Mille et un jours en prison à Berlin/26

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L’Éclaireur Enr (p. 163-170).

Chapitre XXV


incidents et remarques


Quelques semaines après mon entrée en prison, j’étais invité à me rendre au bureau, qui se trouvait au rez-de-chaussée, et là je me trouvai face à face avec un personnage qui m’était entièrement inconnu.

— « Je suis, me dit le visiteur, M. Wassermann, directeur de la Banque allemande. Êtes-vous M. Béland ? »

— « Oui, Monsieur. »

— « Veuillez donc vous asseoir. J’ai reçu, avant-hier, continua-t-il, une lettre d’un de mes amis, un compatriote qui demeure à Toronto. Dans cette lettre, mon ami me dit qu’il vient justement d’apprendre, par les journaux canadiens, que vous étiez interné à Berlin, et il me demande de m’intéresser à vous. Mon correspondant ajoute qu’il n’a pas été ennuyé par le gouvernement canadien. Que puis-je faire pour vous ? »

— « Vous pouvez sans doute me faire remettre en liberté, ce serait un joli commencement. »

— « Cela, je le voudrais bien, et je ferai tout en mon pouvoir pour vous etre utile, mais je ne sais vraiment pas si je réussirai. Puis-je faire quelque chose, en outre de cela ? »

— « Rien que je sache. »

— « Avez-vous une bonne cellule ? »…

— « J’habite une cellule avec trois autres détenus. »

— « Vous serait-il agréable d’en avoir une à vous seul ? »

— « Oui, assurément, car je pourrais y travailler beaucoup plus à mon aise. »

Après ce court entretien, M. Wasserman prenait congé de moi, et quelques jours plus tard on m’offrait une cellule située au cinquième, c’est-à-dire à l’étage le plus élevé. Là, il y avait une circulation d’air plus considérable, et une plus grande proportion du firmament était accessible à nos regards. C’est cette cellule que j’ai habitée pendant trois ans, le No 669.

La prison était chauffée au moyen d’un système de radiateurs à l’eau, mais durant l’avant-midi seulement. Tout chauffage était abandonné vers les 2 heures après-midi et, généralement, dans la soirée il faisait très froid. Il m’est arrivé assez souvent d’être obligé de me mettre au lit dès 7 heures, au moment où les portes étaient fermées. En utilisant toutes les couvertures disponibles, je parvenais à économiser assez de calories pour ne pas souffrir du froid.

Il nous était pennis d’écrire deux lettres et quatre cartes postales par mois. C’est le règlement qui, en Allemagne, s’applique à tous les prisonniers sans distinction.

Toute lettre adressée à l’étranger était détenue pendant dix jours, mesure militaire. Toute notre correspondance, celle qui partait comme celle qui arrivait, était minutieusement censurée. Durant toute ma captivité, je n’ai jamais reçu un seul journal canadien, bien que plusieurs copies m’aient été adressées.

Des cours de langues, — vivantes, — étaient donnés par des prisonniers chaque jour à la prison. Là, chacun pouvait, suivant son goût, apprendre le français, l’anglais ou l’allemand.

Nous n’avions que très rarement un service religieux, soit protestant, soit catholique. Durant mes trois années de captivité, je ne me rappelle pas avoir été invité à me rendre à la chapelle, située dans une autre division que celle où j’avais ma cellule, plus de deux ou trois fois.

Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en disant que tous les journaux publiés en Allemagne étaient admis dans la prison sur un même pied d’égalité : qu’ils fussent pangermanistes, libéraux, ou même socialistes de tendance. Mais il nous était défendu de lire ou de recevoir des journaux français ou anglais, bien qu’il nous fût connu, de science certaine, que les grands quotidiens de Paris et de Londres étaient mis en vente tous les jours dans les dépôts de journaux de Berlin.

Cela ne veut pas dire, cependant, que j’aie passé trois années sans lire un seul journal anglais ou français. Il arrivait quelquefois des prisonniers nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des journaux de Londres ou de Paris dans leurs poches. Nous avions en outre d’autres petits moyens de nous procurer des journaux des pays alliés.

La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d’éclat à Berlin. La veille de Noël, il y avait, à la prison, une petite fête durant la soirée. À cette occasion, on faisait un arbre de Noël, — l’arbre de Noël semble bien être une trouvaille made in Germany dont la mode s’est répandue un peu partout, dans le monde anglo-saxon du moins, — et deux ou trois officiers de la Kommandantur, accompagnés de quelques dames, se rendaient à la prison pour faire une distribution de vivres aux plus nécessiteux.

En 1915, on avait fait une assez bonne distribution de provisions, — je veux dire qu’il y en avait assez pour nous permettre de faire un repas. En 1916, on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau, à chaque prisonnier, soit d’un sous-vêtement, soit d’une paire de chaussettes. En 1917, il y eut bien un arbre de Noël, mais très sec, car on ne distribua rien. La situation économique, à l’intérieur de l’Allemagne, et à Berlin en particulier, était telle qu’il était impossible de faire une distribution quelconque.

Au cours d’une promenade que je faisais au Tiergarten, durant l’année dernière (1917), il me fut donné de voir passer, dans une rue qui longe ce parc, l’idole du peuple allemand à cette époque, le grand général Hindenburg. Il était en automobile, avec un autre officier, et comme j’étais, avec le sous-officier m’accompagnant, sur le bord même de la chaussée, du côté du parc, la figure du célèbre général m’est apparue en pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant à la prison mon sous-officier annonça, à coup de trompe, qu’il avait vu, de ses yeux vu : Hindenburg ! Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l’air de dire : — « Vous vous vantez ! » je dus intervenir pour confirmer son assertion, et je suis sûr qu’à ce moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je fus considéré comme un des hommes les plus chanceux qui soient, tant ce chef du grand État-Major était entouré de respect, d’admiration et de vénération. Bismarck lui-même, de son vivant, n’a jamais vu son front nimbé d’une pareille auréole.

Le peuple allemand n’est pas démonstratif : il est plutôt taciturne et songeur. Un jour, comme nous étions sur le quai de la gare, attendant le train pour nous rendre au parc, les journaux du midi venaient d’être mis en vente, et tous ces gens les lisaient posément, religieusement, mais sans faire le moindre mouvement indiquant l’impression ressentie au cours de cette lecture. C’était à l’époque de la grande offensive austro-allemande contre l’Italie, en novembre 1917, si j’ai bonne mémoire. Une nouvelle sensationnelle venait d’être publiée : des titres flamboyants annonçaient une grande avance allemande et la prise d’une quarantaine de mille prisonniers. Après avoir pris connaissance de cette dépêche, je me mis à observer les gens qui lisaient dans mon voisinage. Je continuai mon observation au cours du trajet, dans le compartiment que nous occupions, et je n’ai jamais remarqué le moindre sourire de satisfaction se dessiner sur la figure de ces Allemands. Personne ne semblait devoir en causer avec ses compagnons de route. Cela semblait la chose la plus naturelle, ou la plus insignifiante du monde.

Le peuple allemand commençait-il à réaliser que toutes ces victoires remportées par leurs armées depuis trois années ne laissaient entrevoir aucune solution heureuse, ou bien le sentiment de l’enthousiasme s’était-il émoussé chez lui après trois années de luttes, de privations et de sacrifices ?… Ou bien encore, entre la bureaucratie gouvernementale, intensément militarisée, et la masse du peuple n’y avait-il plus aucune entente, ni aucun lien de sympathie ? Je laisse au lecteur la solution de ce problème.

Je ne me rappelle plus maintenant le nom de cet Américain qui, le premier de sa nationalité, fut interné à la Stadtvogtei. C’était un homme maladif. Il nous arriva vers le temps où l’ambassadeur M. Gérard était absent. Cela se passait, je crois, au mois d’octobre ou de novembre 1916. Cet Américain prétendait qu’il n’eût jamais été interné si M. Gérard n’avait pas quitté Berlin. Il nous a souvent exprimé des craintes au sujet de la sécurité de M. Gérard. Il était sous l’impression que l’Allemagne désirait sa perte, et qu’en retournant en Amérique, M. Gérard courait grand risque d’aller au fond de la mer. Il prétendait qu’on le détestait souverainement à Berlin, et qu’on le considérait comme un ennemi des intérêts allemands.

Il ne me semble pas hors de propos de mentionner ici qu’une petite polémique eut lieu, dans les journaux allemands, au sujet de Madame Gérard. Certaines feuilles l’avaient accusée d’avoir ignoré les bienséances jusqu’au point d’attacher la croix de fer au cou de son chien et de s’être promenée, avec son chien ainsi affublé, dans les rues de Berlin. L’affaire fit tellement de bruit, qu’un journal semi-officiel, la Gazette de l’Allemagne du Nord, publia un éditorial à ce sujet. On y disait que les remarques qui avaient circulé à propos de Madame Gérard étaient fausses de toute façon sous tous rapports, et que M. et Mme Gérard, en toutes occasions, avaient été d’une correction irréprochable…

Il se passait rarement un jour sans que l’un des sous-officier de service, à la prison, ne vint près des Anglais internés pour leur faire la question suivante :

— « Quand aurons-nous la paix ? »… À cette question, nous répondions invariablement que nous ne le savions pas. C’était là un moyen, pour le sous-officier, d’entrer en matière puis de prolonger une conversation au cours de laquelle il trouvait le tour de dire que l’Allemagne voulait la paix, mais que l’obstacle était l’Angleterre.

Plusieurs d’entre nous, et en particulier un Belge du nom de Dumont, — qui n’avait pas la langue dans sa poche, — rétorquaient alors : — « Mais pourquoi avez-vous donc commencé ? »… Un jour, le sous-officier protestait, disant que l’Allemagne n’avait ni voulu ni commencé la guerre. Alors Dumont, antiboche enragé, et violent dans la manière de s’exprimer, se mit à crier : — « Vous avez raison, vous avez mille fois raison, ce n’est pas l’Allemagne qui a commencé, c’est la Belgique !!! » Éclat de rire général ! Le sous-officier, confus et confondu, tourne les talons et quitte la cellule.