Messaline cheveux épars et secouant un thyrse, sentit l’encens du vin baiser ses cothurnes, puis enfumer sa tête jusqu’à ce que tout prît pour eux l’allure désordonnée d’une ronde, comme les dieux se réjouissent au tournoiement des soleils.

Et cette gyration d’hommes, plus confuse que l’écrasement des raisins, c’était le monde de tous les anciens amants de la nouvelle mariée, depuis Mnester en Pan, vêtu d’une peau de loup, jusqu’au prostitué Césoninus, en Bacchus couronné, imberbe, coiffé d’une calotte de lierre, et de qui Messaline avait jadis voulu se prouver le mâle…

Tous, sauf leur doyen, Narcisse, qui s’était abstenu par une jalousie tardive et subite, l’acte nuptial seulement alors apparu réel, parce qu’écrit, à sa nature de secrétaire.

Vectius Valens, par une saillie d’ivrogne, feignit plaisamment de vouloir s’envoler pour rattraper la fuite précieuse et ascendante des vapeurs du vin, lesquelles, sous prétexte d’aller couronner les dieux, dénimbaient les fronts des buveurs ; il se hissa sur le plus grand orme ; et du ton d’un astrologue délimitant sa maison du ciel, il s’écria :

— Eole s’invite à notre vendange : je vois une furieuse tempête qui s’approche, venant d’Ostie !

Là-dessus l’évohé redoubla, et l’hilarité nombreuse du froissis de cuivre des tambourins.

Sagement, il se détourna du ciel, et voici ce qu’il découvrit de spectacle terrestre, sur une scène improvisée de sol nu, où les dernières feuilles mortes des vignes étaient balayées au vent de la danse, de même qu’avaient battu l’air les talons, dont l’ivresse croyait continuer les gestes de vendange.


Il y eut un frémissement entre les pampres, comme un éléphant se frayant passage au moyen de son proboscide noir, couche de gauche et de droite ses herbes d’Asie, qui sont de hauts arbres ; et un nègre éthiopien, nu comme la poix, bondit en avant, à la suite et dans la direction de son geste d’égipan.

Ses mains étaient liées derrière sa tête, et ses coudes lui figuraient de monstrueuses oreilles percées plutôt que des cornes bouquines. Et ainsi il n’avait le libre usage que d’un membre, acrêté, comme l’ergot d’un coq de combat, de l’acier d’un éperon.

Et selon une mode, favorite aux noirs d’Ethiopie, un grelot d’argent s’enkystait dans l’extrémité de sa peau, jusqu’à la sourdine ; ce qui ne l’empêcha pas, aux oreilles de Messaline, de carillonner, quand le fanfaron galop du champion fit trois fois le tour de l’arène, mieux que les sonnailles des mules de tous les attelages réunis qui halent un bélier vers une ville.

Cependant le gladiateur blanc, adossé à un ormeau devant la pourpre des raisins, d’une pâleur de perle qui déchirerait le lobe qu’elle orne, se mit en garde avec une temporisation savante et comme à mesure d’une crucifixion.

Or parce que le blanc était beau et l’assuré vainqueur, Messaline se sentit tout amoureuse du nègre.

Aussi, pendant que la troupe des femmes, jusqu’à Césoninus ; et Silius et les invités, encourageaient l’un ou l’autre antagoniste par les évohé de leur rut ou de leur rire, elle s’appuya, sans une parole, à la lice de ceps, qui fit ventre à se rompre, et, ses égides souillées jusque sur ses chevilles par l’amour des raisins, derrière le nègre qui ne pouvait la voir, ses yeux convergèrent sur l’adversaire blanc les miroirs ardents de ses désirs.

Et parce qu’elle était une prostituée très experte et irrésistible, et que l’autre n’était qu’un mâle, le regard de Messaline, ce ne fut pas l’immédiate riposte d’un regard, mais d’une possession, et le don candide de toute une âme qui le croisa !

N’ayant plus à combattre qu’un désarmé, et parce que le sang réjouit les mânes, il fut permis de le tuer au nègre vainqueur.

Mais Messaline requit le glaive d’un processionnel bourreau, afin que l’exécution fût plus prompte.

— Elle a hâte, pensa Silius, la fête terminée, de notre lit nuptial.

Mais après que l’homme fut mort :

— Tue ! répéta l’impératrice.

— Bacchus t’aveugle, dirent-ils tous, montrant la preuve encore gisante de l’ordre exécuté, et la mare d’un autre sang que celui des pressoirs.

— Tue ! dit Messaline, sans plus accorder aucune attention à Silius et s’adressant au nègre plus langoureusement que les femmes de Tibère n’imploraient la caresse de son ongle empoisonné ; tout de suite ! ô tue-moi, indiqua-t-elle.

La brute noire, qui restait prête, comme une stupeur reste ahurie, se mettait en devoir de détacher l’éperon tranchant.

— C’est un bon nègre, et qui sait vivre, essaya de rire Silius, pour laisser oublier un peu aux témoins de son mariage qu’il était mari, et méditant la destitution de Titius Proculus, officier à qui il avait confié la surveillance de sa femme, ou plus précisément l’emploi de chambellan du cœur de Messaline.

— Non, ce serait trop long, soupirait Messaline ; seul tu serais plus, tu serais trop, ô mon unique amant !

V

le pêcheur de mugils[4]

Λαίμαργος δὲ μάλιστα τῶν ἰχθύων ὁ κεστρεύς ἐστι καὶ ἄπληστος — ὅταν δὲ φοβηθῇ, κρύπτει τὴν κεφαλὴν, ὡς ὅλον τὸ σῶμα κρύπτων.
ΑΡΙΣΤΟΤΕΛΟΥΣ Περὶ τὰ ζῷα ἱστορίων Η, β.

Ceci se passait à Nîmes, le jour où, à Rome, la ville des adultères depuis l’exemple de l’impératrice, celle-ci, derrière sa dernière esclave, se rendait chez Caius Silius.

Sur la grève que la Méditerranée possédait encore, le médecin Vectius Valens, sous l’ombre large d’un chapeau thessalique, tels qu’en portent les spectateurs des théâtres et les pécheurs de la mer, s’intéressait à un panier de poisson.

Des dos gris de plomb luisaient, si épais qu’ils faisaient les bêtes presque cylindriques ; des ventres dormaient si mats que chaque forme semblait une coudée de défense d’ivoire, cuirassée partiellement de métal et rayée aux flancs de sept nielles grises.

Les têtes, au bout d’une collerette de quatre fortes épines et des ouïes en ardillons, étaient des prodiges : déclives, coiffées d’écailles polygonales ; les yeux à demi-couverts par le double auvent de bésicles de graisse ; la bouche lourdement lippue, triangulaire et qui se fermait comme s’insinue un coin — Vectius en ouvrit une de l’ongle, et ce fut cette lèvre frétillante qui le regarda au lieu des yeux morts : car les dents ténues clignaient exactement comme des cils.

Le pêcheur se mit à vanter sa marchandise, selon ses variétés : les muges céphale, doré, sauteur, le tout petit muge labeo ; et comme le médecin s’absorbait dans son examen sans aboutir à un geste d’acheteur :

— Je n’attends plus que mes muges océaniques, dit-il ; mais voici précisément les barques qui rentrent, vous allez assister à la fin de la pêche du chelo et du ramodo.

Une petite barque, un céloce, apparut seule, à voiles et à rames, se hâtant vers le point où se tenaient les interlocuteurs, le fond de la baie où s’ouvrait, communiquant avec la mer, le grand étang salé Latera.

— Ils traînent un muge mâle par la bouche et les ouïes avec une ligne depuis des jours depuis l’Atlantique, expliqua l’homme ; et le banc des femelles suit aveugle, car le muge est salace et stupide !

— La nature rit des mugils, dit Vectius, car ils s’enfouissent la tête jusqu’aux nageoires couchées de leur ventre, et se croient en sûreté.

— Vous êtes pêcheur ? s’étonna le pêcheur.

Vectius regardait vers la mer.

Les barques étaient toutes en vue, mais sans ordre et sans qu’elles parussent essayer de se ranger en croissant ni de manœuvrer des filets en travers de la baie.

Et plus blanches que les voiles, des crêtes de vagues les précédaient d’un bouillonnement.

Car une avant-garde de dauphins, visible à fleur d’eau, rabattait le banc des chelos avec la discipline d’une meute.

— Le muge se sauve devant les dauphins, tandis qu’il sauterait facilement par-dessus un navire, enseignait le pêcheur.

Et une grande foule d’hommes et de femmes, qui avait envahi la grève et les rives de l’entrée étroite de l’étang, capturait, au moyen de tridents et de filets à main, le banc entier échoué dans l’eau basse, sans inquiéter jusqu’à la fuite les folâtreries onduleuses des dauphins.

— Ils attendent leur curée de poisson aujourd’hui, dit le pêcheur, et demeureront toute la nuit et demain encore, jusqu’à leur salaire habituel de pain trempé de vin.

Puis il revint à ses nouveaux paniers ruisselants, et reprit :

— Tout cela est exquis à manger, car, de même que l’angle aigu de leur bouche ne leur permet de se nourrir que d’animaux mous, leur gosier en forme de filtre ne laisse arriver à leur estomac que des substances déliées.

— Tu pourrais ajouter, ami, que la coction dans cet estomac est infiniment subtile, car il se termine en gésier d’oiseau.

— Achetez-vous enfin, ou es-tu pêcheur ? grogna l’homme aux mugils.

— Je pêche, oui, mais autrement que toi, sans dépendre de chiens marins, et où il y a plus de poisson. J’extrais, à Rome, dit le médecin, assurant son chapeau Thessalique, les mugils du supplice légal des fondements des adultères.

VI

par l’entremise des courtisanes

Προανῃρήĸει δὲ τὴν γυναῖĸα Μεσσαλίναν διὰ ξηλοτυπίαν.
ΦΛ. ΙΟΣΗΦΟΥ, Ἰουδ. Ἀρχ. βιβλ. Κ, κεφ. Ζ.

Or Claude, instruit de tout à Ostie par les soins de Narcisse et la bouche de ses concubines favorites Calpurnie et Cléopâtre, demandait avec égarement qui de lui ou de Silius était César ou simple particulier.

Cette perplexité démente laissait peu de place à un sentiment presque inconnu, semble-t-il, des Romains de ce temps-là et surtout de Claude, la jalousie, la haine du cocuage, quoique Flavios Joseph écrive qu’il fit exécuter Messaline par jalousie.

— Tu veux rire, ma petite Cléopâtre, bégayait-il. Ne te moque pas de moi, je suis un pauvre homme dans une taverne. Tu veux me faire accroire que je ne suis plus César ! Mais on ne prend pas comme cela à César son palais et ses trésors et son autorité et Vénus ! J’ai toute ma raison, Calpurnie, je suis bien sage, tu essayes encore de me mettre tes petits souliers pleins de boue aux mains (il y a des gens chez moi qui ne me regardent pas comme leur maître !), mais tu perds ton temps, je ne dors pas. Je n’ai pas les yeux éblouis ! Je n’ai jamais été César ! C’est une supposition trop absurde !

Il eut un sursaut.

— Les torches ! le sang ! Ami soldat, voici des pièces, beaucoup de pièces d’or. Tu as de bonnes épaules, soldat, pousse la roue, pousse ! Io triumphe ! Fors-Fortuna !

— César, commença Narcisse, qui était venu.

— Ha ha ! César, dit Claude ; n’est-ce pas, Narcisse, que ce n’est pas moi ?

— Mais non, acquiesça le familier. César est César chez la Fortune. Elle est là, son char attelé, prête à rouler.

— Elle est là… Vénus ? trembla Claude de tous ses membres.

— Elle t’attend… Fors-Fortuna, César.

Et dans la même chaise qui l’avait amené à Ostie, entre Vittellius et Largus Cécina, sous l’œil de Narcisse, Claude César reprit la route sablonneuse de Rome.

Cependant Vénus, comme une ordure des jardins, dans le tombereau des excréments, n’ayant pu requérir d’autre véhicule, — et pourtant, étant Augusta, aussi bien que Livie déesse, elle avait droit au char ! — s’avançait sans peur à la rencontre de César, sachant que pour fermer les yeux impériaux au plein tombereau de ses souillures, il lui suffisait d’ouvrir l’éventail voluptueux des siens.

Et comme le soldat imaginaire, ou toute créature qui porte une image du prince est inviolable, elle prit avec elle ses enfants Octavie et Britannicus, lesquels, qu’il fût ou non leur père, ressemblaient à Claude.

Enfin, elle se fit précéder, avec le même cynisme qu’elle eût épilé ses nuits prostituées avec la lampe sacrée des vierges, par Vibidia, la plus ancienne vestale.


— O crime ! alternaient méthodiquement Cécina et Vitellius à chaque vaste oreille de Claude, comme pour rythmer l’ahan des porteurs.

Narcisse, à demi-étendu en face de l’empereur, plus habile, parla au fond même de son âme en l’occupant d’un mémoire, lequel relatait tout le passé de Messaline.

— Un mémoire ? dit Claude, qui, avidement, paperassa.


Dernière descendante de la noble famille des Messalla et de siècles d’intégrité et de rostres, fille de Messalla le Barbu et de Domitia Lépida la Dompteuse-Douce, Messaline, que Claude l’ait épousée souillée ou non et que Lépida lui ait donné l’exemple des débauches ou d’une vie de vertueuse matrone, avait réfréné son infamie jusqu’à ce qu’elle pût avec certitude la cabrer au faîte de l’empire.

Dès lors, meurtres sur meurtres :

Julie, nièce de Claude.

Julie, sœur de Claude.

Appius Silanus, second mari de Lépida, mère de Messaline et que sa fille fit veuve.

Le fils d’Appius, gendre espéré de Claude.

Le gendre de Claude, Pompée le Grand, et son père, et sa mère.

Calliste, compagnon d’études et affranchi de Claude.

Vicinius Quartinus.

Pétus et Arria, célèbres. —

Claude, las d’assassinats, se mit à se distraire au déroulement d’exils :

Sénèque…


Du fond sanglant du ragoût de ces ordures, il ne leva pas la tête vers la pestilence plus fade du tombereau.

VII

en atropos chez lucullus

Et vincula, et carcerem, et tormenta, et supplicia [miles] administrabit, nec suarum erit ultor injuriarum ? Jam stationes aliis magis faciet quam Christo ?
Q. Sept. Flor. Tertulliani De Corona.

Ce fut la matrone veuve qui eut pitié, sûre maintenant que l’enfant coupable serait punie, et qui vint bercer la malheureuse, réfugiée derrière les portes de fer de ses jardins, vainement opposées au fer prévu des soldats.

Quant aux complices, les ordres machinals de l’empereur les exécutèrent sans intérêt. Antiquaire amoureux des vieux usages, Claude avait dit seulement :

— Punissez à la manière des ancêtres.

Comme toute coutume archaïque du Latium était sanglante, cet ordre signifiait : punissez de mort. Les morts traditionnelles s’énuméraient : ou battre de verges jusqu’à la mort ; ou battre de verges et achever en tranchant la tête ; ou précipiter de la roche tarpéienne, quoique ce supplice fût plus spécialement réservé aux parricides ; mais l’empereur n’était-il pas un père, et, en droit romain, l’époux de Messaline n’était-il pas son père ? On pouvait ainsi étrangler dans le Tullianum ou dans la Force.

Silius réclama le billot connue il convenait, avec d’héroïques rodomontades ; Vectius Valens fut bavard, et Mnester s’enveloppa, comme d’un manteau de lâches supplications, de l’ostentation des cicatrices de verges infligées jadis, du fond de l’antre de Diane persane, par César.

— Cela n’a aucune importance, dit Claude ; j’ai fait trancher la tête à un consul désigné et à trop de nobles personnages pour excepter de leur mort un histrion !

Et puis il s’appelle ΜΝΗΣΤΗΡ, le Galant ; et son nom me donnera le titre, renouvelé d’Homère de mon chapitre sur sa mort dans mon histoire de Rome : Μνηστηροφονία, le Massacre des Galants de… Pénélope, lequel est l’argument du chant vingt-deux de l’Odyssée. Qu’il ne se dérobe point à l’exécution : il me volerait mon titre.


Or voici ce qui se passait non loin de la grotte de Diane :

— ’Tite, ’tite fille… elle a été une petite fille bien sage ! Dis, maman, tu me donneras la petite lampe d’argent pour jouer à la vestale ?

C’est Messaline qui parle. On vient d’enfoncer les portes du jardin. Sa terreur mortelle et soudaine, en travers des genoux de Domitia Lépida, anticipe le délire de son agonie.

— Bien sage ! Elle ne cassera plus le fatile en jouant à la toupie avec !

Le fatile était le vase sacré qui servait à arroser le temple de Vesta, et dont le fond, pour qu’on fût forcé de n’y jamais laisser séjourner d’eau, était conique comme celui d’une bouteille à soda.

— Donne la lampe de la petite vestale !

Et voici, portant une torche, précédé d’un centurion en tenue de garde et moins fatal et inflexible de ses armes que de son mutisme militaire, l’affranchi Evodus, qui inonde la pelouse de toute la lumière crue de ses invectives d’esclave.

Lépida ramène son voile de veuve sur sa tête.

— Chienne, louve, putain ! crie l’affranchi, et il ne s’interrompra, jusqu’à sa mission accomplie, de vociférer des injures que pour l’urgence d’ordres au soldat.

— Un soldat ! zézaye Messaline ; il y a un soldat. Quelqu’un m’a caressée avec des paroles de soldat ! Maman, laisse-moi aller avec les beaux soldats !

Dis ?…

Elle tâte la figure qui se fait taciturne de tout son masque de bure blanche.

— … Le voile ! Tiens, dieu Auguste est voilé !

Joyeuse :

— Bon, bon ! le grand gladiateur va égorger le petit ! Lève-moi dans tes bras, maman, que les jeunes garçons à bulle d’or m’admirent joindre mes pouces !

L’affranchi s’impatiente.

— Inutile de faire la folle, ô la plus abjecte des adultères ! Comédienne, tu n’es pas au Cirque ! Ton cocu de César s’est décidé à faire justice, enfin, et tu ne te sauveras pas ! Tribun de garde, avance.

Le tribun, ses décorations et phalères clapotant sur sa poitrine, s’avance entre les yeux de Messaline.

C’étaient souvent les centurions et les soldats qu’on chargeait des exécutions. Tertullien décrivant les offices divers du soldat, s’écrie :

« Quoi ! il administrera les fers, et la prison, et les tortures, et les supplices, et il ne vengera pas ses propres injures ? Et la garde, la montera-t-il plus pour les autres que pour le Christ ? »

— Chéri, dit Messaline — elle le toise de bas en haut, toujours étendue sur les genoux de sa mère voilée —, je t’aime. J’étais si pressée de t’aimer que je n’ai pas perdu notre temps à me retourner vers ton visage. À présent, je suis contente de savoir que tu es soldat. Tu es beau, tu as l’air d’une outre en bouc, avec ta casaque de cuir ! Sent bon. Je suis belle aussi, n’est-ce pas ? Le leno dit que je suis la plus belle. Moi, les hommes m’appellent Lycisca.

— Silence, ordure ! clame l’affranchi ; ta bouche souille même le nom des prostituées du faubourg.

Elle met un doigt dans sa bouche, pensive et mutine.

— Maman, puisque tu défends à ta petite fille d’aller promener à Suburre — nunuque Halotus dit pourtant que c’est très beau, il y a un grand baquet où font pipi les hommes, prête-moi ton petit’thyphalle de bracelet pour joujou.

La matrone se lève brusquement et impose à la main de sa fille, sans rompre son douloureux silence, un poignard, sur quoi ses ongles à elle étaient crispés dès avant l’entrée des exécuteurs.

La réalité du métal la rappelle à elle-même et ressuscite toute l’impératrice.

— Je rêvais ! j’étais folle ! Oui, mourir, laver toutes mes hontes… Mais, sotte petite servante, ce bain est trop froid, tu mérites que je te pique avec l’épingle d’or. Où suis-je ? les jardins ?

Elle tombe à genoux.

— Phalès ! Il est parti ! il s’envole. Petit, petit… Je ne l’attraperai jamais ! — Cottyto, tu seras récompensée pour m’avoir retrouvé mon bijou. Ma petite broche de corail et de sardoines, ma stola chamarrée ne s’en passait pas. O mon oiselet de retour au nid ! murrhin joli, coupelle de mousse, Sili !

— Assez d’histoires, grommelle Evodus. Je pense qu’à cette heure ton amant vomit ses crimes avec son sang. S’il était permis à ta bouche de boire son âme, il te faudrait, de peur qu’elle ne fuie ailleurs, clore de tes doigts toutes ses plaies, ô plus vile que les baladines et les joueuses de flûte !

— Oh, ne lui faites pas de mal, à Silius. La mélodie de mes baisers sera la même, sans lui faire de mal, avec sept amants. O Pan ! ô syrinx !

Elle caresse mollement sa gorge avec le stylet.

— Elle divague de plus en plus. À genoux, catin ! Tribun, tire ton glaive !

Et lentement, le soldat commence d’amener au jour les premiers pouces de la lourde lame.

Messaline, au miroitement, laisse tomber son poignard et bat des mains.

— Oui, celui du soldat ! celui du soldat ! Claudi, bien-aimé, laisse, que ce soit moi qui te déshabille ! Tu es beau parce que tu es vieux, vieux, et chauve, si chauve qu’on ne peut pas plus nu ! ni plus laid, ô mon amant ! Où la laideur de l’homme, à son paroxysme, renonce, seulement commence la beauté de la fleur ! Viens, lis des jardins ! viens, mon empereur !

Elle a saisi le long glaive à décapiter par tout ce qui est visible d’acier brillant et le tire jusqu’à son entière splendeur.

L’affranchi, maintenant, hésite.

— Arrête, tribun. Peut-être va-t-elle se tuer seule. Le secrétaire a dit qu’il valait mieux la faire se tuer.

Le tribun laisse son bras mort, mais sans abandonner l’épée, le seul doigt utile, c’est-à-dire l’infâme, du poing militaire.

— O comme tu as froid ! dit-elle. Ne touche pas tout de suite le cœur de Messaline, il y fait si doux que tu t’y brûlerais au sortir d’un tel froid. Et puis, tu ne m’aimerais pas si je n’étais pas un peu coquette ! Je veux te refuser encore un peu de temps de n’avoir plus froid. Laisse mes baisers te réchauffer tout doucement.

Elle appuie le fer sur sa joue, et on dirait qu’elle dort sur son miroir.

— Femme, dit l’affranchi à Lépida, est-ce que votre fille sait ce qu’elle dit ?

Lépida baisse son voile et regarde, de l’œil de Junon.

Messaline a fébrilement déchiré la gaine légère du haut de sa robe, et son sein est nu comme une lame.

— Salope ! dit Evodus.

— Que me dis-tu, mon grand miroir ? Pourquoi est-ce que je me mire toute nue ?

Souriant au glaive, brillant comme ruissellent les poissons aux flancs niellés, et qui attend que son maître le plonge :

— Et toi, est-ce que tu te baignes tout habillé ?

Le gros geste maladroit du tribun cherche à dégager son arme.

— O ne t’en va pas ! dit Messaline. Serre-toi contre moi. Pas si fort ! ne me repousse pas de tous tes bras. Laisse-moi me soulever vers ta bouche.

Elle se hausse vers le tribun.

— O comme tu es dieu, Phalès ! Phalès, je ne savais rien de l’Amour ; je connaissais tous les hommes, mais tu es le premier Immortel que j’aime ! Phalès, enfin, tard ! Je savais que tu étais dans le jardin ; méchant, qui ne m’avais envoyé qu’un histrion, avec ton masque ! Ton masque si lourd ! Mais à présent, c’est toi. Bonjour ! Vous vous êtes bien fait attendre, Maître. Allons-nous-en chez nous. Ma mère ne regarde pas, elle. Elle fait bien. Ce n’est que la veuve d’une très grande barbe. Elle ne comprendrait pas. C’est bien toi. Je n’avais pas rêvé, ou est-ce que je rêve, maintenant ?

Evodus, stupidement :

— Elle rêve, à moins qu’elle ne se moque.

Messaline, en extase, au glaive :

— Bonjour.

Et le monstre d’acier répond au baiser par une morsure, au-dessus de sa gorge, qui prélude à la prendre toute.

— Emporte-moi, Phalès ! L’apothéose ! Je la veux tout de suite, avant d’être vieille ! Ou fais-moi vieillir tout de suite, jusqu’à la divinité. Emporte-moi chez nous, au plus haut ciel ! le plus haut ! le premier ! Tu es le premier, ô Immortel ! tu vois bien que je suis vierge ! Donne, donne la lampe pour jouer à la petite vestale ! Si vierge ! Si tard ! Bonheur, ô comme tu me fais mal ! Tue-moi, Bonheur ! La mort ! donne… la petite lampe de la mort. Je meurs,.. je savais bien qu’on ne pouvait mourir que d’amour ! Je l’ai… maman !

L’homme au glaive écarte Messaline de son corps ainsi qu’une vipère.

Elle étend ses mains tâtonnantes vers Lépida, qui, sans hâte, se dérobe. La matrone a remis son voile et s’éloigne à reculons.

— Mais c’est un glaive, charogne, bave affranchi, ce n’est pas…

Or c’est lui qui éclate en sanglots et se prosterne comme sous le souffle d’un dieu ; et ses morsures vont se tapir parmi les fleurs, dont le parfum s’exalte de son cri :

— Mais je l’aime ! je l’aime !

Et de dessous les fleurs il halète vers l’espoir d’une figure de femme. Aucune. La veuve s’en va grave et impitoyable. Elle est si veuve et si pure qu’il y a très longtemps qu’elle n’est plus là. Et ce qui soulève et anime avec une tête son capuchon immaculé, ce ne peut être que l’Obscénité Divine qui se retire vers les secrets de son jardin. Il n’y a qu’un dieu ou un fantôme qui sache faire des plis si droits. Et une vraie femme aurait pleuré avant l’esclave, et ses larmes la dévoileraient sous la trame qu’elles auraient mouillée !

Le dieu est parti.

Il n’y a plus dans ses jardins que le tribun et Messaline ; et la femme, à mesure que le fer se rétracte d’elle, s’abîme vers le néant des fleurs.

Le tribun a retiré tout son glaive ; au bout d’un temps, il conclut :

— Putain !

VIII

apokolokyntose

Inter cetera in eo mirati sunt homines et oblivionem et inconsiderantiam, vel, ut, graece dicam, μετεωρίαν et ἀβλεψίαν. Occisa Messalina, paulo post, quam in triclinio decubuit, « Cur domina non veniret, » requisivit.
C. Suetonii Tranquilli Tib. Claud. XXXIX.

— Messaline est morte, dit Narcisse.

Claude mangeait, demi endormi, sur son lit de table.

— Elle est belle, elle est amoureuse, elle est morte, elle est Vénus, répéta-t-il d’une voix atone. Va lui dire de venir se mettre à table. Elle est belle, je l’aime, je suis heureux.

— Elle est morte, dit Narcisse.

— Morte, je comprends bien. Elle m’est très fidèle. Je ne l’ai pas embrassée ce matin. Va lui dire qu’elle vienne, il est tard.

— On a avancé l’heure de ton repas, César.

— Avancé l’heure ? On a eu raison ! Il faut toujours m’avancer l’heure. C’est pour cela que je suis joyeux, et de savoir qu’elle n’est pas en retard. Elle n’est pas souffrante, je vois. Je suis très content. Appelle-la.

Narcisse touche l’épaule de Claude et jette sur son lit une tunique de dessous tachée de rouge.

— Elle est morte, enfin, comprends-tu ?

À la vue du sang, les larges narines de l’empereur palpitèrent.

— La lune ? J’avais oublié, excuse-moi, Narcisse : mon esprit devient un peu… météorique et ablepsique ! Je vais bientôt être plus ignorant de ce qui se passe dans les planètes que les peuples de Taprobane, qui ne découvrent la lune au-dessus de la terre que la deuxième semaine de chaque mois ! Tu es un bon calendrier, Narcisse. J’ai compris. Mais je veux que ma femme me tienne compagnie à cette table tout de même. J’ai une faim pleine de bonheur.

— César ?

— Elle est morte, je sais. Les femmes jouent les assassinées à chaque nouvelle lune.

— Tu n’as plus de femme, César ! Tu n’as pas spécifié, hier, quand tu as dit de massacrer tout le monde, même l’histrion sans importance, qu’il ne fallait pas la tuer. On l’a poignardée et elle n’est plus là, et le Sénat vient de faire ôter son nom et ses images des lieux publics et particuliers et de ton palais tout à l’heure et de cette salle, César.

— Alors… Vénus… n’est plus là ?

Et d’un geste maniaque, il rue sur le plateau d’argent sonore qui couvre tout le guéridon le sens-dessus-dessous de sa coupe vide, et écoute choir le silence.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il écoute, avec toute l’angoisse d’une Danaïde penchée sur son tourment. Et sans transition il éclate d’un rire inextinguible, et, les yeux qui s’illuminent d’un espoir divin, il tend sa même coupe à l’échanson :

— À BOIRE !

Et c’est ainsi que Claude César, accoudé sur sa couche insatiable d’amour et de festins, pâle, la joue céruléenne de la récente assiduité de son barbier, prototype de Barbe-Bleue à moins de générations de distance que le cynocéphale aux fesses écarlates n’est l’aïeul de nos gloires guerrières, méditait sa quatrième femme :

Agrippine.

Alfred Jarry
FIN


  1. Voir La revue blanche des 1er et 15 juillet 1900.
  2. Voir La revue blanche des 1er et 15 juillet et 1er août 1900.
  3. Voir La revue blanche des 1er et 15 juillet, 1er et 15 août 1900.
  4. Voir La revue blanche des 1er et 15 juillet, 1er et 15 août et 1er septembre 1900.