Mille et un jours en prison à Berlin/40

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L’Éclaireur Enr (p. 271-273).

EXTRAITS
de la
Protestation publique rédigée par le Cardinal
au nom de l’Épiscopat




Malines, le 7 novembre 1916.


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La vérité toute nue est que chaque ouvrier déporté est un soldat de plus pour l’armée allemande. Il prendra la place d’un ouvrier allemand dont on fera un soldat. De sorte que la situation que nous dénonçons au monde civilisé se réduit à ces termes : Quatre cent mille ouvriers se trouvent malgré eux, et en grande partie à cause du régime d’occupation, réduits au chômage. Fils, époux, pères de famille, ils supportent sans murmure, respectueux de l’ordre public, leur sort malheureux ; la solidarité nationale pourvoit à leurs plus pressants besoins ; à force de parcimonie et de privations généreuses, ils échappent à la misère extrême et attendent, avec dignité, dans une intimité que le deuil national resserre, la fin de notre commune épreuve.

Des équipes de soldats pénètrent de force dans ces foyers paisibles, arrachent les jeunes gens à leurs parents, le mari à sa femme, le père à ses enfants ; gardent à la baïonnette les issues par lesquelles veulent se précipiter les épouses et les mères pour dire aux partants un dernier adieu ; rangent les captifs par groupes de quarante ou de cinquante, les hissent de force dans des fourgons ; la locomotive est sous pressions ; dès que le train est fourni un officier supérieur donne le signal du départ. Voilà un nouveau millier de Belges réduits en esclavage et, sans jugement préalable, condamnés à la peine la plus forte du Code pénal après la peine de mort, à la déportation. Ils ne savent ni où ils vont, ni pour combien de temps. Tout ce qu’ils savent, c’est que leur travail ne profitera qu’à l’ennemi. À plusieurs, par des appâts ou sous la menace, on a extorqué un engagement que l’on ose appeler « volontaire ».

Au reste, on enrôle des chômeurs, certes, mais on recrute aussi en grand nombre — dans la proportion d’un quart, pour l’arrondissement de Mons, — des hommes qui n’ont jamais chômé et appartenant aux professions les plus diverses : bouchers, boulangers, patrons tailleurs, ouvriers brasseurs, électriciens, cultivateurs ; on prend même de tout jeunes élèves de collèges, d’universités ou d’autres écoles supérieures.

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Nous, pasteurs de ces ouailles que la force brutale nous arrache, angoissés à l’idée de l’isolement moral et religieux où elles vont languir, témoins impuissants des douleurs et de l’épouvante de tant de foyers brisés ou menacés, nous nous tournons vers les âmes croyantes ou non croyantes, qui, dans les pays alliés, dans les pays neutres, même dans les pays ennemis ont le respect de la dignité humaine.

Lorsque le cardinal Lavigerie entreprit sa campagne anti-esclavagiste, le Pape Léon xiii bénissant sa mission lui dit : « L’opinion est, plus que jamais la reine du monde ; c’est sur elle qu’il faut agir. Vous ne vaincrez que par l’opinion. »

Daigne la divine Providence inspirer à quiconque a une autorité, une parole, une plume, de se rallier autour de notre humble drapeau belge, pour l’abolition de l’esclavage européen !

Puisse la conscience humaine triompher de tous les sophismes, et demeurer obstinément fidèle à la grande parole de saint Ambroise : L’honneur au-dessus de tout !

Au nom des évêques belges :

Signé : D.-J. Cardinal MERCIER,
Archevêque de Malines.



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