Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/18

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 231-247).



CHAPITRE XVIII.

Mlle Knag, après avoir raffolé de Catherine Nickleby, pendant trois jours entiers, lui voue décidément une haine éternelle. Raisons qui déterminent Mlle Knag à prendre cette résolution.

Il ne suffit pas, pour inspirer la pitié, qu’une vie soit pleine de tourments, de fatigues et de souffrances. C’est assez pour ceux qui la subissent ; mais ce n’est pas assez pour exciter l’émotion et l’intérêt de ces personnes qui, sans manquer précisément de sensibilité, savent ménager leur compassion, et ne l’accordent qu’à bonne enseigne. Il leur faut de puissants stimulants ; il faut souvent à ces disciples d’une religion de charité presque autant d’excitation pour l’exercice de leur vocation qu’il en faut aux disciples de la doctrine d’Épicure pour renouveler leur goût blasé par le plaisir. De là vient cette sympathie maladive, cette compassion nerveuse que l’on dépense chaque jour à des objets que l’on va chercher bien loin, lorsque l’on n’a constamment à sa porte et sous ses yeux que trop d’occasions d’exercer les même vertus sans qu’il n’en coûtât rien à la santé. Bref, il faut du romanesque à la charité comme au nouvelliste ou au dramaturge. Donnez-moi un filou en blouse, il n’y a personne, parmi les gens bien élevés, qui voulût faire la moindre attention à ce personnage vulgaire. Mais mettez-lui sur le dos une veste de velours vert, sur la tête un chapeau conique : changez aussi le théâtre de son industrie. Transportez-le de la foule d’un carrefour sur une route dans les montagnes, et vous pourrez vous flatter d’en avoir fait l’âme et la source de l’intérêt le plus poétique. Il en est de même de cette grande vertu cardinale, la plus grande de toutes, celle qui, bien exercée, bien cultivée, facilite, que dis-je ? comprend toutes les autres. Il lui faut aussi son roman, et moins il y a dans ce roman de vie réelle, de travail, de luttes, de peines journalières, mieux il vaut.

La vie à laquelle la pauvre Catherine Nickleby avait été réduite par le cours des circonstances développées dans ce récit était une vie douloureuse, mais, comme nous aurions peur que les détails d’une existence triste, insalubre, renfermée, fatigante, ne parussent pas présenter assez d’intérêt à la masse des personnes charitables et sympathiques, nous aimons mieux mettre en scène Mlle Nickleby elle-même, que de risquer de refroidir leur pitié dès le début, par une description minutieuse et prolongée de l’établissement où trônait Mme Mantalini.

« Eh bien ! vraiment, madame Mantalini, dit Mlle Knag au moment où Catherine retournait tristement chez elle, le soir même de ses débuts, cette Mlle Nickleby est une jeune personne très bien ; une jeune personne très bien, certainement. Hem ! Je vous donne ma parole, madame Mantalini, que cela fait vraiment un honneur extraordinaire à votre discernement, d’avoir trouvé une si excellente, si bien élevée…, si… hem ! si modeste jeune personne, pour m’aider à essayer les robes. J’en ai déjà vu beaucoup de ces jeunes personnes, qui ne manquaient jamais l’occasion de faire parade, devant leurs supérieures, de leur… Ah ! mon Dieu ! je leur pardonne. Mais d’ailleurs, madame Mantalini, vous faites bien tout ce que vous faites, et c’est ce que je dis souvent à ces demoiselles : Comment expliquer que madame fasse toujours tout bien, quand il y a des gens qui font presque tout mal ? C’est là vraiment pour moi un mystère.

— Mais, à l’exception d’une excellente pratique qu’elle a mise de mauvaise humeur, dit Mme Mantalini, Mlle Nickleby n’a rien fait que je sache de bien remarquable aujourd’hui.

— Oh ! sans contredit, répliqua Mlle Knag ; mais songez aussi, madame, qu’il faut faire la part de son inexpérience.

— Et de sa jeunesse, dit finement Mme Mantalini.

— Oh ! je ne l’excuse pas par là, madame Mantalini, reprit Mlle Knag rougissant jusque dans le blanc des yeux, parce que, si la jeunesse était une excuse, vous n’auriez pas…

— Une aussi excellente première demoiselle que vous, je suppose.

— Ah ! vraiment, madame Mantalini, je n’ai jamais vu personne comme vous, repartit miss Knag de l’air le plus satisfait ; la vérité est que vous devinez ce qu’on va dire avant que les mots soient seulement venus sur les lèvres. Ah ! c’est délicieux. Ah ! ah ! ah !

— Eh bien, moi, observa Mme Mantalini jetant sur sa première demoiselle un regard tout à fait insignifiant, pendant qu’elle riait à cœur joie dans sa manche, je regarde Mlle Nickleby comme la petite fille la plus gauche que j’aie jamais vue de ma vie.

— La pauvre enfant ! dit Mlle Knag, ce n’est pas sa faute, sans cela on pourrait espérer de l’en corriger ; c’est un malheur pour elle, madame Mantalini, et, comme disait à l’acheteur le maquignon qui voulait vendre son cheval aveugle, la pauvre bête n’en est que plus intéressante.

— Son oncle m’avait dit, remarqua Mme Mantalini, qu’on la trouvait jolie ; moi, je trouve que c’est une des petites filles les plus ordinaires que j’aie rencontrées.

— Ordinaire ! s’écria Mlle Knag (le visage rayonnant de joie), et gauche par-dessus le marché. Eh bien, tout ce que je puis dire, madame Mantalini, c’est que je l’aime tout à fait, la pauvre fille ! et quand elle serait deux fois plus ordinaire et deux fois plus gauche qu’elle n’est, je n’en serais que plus sincèrement son amie, sur ma parole. »

Le fait est que Mlle Knag avait conçu un commencement d’affection pour Catherine Nickleby, dès le moment même où elle avait vu son échec auprès de la grande dame du matin, et le petit bout de conversation qu’elle venait d’avoir avec Mme Mantalini avait encore augmenté d’une manière étonnante ses bonnes dispositions pour elle. Or, la chose est d’autant plus digne de remarque, que le premier coup d’œil qu’elle avait donné à la figure et à la tournure de la jeune fille lui avait laissé un certain pressentiment qu’elles ne s’accorderaient jamais.

« Mais à présent, dit Mlle Knag en se regardant de près dans la glace, je l’aime, oui, véritablement je l’aime, je le déclare hautement. »

Telle était la nature de cet attachement, de ce dévouement désintéressé ; il était tellement au-dessus des petites faiblesses de la flatterie ou des illusions, que l’excellente Mlle Knag, dès le lendemain, avoua sans artifice à Catherine qu’elle voyait bien qu’elle ne réussirait jamais dans l’état ; mais qu’elle n’avait que faire de s’en tourmenter le moins du monde, parce qu’elle, Mlle Knag, ferait de son côté tout ce qu’elle pourrait pour ne pas la mettre en évidence, et que, par conséquent, elle n’aurait rien autre chose à faire, que de se tenir parfaitement tranquille devant le monde, évitant soigneusement tout ce qui pourrait attirer sur elle l’attention. Ce dernier conseil répondait si bien aux sentiments intimes et aux vœux les plus chers de la timide jeune fille, qu’elle promit aisément d’obéir en tout point aux recommandations de l’excellente vieille fille, sans examiner les motifs qui les lui dictaient, sans même y réfléchir un moment.

« Ma parole d’honneur, ma chère amie, je prends à vous un vif intérêt, un intérêt de sœur, de sœur véritable ; je n’ai jamais éprouvé un sentiment si étrange. »

Et, en effet, ce qu’il y avait de plus étrange dans ce sentiment, c’était qu’il ressemblât à celui d’une sœur, et non pas à celui d’une grand’tante ou d’une grand’mère, ce qui eût été beaucoup plus naturel, vu la différence de leurs âges respectifs ; mais comme Mlle Knag avait toujours une mise jeune, elle avait peut-être aussi des sentiments jeunes comme sa mise.

« Bon Dieu ! dit Mlle Knag à Catherine en l’embrassant, au moment du départ, le second jour de son apprentissage, combien vous avez fait de gaucheries toute la journée, ma chère !

— J’ai bien peur que vos avertissements obligeants et sincères n’aient d’autre effet que de me faire reconnaître plus péniblement mes défauts, sans réussir à les corriger, répondit Catherine avec un sourire.

— Non, non, je suis sûre que non, répliqua Mlle Knag, de meilleure humeur que jamais ; mais il est bon que vous les connaissiez tout de suite, pour continuer votre petit train avec plus de tranquillité et de courage. Par où allez-vous, mon amour ?

— Je vais à la Cité.

— La Cité ! s’écria Mlle Knag se regardant d’un œil très favorable dans la glace, en nouant les rubans de son chapeau. Dieu du ciel ! est-ce que vraiment vous demeurez dans la Cité ?

— Eh ! quoi, demanda Catherine, serait-ce la première fois que vous auriez entendu dire qu’il y demeure quelqu’un ?

— Je n’aurais jamais cru, en effet, qu’une jeune femme pût y demeurer trois jours de suite, au plus, répondit Mlle Knag.

— Mais, les personnes gênées, ou plutôt pauvres, dit Catherine en se reprenant à la hâte, car elle avait peur de ne pas employer des termes assez humbles pour sa position, il faut bien qu’elles demeurent où elles peuvent.

— Ah ! certainement, il le faut bien ; c’est trop juste, reprit Mlle Knag avec un demi-sourire que généralement dans la société on regarde comme un tribut suffisant de pitié payé au malheur, surtout si on sait l’accompagner de deux ou trois charitables petits signes de tête ; c’est ce que je répète souvent à mon frère, quand nos domestiques s’en vont à l’hôpital, l’un après l’autre, et qu’il attribue leurs maladies à l’humidité de la cuisine où ils couchent. Ces gens-là, lui dis-je, sont trop heureux de coucher quelque part. Dieu proportionne nos épaules aux fardeaux qu’elles ont à porter ; c’est une idée bien consolante de penser à cela, n’est-ce pas ?

— Très consolante, répondit Catherine.

— Je vais faire une partie de la route avec vous, ma chère, dit miss Knag, car vous passez tout près de chez nous ; et comme notre dernière domestique est allée à l’hôpital, il y a un mois, avec le feu de Saint-Antoine au visage, je serai charmée que vous me teniez compagnie. »

Catherine se serait volontiers privée de l’avantage flatteur d’une pareille société ; mais miss Knag, sans attendre sa réponse, après avoir ajusté son chapeau à son entière satisfaction, lui prit le bras d’un air qui témoignait de l’honneur qu’elle était sûre de lui faire ; et elles étaient déjà dans la rue, que miss Nickleby n’avait pu ouvrir encore la bouche.

« Je crains, dit-elle avec hésitation, que maman, que ma mère, je veux dire, ne soit là à m’attendre.

— Vous n’avez que faire, ma chère, dit Mlle Knag avec un sourire de supériorité bienveillante, de vous excuser d’emmener avec vous votre mère ; je suppose que la vieille dame est une honnête personne, et je serai très… hem… très aise de faire connaissance avec elle. »

Comme la pauvre Mme Nickleby était pendant ce temps-là à se geler les pieds et le reste au coin de la rue, Catherine n’eut pas d’autre alternative que de lui faire faire la connaissance de Mlle Knag, qui, singeant les airs de la dernière pratique descendue de son équipage, reçut la présentation avec une condescendance pleine de politesse. Elles partirent donc toutes les trois en se donnant le bras : Mlle Knag au milieu, occupant la place d’honneur avec une aisance tout aimable.

« Il m’a pris un tel caprice pour votre fille, madame Nickleby, que vous ne sauriez le croire, dit Mlle Knag après avoir fait quelques pas dans un silence majestueux.

— Je suis heureuse de vous l’entendre dire, répondit Mme Nickleby, quoique, en vérité, cela ne me surprenne pas de voir Catherine se faire aimer même des personnes qui lui sont étrangères.

— Hem ! cria miss Knag.

— Vous l’aimerez bien plus encore quand vous saurez ce qu’elle vaut, dit Mme Nickleby ; c’est un grand bonheur pour moi, au milieu de toutes mes infortunes, d’avoir une enfant qui ne sait ce que c’est que l’orgueil et la vanité, après une éducation qui pourrait lui servir d’excuse s’il en était autrement. Vous ne savez pas, mademoiselle Knag, ce que c’est que de perdre un époux. »

Comment Mlle Knag aurait-elle su ce que c’est que de perdre un époux ? elle ne savait pas même ce que c’était que d’en attraper un. Aussi répondit-elle avec quelque précipitation : « Bien sûr que je n’en sais rien ! » et ces paroles étaient prononcées d’un air qui voulait dire : « Je voudrais bien voir que j’eusse fait la sottise d’épouser quelqu’un ! Fi donc ! pas si bête.

— J’espère que Catherine aura déjà fait quelques progrès, quoiqu’il y ait bien peu de temps, ajouta Mme Nickleby toute fière de sa fille.

— Oh ! naturellement ! dit miss Knag.

— Elle en fera bien d’autres, continua la bonne mère.

— Pour cela, je vous le garantis, répliqua miss Knag serrant le bras de Catherine pour lui faire goûter le charme de cette amère plaisanterie.

— Elle a toujours eu des dispositions, dit la pauvre dame Nickleby s’animant de plus en plus, toujours, dès le berceau. Je me rappelle qu’à l’âge de deux ans et demi tout au plus, un monsieur qui venait souvent nous voir à la maison, M. Watkins, vous savez, Catherine, pour qui votre pauvre papa avait donné caution, et qui, plus tard, après sa banqueroute, se sauva aux États-unis, d’où il nous envoya des raquettes pour marcher dans la neige, avec une lettre si tendre que votre pauvre cher père en a pleuré au moins huit jours. Vous rappelez-vous la lettre ? Il y disait qu’il était bien contrarié de ne pouvoir rembourser les douze cent cinquante francs qui nous étaient dus ; mais qu’il avait placé tous ses capitaux à intérêt, et que le soin de refaire sa fortune occupait tout son temps ; mais qu’il n’avait pas oublié que vous étiez sa filleule et qu’il nous demandait en grâce de vous acheter un hochet de corail monté en argent, que nous ajouterions à son vieux compte. Comment ! ma chère, êtes-vous sotte de ne pas vous le rappeler ! Et qu’il parlait avec un souvenir si reconnaissant du vieux porto, dont il avait l’habitude de boire une bouteille et demie chaque fois qu’il venait nous voir. Vous ne pouvez pas l’avoir oublié, Catherine ?

— Non, maman, non ; mais que disiez-vous de lui ?

— Eh bien, ce M. Watkins, ma chère, dit Mme Nickleby d’une voix traînante, comme si elle faisait un effort de mémoire prodigieux pour se rappeler quelque fait de la plus haute importance, ce M. Watkins, n’allez pas croire, mademoiselle Knag, que ce fût un parent du Watkins qui tenait le cabaret du Vieil-Ours dans notre village ; à propos, je ne me rappelle pas bien si c’était à l’enseigne du Vieil-Ours ou de Georges IV, mais c’était l’un des deux, et, d’ailleurs, cela revient au même ; ce M. Watkins donc disait, quand vous n’aviez pas plus de deux ans et demi, que vous étiez l’enfant la plus étonnante qu’il eût jamais vue. Oui, mademoiselle Knag, il le disait, et cependant il n’aimait pas du tout les enfants, et n’avait pas le plus léger motif de la flatter ; et ce qui me remémore avec tant de précision ses paroles, c’est que je me rappelle, comme si j’y étais, que deux minutes après il emprunta cinq cents francs à votre pauvre cher père. »

Après avoir cité cet éclatant témoignage et surtout si désintéressé de M. Watkins en faveur de sa fille, Mme Nickleby s’arrêta pour reprendre haleine. Mais Mlle Knag, voyant que l’on mettait sur le tapis la grandeur relative des familles, saisit, sans perdre de temps, la balle au bond, pour se faire valoir à son tour.

« Ne me parlez pas de prêter de l’argent, madame Nickleby, dit miss Knag, ou vous me rendrez folle, tout à fait folle ; maman… hem ! était la plus aimable et la plus belle créature avec le… hem ! le nez le plus saisissant et le plus distingué qui ait jamais orné figure humaine, si je ne me trompe, madame Nickleby (ici miss Knag par un mouvement sympathique se frottait le nez elle-même) ; la femme la plus délicieuse, la plus habile qu’on ait jamais vue peut-être, mais chacun a ses faiblesses ; la sienne était de prêter de l’argent, et elle l’a portée si loin qu’elle a prêté… hem ! hem ! oh ! des milliers de guinées, toute notre petite fortune, madame Nickleby ; et, ce qu’il y a de pis, c’est que nous vivrions jusqu’à… jusqu’à la fin du monde, que nous ne les rattraperions jamais, j’en ai peur. »

Après ce bel effort d’invention, miss Knag, sans s’interrompre, tomba dans une foule d’autres réminiscences aussi vraies qu’intéressantes dont Mme Nickleby essaya, mais en vain, d’arrêter le débordement. Voyant pourtant qu’elle n’y réussissait pas, elle finit par louvoyer et par chercher dans ses propres souvenirs un autre courant où elle pût faire voile à son tour. C’est ainsi que ces deux dames marchèrent de conserve, causant ensemble le long du chemin dans un parfait contentement. Toute la différence qu’il y avait entre elles, c’est que Mlle Knag avait dans Catherine, à laquelle elle s’adressait à haute voix, un auditoire obligé, tandis que Mme Nickleby était réduite à se contenter de parler dans le désert sans s’inquiéter s’il y avait ou non des oreilles ouvertes au bruit monotone de son babil incessant.

Après avoir ainsi continué leur route d’une manière amicale, elles arrivèrent enfin chez le frère de Mlle Knag, qui tenait une boutique de papiers de fantaisie et un petit cabinet de lecture dans une rue de traverse aux environs de Tottenham-Court-Road. Il louait au jour, à la semaine, au mois, à l’année, les vieux romans, les plus nouveaux qu’il pût avoir, dont on voyait pendre à sa porte les titres énoncés en caractères écrits à la main sur une feuille de carton. Miss Knag en était juste au moment où elle racontait le refus qu’elle avait fait de la vingt-deuxième demande en mariage, dont elle avait été l’objet de la part d’un gentleman extrêmement riche. Elle en resta là pour les inviter à venir souper en famille, et l’offre fut acceptée.

« Ne vous sauvez pas, Mortimer, dit miss Knag en entrant dans la boutique ; ce n’est rien, c’est seulement une de nos demoiselles avec sa mère : Mme et Mlle Nickleby.

— Oh ! vraiment, dit M. Mortimer Knag ; ah ! »

Après s’être risqué à prononcer ces interjections d’un air profond et pensif, M. Knag moucha majestueusement deux chandelles de suif sur son comptoir, deux autres dans la montre, et tira de la poche de son gilet sa tabatière ; il y puisa du tabac qu’il se souffla dans le nez. Il y avait quelque chose de très imposant dans l’air mystérieux qui présidait à tous ces détails, et, comme M. Knag était un grand maigre à traits prononcés, portant lunettes, et beaucoup moins riche en cheveux qu’un monsieur de quarante ans ou à peu près peut ordinairement se flatter de l’être, Mme Nickleby dit tout bas à sa fille que ce devait être un homme de lettres.

« Dix heures passées ! dit M. Knag en consultant sa montre, Thomas, fermez le magasin. » Thomas était un garçon à peu près de la taille du volet qu’il emportait et le magasin pouvait bien avoir la contenance de trois fiacres.

« Ah ! dit M. Knag poussant encore ses interjections accompagnées d’un profond soupir, tout en rendant à la planche fidèle le livre qu’il venait de lire. Bon ! je crois que le souper est prêt, ma sœur. »

Encore un soupir de M. Knag pour prendre sur le comptoir les chandelles de suif et précéder les dames, d’un pas funèbre, dans une petite salle sur le derrière où une femme de ménage employée, pendant l’absence de la domestique malade, moyennant trente-six sous par jour à retenir sur les gages de l’autre, était en train de servir le souper.

« Madame Blockson, dit Mlle Knag d’un ton de reproche, ne vous ai-je pas déjà défendu cent fois de venir dans la chambre avec votre chapeau sur la tête ?

— Je ne peux m’en empêcher, mademoiselle Knag, dit la femme de ménage qui prenait feu pour rien. Il y avait tant à nettoyer dans cette maison ! et d’ailleurs, si cela ne vous convient pas, donnez-vous la peine d’en chercher une autre : je ne suis pas déjà si bien payée de mes peines, et c’est la vérité, quand on devrait me couper par morceaux.

— Point d’observation, s’il vous plaît, reprit Mlle Knag en appuyant avec énergie sur le verbe impersonnel. Y a-t-il du feu en bas pour avoir tout de suite de l’eau chaude ?

— Non, il n’y en a pas du tout, mademoiselle Knag, répondit la vice-gouvernante, j’aime mieux vous le dire que de vous mentir.

— Eh bien, pourquoi n’y en a-t-il pas ?

— Parce qu’il ne reste pas de charbon ; si je pouvais en faire, du charbon, j’en ferais, mais, comme je ne puis pas, je n’en fais pas, je vous le dis franchement, mademoiselle.

— Voulez-vous bien vous taire, femelle ? dit M. Mortimer Knag, faisant une sortie violente.

— Permettez, monsieur Knag, repartit la femme de ménage en se retournant avec colère ; je ne demande pas mieux que de ne pas dire un mot dans cette maison, si ce n’est pour répondre quand on me parle ; et quant à ce qui est d’être une femelle, je voudrais bien savoir ce que vous pourriez être vous-même.

— Un vil misérable ! s’écria M. Knag, en se frappant le front ; un vil misérable.

— À la bonne heure, dit Mme Blockson, je suis bien aise de voir que vous ne vous donnez pas un faux nom ; mais, comme j’ai eu deux jumeaux, il y a eu sept semaines avant-hier, et que mon petit Charles en tombant dans le sous-sol s’est démanché le coude lundi dernier, je vous serai bien obligée de m’envoyer demain matin, avant dix heures, à la mairie, les onze francs vingt-cinq centimes que vous me devez pour ma semaine. »

Après ces paroles d’adieu, la bonne femme sortit de la chambre avec une grande aisance de manières, laissant la porte toute grande ouverte, pendant que M. Knag au même moment se précipitait dans le magasin pour y gémir à son aise.

« Qu’est-ce qu’il a donc, ce monsieur ? demanda Mme Nickleby grandement alarmée de l’entendre exprimer ainsi son chagrin.

— Serait-il malade ? demanda Catherine réellement inquiète.

— Chut, chut, répondit Mlle Knag. C’est une histoire si mélancolique ! figurez-vous qu’il était autrefois amoureusement épris de… hem !… de Mme Mantalini.

— Dieu du ciel ! s’écria Mme Nickleby.

— Oui, continua miss Knag ; il reçut même d’elle de tels encouragements, qu’il put espérer avec confiance qu’elle serait sa femme. Voyez-vous, madame Nickleby, c’est un cœur très romanesque… hem ; d’ailleurs c’est comme cela dans toute notre famille : jugez quel coup terrible ce fut pour lui, quand il dut renoncer à cet espoir. C’est un homme d’un esprit merveilleux, l’esprit le plus extraordinaire, il lit… hem… il lit tous les romans qui paraissent, je veux dire tous les romans… hem… un peu à la mode, comme vous pensez : le fait est qu’il a trouvé dans ces lectures tant d’applications à faire à ses propres malheurs, et qu’il s’est trouvé lui-même tant de points de comparaison avec les héros de ses livres (car il sent naturellement sa supériorité, comme tout le monde), qu’il s’est mis à mépriser tout ; enfin il est devenu un grand génie et je parie qu’au moment même où je parle, il est encore en train de composer un ouvrage.

— Encore un ouvrage ? répéta Catherine, profitant d’un moment d’interruption pour placer un mot.

— Oui, dit miss Knag secouant la tête d’un air triomphant comme un cheval de parade, encore un livre en trois volumes in-12. Vous comprenez que c’est un grand avantage pour lui, dans toutes les petites descriptions élégantes, de pouvoir mettre à contribution mon… hem !… mon expérience, car naturellement, parmi les auteurs qui écrivent sur de pareils sujets, il en est peu qui aient eu autant d’occasions d’observer que moi. Il est donc totalement absorbé dans la peinture de la vie du grand monde, que la moindre allusion à de menues affaires de commerce ou de ménage suffit pour le bouleverser : c’est ce qui vient de lui arriver avec cette femme ; mais après tout, comme je le lui répète souvent, c’est une chose heureuse pour lui que ces désappointements ; car, s’il n’en avait pas éprouvé, comment aurait-il pu écrire de si belles choses sur les espoirs déçus et ainsi de suite ? Pour moi, je suis persuadée que si les choses avaient tourné autrement, son génie n’aurait jamais pris son essor. »

Qui peut dire jusqu’où serait allée l’expansion communicative de Mlle Knag dans des circonstances plus favorables ? mais, comme l’intéressante victime de Mme Mantalini pouvait l’entendre, et que d’ailleurs le feu n’allait pas, elle se crut obligée de ne pas pousser plus loin ses confidences. À en juger par les apparences et par le temps que l’eau mit à bouillir, la domestique, domiciliée pour le moment à l’hôpital, n’avait dû guère connaître d’autre feu que celui de Saint-Antoine. Cependant, avec beaucoup d’eau et un peu de brandy, on réussit à la fin à composer une espèce de grog pour porter le dernier coup aux invitées, déjà bien régalées d’un gigot de mouton froid, de pain et de fromage. Après quoi elles prirent congé de leurs hôtes. Catherine, tout le long du chemin, ne pouvait se lasser de s’amuser en se rappelant l’état de profonde réflexion dans lequel son dernier coup d’œil avait trouvé M. Mortimer Knag plongé au fond de sa boutique. Pendant ce temps-là, Mme Nickleby débattait en elle-même lequel vaudrait mieux définitivement, de mettre le magasin de couture sous la raison commerciale Mantalini, Knag et Nickleby, ou Mantalini, Nickleby et Knag.

L’amitié de miss Knag pour Catherine se soutint à ce paroxysme trois grands jours ; toutes les demoiselles de Mme Mantalini étaient stupéfaites de cette constance qu’elles ne lui avaient jamais connue ; malheureusement, au quatrième, voici le coup aussi violent que soudain qui vint gâter tout :

Le hasard voulut qu’un vieux lord de grande famille, sur le point d’épouser une jeune demoiselle qui n’avait pas de nom de famille, l’emmena, elle et sa sœur, pour essayer deux chapeaux de noce commandés la veille. Mme Mantalini les ayant annoncées dans le magasin au moyen du porte-voix qui communiquait avec l’atelier, Mlle Knag, à cette voix perçante, se hâta d’escalader le premier avec un chapeau dans chaque main, et se présenta au salon dans un état de palpitation plein de charmes, destiné sans doute à mieux faire éclater son dévouement et son zèle. Elle n’eut pas plutôt posé les chapeaux sur la tête de ces dames, que Mme Mantalini et elle tombèrent dans des convulsions d’admiration extraordinaire.

« Quelle élégance ! quelle distinction ! dit Mme Mantalini.

— Je n’ai rien vu de ma vie d’aussi exquis, » dit Mlle Knag.

Pendant ce temps-là le vieux lord, un très vieux lord, ne disait mot, mais il marmottait entre ses dents, il ricanait entre ses lèvres, dans un état de satisfaction et d’extase, où se confondaient à la fois le plaisir de voir essayer les chapeaux et celui d’avoir eu le bonheur d’obtenir la main d’une si belle personne. Elle, de son côté, jeune demoiselle aux allures un peu vives, en voyant le vieux lord dans ce ravissement, le poursuivait de temps en temps derrière une psyché où elle ne se gênait pas pour l’embrasser, pendant que Mme Mantalini et l’autre demoiselle avaient la discrétion de regarder d’un autre côté.

Mais, pendant un de ces intermèdes, Mlle Knag, en pointe de curiosité, passa par hasard derrière la psyché, et se trouva nez à nez avec la demoiselle en question, juste au moment où elle embrassait le vieux lord. Sur quoi, la demoiselle, devenant maussade, lui murmura quelque chose comme : « vieille bête, grande insolente ; » et, finalement, lança à Mlle Knag un regard de colère accompagné d’un sourire de mépris.

« Mme Mantalini, dit-elle.

— Madame ?

— Faites-moi donc le plaisir d’appeler cette jeune personne que nous avons vue hier.

— Oh oui ! je vous en prie aussi dit la sœur.

— Il n’y a rien, madame Mantalini, dit la future du lord, en s’étendant languissamment sur le sofa, que je déteste plus au monde que d’être servie par des horreurs et par de vieilles laiderons. Envoyez-moi toujours, je vous prie, cette jeune fille chaque fois que je viendrai.

— Oh ! j’en suis, pour la jolie fille, dit le vieux lord, la belle et charmante jeune fille, s’il vous plaît.

— On ne parle que d’elle, dit la fiancée avec le même sans-façon ; et milord, en sa qualité de grand amateur de la beauté, ne peut se dispenser de la voir.

— Il est vrai que tout le monde en fait cas, répliqua Mme Mantalini.

— Mademoiselle Knag, envoyez-nous miss Nickleby. Vous n’aurez que faire de remonter.

— Pardon, madame Mantalini, je n’ai pas bien entendu la fin, demanda Mlle Knag d’une voix tremblante.

— Vous n’aurez que faire de remonter, » répéta la maîtresse avec aigreur.

Miss Knag disparut sans demander son reste ; et l’on vit bientôt arriver à sa place Catherine, qui ôta les chapeaux neufs pour remettre les vieux, rougissant jusqu’au blanc des yeux de voir comme le vieux lord et les deux jeunes dames ne cessaient pendant tout le temps de la dévisager.

« Comment ! enfant, vous voilà toute rouge pour cela, dit la prétendue du vieux lord.

— Excusez-la, madame, dit avec un sourire gracieux Mme Mantalini ; dans une semaine ou deux elle sera moins empruntée.

— J’ai bien peur, continua le demoiselle, que ce ne soit, milord, quelqu’une de vos œillades assassines qui l’ait mise dans cet état.

— Du tout, du tout, répondit-il, du tout, du tout ; à présent que je vais me marier, je vais faire vie nouvelle, ha ! ha ! ha ! vie nouvelle, ha ! ha ! ha ! »

Le vieux gentleman avait lieu de se féliciter de ce qu’il allait faire vie nouvelle, car il était bien évident qu’il en avait besoin pour remplacer sa vieille vie qui ne pouvait plus durer longtemps. Rien que l’effort qu’il fit pour ricaner ses ha ! ha ! ha ! lui valut une quinte qui pensa le suffoquer. Il en eut pour cinq minutes avant de pouvoir reprendre sa respiration, pour faire la remarque que la petite demoiselle était trop jolie pour être modiste.

« J’espère, dit Mme Mantalini de son plus joli sourire, que vous ne regardez pas les agréments de la figure comme de trop dans notre commerce ?

— Bien loin de là, répliqua le vieux lord, ou il y a longtemps que vous auriez quitté les affaires.

— Voulez-vous vous taire, petit séducteur, dit sa future, en portant les bottes à Sa Seigneurie avec le bout de son ombrelle ; n’êtes-vous pas honteux ? »

Cette question folâtre fut accompagnée de quelques bottes nouvelles contre lesquelles le vieux lord se défendit en lui prenant l’ombrelle qu’elle voulut reprendre, mais sans succès, jusqu’à ce que l’autre demoiselle vînt à son secours, avec une foule d’autres petites gentillesses véritablement intéressantes.

« Madame Mantalini, dit-elle enfin, vous ferez faire tous les petits changements dont nous sommes convenus, n’est-ce pas ? Et vous, mauvais sujet, passez devant, je le veux positivement. Je ne vous laisserai pas seulement une demi-seconde derrière moi avec cette jolie fille. Oh ! je vous connais bien. Jeanne, ma chère, faites-le passer devant, c’est le seul moyen de nous assurer de lui. »

Le vieux lord, évidemment enchanté de ce soupçon flatteur, gratifia Catherine, en passant, de l’œillade la plus bouffonne ; mais sa scélératesse lui valut encore un autre coup d’ombrelle. Puis il descendit l’escalier d’un pas chancelant jusqu’à la porte, où le petit coquin fut hissé, à force de bras, dans sa voiture par deux laquais des plus robustes.

« Peuh ! dit Mme Mantalini ; si j’étais à sa place, je ne pourrais jamais monter dans ma voiture sans penser que je monte dans mon corbillard. Allons, ma chère, emportez tout cela, emportez. »

Catherine, qui était restée, pendant toute cette scène, les yeux modestement fixés sur le parquet, fut si charmée d’avoir la permission de se retirer, qu’elle descendit, légère et joyeuse, l’escalier de Mme Mantalini, pour rentrer sous la férule de Mlle Knag.

Mais, bon Dieu ! quel changement s’était opéré pendant cette courte absence dans le petit royaume de l’atelier ! Mlle Knag ne trônait plus à sa place, sur ce siège accoutumé où elle gardait toute la dignité et les grands airs d’une dame appelée à l’honneur de représenter Mme Mantalini. La digne demoiselle était en ce moment assise sur une grande boîte à chapeaux, le visage baigné de larmes, avec trois ou quatre de ses demoiselles empressées autour d’elle : l’une tenant à la main de la corne de cerf, l’autre lui faisant respirer du vinaigre des quatre voleurs ; d’autres encore lui présentant toutes sortes de sels salutaires, dont la vue témoignait assez, sans parler de sa coiffure en désordre et de son tour de tête défrisé, qu’elle venait d’avoir une pâmoison terrible.

« Ciel ! dit Catherine se précipitant vers elle ; qu’est-ce qu’il y a ? »

Il n’en fallut pas davantage pour procurer à Mlle Knag les symptômes d’une violente rechute : et les demoiselles, de lancer à Catherine des yeux courroucés, toujours à grand renfort de vinaigre et de corne de cerf pour la pauvre évanouie ; et l’on entendait de tous côtés : « Oh ! que c’est affreux !

— Qu’est-ce qui est affreux ? demanda Catherine ; qu’y a-t-il ? dites-moi, qu’est-il arrivé ?

— Ce qui est arrivé ! s’écria Mlle Knag se dressant toute roide comme une barre de fer, à la grande épouvante de ces demoiselles consternées ; ce qui est arrivé ! fi de vous, sale petite créature.

— Dieu du ciel ! s’écria Catherine, presque paralysée par la violence avec laquelle le terrible adjectif avait franchi les dents serrées de Mlle Knag. Quoi ! vous aurais-je offensée ?

— Vous, m’offenser ? repartit Mlle Knag ; vous, une morveuse, une enfant, une parvenue, une rien du tout. Oh ! par exemple, ha ! ha ! ha ! ha ! »

Il était bien évident, à voir le rire convulsif de Mlle Knag, que cette prétention d’avoir pu l’offenser était excessivement amusante. Et, comme ces demoiselles ne manquaient jamais de s’inspirer de leur chef de file, elles tombèrent à leur tour dans un rire inextinguible, avec de petits signes de tête expressifs, et des sourires moqueurs, en se regardant les unes les autres comme pour se dire : « Voilà qui est fort !

— Voici la demoiselle, continua miss Knag bondissant de sa boîte et présentant Catherine avec toutes sortes de cérémonies et de révérences les plus humbles à la compagnie qui pouffait de rire ; voici la demoiselle dont tout le monde parle, la belle des belles, mesdames, la beauté du jour. Oh ! vilaine effrontée ! »

En ce moment de crise, la vertu de Mlle Knag ne put réprimer un frémissement d’indignation qui se communiqua par un effet électrique à toutes ces demoiselles : puis elle se mit à rire, puis elle se mit à pleurer.

« Voilà quinze ans, s’écria miss Knag avec des sanglots à fondre le cœur le plus dur, voilà quinze ans que je suis l’honneur et l’ornement de cette chambre de travail, et du salon du premier étage. Dieu merci ! ajouta-t-elle en frappant d’abord du pied droit, puis du pied gauche le parquet innocent avec une effroyable énergie, je n’avais jamais été victime des viles intrigues, oui, des viles intrigues d’une créature qui nous déshonore par sa conduite, et qui, rien que d’y penser, fait monter la rougeur au front. Je devrais n’en ressentir que du dégoût ; eh bien ! c’est plus fort que moi, je ne puis m’empêcher d’y être sensible. »

Ici miss Knag retomba dans ses vapeurs, et ces demoiselles, renouvelant leurs soins délicats, recommencèrent à la supplier de se mettre au-dessus de cela ; quant à elles, elles n’avaient que du mépris pour de pareils procédés, et ne voulaient pas même leur faire l’honneur de s’en occuper davantage. Ce qui ne les empêcha pas cependant de répéter avec plus d’énergie que jamais que c’était une honte, et qu’elles en étaient si furieuses, qu’elles avaient peine à se contenir.

« Faut-il que j’aie vécu jusqu’à ce jour pour m’entendre appeler une horreur ! cria tout à coup Mlle Knag, qui, dans ses convulsions, faisait des efforts pour s’arracher… son tour de cheveux.

— Oh ! non, non, reprit le chœur, ne dites pas cela, vous nous navrez.

— Je vous le demande, ai-je mérité qu’on me traitât de vieille laideron ? » Et elle poussait des cris aigus, en se débattant entre les mains des demoiselles surnuméraires.

« N’y pensez plus, répondit le chœur.

— Eh bien ! oui, je la hais, je la déteste ! je la déteste et je la hais ! qu’elle ne s’avise plus de me dire un mot, et que pas une de celles qui m’aiment ne lui parle jamais : une coquine, une gueuse, une impudente petite gueuse ! » Après cette apostrophe vigoureuse à l’objet de son courroux, miss Knag poussa un cri, trois hoquets et je ne sais combien de glouglous du fond de la gorge, s’assoupit, frissonna, reprit ses sens, se remit, se recoiffa, et déclara qu’elle se trouvait tout à fait rétablie.

La pauvre Catherine avait d’abord regardé toutes ces grimaces d’un air effaré. Puis elle était devenue tour à tour pâle comme la mort et rouge comme le feu : elle avait même essayé deux ou trois fois d’ouvrir la bouche, pour demander des explications ; mais, en voyant se développer peu à peu les causes du changement d’humeur de miss Knag, elle se retira quelques pas en arrière et continua de rester dans un calme parfait, sans répliquer une parole. Néanmoins, tout en allant reprendre sa chaise dans le coin le plus reculé de la chambre avec un air de fierté blessée, tout en tournant le dos à ce groupe de petits satellites qui circulaient autour de l’orbite de leur planète éclipsée, elle aussi versa en secret des larmes amères qui auraient bien réjoui Mlle Knag jusque dans le fond de l’âme, si elle avait eu le bonheur de les voir.