Némoville/Gaétane cherche un emploi

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Beauregard (p. 70-76).

CHAPITRE XIII.


GAÉTANE CHERCHE UN EMPLOI.


La fête de Noël était passée depuis deux jours et Némoville avait repris son aspect accoutumé. L’abbé Bernard, pour une raison ou pour une autre, n’avait point revu Gaétane. La jeune fille elle-même vint au-devant du désir qu’avait le prêtre d’avoir avec elle une conversation à propos de sa famille.

Le vingt-sept décembre, quand l’abbé entra à la sacristie, il aperçut la jeune fille qui l’attendait. Le curé lui dit en souriant : « Je suis bien content de vous voir, car je désirais causer avec vous : mais avant, dites-moi ce qui vous amène. »

— « Voilà deux mois que je suis à Némoville, répondit Gaétane, timidement, deux mois d’oisiveté. Mais je n’aime pas l’oisiveté et je venais vous demander si vous ne pourriez pas m’aider à trouver un emploi quelconque. Marcelle est très bonne, et je sais qu’elle aura du chagrin de me voir partir, mais il faut que je parte ; ce n’est pas sans de bonnes raisons aussi que je ferai le sacrifice de me séparer d’elle, car je l’aime beaucoup, pour tout le bien qu’elle m’a fait, depuis que je suis ici. »

— « Et vous faites bien, mon enfant, l’oisiveté est une mauvaise chose. Je vais m’occuper de vous trouver un emploi immédiatement. »

— « Merci », dit Gaétane avec effusion en se levant pour prendre congé.

— « Je croyais que votre nom était Durand », lui dit le prêtre, en la retenant un instant. « C’est Roger qui m’a détrompé, hier soir », ajouta l’abbé. Au nom de Roger, la jeune fille rougit violemment, et le prêtre le remarqua.

— « Bon, bon ! pensa-t-il l’amour aurait-il fait une victime de cette enfant candide ! »

— « Le nom de Laurent est celui de mon père adoptif, reprit Gaétane ; je ne me connais pas d’autre famille. Pourtant j’avais cinq ou six ans, lorsque le capitaine Laurent m’adopta, et je me souviens vaguement de mon enfance, avant cette époque. Je me souviens d’avoir vu ma mère sur son lit de mort, et tenez, je n’ai pu oublier ses traits, car voici son image que je porte à mon cou. » En disant cela, elle montrait au prêtre un petit médaillon, où était une miniature de femme, une femme jeune et belle, qui souriait.

— « Je me souviens aussi que mon père m’emmena en voyage avec lui. Après cela, je ne me souviens que de mon séjour chez mes parents adoptifs. Le capitaine Laurent, un homme rude qui me parlait toujours durement et sa femme, une pauvre créature, qui tremblait devant lui, mais qui était bonne pour moi. Cette pauvre femme fit pour moi tout ce qu’elle put ; c’est elle qui m’apprit à lire et à écrire et tout ce qu’elle savait. J’avais seize ans lorsque je l’ai perdue, et je l’ai pleurée sincèrement, car j’avais perdu la seule amie que j’avais alors. »

— « Pauvre petite ! murmura le prêtre. »

— « Cependant, le capitaine Laurent ne me faisait pas la vie trop dure, lorsque le dix octobre dernier, Pierre Laurent, son fils arriva à bord du bateau, qui était devenu ma demeure, depuis mon adoption par le capitaine Laurent. Je connaissais à peine Pierre, car son père l’avait, dès l’âge de dix ans, placé en pension, dans un collège éloigné, et il n’était revenu à bord qu’occasionnellement.

Je ne l’avais pas revu depuis la mort de sa mère. Il ne m’avait jamais inspiré une grande sympathie, parce qu’il était cruel et sot ; mais en le revoyant jeune homme, fat, commun, arrogant, j’éprouvai pour lui une véritable répulsion. Le malheur voulut qu’il s’éprît de moi et qu’il me demandât en mariage. Comme vous le devinez, sans doute, je le refusai. Mais sans s’inquiéter de mon refus, son père et lui fixèrent la date de notre mariage, et m’avertirent que j’avais à me soumettre. On avait choisi la date du vingt-quatre octobre. Je ne vous ferai pas le récit de tout ce que j’eus à souffrir durant ces jours que je passai sous le toit du capitaine Laurent, après l’arrivée de Pierre. Le vingt-trois, la veille de la date fixée pour notre mariage, Pierre rassembla ses amis pour « enterrer sa vie de garçon », comme il disait. De ma cabine j’entendais les chants et les propos de ces misérables, et je pouvais pour ainsi dire, suivre les phases de leur ivresse car c’était une orgie peu ordinaire que cet « enterrement », je vous assure. Vers deux heures du matin, je n’entendis plus rien, et j’en conclus que tous étaient ivres et dormaient. À pas de loup, je sortis de ma cabine, et m’avançai jusqu’à la porte du salon. J’écoutai et entr’ouvris la porte. Je ne m’étais pas trompée, Pierre et ses invités cuvaient leur vin, les uns couchés sur la table, les autres dessous ; quelques-uns à terre ou sur les fauteuils. Je décidai de ne pas manquer cette chance de salut, qui s’offrait à moi ; je courus sur le pont, et sautai dans le canot de sauvetage, qui était à la remorque du bateau, et m’enfuis à force de rames.

Pendant deux jours, mon canot flotta sur l’Océan ; l’espérance de rencontrer un bateau sauveteur me donnait du courage. Mais à la fin mes forces me trahirent, les avirons tombèrent de mes mains, et mon canot devint une épave… Je me couchai dans le fond, n’ayant plus la force de me soutenir, et j’attendis la mort sans regret… Je m’évanouis de faiblesse et de fatigue, et je ne sais pas combien de temps mon canot battit la mer, avant d’être recueillie par le docteur Desmarais, qui me sauva la vie. »

— « Le docteur Desmarais  », fit le prêtre surpris, « qui vous a dit que c’était le docteur Desmarais qui vous avait sauvé la vie ? »

— « Mais, c’est Marcelle », répondit Gaétane, surprise à son tour de la question de l’abbé. »

— « Mademoiselle Marcelle est fort mal renseignée, à ce que je vois, reprit le prêtre, j’ai assisté à votre sauvetage, mon enfant, et je sais très bien que le docteur Desmarais n’était pas là. »

— « Mais qu’importe, fit le prêtre, en souriant, l’essentiel c’est qu’on ait eu le bonheur de vous sauver. »

Pour Gaétane, cependant, il importait fort que ce ne fût pas le docteur qui lui eût rendu ce service. Elle éprouvait comme un soulagement à la pensée de ne rien devoir à cet homme, pour qui elle avait une secrète antipathie, qu’elle se reprochait comme une ingratitude, depuis que Marcelle lui avait dit que c’était lui qui lui avait sauvé la vie.

— « Et qui donc m’a tirée des flots ? » demanda-t-elle inquiète et hésitante.

— « C’est le gouverneur lui-même, mon enfant », répondit le prêtre, « nous revenions d’une excursion de pêche, Roger, Paul et moi, lorsque nous avons aperçu votre canot, qui voguait au gré des flots. Nous avons pensé qu’il était vide, d’abord, mais nous avions décidé de le remorquer quand même jusqu’au « Nautilus  »; et c’est seulement quand nous avons été assez près pour tirer le canot à nous que nous nous sommes aperçus qu’il y avait une naufragée à bord. »

Gaétane eut de la peine à cacher son émotion, en apprenant que c’était à Roger qu’elle devait la vie.

Elle sortit de la sacristie moins malheureuse qu’elle était entrée.