Mon encrier, Tome 1/Le « Gouverneur »

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Madame Jules Fournier (1p. 88-94).

LE GOUVERNEUR [1]

M. M*** — de son prénom Joseph — était notre geôlier.

Il se faisait appeler le gouverneur. — « Le gouverneur vient de passer dans le 15… » se chuchotaient entre eux les détenus.

Si vous n’avez jamais été en prison, chère madame, c’est en vain que je tenterais de vous expliquer le sens profond que prenaient alors pour nous ces quatre syllabes : le gou-ver-neur.

Lui-même ne les prononçait jamais sans une certaine solennité. Il avait, notamment, une façon à lui de dire : « Ça, ça regarde le gouverneur… » qui évoquait tout de suite quelque chose de grand. — Pour cette âme simple, nul titre ne passait en majesté celui-là. M. M*** ne l’eût pas échangé contre un sirage. On l’eût presque insulté en lui disant Excellence, et je sais qu’il considérait comme un grave manque de respect qu’on l’appelât Monsieur

Avant de gouverner la prison de Québec, avec ses vingt-trois gardes et ses soixante-seize détenus, M. M*** avait eu un jour l’ambition de gouverner la province de Québec. On retrouve en effet son nom dans la liste de nos législateurs, à quelque dix ans en arrière, comme représentant d’une quelconque circonscription d’en bas de Québec : Matane ou Rimouski, je ne sais plus au juste… Comme il était naturel, la politique devait le conduire à la prison. — Mais, tout d’abord, qu’est-ce qui l’avait conduit à la politique ?

En ce temps-là, M. M.*** jouissait déjà de quelque notoriété parmi les pêcheurs de la côte et les habitants des concessions. C’est qu’il exerçait, comme l’auteur de ces lignes, un métier qui conduit à tout. Il commerçait sur les bœufs. Dans cette carrière, un homme est toujours sûr de se populariser. M. M***, pour sa part, n’y manqua point. Tout en achetant des bêtes pour le marché, travaillait ferme à se faire des amis parmi les électeurs. Bœufs à bœufs, il préparait sa majorité. (Aïe, typographe, attention !…)

Au moment que je le connus, M. M*** mesurait environ cinq pieds onze pouces. Comme il avait alors cinquante-trois ans révolus, j’ai lieu de croire qu’il n’a pas grandi depuis. En revanche on m’apprend, de diverses sources, qu’il a notablement engraissé. Mettons qu’il ait gagné cinquante livres : il devrait être aujourd’hui dans les 275… C’est beaucoup, mais ce n’est pas excessif. À la ferme modèle d’Oka, l’an passé, j’en ai vu qui pesaient bien près du double. Il a, pour le reste, de larges épaules, et, comme marchand de bœufs, tout à fait le physique de l’emploi.

Il serait vraiment dommage, pour l’honneur de la race, qu’une telle figure pérît tout entière. Notre gouvernement se doit à lui-même de fixer dans le métal qui dure cette tête toute d’élégance et de distinction. Espérons qu’un jour ou l’autre M. Chevré sera chargé d’en prendre un moulage, pour orner la prison de Québec.

Il en pourrait faire une gargouille.

Toutes ses manières à notre égard — que nous fussions condamnés pour vol, pour adultère ou pour libelle — étaient empreintes tour à tour, ou même à la fois, de condescendance et de brutalité. « Je sens deux hommes en moi », disait saint Augustin, cité par Daudet. Comme ce grand saint, M. M*** sentait deux hommes en lui ; c’est à savoir, le député ou le candidat (ce qui, on le sait, veut dire la même chose) et le commerçant d’animaux. Selon qu’il était l’un ou l’autre, c’est-à-dire selon qu’il traitait les détenus en électeurs ou en bœufs, ceux-ci passaient du comble de la joie aux extrémités de l’infortune. — Il arrivait même assez fréquemment que les deux personnages en lui se mêlaient, sans qu’on pût dire exactement où commençait le député, où finissait le marchand de bestiaux.

J’ai, je puis m’en flatter, bien connu l’un et l’autre, — et singulièrement le second…

Pendant seize jours entiers — du douze au vingt-huit juin mil neuf cent neuf — cet aimable homme ne cessa pas un instant, j’ose le dire ici, de s’intéresser à moi.

J’ai conté plus haut comment il m’avait reçu lui-même des mains de la police, au moment que je frappais à la grande porte d’entrée. Quelques heures après on me conduisait derrière des barreaux de cellule : c’était M. M*** qui les avait choisis. Chaque soir, il en venait vérifier de ses yeux la solidité. — Ah ! je ne lui échapperais point ! — Une fois, deux fois, au cours de ma détention, les honorables juges de la cour d’appel me firent l’honneur de réclamer ma présence au palais de justice. M. M*** en personne se chargea de m’y accompagner. Je le vois encore à ma droite dans la voiture, le front soucieux, l’œil méfiant et sévère, cependant qu’en face de nous, sur la banquette d’avant, le garde X… me considérait d’un air farouche, la main sur un revolver de fort calibre. — Au sortir d’une de ces audiences, il prit un jour à des journalistes, en présence de M. M***, la fantaisie de lui photographier malgré lui son prisonnier. Croiriez-vous bien qu’il voulut les obliger à briser leurs plaques ? Pour ce fonctionnaire scrupuleux, mon image même était prisonnière.

Plus que cela : — non content de protéger mon corps contre toute atteinte, il veillait encore avec un soin jaloux sur les intérêts de mon âme chrétienne.

La première fois que l’on voulut, de l’extérieur, m’envoyer des livres, ce fut toute une affaire.

On se trouvait au mardi, jour de parloir, et plusieurs amis en avaient profité pour me venir voir. Quelques-uns, devinant mes besoins, traînaient des bouquins pleins leurs poches. Ils prièrent le gouverneur de vouloir bien m’en remettre au moins deux ou trois.

— Donnez toujours, dit M. M.***, mais il ne pourra pas les recevoir avant dimanche.

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Parce que je ne les connais point, ces livres-là… Faudra d’abord qu’ils soient soumis à l’aumônier.

— Mais vous pouvez lui téléphoner, à l’aumônier ?

— Je ne suis point ici pour me bâdrer de cela ; ça ne me regarde point.

Heureusement, l’aumônier, mis au courant, se hâta d’intervenir, et, peu d’heures après, je m’enfonçais avec ivresse dans un bon vieux livre. Ce n’était pas trop tôt ; songez que depuis plus de trois jours j’étais soumis à un jeûne absolu : à la table on m’affamait de la façon que j’ai dite ; comme nourriture intellectuelle on me réduisait au Centurion, ce skelley de l’esprit. — Après ce jour béni, je continuai, il est vrai, à partager la pâtée de l’Italien : du moins M. Routhier me fut-il épargné… Je retrouvai Molière, Racine, La Bruyère, Taine, Louis Veuillot. Dieux, quelles bombances je fis ces jours-là ! Si dès lors la famine compliquée d’amers ne m’eût jeté dans un épuisement complet, je crois que j’aurais lu du matin jusqu’à la nuit. Enfermé toujours vers les cinq heures de l’après-midi, je passais du moins dans les livres les deux ou trois heures qui à ce moment-là nous séparaient encore de l’obscurité ; et tant qu’une dernière lueur filtrait par les barreaux, vous m’eussiez trouvé là les yeux fixés sur quelque passage de Phèdre ou des Odeurs de Paris — … en attendant celles de la cellule voisine.

Au début, le gouverneur se défiait. Il regardait d’un œil hostile tous ces inconnus, dont il n’avait jamais entendu parler dans son comté, non plus qu’au parlement de Québec ; aussi n’arrivaient-ils que lentement, et un par un, dans le 17. À la longue, cependant, la tutelle de M. M*** à cet égard se fit moins difficile. Le shérif, sur les derniers jours de mon internat, ayant permis qu’on m’envoyât les journaux, le gouverneur venait lui-même me les apporter — la plupart du temps en retard d’une journée, mais n’importe… Du Nationaliste, on m’adressait chaque jour les journaux français. Ceux-ci attendaient encore plus longtemps que les autres : « fallait les montrer à l’aumônier » ; ni la Croix ni l’Univers n’étaient exempts de cette formalité. Mais ce fut avec un sourire de pure béatitude que M. M*** m’apporta un jour, après dîner, une feuille de Paris qu’il venait de recevoir à mon adresse, et en faveur de laquelle il avait cru pouvoir prendre sur lui de faire une exception : c’était la Guerre sociale, du citoyen Gustave Hervé.

Quant aux livres, il finit par s’y accoutumer de même. Un jour il laissa passer l’ouvrage de Pellico, Mes Prisons. À dater de cette heure, l’audace de mes visiteurs ne connut plus de bornes.

— La prochaine fois, me dit l’un d’eux, je vous envoie du Maupassant.

Une Vie ? Pierre et Jean… ?

— Oh ! bien plus amusant que cela ! Vous l’avez certainement lu : c’est un de ses livres les plus célèbres…

— Mais lequel, encore ?

Ce cochon de Morin[2].

  1. Extrait des Souvenirs de Prison, édités à Montréal en octobre 1910.
  2. « Ce cochon de Morin », par Guy de Maupassant, 1 vol. in-18, édition Paul Ollendorf.