Mille et un jours en prison à Berlin/18

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L’Éclaireur Enr (p. 95-104).

Chapitre XVII


où il est parlé de menu


La manière dont les prisonniers de guerre et les internés civils ont été nourris dans les prisons et les camps d’internement de l’Allemagne a donné lieu, on le sait, à des plaintes amères de la part des internés, et à des polémiques acerbes dans la presse de tous les pays. Que les prisonniers eux-mêmes se soient plaints dans des correspondances envoyées en Angleterre, et dans des lettres à l’ambassade américaine, cela est généralement connu.

Voici un petit incident qui ne manquera pas d’intéresser : Parmi les internés anglais à la Stadvogtei se trouvait Monsieur F.-T. Moores, un ingénieur qui faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la déclaration de la guerre et de l’invasion des troupes allemandes. Malgré tous les efforts qu’il fit pour sortir en temps du territoire envahi, il ne put échapper à la griffe des troupes d’invasion.

Monsieur Moores fut d’abord interné à Trèves et tenu au secret pendant plusieurs mois, puis il passa en Cour martiale sous accusation d’espionnage, et enfin, fut envoyé à la prison de Berlin où nous eûmes l’avantage de nous lier d’amitié avec lui.

Durant la première année de son internement, M. Moores avait écrit à sa femme, en Angleterre, une carte postale qui restera fameuse, dans laquelle il lui donnait d’abord des nouvelles de sa santé, et ajoutait un mot au sujet de la nourriture que l’on nous servait. Voici en quels termes il s’exprimait : — “The food we are getting here is unspeakable ; it is enough to keep a man from dying, but it is not sufficient to keep a man living !” (La nourriture que nous recevons est affreuse, elle nous permet d’exister, mais elle n’est pas suffisante pour nous faire vivre.) Il fallait, on le reconnaîtra, une certaine dose de hardiesse pour confier au courrier une carte ainsi conçue. Dès le lendemain, le censeur faisait son apparition à la prison et se rendait tout droit à la cellule de M. Moores, avec la carte compromettante. Il lui représenta qu’il était vraiment imprudent de sa part d’envoyer en Angleterre une correspondance de cette nature. Lorsque M. Moores lui fit remarquer qu’il n’avait exagéré en rien, que tout ce qu’il avait dit était l’exacte vérité, le censeur crut devoir lui expliquer, en manière d’excuse, que si l’Allemagne ne donnait pas à ses prisonniers une nourriture plus substantielle, c’est qu’elle en était empêchée par le blocus maintenu contre elle par la mère-patrie même de celui qui se plaignait.

Le menu de la prison, tel que je l’ai connu et


Béland - Mille et un jours en prison à Berlin, 1919, illust 06.png
GROUPE D’OFFICIERS ALLEMANDS À ANVERS
La croix indique Von Wilm qui a été l’instrument de l’arrestation et de l’internement du Dr Béland


Béland - Mille et un jours en prison à Berlin, 1919, illust 07.png
MM. MOORE, ETLINGER, Dr BÉLAND, HINTERMAN
Dr Béland (croix) et des prisonniers amis durant son internement

pratiqué pendant les trois années de ma captivité, n’a

pas beaucoup varié, et il était détestable. Dire qu’un menu qui varie un tant soit peu a quelque chance de devenir plus acceptable qu’un menu qui ne varie point, c’est dire une vérité de La Palisse. Ce menu ne varietur consistait en un morceau de pain noir de huit onces qui était distribué chaque matin à huit heures. À onze heures avait lieu la distribution de certain potage douteux, et l’on affublait ce salmigondis du titre pompeux de mittag-essen (repas du milieu du jour). À cinq heures de l’après-midi, le sous-officier se présentait de nouveau accompagné de deux Polonais portant un bidon d’une autre soupe quelconque. Il y a soupe et soupe : celles qui nous étaient servies le midi et le soir ne sauraient être rangées dans la catégorie des soupes qui sont des soupes. Si on insiste pour savoir quelle était la formule de ces potages, je vous dirai qu’une analyse succincte y révéla la présence de divers ingrédients et plus particulièrement des légumes tels que navets, trognons de choux, et quelques rares fèves.

S’il est possible de faire un choix dans le médiocre, j’avouerai que la soupe du midi me parut généralement plus acceptable que celle du soir. Maintes fois ai-je entendu les Polonais qui se présentaient à ma cellule pour me demander soit un biscuit, soit un morceau de pain, déclarer que la soupe qu’on venait de leur servir n’était que de l’eau colorée. Pour ma part, je n’ai jamais goûté à cette soupe du soir. Sa couleur comme son odeur ne me disait rien qui vaille, et je crois que tous les Anglais internés dans cette prison en agissaient de même.

Durant l’année 1915, les conditions économiques de l’Allemagne n’étaient pas trop défavorables. Apparemment, on ne regardait pas comme alarmante la situation générale, au point de vue du ravitaillement, puisque l’on permettait encore aux prisonniers de donner chaque jour des commandes au dehors pour des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des ressources pécuniaires pouvaient donc se procurer des vivres en quantité suffisante ou à peu près. Ce ne fut qu’au commencement de l’année 1916, que la plus grande partie des comestibles furent rationnés à Berlin. Vers le mois de mars (1916), un avis fut affiché dans tous les corridors de la prison, défendant à qui que ce soit de faire apporter des vivres de l’extérieur. Nous fûmes alors tous réduits au menu dont j’ai parlé plus haut.

Nous primes des mesures pour nous mettre immédiatement en communication avec les autorités en Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir George Perley, le Haut Commissaire canadien à Londres. Il nous fallait adopter des formules euphémiques (?) assez habiles pour faire comprendre à nos amis, en Angleterre, que nous étions réduits à une famine relative, sans toutefois le dire trop haut, car nos lettres eussent couru le risque d’être jetées au panier par ces messieurs de la censure.

Chacun de nous intrigua de la manière qui lui parut la plus efficace, dans les circonstances, pour se soustraire au maigre régime de la prison. Le service postal que l’état de guerre avait laissé subsister entre pays belligérants, très lent et peu sûr, était le seul mode de transport à notre disposition. Nous nous étions bercés de l’illusion que les vivres envoyées d’Angleterre nous parviendraient dans trois semaines tout au plus. Nous dûmes attendre plus de trois mois avant d’être mis en possession des précieux colis contenant les provisions tant désirées.

C’est pendant ces trois mois que nous avons pu concevoir quelles souffrances la faim fit endurer à ces pauvres Polonais qui étaient presque tous privés des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient à raconter leurs tortures et leurs supplications… Combien de fois n’ai-je pas vu nombre d’entre eux aller ramasser, dans les cuvettes destinées aux déchets, les pelures de pommes de terre que nous y avions jetées : ils les couvraient d’un peu de sel et les dévoraient.

Au début de cette époque de grande disette, un avis avait été affiché sur les murs de la prison et de la petite cour triangulaire, nous enjoignant de jeter, à l’avenir, les pelures de pommes de terre dans un récipient spécial placé au bout du corridor. L’avis ajoutait que ces pelures avaient une valeur considérable, et qu’on les destinait à nourir les animaux en général, et les vaches en particulier.

Le jour même où cet avis fut promulgué, nous étions cinq ou six prisonniers anglais occupés, à la cuisine, à confectionner une soupe quelconque, lorsque le sergent-major pénétra dans notre pièce. C’était un homme qui, par sa démarche, sa voix, ses gestes, semblait être pour ainsi dire un type fiévreusement nerveux. Il nous demanda si nous avions lu le fameux avis qu’il venait de faire afficher. — « Vous savez que désormais vous ne pourrez plus jeter vos pelures de pommes de terre où vous aviez habitude de les jeter, un récipient est placé à tel endroit, dans lequel vous devrez les déposer ; elles sont très précieuses pour les animaux, car le grain et le fourrage se font excessivement rares à Berlin. »

Absorbés que nous étions tous dans la préparation de notre fricot, nous avions à peine levé les yeux sur notre interlocuteur. Il regardait tour à tour chacun de nous, attendant une réponse, mais aucune réponse ne venait. — « Vous avez bien compris, messieurs ?… Vous avez bien compris ?… J’espère que vous ne me forcerez pas à vous punir pour avoir désobéi à cet ordre ! » Personne ne semblait disposé à répondre quoi que ce soit, lorsque l’un de nous, M. M…, plus hardi peut-être que les autres, et certainement doué de plus d’humour, se tourna du côté du sergent-major et lui dit : — « Monsieur le sergent-major, je vous demande pardon, mais je mange mes pelures moi-même ! » Un fou rire nous prend, mais nous nous contraignons par respect pour l’autorité. Le sergent-major, qui ne savait trop comment interpréter cette boutade, nous regarda l’un après l’autre, sembla esquisser un sourire, mais comme nous avions tous pris un air mystérieux et énigmatique, il ne crut pas devoir insister, tourna les talons et sortit prestement de la cellule.

Du mois de juin 1916 jusqu’au jour de ma sortie d’Allemagne, je pus recevoir, sinon régulièrement, du moins en quantité suffisante, les vivres qui m’étaient envoyées d’Angleterre et quelquefois du Canada. On m’a souvent posé cette question : — « Ces colis qui vous étaient adressés, vous étaient-ils ponctuellement remis ? » Je crois pouvoir répondre affirmativement en tant que je suis concerné. Il semble que les employés du service postal commettaient moins de vols que ceux du service des messageries. Nous avons constaté assez souvent que des colis avaient été ouverts, et que quelques boîtes de conserves en avaient été enlevées. Certains colis ne nous sont jamais parvenus. Il nous était assez facile de contrôler la livraison de ces colis parce que tous portaient un numéro.

Certains prisonniers recevaient des provisions en quantité assez considérable par chemin de fer, c’est-à-dire par les messageries. Ces caisses étaient naturellement de dimensions plus grandes que les colis postaux. C’était la grande exception lorsqu’elles arrivaient intactes ; de quatre à six livres de provisions en avaient été enlevées, et la caisse hâtivement refermée indiquait, même à première vue, qu’un vol avait été commis.

À ce sujet, il n’est pas hors de propos de dire que certains journaux allemands firent remarquer qu’au cours de l’année 1917 les réclamations contre les compagnies de messageries, en Allemagne, s’étaient élevées à 35 millions de marks, tandis qu’elles avaient à peine atteint quatre millions l’année précédente, ce qui prouve que les vols commis prenaient des proportions gigantesques, et en raison directe de la difficulté du ravitaillement.

En 1916, nous avions obtenu de l’inspecteur des prisons la permission de faire installer à nos frais un poêle à gaz dans l’une des cellules à notre disposition. C’est là que, chaque jour, entre onze heures et midi, on pouvait voir réunis tous les prisonniers de nationalité anglaise qui venaient fricoter. Cette cuisine était sous la direction de l’un de nous. Chacun y pouvait faire cuire ses ragoûts moyennant une faible redevance pour défrayer le coût du gaz. Nous avions même un contrôleur chargé de tenir les comptes, et surtout de veiller à ce que le gaz ne fût pas gaspillé. Ce surveillant gardait toujours de l’eau chaude en quantité suffisante pour suffire aux demandes de tous les prisonniers, et il la vendait à raison de un pfennig le litre (ce qui équivaut à un quart de sou la pinte suivant notre manière de compter). Les pauvres Polonais, surtout durant les mois d’hiver, venaient chez nous acheter de l’eau chaude. J’ai vu bien des fois ces misérables prisonniers retourner à leur cellule avec leur litre d’eau chaude aussi joyeux que si nous leur eussions fait présent d’un bifteck — ils avaient trouvé là une façon peu coûteuse de rétablir la circulation dans leur estomac vide.

Toutes les cellules occupées par les prisonniers anglais étaient chaque jour assiégées par les mendiants. Nos principaux clients étaient les Polonais. Après avoir été témoin de la générosité inlassable de tous mes compagnons de captivité de nationalité anglaise, je suis certain que ces milliers de Polonais, qui, au cours des quatre années de guerre, ont séjourné à la prison, auront gardé un souvenir impérissable de la charité et de la compassion de tous ceux qui étaient assez favorisés de la fortune pour recevoir des colis. Quand ils seront enfin de retour dans leur pays dévasté et pillé, ils témoigneront devant leurs compatriotes de leur reconnaissance envers ceux qui se sont empressés de soulager leurs souffrances et leurs privations.

Il était naturellement impossible de subvenir aux besoins, même les plus urgents, de tant de nécessiteux. Nous étions là une moyenne de dix à quinze Anglais, et l’on pouvait compter, en tout temps, pas moins de cent cinquante Polonais. Les autorités anglaises du camp de Ruhleben méritent une mention spéciale pour l’intérêt constant qu’elles ont porté non seulement aux prisonniers de nationalité anglaise enfermés à la Stadvogtei, mais encore aux Polonais et aux Belges en particulier.

Lorsque j’étais à la tête du comité des secours, à la prison, j’ai reçu, à maintes et maintes reprises, du camp de Ruhleben, d’énormes caisses de biscuits et d’autres provisions, destinées à soulager les plus nécessiteux, non seulement ceux de nationalité anglaise, mais également tous les ressortissants des pays alliés de l’Angleterre. Je m’étais adjoint un Suisse pour m’aider à faire cette distribution. J’aurai occasion, un peu plus loin, de dire un mot au sujet de ce M. Hintermann.