Némoville/La messe de minuit

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Beauregard (p. 65-69).

CHAPITRE XII.


LA MESSE DE MINUIT.


Minuit moins un quart. La cloche de l’église de Némoville se fait entendre. Aussitôt les rues s’emplissent de tous les habitants, qui se dirigent vers l’église ; personne n’aurait voulu manquer cette première messe de minuit. Bientôt toutes les résidences, à l’exception de celles qui contenaient des malades, furent vides.

On avait fait transporter l’orgue du « Nautilus » dans l’église et préparé une belle messe, car les musiciens ne manquaient pas à Némoville. Le gouverneur et son secrétaire ayant pris place aux bancs armoriés qu’on avait préparés pour eux, une main habile joua les premiers accords d’un chant de Noël. À ce moment, la porte de la chapelle se rouvrit, et l’on vit apparaître M. Duflot, dans une chaise à roulette, que poussait son fidèle domestique. Roger alla au-devant de lui et l’installa auprès de son siège.

Une voix douce et vibrante modulait alors les premiers mots de ce chant toujours si beau « Minuit, chrétiens. » En entendant cette voix-là, le gouverneur tressaillit et son voisin, M.

Duflot, posa la main sur son cœur, comme pour en arrêter les battements. Cette voix, c’était celle de Gaétane. Quand le chant pieux fut terminé, M. Duflot se pencha à l’oreille de Roger et lui demanda : « Qui donc chante ainsi ? »

— « C’est mademoiselle Laurent », répondit le gouverneur.

Les deux hommes ne parlèrent plus tout le temps que dura la messe, mais en sortant de la chapelle, M. Duflot reprit la conversation où il l’avait laissée :

— « Cette jeune fille a vraiment une voix angélique, ne trouvez-vous pas, monsieur le gouverneur ? »

— « Angélique, en effet, » répondit Roger. Il ajouta : « Toute la personne de cette jeune fille a quelque chose d’éthéré, presque de surnaturel ; il semble que rien en elle ne ressemble aux autres femmes. Vous le constaterez, monsieur Duflot, quand vous la connaîtrez. Pour me servir d’un vieux cliché, elle a l’air d’un ange égaré sur la terre. »

— « Quand un ange descend sur la terre, reprit en souriant M. Duflot, c’est généralement pour faire le bonheur de quelque mortel. »

Il lança du côté de Roger un coup d’œil narquois.

Roger sourit, et répondit : « Ou bien pour son malheur. »

M. Duflot ne répliqua pas, mais pensa avoir deviné que Roger aimait déjà et sans espoir.

Lorsque avaient retenti les premiers accords du vieux Noël. « Il est né le divin Enfant », à la messe de minuit, ç’avait été au tour de Paul de se sentir remué par la voix de la chanteuse, car il avait reconnu celle de Jeanne, la fille du docteur de Chantal, qu’il aimait.

Après la messe, tous les personnages dont il a été question dans ce chapitre moins les deux jeunes filles, Gaétane et Jeanne, se réunirent chez le gouverneur. Au nombre des invités se trouvait aussi le curé.

M. Duflot, contre son habitude, avait accepté de dîner en compagnie, ce qu’il ne faisait généralement pas. Ce n’était pas un convive bien gai que M. Duflot, mais il avait le bon esprit de garder pour lui-même son incurable tristesse, et comme il avait beaucoup voyagé, il était fort intéressant à entendre causer. Il n’était pas de ceux qui semblent avoir tout vu à travers un verre grossissant, et qui tiennent leurs auditeurs pour des nigauds : il parlait quand on l’interrogeait, et savait se taire au bon moment.

Monsieur le curé, demanda, tout à coup : « M. Duflot, cette jeune fille, qui a si bien chanté « Minuit Chrétiens », a-t-elle ses parents à Némoville ? »

— « Mlle  Durand est orpheline, répliqua le prêtre. »

— « Durand ?… Son nom n’est-il pas Laurent ?… »

— « En effet, répondit Roger, son nom est Gaétane Laurent. »

— « Gaétane !… Elle se nomme Gaétane ? » questionna M. Duflot avec intérêt. Et l’abbé disait, presque en même temps, Laurent ?… son nom est Laurent ?… en êtes-vous bien certain, Roger ? »

— « Absolument certain, répliqua Roger, puisque c’est elle qui me l’a dit ; elle est fille d’un capitaine Laurent. »

Le curé fut préoccupé tout le reste du dîner, et quoi qu’il fît pour paraître gai, M. Duflot était distrait et songeur.

Enfin vers cinq heures du matin, les convives se retirèrent et allèrent prendre un peu de repos.