Némoville/Une réunion mondaine à Némoville

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Beauregard (p. 80-85).

CHAPITRE XV.


UNE RÉUNION MONDAINE À NÉMOVILLE.


Le mariage de Paul et de Jeanne fut célébré avec autant de pompes que le permettaient les conditions de vie dans une ville sous-marine. La petite église fut pavoisée, il y eut banquet chez le gouverneur, et le soir on dansa, au son de l’orchestre. Marcelle, qui avait été invitée au mariage, et qui n’avait eu garde de refuser, se flattait de danser la première danse avec le gouverneur. Elle considérait que cet honneur lui était dû. Gaétane, qui depuis quelque temps, évitait de rencontrer Roger, n’avait pu, cependant, se dispenser d’assister au mariage de Jeanne et aux fêtes qui en furent les conséquences. Elle assistait donc au bal. Le docteur Desmarais, aux premiers sons de l’orchestre, alla s’incliner devant elle et la prier de lui accorder cette danse. La jeune fille s’excusa.

— « Je ne sais pas danser », dit-elle.

— « Venez quand même, insista le médecin, cela doublera mon plaisir, de vous donner les premières leçons. »

— « Excusez-moi, fit-elle, mais je suis obligée de vous refuser ce plaisir. »

Le médecin se mordit les lèvres de dépit, et s’en alla prier Marcelle de danser avec lui. Mais Marcelle, qui avait Roger en vue, répondit qu’elle était engagée.

Et Marcelle sentit son cœur battre violemment, en voyant Roger se lever et se diriger de son côté ; elle préparait déjà le sourire qu’elle croyait irrésistible, mais le gouverneur la salua sans s’arrêter et se dirigea vers Gaétane, à qui il adressa la parole. Et Marcelle sentit venir à ses yeux des larmes de rage, quand elle aperçut le docteur Desmarais, qui la surveillait, à quelque distance.

Elle vit Gaétane répondre à Roger par un signe négatif et celui-ci prendre doucement la main de la jeune fille dans un geste d’insistance ; puis elle les vit, un instant après, faisant vis-à-vis à Paul et à Jeanne.

Il faisait une chaleur suffocante dans le salon du « Nautilus. » Après la danse, Roger proposa à Gaétane d’aller se rafraîchir en faisant une promenade dans les couloirs-boyaux, qui étaient les rues de Némoville. Elle accepta. Il la conduisit à la demeure des Chantal, qui avait été transformée en serre, pour la circonstance. On ne pouvait se faire une idée qu’on était sous l’eau, à voir la profusion de plantes qu’on avait disposées dans cette demeure sous-marine, on se serait plutôt cru dans un jardin d’Orient.

Les premières paroles de Roger furent pour complimenter sa compagne.

— « On ne peut pas mal danser, avec un si bon conducteur, répondit simplement Gaétane. »

— « Ce n’est pas sans appréhensions que j’ai sollicité de vous cette faveur de la première danse, car je vous avais vue refuser le docteur Desmarais », dit Roger, qui avait décidé de ne pas manquer cette occasion de savoir à quoi s’en tenir sur les on-dit de Némoville, à propos de Gaétane et du docteur.

— « Je n’ai guère de disposition à accorder la moindre faveur à cet homme », répondit la jeune fille.

— « Mais alors, cette histoire, qui a couru dans Némoville, que vous êtes fiancée au docteur ? »

— « Eh bien ! monsieur le gouverneur, si cette histoire a couru dans la ville, cela prouve seulement qu’on est très mal renseigné à Némoville. On m’avait fait croire que c’était lui qui m’avait sauvé la vie, et par reconnaissance, je subissais sa présence et essayais de surmonter la répulsion instinctive et inexplicable qu’il m’inspire. Voilà, sans doute, ce que les gens de Némoville ont interprété maladroitement. Je n’ai aucune sympathie pour le docteur Desmarais et j’espère, ajouta-t-elle, qu’il ne me porte aucun intérêt. »

— « Il ne faudrait pas vous connaître, pour ne pas s’intéresser à vous, mademoiselle, dit Roger galamment. »

Gaétane sourit du compliment, et répondit : « Je croyais que la flatterie n’habitait que sur la terre. Mais retournons à la salle de bal, dit la jeune fille en se levant, votre fiancée, monsieur le gouverneur, doit s’inquiéter de votre absence. »

— « Ma fiancée ?… fit Roger avec surprise, et quelle est-elle cette fiancée que vous m’annoncez, et que je n’ai pas choisie ? ajouta-t-il en riant. Je croyais que le gouverneur de Némoville avait le loisir d’offrir son cœur et sa main à la femme de son choix. »

— « Et la femme de votre choix, n’est pas Marcelle ? monsieur le gouverneur. »

— « La femme de mon choix, Gaétane, dit Roger, en appelant pour la première fois la jeune fille de son prénom, la femme que j’ai choisie dans mon cœur, depuis le premier jour où je l’ai vue, c’est vous. Voulez-vous être ma femme ? »

Gaétane était si surprise et si émue qu’elle ne pouvait pas répondre. Il l’attira dans ses bras, et tout bas, bien bas, elle répondit : « Oui. »

« Ah ! je me doutais bien que cela finirait ainsi », dit une voix joyeuse, tout près deux. C’était l’abbé Bernard.

— « Bénissez nos fiançailles », lui demanda Roger.

— « Volontiers, répondit le prêtre, et à quand le mariage ? »

— « Dans un mois », dit Roger en interrogeant sa fiancée du regard.

Elle répondit : « Dans un mois. »

Les nouveaux fiancés et le curé sortirent ensemble de la serre et se dirigèrent vers le salon. Quand ils se furent engagés dans un couloir latéral, un homme sortit de l’ombre, il leva le poing dans la direction des fiancés et murmura les dents serrées : « Dans un mois… nous verrons bien. »

L’homme qui parlait ainsi, c’était le docteur Desmarais.