Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/16

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 199-221).



CHAPITRE XVI.

Nicolas cherche à se placer dans un nouvel emploi, et, comme il n’y
réussit pas, il entre en qualité de professeur particulier dans une famille.

Le lendemain matin, Nicolas n’eut rien de plus pressé que de chercher quelque place où il pût, en attendant des jours meilleurs, gagner au moins sa vie sans se mettre aux crocs de son hôte : il ne voulait point abuser du dévouement du pauvre Noggs, qui aurait volontiers couché sur l’escalier pour céder son lit à son jeune ami.

Informations prises, il se trouva que l’appartement vacant, dont l’écriteau pendillait à la fenêtre du parloir, se composait, en tout et pour tout, d’une petite chambre au second sur le derrière, sous les plombs, avec la vue d’un paysage de tuiles et de tuyaux de cheminées couleur de suie. C’est le locataire du parloir qui était chargé de la louer à la semaine à des conditions raisonnables. Le propriétaire lui avait donné pouvoir pour la location des appartements vacants, et pour veiller à ce que les autres locataires ne missent pas la clef sur la porte sans payer. En retour de son exactitude à remplir ces conditions, il était logé pour rien, précaution sage pour éviter qu’il n’eût quelque jour la tentation lui-même de déménager sans tambour ni trompette.

Nicolas s’accommoda de cette chambre, et, ayant loué de même quelques menus meubles à un brocanteur du voisinage, en payant une semaine d’avance, sur le produit de la vente de quelques habits de rechange dont il fit de l’argent, il se mit sur sa chaise à ruminer des projets pour son avenir, dont l’horizon n’était guère plus clair ni plus étendu que celui de sa fenêtre. Mais comme il ne gagnait rien à faire avec eux plus ample connaissance, et que la familiarité finit, comme on dit, par engendrer le mépris, il prit le parti de leur donner un congé définitif en faisant une bonne promenade. Il prit son chapeau, laissant le pauvre Smike faire des rangements à l’infini dans sa chambre avec autant de délices que s’il eût décoré un palais somptueux, puis alla courir les rues et se mêler à la foule qui les encombre.

Quoique ce soit une pensée bien faite pour rabattre chez un homme la confiance qu’il peut avoir dans son importance personnelle que de sentir son individu perdu au milieu d’une foule tout occupée de ses affaires, sans faire aucune attention à lui, il n’en reste pas moins dominé, malgré cela, par le sentiment toujours présent de l’importance et de l’exigence pressante de ses intérêts. Nicolas avait beau marcher au pas de course, il était poursuivi d’une seule pensée, il n’avait qu’une idée dans la tête, le soin de ses propres affaires, et, s’il cherchait à lui donner le change en songeant à la situation et aux nécessités des gens qui le coudoyaient en passant, il se surprenait presque aussitôt à comparer leur condition et la sienne, et à retomber dans l’éternel sujet de ses préoccupations.

Absorbé dans ces réflexions, il cheminait le long d’un des courants les plus fréquentés de la population de Londres, lorsqu’il leva les yeux par hasard sur un tableau bleu de ciel où se lisait en lettres d’or : « Bureau général de placement pour tous emplois et conditions de toute espèce. S’adresser ici. » C’était une boutique sur la rue avec imposte en toile métallique à la fenêtre, la porte dans le corridor, et, tout du long des vitres, une riche et séduisante collection d’écriteaux à la main promettant des places vacantes de tous les degrés, depuis celle de secrétaire jusqu’à celle de saute-ruisseau.

Nicolas, par un mouvement instinctif, fit une halte devant ce temple de la déesse Promesse et parcourut des yeux les annonces en caractères majuscules où toutes les carrières de la vie s’étalaient avec profusion. Quand il eut satisfait sa curiosité, il se remit en route, puis il revint sur ses pas, puis reprit sa course. À la fin, après s’être plusieurs fois arrêté irrésolu devant la porte du bureau général de placement, il prit bravement son parti et entra.

Il se trouva dans une petite pièce dont le carreau était recouvert d’une toile cirée. Dans un coin s’élevait un bureau séparé du public par un grillage : à ce bureau siégeait un jeune homme décharné avec des yeux égrillards et un menton en galoche. C’était à lui qu’étaient dus les écriteaux en majuscules qui interceptaient le jour de la fenêtre. Il avait tout ouvert devant lui un grand registre ; les doigts de sa main droite étaient passés dans les feuillets ; il tenait les yeux fixés sur une dame d’un riche embonpoint, coiffée d’une cornette, et dans laquelle il était facile de reconnaître la propriétaire de l’établissement : elle prenait un petit air de feu pendant que son secrétaire était dans l’attitude d’un homme qui n’attend plus que ses instructions pour chercher quelques renseignements contenus dans le volume garni de fermoirs rouillés.

Comme, parmi les annonces affichées dans la rue, il y en avait une qui faisait connaître au public que, de dix heures à quatre, on était toujours sûr de trouver là des servantes pour tout faire, prêtes à entrer en place, Nicolas vit bien tout de suite qu’une demi-douzaine de robustes jeunes filles, toutes ornées de leurs socques et de leur parapluie, et assises en rang dans un coin, sur une banquette, montaient leur faction dans ce but, d’autant plus que les pauvres femmes avaient l’air passablement ennuyé d’attendre en vain. Il n’était pas aussi sûr de la condition et des intentions de deux demoiselles assez éveillées qui faisaient auprès du feu la conversation avec la propriétaire, mais il ne fut pas longtemps dans le doute ; car, après qu’il se fut assis dans un coin, annonçant le désir d’attendre son tour, la dame grosse et grasse reprit le dialogue qu’il avait interrompu par son entrée dans la salle.

« Cuisinière, Tom, dit-elle sans se déranger et continuant de prendre un petit air de feu en relevant sa robe.

— Cuisinière, dit Tom feuilletant quelques pages du registre ; j’y suis.

— Lisez-nous une ou deux bonnes places, dit la grosse dame.

— Choisissez-en où il n’y ait pas grand’chose à faire, s’il vous plaît, jeune homme, demanda une petite femme d’assez bonne tournure, en bottines écossaises, qui paraissait être intéressée à la chose.

— Mme Marker, dit Tom lisant dans son registre, place Russell, Russell-square ; gages 450 fr, le thé et le sucre. Deux maîtres ; on reçoit peu de monde. Il y a quatre domestiques : pas d’hommes. On ne laisse pas entrer les pays.

— Ah ! ciel ! dit la petite cliente qui avait bien envie de rire, ça ne peut pas me convenir. Une autre, s’il vous plaît, jeune homme.

— Mme Wrymug, place Plensant, Finsbury ; gages 300 fr., ni thé ni sucre. Une famille rigide.

— Ah ! vous pouvez vous épargner la peine de continuer, interrompit la demoiselle.

— Trois valets de pied rigides aussi, lut Tom en appuyant sur ce détail.

— Trois ? dites-vous ? demanda la cliente avec intérêt.

— Trois valets de pied rigides. Cuisinière, femme de chambre, bonne d’enfants. Les femmes doivent suivre les exercices de la petite congrégation de Bethel trois fois tous les dimanches, avec un valet de pied rigide. Si la cuisinière est plus rigide que le valet de chambre, on demande qu’elle forme le valet de chambre. Si le valet de chambre est plus rigide que la cuisinière, il devra lui rendre le même service.

— Je vais prendre l’adresse de cette place, dit la postulante, il ne serait pas impossible que ce fût mon affaire.

— En voici une autre, observa Tom tournant la page : Famille de M. Gallanbile, membre du parlement. 375 fr., thé et sucre ; on permet à la cuisinière de recevoir des cousins s’ils sont religieux. – N. B. Dîner froid à la cuisine le dimanche, M. Gallanbile étant fidèle observateur de la loi du dimanche. On ne fait pas un seul plat chaud ce jour-là, excepté le dîner de M. et Mme Gallanbile, qui a obtenu dispense, à titre d’urgence et de piété. M. Gallanbile dîne tard exprès le saint jour du repos, pour empêcher la cuisinière de faire un péché en faisant ce jour-là sa toilette.

— J’ai idée que celle-là ne m’irait pas aussi bien que l’autre, dit la demoiselle après avoir échangé quelques mots à voix basse avec sa camarade ; je vais prendre l’autre adresse, s’il vous plaît, jeune homme. J’en serai quitte pour revenir si ça ne s’arrange pas. »

Tom écrivit l’adresse qu’on lui avait demandée, et la bonne élégante se retira en compagnie de sa camarade, après avoir eu soin, toutefois, de payer à la grosse dame ses petits honoraires.

Au moment où Nicolas ouvrait la bouche pour demander au jeune homme de chercher la lettre S, et de lui énumérer toutes les places de secrétaire encore disponibles, il vit entrer dans le bureau une solliciteuse nouvelle dont l’extérieur lui inspira à la fois de l’étonnement et de l’intérêt : il se retira immédiatement de côté pour lui céder son tour.

C’était une demoiselle qui pouvait avoir dix-huit ans, d’une taille mince et délicate, mais faite à ravir ; elle s’avança timidement vers le bureau, et s’informa tout bas d’une place de gouvernante ou de dame de compagnie. Pour mieux s’expliquer, elle fut obligée de soulever son voile un moment, et ce fut assez pour laisser voir un visage d’une beauté peu commune, quoique obscurci par quelques nuages de tristesse, circonstance plus surprenante encore à raison de sa jeunesse. On lui donna une des adresses inscrites sur le registre, et elle s’esquiva sur la pointe du pied après la cérémonie d’usage à la grosse dame.

Elle était vêtue proprement, mais très simplement : si simplement que, si quelque jeune fille moins gracieuse eût porté son costume, elle y aurait perdu beaucoup et peut-être aurait semblé mesquin et misérable. Sa domestique, car elle en avait une avec elle, était une grosse rougeaude, assez malpropre, des yeux à fleur de tête, des bras marbrés et rugueux mais cachés sous un châle qui avait l’air d’avoir traîné dans la crotte, la figure mal lavée, encore tatouée de charbon et de mine de plomb : c’était, à ne pouvoir s’y méprendre, une servante de l’espèce des bonnes à tout faire qui étaient là rangées sur le banc, et qui avaient échangé avec elle des grimaces et des œillades qui font partie sans doute des signes cabalistiques de la franc-maçonnerie de l’état.

Elle suivit sa maîtresse, qui avait déjà disparu avant que Nicolas fût remis des premiers effets de sa surprise et de son admiration. Je ne voudrais pas parier qu’il ne se fût pas mis à les suivre, s’il n’avait pas été retenu par la curiosité d’entendre le dialogue suivant entre la grosse dame et le teneur de livres :

« Quand revient-elle, Tom ? demanda la grosse dame.

— Demain matin, répondit Tom en taillant sa plume.

— Où l’avez-vous adressée ?

— Chez Mme Clark.

— Elle aura là une jolie petite place, si elle y va, » observa la grosse dame en prenant une prise dans sa tabatière d’étain.

Tom, pour toute réponse, souleva sa joue avec sa langue, et, tournant le bout de sa plume du côté de Nicolas, il fit ressouvenir la grosse dame qu’elle avait à lui adresser la question ordinaire.

« Et vous, monsieur, qu’est-ce que nous pouvons faire pour vous ? »

Nicolas répondit en peu de mots qu’il désirerait savoir si on ne pouvait pas lui procurer un poste de secrétaire ou de copiste chez un gentleman.

« Rien qu’un ? répondit la bourgeoise. Une douzaine, si vous voulez. En avez-vous, Tom ?

— Je crois que oui, » répondit le scribe.

Et en même temps il clignait de l’œil du côté de Nicolas, avec une familiarité qu’il supposait sans doute très flatteuse pour celui qu’il honorait de ses avances, mais qui n’excita chez Nicolas qu’ingratitude et dégoût.

Après avoir consulté le livre, on découvrit que la douzaine de secrétariats vacants se réduisaient à un, chez M. Gregsbury, l’illustre membre du Parlement, demeurant cité Manchester, à Westminster ; il voulait un jeune homme pour mettre en ordre ses papiers et sa correspondance : Nicolas était justement l’affaire de M. Gregsbury.

« Je ne connais pas bien les honoraires, parce qu’il préfère s’arranger directement avec la personne, dit la grosse dame ; mais je suppose qu’ils ne doivent pas être mauvais, puisque c’est un membre du Parlement. »

Avec son peu d’expérience du monde, Nicolas ne comprit pas bien la force de ce raisonnement, et ne trouva pas la conclusion tout à fait rigoureuse, mais, sans vouloir se donner la peine d’élever là-dessus une discussion, il prit l’adresse et se décida à aller trouver M. Gregsbury, sans délai.

« Je ne sais pas le numéro, dit Tom, mais la cité Manchester n’est pas bien grande. Au pis aller, vous n’en aurez pas pour longtemps à frapper à droite et à gauche à toutes les portes jusqu’à ce que vous l’ayez trouvé. Dites donc ! quel joli brin de fille, hein ?

— Quelle fille ? demanda Nicolas d’un air sérieux.

— Bon ! bon ! nous savons bien. Une jolie fille, hein ? lui dit Tom à l’oreille, fermant un œil et retroussant en l’air la pointe de son menton. Vous ne l’avez donc pas vue, hein ? Vous voudriez bien être à ma place pour la recevoir demain matin. »

Nicolas regarda le hideux commis, comme s’il avait eu un moment l’intention de lui frotter les oreilles avec son registre, pour lui apprendre à se montrer ainsi l’admirateur de la demoiselle ; mais il se retint et se contenta de prendre un air hautain et de sortir à grands pas du bureau. Il oubliait, dans son indignation, les lois de l’ancienne chevalerie, qui faisaient à tout bon chevalier un devoir impérieux d’entendre l’éloge de la dame de leurs pensées, et lui imposaient même l’obligation d’aller errer dans tout l’univers, cassant la tête à tous les personnages positifs et prosaïques qui refusaient d’élever jusqu’au ciel des demoiselles qu’ils n’avaient jamais eu le bonheur de voir et dont ils n’avaient jamais entendu parler. Voyez un peu la belle excuse pour refuser son enthousiasme !

Nicolas, distrait de ses propres malheurs par la pensée de ceux dont la jolie fille qu’il avait vue paraissait être victime, après bien des tours et des retours, après avoir souvent demandé et perdu son chemin, finit par arriver devant l’endroit où on l’avait adressé.

Dans l’enceinte de la vieille cité de Westminster, environ à quelques centaines de pas de son antique sanctuaire, est un quartier étroit et sale, résidence aujourd’hui des membres les moins importants du Parlement. Il ne se compose que d’une rue, formée de deux rangées de tristes maisons louées en garni, dont toutes les fenêtres, pendant les vacances législatives, fournissent leur tribut à cette collection mélancolique d’écriteaux uniformes qui, remplaçant de leur mieux leurs anciens locataires, membres de l’opposition ou partisans du gouvernement, pendant la session qui vient d’aller retrouver ses ancêtres, semblent dire comme eux : « À louer ! à louer ! »

Mais quand la saison des affaires est revenue, on ne voit plus d’écriteaux, et les maisons regorgent de législateurs. Législateurs en bas, législateurs en haut, législateur au premier, au second, au troisième étage, et jusque dans les galetas ; pas un petit cabinet qui n’ait un fumet de députation et de délégué. Dans les temps humides, tout le quartier est englouti dans des nuages de vapeurs qui s’exhalent des actes du Parlement et des pétitions revêches qui moisissent dans les cartons. Les courriers de la poste risquent de se trouver mal quand ils pénètrent dans ces brouillards infects, et l’on voit errer çà et là des figures piteuses, avides de profiter des franchises de la correspondance officielle, comme les âmes en peine qui erraient sur les rivages du Styx pour obtenir gratis le passage au sombre bord.

C’est là ce qu’on appelle la cité Manchester ; c’est là qu’à toutes les heures de la nuit on entend tourner dans leurs serrures respectives le passe-partout de messieurs du Parlement, quand ils rentrent de leurs clubs ou de leurs autres lieux de plaisir. Parfois aussi, quand une bouffée de vent balaye les eaux qui baignent le pied de ces murs et concentre le son dans cette longue enfilade, il fait retentir la voix grêle et perçante de quelque jeune orateur qui répète son rôle pour la séance du lendemain. C’est là que, tout le long du jour, des orgues de barbarie tournent leurs meules et que toutes les petites boîtes à musique, inventées pour les artistes ambulants, font entendre leur clapotage. Manchester ressemble assez bien à ces engins pour prendre les anguilles qui n’ont d’autre issue que leur bouche en forme d’entonnoir, ou à ces bouteilles de matelot, au goulot court et étroit ; et, à cet égard, on pourrait y voir l’image fidèle de la destinée réservée à quelques-uns de ses infortunés habitants qui, après s’être tortillés dans le Parlement en toutes sortes de contorsions et d’efforts violents, trouvent, au bout du compte, qu’ils se sont enfoncés dans un cul-de-sac qui ne mène à rien, absolument comme cité Manchester qui n’aboutit qu’à elle-même ; trop heureux, quand ils peuvent en sortir sans autre encombre que de se retrouver aussi incapables, aussi gênés, aussi obscurs qu’ils y étaient entrés.

Nicolas pénétra donc dans cité Manchester avec l’adresse du grand monsieur Gregsbury. En voyant un flot d’individus se précipiter dans une maison voisine de chétive apparence, il attendit qu’ils se fussent écoulés ; puis, se présentant au domestique qui gardait la porte, il prit la liberté de lui demander s’il savait où demeurait M. Gregsbury ? Le domestique était un garçon dont la pâleur et l’extérieur misérable pouvaient faire croire que, depuis son bas âge, il n’avait jamais couché que dans le sous-sol, et ce n’était que trop vrai.

« M. Gregsbury ? dit-il. C’est ici que demeure M. Gregsbury. C’est bon ; vous pouvez entrer. »

Nicolas ne se le fit pas dire deux fois ; et il ne fut pas plutôt entré, que le garçon ferma la porte et disparut.

La réception était assez singulière ; mais ce qu’il y avait de plus embarrassant, c’est que, tout le long du corridor et tout le long de l’étroit escalier qui masquait la fenêtre, et rendait plus sombre encore l’entrée obscure de la maison, était une masse confuse de personnages dont les figures annonçaient une mission importante. Ils avaient l’air d’attendre, avec une impatience silencieuse, quelque événement intéressant. De temps en temps, l’un d’eux parlait à l’oreille de son voisin ; ou bien un petit groupe se réunissait pour se parler ensemble à l’oreille ; ou bien ces parleurs mystérieux se faisaient l’un à l’autre des signes de tête résolus, ou la secouaient d’un air déterminé, comme s’ils étaient décidés à faire quelque scène et à ne pas se laisser ébranler, quoi qu’il pût arriver.

Quelques minutes s’écoulèrent sans que rien ne pût expliquer cette énigme ; et déjà Nicolas, qui se trouvait mal à son aise dans cette situation équivoque, allait prendre quelque information près de son voisin, lorsqu’un mouvement subit se manifesta au haut de l’escalier, et l’on entendit une voix crier :

« Allons ! messieurs, ayez la bonté de monter. »

Au lieu de monter, les gentlemen de l’escalier se mirent à descendre avec une grande rapidité, et pressèrent avec une politesse extraordinaire les gentlemen du corridor de marcher les premiers. Les gentlemen du corridor, qui n’étaient pas moins polis, ne voulaient pas du tout accepter cet honneur. Mais ils y furent bien obligés malgré eux, lorsque les autres gentlemen, qui faisaient la presse devant eux, en poussèrent une demi-douzaine, parmi lesquels était Nicolas, et les forcèrent par derrière, non-seulement à monter l’escalier, mais à entrer dans le salon même de M. Gregsbury, où ils furent jetés pêle-mêle dans une confusion indécente, et sans aucun moyen de battre en retraite, car la foule qui les suivait avait déjà rempli la pièce.

« Messieurs, dit M. Gregsbury, soyez les bienvenus ; je suis charmé de vous voir. »

Pour un homme charmé de voir la nombreuse société qui lui rendait visite, M. Gregsbury avait l’air aussi contrarié que possible. Mais peut-être n’était-ce qu’un effet de sa gravité parlementaire et la suite de l’habitude, que les hommes d’État comme lui sont obligés de prendre, de dissimuler leurs sentiments. C’était un homme épais, replet, à grosse tête, à voix forte, empesé dans ses manières, avec une grande facilité pour dire des choses qui ne voulaient rien dire ; bref, tout ce qu’il faut pour faire un bon membre du Parlement, sans aucun doute.

« Eh bien, messieurs, dit M. Gregsbury jetant à ses pieds dans un panier d’osier un tas de papiers et se renversant dans son fauteuil, les coudes appuyés et les bras relevés, vous n’êtes pas contents de ma conduite, à ce que je vois dans les journaux ?

— Non, monsieur Gregsbury, dit un vieux monsieur frais et dodu qui perça la foule d’un air déterminé et vint se placer devant lui.

— Quoi ! mes yeux me trompent-ils ? dit M. Gregsbury regardant l’orateur ; est-ce bien mon vieil ami Pugstyles que je vois ?

— C’est bien moi, moi-même, répondit le vieux monsieur frais et dodu.

— Donnez-moi la main, mon honorable ami, dit M. Gregsbury ; Pugstyles, mon cher ami, je suis bien désolé de vous voir ici.

— Et moi bien désolé d’y être, monsieur, dit M. Pugstyles ; mais c’est votre conduite, monsieur Gregsbury, qui a rendu cette démarche absolument nécessaire de la part de vos commettants.

— Ma conduite, Pugstyles, dit M. Gregsbury promenant ses regards sur la députation avec autant de grâce que de magnanimité, ma conduite a été, comme elle le sera toujours, dirigée par un respect sincère des intérêts vrais et réels de ce grand et fortuné pays. Que je regarde chez nous ou à l’étranger ; que je considère les paisibles et industrieuses communes de notre royaume insulaire, ses rivières sillonnées par des bateaux à vapeur, ses chemins de fer couverts de locomotives, ses rues qui fourmillent de voitures publiques, son firmament de ballons d’une grandeur et d’une puissance inconnue dans l’histoire des aéronautes du monde entier ; en un mot, que je concentre mes regards sur ma patrie, ou que, les étendant plus loin, je contemple l’horizon sans bornes des conquêtes et des établissements dus à la patience britannique, qui se déroulent devant moi, je ne puis m’empêcher, dans mon admiration, de joindre les mains avec extase, de lever les yeux vers la voûte céleste au-dessus de ma tête et de m’écrier : Je te rends grâces, ô ciel, d’être un enfant de la Grande-Bretagne. »

Il fut un temps où cet élan d’enthousiasme aurait trouvé un écho dans tous les cœurs de ses électeurs ; mais, pour le moment, la députation l’accueillit par un air de froideur glaciale. On semblait généralement croire que cette explication de la conduite politique de M. Gregsbury péchait au moins par le défaut de détails. Il y eut même un gentleman au fond de la salle qui ne se fit pas scrupule d’observer à haute voix qu’à son avis, cette justification sentait un peu la blague.

« Voilà un mot, la blague, dit M. Gregsbury, dont je ne connais pas la signification. Si l’on veut dire par là que je suis un peu trop ardent, peut-être même hyperbolique, dans mon admiration pour mon pays natal ; j’accepte ce reproche, je puis l’avoir mérité. Oui, je suis fier de ce pays de bonheur et de liberté : mon œil brille, ma poitrine se dilate, mon cœur se gonfle, mon sein s’enflamme, mon être entier se transforme toutes les fois que je songe à sa grandeur et à sa gloire.

— Nous voudrions, monsieur, reprit M. Pugstyles plus calme, vous adresser seulement quelques questions.

— Volontiers, mes amis. Mon temps est à vous et à mon pays, » dit M. Gregsbury.

Après cette permission, M. Pugstyles mit ses lunettes et tira de sa poche un morceau de papier sur lequel se trouvait écrit le programme de la séance. Presque tous les autres membres de la députation mirent aussi la main à la poche pour en tirer leur papier, sans doute dans l’intention de suivre, et, au besoin, de rectifier la lecture que M. Pugstyles allait faire des questions convenues. Cela fait, M. Pugstyles entra en matière.

« Question 1re : On demande si vous n’avez pas, monsieur, pris, avant votre élection, l’engagement volontaire que, dans le cas où vous seriez envoyé à la Chambre, vous aboliriez immédiatement l’habitude de tousser et de grogner dans les séances des Communes, et si, au contraire, vous n’avez pas souffert que l’on toussât et que l’on grognât contre votre premier discours, dès le début même de la session, et s’il est vrai que, depuis lors, vous n’avez pas fait le moindre effort pour obtenir une réforme à ce sujet ; si vous ne vous étiez pas aussi engagé à frapper le gouvernement de stupeur et à le mettre dans ses petits souliers. On demande si vous l’avez frappé de stupeur et si vous l’avez mis dans ses petits souliers, oui ou non ?

— Voulez-vous passer à la seconde, mon cher Pugstyles ? dit M. Gregsbury.

— Avez-vous, monsieur, quelque explication à donner sur ce point ? demanda M. Pugstyles.

— Certainement non, » répondit M. Gregsbury.

Les membres de la députation se regardèrent les uns les autres, puis regardèrent M. Gregsbury avec des yeux pleins de courroux. Le cher Pugstyles, après avoir lui-même longtemps fixé les siens sur M. Gregsbury par-dessus ses lunettes, reprit la liste de questions.

« Question 2e : Si vous n’avez pas aussi, monsieur, pris également un engagement volontaire de soutenir votre collègue en toute occasion, et si vous ne l’avez pas, au contraire, avant-hier soir, abandonné, pour voter contre lui, parce que la femme de l’un des chefs du parti contraire avait invité Mme Gregsbury à ses soirées ?

— Continuez, dit M. Gregsbury.

— Vous n’avez rien non plus à répondre à cela, monsieur ? demanda l’orateur.

— Pas la moindre chose, » répondit M. Gregsbury.

La députation, qui ne l’avait jamais vu que dans les assemblées préparatoires ou le jour de l’élection, fut stupéfiée de sa froideur. Elle ne le reconnaissait plus. Quoi ! c’était cet homme tout sucre et tout miel dans les élections, qu’elle voyait aujourd’hui tout fiel et tout vinaigre. Ah ! comme les temps changent les hommes !

« Question 3e et dernière, dit M. Pugstyles, en appuyant sur ces mots : Si vous n’avez pas déclaré, monsieur, sur les Hustings, votre ferme et inflexible résolution de vous opposer à tout ce que l’on viendrait à proposer ; de diviser la Chambre sur toutes les questions ; de faire des motions d’ajournement à tout propos ; d’avoir tous les jours un amendement au procès-verbal ; en un mot, pour conserver vos propres expressions dont nous avons gardé la mémoire, de faire le diable, en tout et pour tout. »

En terminant ce réquisitoire détaillé, M. Pugstyles plia sa note et la remit dans sa poche, comme firent aussi tous ses amis à son exemple.

M. Gregsbury se mit à réfléchir, se moucha, s’enfonça davantage encore dans son fauteuil, puis se rapprocha de la table, y posa ses coudes, fit un triangle composé de ses deux pouces et de ses deux index, et se tapant gentiment le nez avec le sommet du triangle, répondit (il ne put s’empêcher de rire) : « Je nie tout. »

À cette réponse inattendue, un murmure d’horreur s’éleva du sein de la députation, et le même gentleman qui avait exprimé des doutes sur le caractère blaguiforme de l’exorde de M. Gregsbury, fidèle à ses habitudes monosyllabiques, prononça cette fois en grognant le mot de démission. Démission ! mot terrible qui fut aussi grommelé par ses voisins et finit par devenir comme le mot d’ordre général de l’assemblée, en proie à une grande agitation.

« Je suis aussi chargé, monsieur, dit M. Pugstyles, avec une révérence cérémonieuse, de vous exprimer notre espérance que, sur la demande d’une majorité considérable de vos commettants, vous ne ferez aucune difficulté de donner votre démission, en faveur de quelques candidats qu’ils jugent plus dignes de leur espérance. »

Pour toute réponse, M. Gregsbury se mit à lire la réplique suivante, qu’il avait à l’avance composée sous forme de lettre, et dont il y avait déjà un grand nombre de copies toutes prêtes pour être envoyées aux journaux :

« Mon cher Pugstyles,

« Après la prospérité de notre île bien-aimée, ce pays de bonheur et de liberté dont les facultés et les ressources sont, dans ma conviction, sans limites, il n’y a rien qui me soit plus cher que cette noble indépendance, le plus fier privilège d’un cœur vraiment anglais, et mon plus vif désir est de le léguer à mes enfants sans honte et sans tache. Ce n’est donc point par des motifs personnels, mais par de hautes et respectables considérations constitutionnelles, que je n’essayerai pas de vous expliquer, parce qu’elles ne sont réellement pas à la portée de personnes qui n’ont pas été à même, comme moi, d’étudier à fond les secrets mystérieux de la politique, que je préfère garder mon siège au Parlement, comme j’ai bien l’intention de le faire.

« Voulez-vous bien être assez bon pour présenter mes compliments au corps électoral, et lui communiquer ma résolution ?

« Je suis avec une grande estime,
« Mon cher Pugstyles, etc., etc., »

« C’est donc à dire que vous êtes décidé à ne pas donner votre démission ? » demanda l’orateur.

M. Gregsbury sourit et branla la tête pour confirmer son refus.

« Alors, bonjour, monsieur, dit Pugstyles avec colère.

— Que Dieu vous conduise ! » dit M. Gregsbury. Et la députation, tout en grondant et en grognant, se mit à décamper, aussi vite qu’elle put, le long de l’escalier étroit qui retardait sa marche.

Quand ils furent tous partis jusqu’au dernier, M. Gregsbury se frotta les mains et poussa de grands éclats de rire, comme fait un farceur qui croit avoir à se réjouir de quelque bon mot, ou de quelque bon tour dont il s’est fait honneur. Dans l’enivrement de son amour-propre satisfait, il n’avait pas encore remarqué Nicolas caché dans l’ombre des rideaux de la fenêtre, lorsque ce jeune homme, craignant de surprendre, sans le vouloir, quelque soliloque qui n’était point destiné à la publicité, toussa deux ou trois fois pour attirer l’attention du membre du Parlement.

« Qui est-ce qui est donc là ? » dit M. Gregsbury avec vivacité.

Nicolas s’avança et lui fit un salut.

« Que faites-vous ici, monsieur ? venez-vous espionner ma vie privée ? jouer le rôle de dénonciateur domestique ? Vous avez entendu ma réponse, monsieur, faites-moi le plaisir de suivre la députation.

— C’est ce que j’aurais déjà fait si j’en étais, mais je n’en suis pas, dit Nicolas.

— Alors, comment vous trouvez-vous ici, monsieur ? demanda d’abord tout naturellement M. Gregsbury M. D. P.[1] ; et d’où diable venez-vous, monsieur ? fut sa seconde question.

— On m’a donné cette adresse au bureau général de placement, monsieur, dit Nicolas, et je venais m’offrir à vous pour secrétaire, sachant que vous en demandez un.

— Et vous n’êtes pas venu pour autre chose, je suppose ? » dit M. Gregsbury qui le toisa avec un air de doute.

Nicolas répondit que c’était le seul but de sa visite.

« Vous n’avez rien de commun avec ces gredins de journaux, n’est-ce pas ? dit M. Gregsbury, et vous ne vous êtes pas glissé ici pour écouter ce qu’on allait dire et pour l’imprimer après ?

— Mon Dieu, répondit Nicolas avec politesse, mais avec assurance, j’ai le regret de me voir obligé d’avouer que je n’ai de relation aucune avec personne pour le moment.

— Oh ! dit M. Gregsbury, comment donc êtes-vous monté jusqu’ici ? » Nicolas lui raconta comment il avait été emporté par le courant de la députation.

« Si c’est comme cela, dit M. Gregsbury, asseyez-vous. »

Nicolas prit une chaise et M. Gregsbury, avant de lui en demander plus long, resta quelque temps à le considérer, pour s’assurer sans doute que son extérieur ne laissait pas à désirer. À la fin il se décida à lui dire : « Vous voulez être secrétaire chez moi ?

— Je désirerais, monsieur, m’attacher à vous en cette qualité.

— Bien, dit M. Gregsbury, que savez-vous faire ?

— Je suppose, répondit Nicolas en souriant, que je sais faire ce qu’ont l’habitude de faire les autres secrétaires.

— Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont à faire ? demanda M. Gregsbury.

— Ce qu’ils ont à faire ? répondit Nicolas.

— Oui, ce qu’ils ont à faire ? » reprit le membre du Parlement qui le regardait d’un air narquois, la tête penchée sur son épaule.

— Les fonctions de secrétaire sont assez difficiles à définir, ce me semble, dit Nicolas réfléchissant ; elles comprennent, je présume, la correspondance.

— Bien !

— La mise en ordre des papiers et documents ?

— Très bien.

— Au besoin l’écriture sous votre dictée, et peut-être, monsieur, dit Nicolas avec un demi-sourire, la copie de votre discours du jour pour quelque feuille publique, lorsque vous en avez fait un d’une importance particulière.

— Certainement, répondit M. Gregsbury. Et puis après ?

— J’avoue, dit Nicolas après quelques moments de réflexion, que je ne trouve plus dans ma mémoire d’autres attributions pour un secrétaire, si ce n’est l’obligation générale de se rendre aussi utile et aussi agréable qu’il peut l’être à son patron, sans sacrifier sa propre dignité, et sans dépasser la limite des devoirs que son titre même semble ordinairement impliquer. »

M. Gregsbury regarda fixement Nicolas pendant quelque temps, puis jetant autour de la chambre un regard circonspect, il lui dit d’une voix contenue :

« C’est tout à fait cela, monsieur… comment vous appelez-vous ?

— Nickleby.

— C’est tout à fait cela, monsieur Nickleby, et parfaitement énoncé, au moins pour les devoirs que vous avez définis ; mais il en est d’autres encore. Il en est, monsieur Nickleby, que le secrétaire d’un personnage parlementaire ne doit jamais perdre de vue. Il faudra me mâcher la besogne.

— Pardon, monsieur, dit Nicolas ne comprenant pas précisément la chose.

— Me mâcher la besogne, monsieur, répéta M. Gregsbury.

— Voulez-vous bien m’excuser, monsieur, si je vous demande ce que vous entendez par là ? dit Nicolas.

— Ce que j’entends, monsieur, est parfaitement clair, répondit M. Gregsbury avec un air solennel. Mon secrétaire doit posséder la politique étrangère de tous les États, en suivre les reflets dans les journaux : parcourir des yeux tous les comptes rendus des réunions publiques, tous les premiers-Paris, et les procès-verbaux des diverses sociétés : prendre, chemin faisant, des notes sur les points qui lui paraissent propres à donner de l’intérêt à une petite tirade qui serait prononcée à propos d’une pétition déposée sur le bureau, ou de quelque incident pareil. Vous comprenez ?

— Je le crois, monsieur, répondit Nicolas.

— Et puis, dit M. Gregsbury, il devrait aussi jour par jour prendre connaissance des accidents de la veille dans les journaux du matin : lire, par exemple, les disparitions mystérieuses, ou suicide supposé d’un enfant employé dans les poteries, ou quelque autre aventure de ce genre, sur laquelle je puisse fonder une question adressée de ma place au ministre de l’intérieur. Puis, il copierait la question, avec quelques mots de la réponse du ministre ; on y trouverait l’occasion naturelle de m’adresser un petit compliment sur mon esprit d’indépendance et le bon sens de mes observations. Puis on enverrait le tout franc de port à la feuille locale, avec une douzaine de lignes en tête, pour rappeler que je suis toujours à mon poste, toujours prêt à faire face, sans reculer d’une semelle, aux devoirs de la responsabilité la plus délicate, et ainsi de suite. Vous entendez ? »

Nicolas s’inclina par forme de réponse.

« De plus, continua M. Gregsbury, je lui demanderais, de temps en temps, de lire quelques-uns des tableaux qui accompagnent les rapports officiels et d’en extraire quelques résultats généraux, de manière à me mettre à même de me tirer avec honneur, par exemple, des questions sur l’emploi des bois de charpente, sur les finances, etc. J’aimerais assez qu’il me fournît quelques bons petits arguments sur les effets désastreux du payement en numéraire, et sur les cours métalliques qu’on éclairerait çà et là par quelques excursions sur l’exportation des métaux et aussi des billets de banque, sur toutes ces choses enfin dont il suffit de parler avec une certaine facilité parce que personne ne les comprend. Saisissez-vous bien ?

— Je crois comprendre, dit Nicolas.

— En ce qui concerne les questions qui ne sont pas politiques, continua M. Gregsbury avec chaleur, et dont on ne peut pas demander à un homme de s’occuper d’une manière assez sérieuse, pour vouloir donner aux classes inférieures autant de bien-être qu’à nous-mêmes, car autrement que deviendraient nos privilèges ? je voudrais que mon secrétaire me fît une petite collection de discours de parade, d’un caractère patriotique. Par exemple, si l’on avait la malheureuse idée de proposer un bill pour assurer le droit de propriété d’un tas de pauvres diables comme les auteurs, j’aimerais assez à défendre cette thèse : que pour ma part, je ne consentirai jamais à élever une barrière insurmontable à la diffusion de la littérature dans le peuple. Vous comprenez ? que les créations matérielles n’étant que des spéculations d’un intérêt purement industriel, peuvent être considérées comme la propriété d’un homme ou d’une famille, mais que les créations intellectuelles, étant d’inspiration divine, appartiennent véritablement au peuple en général ; et même, si je me sentais ce jour-là d’humeur badine, je ne craindrais pas d’entremêler tout cela de quelques plaisanteries sur la postérité : de dire que des hommes qui ont écrit pour la postérité doivent être satisfaits d’obtenir comme récompense l’approbation de la postérité ; cela ne prendrait peut-être pas mal à la Chambre, et, dans tous les cas, ne me ferait aucun tort car il n’y a pas à craindre que la postérité s’inquiète ni de moi ni de mes plaisanteries. Vous voyez ?

— Je vois bien, monsieur, répliqua Nicolas.

— Surtout, en pareil cas, vous ne devez jamais oublier, là où nos intérêts ne peuvent pas en souffrir, de parler souvent du peuple, parce que c’est d’un merveilleux effet à l’époque des élections. Ce n’est pas comme les auteurs, dont vous pouvez rire tout à votre aise, vu que la plupart d’entre eux vivent en garni et par conséquent n’ont pas le droit de voter. Voilà donc un aperçu rapide des points principaux qui intéressent vos fonctions, excepté que vous auriez à rester tous les soirs dans les couloirs de la Chambre, dans le cas où j’aurais oublié quelque chose et où il faudrait me la remonter à nouveau. Vous feriez bien encore, pendant les grands débats de la Chambre, d’aller de temps en temps vous asseoir sur les premiers bancs des tribunes pour dire à vos voisins : Voyez-vous ce gentleman qui porte sa main droite à la figure et qui embrasse de la gauche le pilier en face de nous ? C’est M. Gregsbury, le célèbre M. Gregsbury. Il ne vous en coûterait pas davantage d’y joindre quelque petit éloge d’après l’inspiration du moment. Pour salaire, ajouta M. Gregsbury tournant bride avec une grande rapidité, car il était presque hors d’haleine ; pour salaire, je peux vous le dire tout de suite en nombre rond pour éviter tout mécompte. Quoique ce soit plus que je n’ai l’habitude de donner, ce sera dix-huit francs soixante-quinze centimes par semaine, en tout. Voilà ! »

Après cette offre magnifique, M. Gregsbury se rejeta de nouveau en arrière dans son fauteuil, comme un homme qui se reproche de faire des folies, mais qui n’en est pas moins décidé à ne point revenir sur ses libéralités excessives.

« Dix-huit francs soixante-quinze centimes par semaine. Ce n’est pas beaucoup, dit Nicolas timidement.

— Pas beaucoup ? dix-huit francs soixante-quinze centimes par semaine ? pas beaucoup, jeune homme ? cria M. Gregsbury. Dix-huit francs soixante-quinze par…

— Je serais fâché que vous puissiez croire, reprit Nicolas, que je veux marchander votre prix, car je vous avouerai sans honte que, si modique qu’il puisse être en lui-même, c’est encore beaucoup pour moi. Mais, les devoirs et la responsabilité des fonctions sont tellement hors de proportion avec le traitement, et ils me paraissent si laborieux, que je crains de m’y dévouer.

— Est-ce un refus, monsieur ? demanda M. Gregsbury portant la main au cordon de la sonnette.

— J’ai peur, monsieur, quelle que soit ma bonne volonté, que ce ne soit au-dessus de mes forces, répondit Nicolas.

— Mieux vaudrait dire tout de suite que vous n’acceptez pas l’emploi, et que vous regardez dix-huit francs soixante-quinze par semaine comme trop peu de chose, dit M. Gregsbury tirant le cordon de la sonnette. Refusez-vous, monsieur ?

— Je n’ai pas d’autre alternative, dit Nicolas.

— Mathieu, la porte, dit M. Gregsbury au garçon qui venait de répondre au coup de sonnette.

— Je suis fâché de vous avoir dérangé inutilement, monsieur, dit Nicolas.

— Et moi aussi, reprit M. Gregsbury, en lui tournant le dos, Mathieu, la porte.

— Bonjour, monsieur.

— Mathieu, la porte, » cria M. Gregsbury.

Le garçon fit signe à Nicolas, et, passant devant lui sans façon pour descendre l’escalier, lui ouvrit la porte et le mit dans la rue.

Nicolas triste et pensif reprit le chemin de la maison.

Smike avait composé un petit repas des restes du souper de la veille, et attendait son retour avec impatience. Les incidents de la matinée n’avaient pas stimulé l’appétit de Nicolas. Il ne fit pas honneur au dîner. Il était là assis dans l’attitude de la réflexion, ayant devant lui, encore intacte, son assiette que son pauvre camarade ne cessait de remplir des morceaux qu’il croyait les plus délicats, lorsque Newman Noggs entra dans la chambre.

« De retour ? demanda Noggs.

— Oui, répondit Nicolas, et je suis sur les dents : mais ce qu’il y a de pis, c’est que j’aurais aussi bien fait de rester à la maison.

— On ne peut pas espérer de faire grand’chose dans une matinée, dit Newman.

— C’est possible, mais je suis un peu vif et je m’attendais à mieux ; mon désappointement n’en est que plus grand. »

Là-dessus Nicolas fit à Newman le récit de ses aventures.

« Si je pouvais seulement, dit Nicolas, me procurer quelque chose, la moindre chose avant le retour de Ralph Nickleby, afin d’avoir le plaisir de lui parler en face, je me sentirais plus à l’aise. Dieu sait si je regarde le travail comme un déshonneur, bien au contraire, ce qui m’ennuie, c’est de me voir flâner là, à ne rien faire, comme un animal inutile.

— Je ne sais pas, dit Newman…, c’est si peu de chose. Cependant cela payerait le loyer et quelque chose de plus. Mais vous n’aimeriez pas cela… Non, on ne peut pas vous proposer de l’entreprendre. Non. Décidément non.

— Qu’est-ce qu’on ne pourrait pas me proposer d’entreprendre ? demanda Nicolas en relevant la tête ; montrez-moi dans ce vaste désert de Londres quelque moyen honnête de gagner seulement le loyer de ce misérable réduit, et vous verrez si je recule. Que puis-je craindre ? Ah ! croyez-moi, mon ami, j’ai passé par de trop rudes épreuves pour faire l’orgueilleux ou le délicat ; je n’en excepte, ajouta-t-il à la hâte après un court silence, je n’en excepte que cette délicatesse qui constitue l’honnêteté, et l’orgueil qui se fonde sur l’estime de soi-même. Du reste, je ne vois pas grande différence entre le malheur de servir d’auxiliaire à un pédant brutal, ou d’avaler des couleuvres au service d’un parvenu bas et insolent, fût-il ou non membre du Parlement.

— Je ne sais vraiment pas si je dois ou non vous parler de ce que j’ai entendu dire ce matin, dit Newman.

— Cela a-t-il quelque rapport à ce que vous me disiez tout à l’heure ? demanda Nicolas.

— Oui.

— Alors, au nom du ciel ! mon bon ami, dites-le-moi. Je vous en prie en grâce. Songez à mon état déplorable, et, puisque je vous promets de ne pas faire un pas sans vous demander conseil, au moins venez en aide à mon embarras. »

Sensible à cette prière, Newman se mit à balbutier une infinité de phrases incompréhensibles, embarrassées les unes dans les autres, dont la conclusion fut que Mme Kenwigs l’avait sondé longuement, le matin même, sur la vie passée, les aventures, la généalogie de Nicolas ; que Newman avait esquivé longtemps toutes ces questions, mais qu’à la fin, mis au pied du mur par ses instances, il était allé jusqu’à représenter Nicolas comme un professeur de grand mérite, victime d’accidents malheureux qu’il ne lui était pas possible de révéler et qui portait le nom de Johnson. Mme Kenwigs, cédant ou à un sentiment de reconnaissance, ou à l’ambition, ou à l’orgueil maternel, ou à la tendresse de son cœur de mère, ou à ces quatre motifs puissants réunis ensemble, avait conféré secrètement avec M. Kenwigs, et, à l’issue de cette conférence, elle avait fini par proposer que M. Johnson enseignât aux quatre demoiselles Kenwigs à parler français, comme des parisiennes pur sang, moyennant six francs vingt-cinq centimes par semaine, payables en monnaie courante du royaume. C’était donc à raison de vingt-cinq sous par tête. Il y avait un excédent d’un franc vingt-cinq centimes dont on ne parlait pas, en attendant que le nouveau-né pût en profiter en prenant lui-même une leçon de grammaire.

Et ce ne sera pas long, ou je serais bien trompée, avait ajouté Mme Kenwigs en faisant cette proposition ; car, en vérité, monsieur Noggs, il n’y a pas au monde d’enfant qui soit né avec des dispositions plus heureuses.

— Voilà ! dit Newman : c’est là tout. Ce n’est pas digne de vous, je le sais ; mais je pensais que vous voudriez peut-être…

— Peut-être ! s’écria Nicolas avec une grande vivacité ; dites certainement : j’accepte tout de suite. Allez, mon ami, l’annoncer sans délai à cette digne mère, et dites-lui que je suis prêt à commencer aussitôt qu’elle voudra. »

Newman descendit l’escalier quatre à quatre, tout rayonnant de joie, pour informer Mme Kenwigs que son ami acceptait ses offres ; puis il revint aussi vite rapporter la nouvelle qu’on désirait le voir au premier étage aussitôt qu’il pourrait ; que Mme Kenwigs venait à l’instant même d’envoyer acheter une grammaire française d’occasion, avec dialogues, qu’elle visait depuis longtemps dans la boîte à douze sous du bouquiniste du coin, et que la famille, dans son enivrement de voir ajouter encore ce surcroît de considération à ses autres titres de distinction, serait bien aise que l’on commençât immédiatement la leçon d’installation.

On nous dira peut-être que Nicolas n’était pas fier, comme on le dit en pareil cas dans le monde : cela est vrai. S’il s’agissait d’un affront s’adressant à lui-même, il s’y montrait sensible ; si c’était un autre qui en fût victime, il intervenait pour le venger avec autant d’audace ou de courage que jamais chevalier qui mit la lance en arrêt. Mais, quant à cet excès de froideur hautaine et d’égoïsme magnanime, signes invariables auxquels se reconnaît un caractère fier, selon le monde, il en était complètement dépourvu. Il est vrai que, pour notre part, nous serions plutôt disposé à regarder ces caractères comme un embarras dans les familles qui ont besoin d’aide ; cela tient peut-être à ce que nous avons eu l’occasion de rencontrer sur notre chemin de ces caractères dont la fierté consiste surtout à rejeter avec mépris toute occupation indigne d’eux, à cultiver avec soin leurs moustaches et à se donner des airs féroces. Je veux bien convenir que les moustaches et les airs féroces sont de bonnes choses en elles-mêmes, des titres très recommandables ; mais, pourtant j’aimerais mieux qu’ils fussent nourris aux frais de leurs propriétaires, au lieu de se pendre aux crocs de ces gens méprisables dont on dit qu’ils ne sont pas fiers.

Nicolas était donc de ces derniers, et ce n’était pas un jeune homme fier, dans le sens vulgaire du mot : il regardait comme plus déshonorant pour lui d’emprunter pour ses besoins quelque chose aux modiques ressources de Newman Noggs, que d’apprendre le français aux petites Kenwigs, à raison de vingt-cinq francs par mois. Aussi accepta-t-il, comme nous l’avons dit, avec empressement, l’offre qu’on lui faisait, et se hâta-t-il de se présenter aussitôt au premier étage.

Là, il fut reçu par Mme Kenwigs avec une grâce toute charmante, qui manquait peut-être de naturel, et qui trahissait trop l’intention de se montrer pour lui une protectrice pleine de bienveillance. Il y trouva aussi M. Lillyvick et miss Petowker ; les quatre demoiselles Kenwigs étaient sur leur banquette de réception, et le nouveau-né dans un chariot ambulant qu’il poussait devant lui, s’amusant à jouer avec un petit dada sans tête, lequel dada se composait d’un cylindre en bois assez semblable à un navet, porté sur quatre chevilles crochues, et peint de la couleur indécise d’un pain à cacheter rouge trempé dans l’encre de la petite vertu.

« Comment vous portez-vous, monsieur Johnson ? dit M. Kenwigs. Mon oncle, monsieur Johnson.

— Comment vous portez-vous, monsieur ? dit M. Lillyvick d’un ton brusque ; car, maintenant qu’il savait la nouvelle qualité de Nicolas, il se repentait sans doute de s’être compromis en faisant la veille au soir à Nicolas plus de politesse qu’un percepteur de taxes n’en doit à un professeur.

— Voici M. Johnson engagé chez nous, mon oncle, comme maître particulier des enfants, dit Mme Kenwigs.

— Oui, vous venez de me le dire, répliqua M. Lillyvick.

— Mais j’espère, dit Mme Kenwigs en se redressant, qu’elles n’en seront pas pour cela plus fières ; qu’elles n’y verront qu’une raison de plus de bénir leur heureuse étoile qui les a fait naître dans une classe supérieure aux enfants du commun ; entendez-vous, Morleena ?

— Oui, maman.

— Et quand vous sortirez, dans la rue ou ailleurs, vous ferez bien de ne pas vous en aller vanter aux autres enfants ; ou, si vous en parlez, vous pourrez dire seulement : Nous avons pris un maître particulier pour nous instruire à la maison, mais nous n’en sommes pas plus fières pour cela, parce que maman dit que c’est un péché. Entendez-vous, Morleena ?

— Oui, maman.

— Alors n’oubliez pas mes recommandations et faites ce que je vous dis. Mon oncle, voulez-vous que M. Johnson commence ?

— Si M. Johnson est prêt à commencer, ma chère, moi, je suis prêt à l’écouter, dit le percepteur prenant l’air d’un critique profond, consommé.

— Comment trouvez-vous le français, monsieur ?

— Qu’entendez-vous par là, monsieur ? demanda Nicolas.

— Trouvez-vous, monsieur, que ce soit une bonne langue, une jolie langue, une langue raisonnable ?

— Pour être une jolie langue, je n’en fais aucun doute, répliqua Nicolas ; et pour être une langue raisonnable, je le présume, car elle a des mots pour désigner toutes choses, et des ressources de conversation élégantes sur toutes les matières.

— Je ne sais pas trop, dit M. Lillyvick d’un air capable, trouvez-vous aussi que ce soit une langue gaie ?

— Oui, reprit Nicolas, et très gaie assurément.

— En ce cas, il faut qu’elle ait bien changé, dit le percepteur, car elle ne l’était guère de mon temps.

— Est-ce qu’elle était triste de votre temps ? demanda Nicolas qui avait peine à réprimer un sourire.

— Très triste, dit M. Lillyvick avec un mouvement d’humeur ; je parle du temps de la dernière guerre. Je veux bien que ce soit une langue gaie, je serais bien fâché de contrarier personne ; tout ce que je puis dire, c’est que j’ai entendu souvent les prisonniers français, et ceux-là étaient nés en France et devaient savoir leur langue, parler ensemble d’un air si triste que cela faisait peine à voir. Pour cela, je l’ai vu plus de cinquante fois, monsieur, plus de cinquante fois… »

M. Lillyvick s’enflammait tellement, que Mme Kenwigs crut sage de faire signe à Nicolas de ne rien dire ; et il fallut toutes les petites cajoleries mises en usage avec le bon vieux gentleman par miss Petowker pour qu’il se résignât à sortir de son silence boudeur, en disant : « Comment dit-on water en français, monsieur ?

— De l’eau, répliqua Nicolas.

— Ah ! dit M. Lillyvick en hochant tristement la tête ; je m’en doutais : de lo, L O ; ah bien ! voilà une langue dont je n’ai pas grande idée, pas grande idée.

— Je suppose, mon oncle, que les enfants peuvent commencer, n’est-ce pas ? dit Mme Kenwigs.

— Oh ! certainement, vous pouvez les faire commencer, ma chère, repartit le percepteur d’un air mécontent ; ce n’est pas moi qui les en empêcherai. »

Profitant de la permission, les quatre demoiselles Kenwigs s’assirent en rang avec toutes leurs queues rangées aussi en bataille du même côté, Morleena en tête, pendant que Nicolas prit le livre et donna pour commencer quelques explications préliminaires. Miss Petowker et Mme Kenwigs ouvraient leurs oreilles toutes grandes dans une admiration silencieuse, interrompue seulement à voix basse par la mère, qui assurait à sa belle amie que Morleena ne tarderait pas à savoir tout cela par cœur. Quant à M. Lillyvick, il contemplait le groupe d’un air maussade, quoique d’un œil attentif, car il épiait une occasion de recommencer quelque attaque nouvelle contre la langue qui n’avait pas ses sympathies.



  1. Membre du Parlement