Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/19

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 247-264).



CHAPITRE XIX.

Description d’un dîner chez M. Ralph Nickleby ; amusements auxquels se livre la société avant, pendant et après.

Tout le reste de la semaine, Mlle Knag ne cessa d’épancher sa rancune et sa bile ; ou plutôt sa colère, loin de diminuer, ne fit que s’accroître d’heure en heure. Bien entendu que l’honnête courroux de ces demoiselles augmentait, au moins en apparence, avec les élans d’indignation de l’excellente vieille fille. Mais les accès en redoublaient chaque fois qu’on appelait Mlle Nickleby au salon. Tout cela n’était pas fait pour rendre la vie agréable et digne d’envie à la pauvre fille. Aussi soupirait-elle après le retour du samedi soir, comme un prisonnier après quelques heures de répit de ses lentes et cruelles tortures. On lui eût donné le triple de la maigre pitance que lui valait son travail de la semaine, qu’elle l’aurait encore trouvée bien chèrement achetée.

Ce soir-là donc, en allant rejoindre, selon son habitude, sa mère au coin de la rue, elle ne fut pas peu surprise de la trouver en conversation avec M. Ralph Nickleby ; mais elle le fut plus encore du sujet de leur entretien et du changement que M. Nickleby montrait dans ses manières et dans le ton radouci de sa voix.

« Ah ! vous voilà, ma chère, dit Ralph, justement nous étions en train de parler de vous.

— Vraiment ! répondit Catherine baissant les yeux, sans savoir pourquoi, devant le regard brillant mais glacial de son oncle.

— Je venais à l’instant même pour vous voir ; je voulais vous prendre avant que vous fussiez sortie, mais votre mère et moi nous nous sommes mis à parler d’affaires de famille, et le temps a filé si vite…

— C’est vrai, n’est-ce pas ? interrompit Mme Nickleby, sans se douter le moins du monde de l’intention railleuse ni du ton caustique de M. Ralph. Sur mon honneur, je n’aurais jamais cru possible que… Catherine, ma chère, vous dînez demain chez votre oncle, à six heures et demie. »

Toute glorieuse d’avoir été la première à apprendre à sa fille cette nouvelle extraordinaire, Mme Nickleby fit je ne sais combien de sourires et de signes de tête, pour mieux faire sentir à Catherine toute la magnificence de l’honneur que lui faisait son oncle ; puis, tout à coup, elle tourna tout court pour aviser aux voies et moyens.

« Voyons, dit la bonne dame, votre robe de soie noire fera très bien l’affaire, avec cette jolie petite écharpe, vous savez, ma chère ; un bandeau uni dans vos cheveux et une paire de bas de soie noire… Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Mme Nickleby, faisant un nouvel écart de conversation, si j’avais encore seulement ces malheureuses améthystes… vous vous rappelez, Catherine, mon ange, comme elles étincelaient, vous savez… Mais votre papa, votre pauvre papa !… Ah ! il n’y a jamais eu de sacrifice plus cruel que celui de ma parure d’améthystes ! » Accablée par cette pensée pleine d’agonie, Mme Nickleby branla la tête de la façon la plus mélancolique, et porta son mouchoir à ses yeux.

« Je n’en ai aucun besoin, maman, dit Catherine, vous pouvez oublier que vous en ayez jamais eu.

— C’est bon, c’est bon, ma chère, reprit Mme Nickleby d’un air contrarié ; vous parlez là comme un enfant. Vingt-quatre petites cuillers d’argent, mon beau-frère, deux saucières, quatre salières, toutes mes améthystes, un collier, une broche, des boucles d’oreilles, tout cela parti du même coup, et moi lui disant, presque à genoux, à ce pauvre cher homme : « Pourquoi ne faites-vous pas quelque chose, Nicolas ? Pourquoi ne faites-vous pas quelque arrangement ? » Certes tous ceux qui ont pu nous connaître alors me rendront la justice que, si je ne lui ai pas dit cela cinquante fois, je ne le lui ai pas dit une ; n’est-ce pas, Catherine ? Dites, ai-je jamais négligé une occasion de donner là-dessus de bons conseils à votre pauvre cher père ?

— C’est vrai, maman, c’est vrai. »

Et Catherine ne se trompait pas en répondant ainsi. Oui, vraiment Mme Nickleby pouvait se rendre cette justice, comme à peu près toutes les dames, je crois, qu’elle n’avait jamais perdu une occasion de donner à son mari de ces bons conseils qui vaudraient de l’or s’ils étaient seulement plus clairs et plus précis, au lieu d’être enveloppés, comme les oracles de la sibylle, d’un vague et d’un mystérieux qui en rendent l’application impossible.

« Ah ! dit Mme Nickleby avec transport, si on m’avait écoutée dès le commencement ! mais c’est bon, j’ai toujours fait mon devoir, moi, et c’est une consolation. »

Mme Nickleby ne put arriver à cette réflexion sans soupirer, se frotter le dos de la main, jeter les yeux au ciel, prendre enfin un air de résignation angélique, comme une sainte, une vraie sainte, qui ne veut même pas ennuyer plus longtemps ses auditeurs à leur prouver une chose qui saute aux yeux de tout le monde.

« Maintenant, dit Ralph avec un sourire qui, d’accord avec ses autres signes d’émotion, paraissait plutôt à fleur de peau qu’en plein visage, pour en revenir à nos moutons, j’ai demain à dîner quelques gentlemen avec lesquels je suis en affaires, et votre mère m’a promis que vous viendriez faire les honneurs de ma maison. Je n’ai pas grande habitude de ces parties-là, mais celle-ci est plutôt un rendez-vous d’affaires, et quelquefois les affaires ne se font bien qu’à l’aide de ces sottes convenances. Cela ne vous gêne pas de me rendre service ?

— La gêner ! cria Mme Nickleby. Ma chère Catherine, vous…

— Permettez, dit Ralph l’interrompant, et lui faisant signe de se taire ; c’est à ma nièce que je parlais.

— J’en serai fort contente, vous pouvez le croire, mon oncle, reprit Catherine. Je n’ai qu’une peur, c’est que vous ne me trouviez bien gauche et bien empruntée.

— Oh ! que non, dit Ralph. Eh bien donc ! vous viendrez quand vous voudrez. Vous prendrez un fiacre ; je le payerai. Bonsoir. Dieu vous conduise. »

Ralph eut bien du mal à expectorer ce souhait bienveillant qui semblait lui tenir à la gorge par défaut d’habitude. On aurait dit qu’il s’était fourvoyé dans un cul-de-sac dont il ne pouvait plus sortir. Pourtant il finit par se faire un passage avec plus ou moins de bonheur ; Nickleby, après en être sorti à son honneur, serra la main à ses parentes et les quitta brusquement.

« Quelle singulière physionomie a votre oncle ! dit Mme Nickleby frappée de l’expression de son regard en lui disant adieu ; son pauvre frère était loin d’avoir les traits aussi prononcés : il n’y avait pas la moindre ressemblance.

— Maman ! dit Catherine d’un ton de reproche, comment pouvez-vous avoir de ces idées-là !

— Non, décidément, continua Mme Nickleby tout entière à la même pensée, pas la moindre : cependant on ne peut pas dire que ce n’est pas une figure d’honnête homme. »

La digne matrone fit cette remarque avec de grands frais de gestes et de paroles éloquentes, comme s’il y avait dans son observation plus de finesse et de pénétration que cela ne paraissait, et la vérité est que, sauf erreur, c’était en effet une des découvertes contemporaines les plus extraordinaires. Catherine leva les yeux avec vivacité et les baissa de même.

« À quoi donc rêviez-vous là, ma chère, au nom du ciel ? demanda Mme Nickleby après qu’elles eurent fait un bout de chemin en silence.

— Oh ! à rien, maman, je pensais…

— Vous pensiez ! ah, je crois bien, il y a de quoi. Votre oncle s’est pris d’un goût singulier pour vous, voilà ce qu’il y a de sûr, et, s’il ne vous arrive pas après cela quelque bonne fortune des plus extraordinaires, dites que je ne m’y connais pas. Voilà tout. »

Et là-dessus, la voilà lancée en pleines anecdotes sur des demoiselles à qui des oncles d’humeur excentrique glissaient des milliers de billets de banque dans leur ridicule, puis encore sur d’autres demoiselles qui avaient fait chez leurs oncles la rencontre de gentlemen aimables et surtout énormément riches, qu’elles avaient épousés après quelques jours d’une cour ardente et passionnée. Et Catherine, après avoir commencé par écouter avec indifférence, puis ensuite avec intérêt, avait fini, en arrivant chez elle, par sentir s’éveiller dans son cœur quelque chose de la vivacité des espérances ambitieuses de sa mère ; elle se figura à son tour que son sort pouvait devenir plus heureux, que des jours meilleurs allaient luire pour elle. Voilà ce que c’est que l’espérance, baume céleste, dit-on, répandu sur les plaies des mortels. En effet, comme une essence subtile versée du haut des cieux, elle pénètre toute choses, bonnes et mauvaises ; elle est universelle comme la mort, et contagieuse comme la peste.

Le faible soleil d’hiver, et Dieu sait si les soleils d’hiver sont faibles dans la cité de Londres, dut briller d’un éclat inaccoutumé en signe de réjouissance le jour où, perçant les sombres fenêtres de la vieille masure, il put assister au spectacle nouveau que présentait une des chambres mal meublées de ce bâtiment délabré. Voyez sous ce coin obscur, où depuis des années il n’avait jamais existé qu’une pile triste et inerte de colis marchands ensevelis dans l’ombre, le silence et la poussière, servant de retraite à une colonie de souris, et accotée contre les lambris ? Ce coin paisible n’était jamais troublé que par le roulement des charrettes pesamment chargées qui passaient dehors dans la rue, faisant trembler au dedans les ballots et les caisses, et jetant l’alarme parmi le peuple souriquois dont les yeux brillants étaient illuminés par la peur, et qui se tenait coi, l’oreille dressée, le cœur palpitant, jusqu’à ce que le terrible tonnerre eût fait entendre ses derniers roulements. Eh bien ! dans ce coin obscur, vous pouvez voir à présent, rangés avec un soin scrupuleux, tous les petits atours dont Catherine doit se parer aujourd’hui. Chaque article de sa toilette portait le cachet de gentillesse personnelle que nous attribuons volontiers aux vêtements d’une jolie femme, même lorsqu’ils sont suspendus à son portemanteau. Sommes-nous dupes en cela d’une association d’idées qui nous fait illusion, ou bien leur a-t-elle imprimé sa forme et son moule ? nous ne savons, mais ils conservent à nos yeux leur charme d’habitude. Ainsi donc, à la place d’une balle de riz moisi, se trouvait alors la fameuse robe de soie noire, encore empreinte de la taille la plus élégante. Les petits souliers, encore soulevés par l’orteil délicat qu’ils ont pressé, pèsent plus légèrement sur le sol tout à l’heure gémissant sous une masse de fer ; et la pile de cuir avarié avait, sans le savoir, pour successeur la fine paire de bas de soie noirs, si chère au cœur de Mme Nickleby. Quant aux rats et aux souris, il y avait beau jour qu’ils avaient crevé de faim ou émigré dans un nouveau monde, cédant la place à des gants, des bandeaux, des écharpes, des épingles à tête, et une foule d’autres petits affiquets, non moins ingénieux à provoquer la poursuite des hommes que les souris et les rats à s’y dérober. Puis, au milieu de tout ce petit monde de séductions, se montrait Catherine elle-même, et ce n’était pas le moins brillant des ornements inattendus qui avaient transfiguré cette vieille, triste et sombre ruine.

À l’heure dite, heure de désir ou de crainte, comme le voudra le lecteur, Catherine était prête. Car l’impatience de Mme Nickleby était en avance sur toutes les horloges de ce bout du monde. Aussi sa fille avait mis sa dernière épingle, qu’il y avait encore une grande heure et demie avant qu’elle fût obligée en conscience de commencer sa toilette. Enfin elle était donc complète en attendant l’heure, de plaisir ou d’ennui, qui finit par sonner son départ. Le porteur d’eau de la maison eut la complaisance d’aller chercher un fiacre sur la place, et Catherine y monta, après bien des adieux à sa mère, bien des messages à miss la Creevy, pour la prier de venir prendre le thé avec sa mère, et partit en grande pompe et en fiacre ; et le fiacre, et le cocher, et les chevaux se mirent à rouler, trottiner, sautiller, fouetter, jurer, cahoter, tout ensemble, tant qu’enfin ils arrivèrent à Golden-square.

Le cocher frappa avec le marteau de la porte un terrible toc toc, qui n’était pas fini que déjà elle était ouverte. On eût dit qu’il y avait un homme caché tout exprès derrière, la main sur le loquet. Catherine s’attendait à trouver tout au plus, pour recevoir, Newman Noggs en chemise blanche, mais quel fut son étonnement de voir ouvrir par un laquais en livrée élégante, la même que portaient deux ou trois autres valets dans le vestibule. Elle ne se trompait pas cependant : c’était bien là la maison, le nom était encore sur la porte. Elle se décida donc à accepter, pour appuyer sa main, la manche galonnée qu’on lui offrait pour descendre, et fut introduite au premier dans un salon sur le derrière, où on la laissa seule.

Si elle avait été surprise en voyant apparaître le valet de pied, ce fut bien pis en regardant autour d’elle. Elle était tout abasourdie de la richesse et de la splendeur du mobilier. Les tapis les plus nouveaux et les plus moelleux, les tableaux les plus précieux, les glaces les plus chères, les ornements les plus somptueux qui laissaient l’esprit ébloui en suspens entre leur valeur individuelle et la profusion avec laquelle on les avait prodigués partout, appelaient de tous côtés ses regards. Il n’y avait pas jusqu’à l’escalier, du haut en bas, qui ne fût tapissé de décorations magnifiques et d’objets de luxe resplendissants, comme si la maison, regorgeant de richesses, n’attendait qu’un bibelot de plus pour déborder vers la rue.

En ce moment, elle entendit à la porte une série de toc toc, toujours suivis chaque fois de quelque son de voix nouvelle dans la chambre voisine. Au commencement on distinguait aisément le ton de celle de M. Ralph Nickleby, mais elle finit par être couverte aussi par le bourdonnement général des conversations particulières, et tout ce qu’elle put deviner de positif, c’est qu’il y avait là un certain nombre de gentlemen qui n’avaient pas la voix harmonieuse, qui parlaient très haut, riaient à gorge déployée et juraient plus souvent qu’elle ne l’aurait cru nécessaire, si on lui avait demandé son avis. Mais, après tout, c’est une affaire de goût.

Enfin la porte s’ouvrit, et Ralph en personne, mais cette fois sans bottes (il les avait remplacés par des bas de soie noirs et des escarpins), présenta sa figure de vieux renard.

« Je n’ai pas pu, ma chère, lui dit-il à demi-voix, en lui montrant de la main la chambre voisine, venir vous voir plus tôt, j’étais occupé à les recevoir ; maintenant, voulez-vous que je vous y conduise ?

— Dites-moi, mon oncle, répondit Catherine un peu émue (on le serait à moins, même avec plus d’habitude du monde, au moment d’entrer dans un salon où l’on ne connaît personne, sans avoir le temps seulement de se préparer) : y a-t-il des dames ?

— Non, dit Ralph d’une voix brève, je n’en connais pas.

— Faut-il que j’entre tout de suite ? demanda Catherine, faisant un pas en arrière.

— Comme vous voudrez, dit Ralph haussant les épaules ; tout le monde est arrivé et on va annoncer que le dîner est servi, voilà tout. »

Catherine aurait bien voulu qu’on lui fît grâce encore de quelques minutes ; mais réfléchissant que son oncle pourrait bien calculer qu’en retour de l’argent qu’il avait donné pour le fiacre qui l’avait amenée, elle lui devait bien au moins de l’empressement et de l’exactitude, elle se laissa prendre le bras et conduire au salon.

Il y avait là, debout autour du feu, sept ou huit gentlemen tellement absorbés dans une conversation bruyante, qu’ils ne la virent pas même entrer, jusqu’à ce que M. Ralph Nickleby, en prenant un par la manche, lui dit d’une voix fortement accentuée, comme pour commander l’attention générale :

« Lord Frédéric Verisopht, ma nièce, Mlle Nickleby. »

Le groupe s’ouvrit avec l’apparence d’une extrême surprise, et le gentleman interpellé par M. Ralph Nickleby montra, en se retournant, une toilette des plus à la mode, une paire de favoris aussi bien taillés que ses habits, une moustache épaisse, une tête à tous crins, une figure toute jeune.

« Eh ! fit-il, que diable !… »

En poussant ces exclamations, il fixa son lorgnon à son œil et son œil sur Mlle Nickleby avec un profond étonnement.

« Ma nièce, milord, dit Ralph.

— En ce cas, mes oreilles ne m’avaient donc pas trompé. Je me croyais en face d’une figure de cire faite au moule, voulut bien dire sa seigneurie. Comment vous portez-vous, mademoiselle ? je suis charmé. » Puis il se retourna vers un autre gentleman, du meilleur genre aussi, un peu plus âgé, un peu plus fort, un peu plus haut en couleur, un peu plus roué, et lui dit à l’oreille, d’une voix très intelligible pour tout le monde, que la petite était gentille en diable !

« Présentez-moi, Nickleby, dit à son tour le gentleman qui s’était mis à son aise, le dos tourné au feu, et les coudes sur la cheminée.

— Sir Mulberry Hawk, dit Ralph.

— Autrement dit, le plus rude jouteur de la bande, mademoiselle Nickleby, dit lord Frédéric Verisopht.

— Ne m’oubliez pas non plus, Nickleby, cria un autre monsieur au visage effilé, en ce moment enfoncé dans un fauteuil à dossier, tenant à la main un journal.

— M. Pyke, dit Ralph.

— Ni moi non plus, Nickleby, cria un monsieur, le visage enluminé et le nez en l’air, qui se tenait à côté de sir Mulberry Hawk.

— M. Pluck, » dit Ralph. Puis, tournant sur ses talons, il alla prendre un gentleman qui avait un cou de cigogne et des jambes qui ne ressemblaient à celles d’aucun autre animal, et le présenta comme le très honorable M. Snobb. Puis enfin une tête grise assise alors devant la table : « Le colonel Chowser. » Le colonel causait avec un autre invité qui n’était, à ce qu’il paraît, qu’un bouche-trou, et ne fut pas présenté du tout.

Catherine fit deux remarques, dès le début, qui lui allèrent au cœur, et lui firent monter la honte au visage. La première, c’est que tous les personnages ici présents regardaient son oncle avec un mépris outrageant, et la seconde c’est qu’ils mettaient dans leurs manières avec elle un sans façon insolent. Il ne fallait pas une grande pénétration pour comprendre que la seconde humiliation était une conséquence nécessaire de la première. Et ici Ralph Nickleby avait compté sans son hôte. Prenez une jeune personne tout frais débarquée de sa province, aussi novice que vous voudrez pour les usages du monde, et vous pouvez parier, en toute assurance, qu’elle trouvera dans son instinct naturel un tact aussi délicat pour juger des convenances et des lois de la société que si elle avait l’expérience d’une douzaine d’hivers dans le monde. Peut-être même en juge-t-elle avec un sens plus exquis, n’ayant pas eu le temps d’en émousser, comme bien d’autres, la finesse dans une longue pratique.

Quand Ralph eut achevé la cérémonie de la présentation, il conduisit sa nièce, toute rouge de honte, au siège qui lui était destiné. En même temps, il n’oublia pas de s’assurer, par un coup d’œil jeté à la ronde, de l’impression produite par l’apparition inattendue de cette reine de la fête.

« Voilà un plaisir, Nickleby, qui n’était pas dans le programme, dit lord Frédéric Verisopht, faisant passer son lorgnon de l’œil droit, où il était resté jusque-là en sentinelle pour observer Catherine, à l’œil gauche pour le braquer sur Ralph.

— C’est une surprise qu’on vous avait ménagée, lord Frédéric, dit M. Pluck.

— L’idée n’est pas mauvaise, reprit sa seigneurie ; elle vaut à elle seule deux et demi pour cent de plus.

— Nickleby, dit sir Mulberry Hawk de sa voix dure et rude, ne laissez pas tomber cette proposition et ne manquez pas de grossir d’autant les vingt-cinq pour cent, ou n’importe quoi de votre compte ; je ne demande que moitié pour ma peine. »

Sir Mulberry assaisonna cette fine plaisanterie d’un rire enroué, et finit en jurant par les membres de la famille Nickleby, serment qui provoqua chez MM. Pyke et Pluck un rire inextinguible.

Ils riaient encore, quand on annonça que madame était servie, et ce fut une occasion nouvelle de rire sans fin, car sir Mulberry Hawk, dans son transport de folle gaieté, escamota à lord Frédéric Verisopht l’honneur de donner la main à Catherine pour la conduire en bas, à la salle du festin, en passant jusqu’au coude le bras de Mlle Nickleby dans le sien.

« Non pas, ou le diable m’emporte, Verisopht, dit-il à son ami en se glissant à sa place ; il ne faut pas tricher ici. Voilà dix minutes que Mlle Nickleby et moi nous nous sommes fait des yeux cette promesse.

— Ha ! ha ! ha ! dit en riant aux éclats l’honorable M. Snobb ; charmant ! délicieux ! »

Piqué au jeu par ses succès, sir Mulberry Hawk fit à ses amis des yeux qui supposaient une foule de choses les plus facétieuses du monde, et conduisit Catherine en bas avec un air de familiarité qui soulevait dans sa poitrine de jeune fille une indignation si ardente qu’elle avait peine à ne pas la laisser éclater. Pour comble de contrariétés, elle s’aperçut, en arrivant, qu’elle occupait le haut bout de la table entre sir Mulberry Hawk et lord Frédéric.

« Oh ! vous avez trouvé moyen, à ce qu’il paraît, de venir vous établir dans notre voisinage, dit sir Mulberry à sa seigneurie, qui venait de s’asseoir près de Catherine.

— Je crois bien, répondit lord Verisopht, fixant les yeux sur Mlle Nickleby ; comment pouvez-vous me faire cette question ?

— À la bonne heure ; mais occupez-vous alors de votre dîner, dit l’autre, et point du tout de moi et de Mlle Nickleby, car je vous avertis que nous serions des interlocuteurs fort distraits.

— Nickleby, dit lord Frédéric, j’ai besoin de votre intervention ici pour rétablir mes affaires.

— Qu’est-ce qui se passe, milord ? demanda Ralph du bout de la table où il était flanqué de MM. Pyke et Pluck.

— Voilà un camarade qui accapare votre nièce, dit lord Frédéric.

— Vous savez, milord, dit Ralph avec un rire moqueur, qu’il prélève toujours une part raisonnable sur les biens auxquels vous pouvez prétendre.

— Ce n’est que trop vrai, reprit le jeune homme ; le diable m’emporte si je peux reconnaître à présent qui est le maître de lui ou de moi dans ma maison.

— Je le sais bien, dit Ralph entre ses dents.

— Vous verrez que je serai obligé de m’en débarrasser en lui léguant un schelling par testament, dit le jeune gentilhomme en plaisantant.

— Non, non, je ne veux pas de cela, de par le diable ! dit sir Mulberry. Quand vous en serez réduit à un schelling, à votre dernier schelling, n’ayez pas peur, je ne vous donnerai pas la peine de vous débarrasser de moi ; mais, par exemple, jusque-là je ne vous lâcherai pas, vous pouvez m’en croire sur parole. »

Cette saillie, fondée sur des faits irrécusables, fut accueillie par un hourra général, dominé par les éclats bruyants de MM. Pyke et Pluck, évidemment les deux flatteurs en titre de sir Mulberry. Au fait il était facile de voir que la plus grande partie des convives était venue à la curée du malheureux jeune lord, qui, malgré sa faiblesse et son esprit court, était, sans contredit, et de beaucoup le moins vicieux de la compagnie. Sir Mulberry Hawk était renommé pour son habileté à ruiner, par lui-même et par ses agents, de jeunes gentilshommes de riche condition : profession élégante et distinguée où il était passé maître. Grâce à l’intrépidité de son génie sans pareil, il avait même inventé un système tout nouveau, le contre-pied de l’ancienne méthode. Une fois qu’il avait jeté le grappin sur une victime, au lieu de s’asservir à ses volontés, il se faisait un point d’honneur de lui imposer la sienne, et d’exercer sur lui publiquement et sans réserve l’ascendant de sa direction. Ses dupes lui servaient ainsi de but et de plastron, et, tout en vidant gentiment leur gousset, il se donnait encore le plaisir de leur administrer de temps en temps quelque tape bien appliquée pour l’amusement de la cantonade.

Il ne manqua rien au dîner ; il répondit, pour la magnificence de l’ensemble et l’abondance des détails, à l’ameublement de la maison, et nous devons à la société en général, à MM. Pyke et Pluck en particulier, la justice de dire qu’ils se signalèrent par leur zèle tout particulier à faire honneur au repas. Ces deux messieurs surtout mangeaient de tous les plats, buvaient de toutes les bouteilles avec une capacité et une persévérance véritablement surprenantes. Et, malgré cela, il semblait que leurs travaux passés ne nuisaient en rien à la fraîcheur de leur appétit. Car, en voyant servir le dessert, ils donnèrent avec la même ardeur que s’ils n’avaient fait jusque-là que peloter en attendant partie.

« Ma foi, dit lord Frédéric dégustant son premier verre de porto, si c’est là un dîner d’escompte, je puis bien dire, ou le diable me brûle, que je serais charmé de me faire escompter tous les jours.

— Laissez faire, repartit sir Mulberry Hawk, on ne vous en laissera pas manquer dans l’occasion ; Nickleby vous en dira quelque chose.

— Qu’en dites-vous, Nickleby ? demanda le jeune lord. Est-il vrai que je doive être un jour une de vos bonnes pratiques !

— Cela dépend entièrement des circonstances, milord, répondit Ralph.

— Oui, des circonstances où se trouvera le crédit de Votre Seigneurie, et du produit des courses de chevaux. »

C’était le colonel de la milice, M. Chowser, qui était venu si malheureusement se mêler à la conversation.

Il jeta en même temps un coup d’œil sur MM. Pyke et Pluck, s’attendant bien à les voir rire de sa bonne plaisanterie ; mais il en fut pour ses frais ; ces messieurs, qui n’étaient engagés comme claqueurs qu’au service de M. Mulberry Hawk, gardèrent, au grand désappointement du galant colonel, une gravité de pompes funèbres. Ce n’est pas tout, sir Muberry lui porta le dernier coup. Ne voulant pas autoriser ainsi les gens à chasser sur ses terres, il regarda son adversaire fixement au travers de son verre, comme s’il était étonné de cette hardiesse, et exprima à haute et intelligible voix que c’était prendre des libertés diaboliques. Lord Frédéric ainsi averti, prit son verre à son tour, pour lorgner au travers le téméraire, comme si c’était quelque animal, quelque bête curieuse, montrée par son cornac pour la première fois. On pense bien que MM. Pyke et Pluck dévisagèrent de leur côté l’individu que M. Mulberry dévisageait du sien, en sorte que le pauvre colonel, pour cacher sa confusion, fut réduit à la nécessité de tenir son verre de porto à hauteur de son œil droit, affectant d’en étudier la couleur avec le plus vif intérêt.

Tout ce temps-là, Catherine était restée aussi silencieuse que possible, osant à peine lever les yeux, dans la crainte de rencontrer le regard admirateur de lord Frédéric Verisopht, ou, ce qui était bien plus embarrassant encore, le regard impudent de son ami sir Mulberry. À la fin, ce fut ce dernier gentleman qui eut l’obligeance d’appeler sur elle l’attention générale.

« Voici Mlle Nickleby, dit-il, qui se demande pourquoi diable il n’y a personne ici qui lui fasse la cour.

— Non pas, monsieur, dit Catherine, se hâtant de le démentir, je… Mais elle s’arrêta tout court, sentant qu’il valait mieux ne rien dire du tout.

— Je parie contre qui voudra un billet de mille francs, dit Mulberry, que Mlle Nickleby n’osera pas me soutenir, en me regardant en face, que ce n’était pas là sa pensée.

— Je tiens le pari ! cria le noble oison. Je vous donne dix minutes.

— Je tiens ! » répondit sir Mulberry. On mit les deux billets sur la table, et l’honorable M. Snobb fut chargé du double office de garder les enjeux et de regarder l’heure à sa montre.

« Je vous en prie, dit Catherine dans la plus grande confusion, en voyant sous ses yeux tous ces préliminaires, je vous en prie, point de paris à propos de moi. Mon oncle, je ne veux réellement pas…

— Et pourquoi pas, ma chère ? reprit Ralph, dont la voix criarde, plus enrouée que d’habitude, montrait assez que la chose n’était pas non plus de son goût ; c’est l’affaire d’un moment, il n’y a pas de mal à cela, si ces messieurs y tiennent absolument.

— Moi je n’y tiens pas du tout, dit sir Mulberry en riant tout haut. C’est-à-dire, je ne tiens pas du tout à ce que Mlle Nickleby nie le fait, car alors, j’ai perdu ; mais j’aurai eu le bonheur de voir ses beaux yeux, faveur d’autant plus précieuse qu’elle n’en a jusqu’à présent honoré que son assiette.

— Pour cela c’est vrai, et c’est par trop rigoureux de votre part, miss Nickleby, dit le noble lord.

— Une véritable cruauté, dit M. Pyke.

— Une horrible cruauté, dit M. Pluck.

— Je ne crains donc pas de perdre, continua sir Mulberry ; j’aurai toujours gagné deux fois ma perte si elle me vaut un regard passablement agréable de Mlle Nickleby.

— Comment deux fois ? plus que cela, dit Pyke.

— Bien davantage, dit M. Pluck.

— Combien ai-je encore à vivre, Snobb ? demanda sir Mulberry Hawk.

— Encore six minutes.

— Bravo !

— Ne ferez-vous pas quelque chose pour moi, mademoiselle Nickleby, demanda lord Frédéric après un court intervalle.

— Vous pouvez, mon cher Lovelace, vous épargner ces questions. Mlle Nickleby et moi nous sommes d’intelligence ; elle se déclare pour moi, et fait en cela preuve de goût. Vous n’avez pas la moindre chance en votre faveur. Combien, Snobb ?

— Il n’y a plus que deux minutes.

— Apprêtez l’argent, dit sir Mulberry, vous allez me le passer.

— Ha ! ha ! ha ! » cria en riant M. Pyke.

M. Pluck, qui enchérissait toujours sur lui, cria des ha ! ha ! bien plus forts.

La pauvre fille, qui était si couverte de confusion qu’elle ne savait véritablement où elle en était, avait d’abord résolu de garder une parfaite indifférence. Mais craignant de paraître encourager par là les prétentions insolentes de sir Mulberry, exprimées dans des termes si grossiers et d’un ton si malhonnête, elle leva les yeux et le regarda en face. Et dans le regard qu’elle rencontra à son tour, il y avait quelque chose de si odieux, de si insolent, de si repoussant, qu’elle se sentit incapable de balbutier une parole, leva le siège et sortit précipitamment de la salle. Elle eut bien de la peine à retenir ses larmes jusqu’au haut de l’escalier, où elle leur donna un libre cours.

« Excellent ! dit sir Mulberry Hawk, empochant les enjeux ; c’est une fille de caractère, et nous allons boire à sa santé. »

Il va sans dire que Pyke et compagnie acceptèrent avec chaleur cette proposition, et que le toast ne passa pas sans quelques insinuations supplémentaires des deux associés sur la future victoire de ce grand conquérant des cœurs. Ralph, qui avait profité de l’attention que prêtaient tous les autres aux principaux acteurs de la scène précédente, pour les dévorer des yeux comme un loup, semblait, depuis que sa nièce était partie, respirer plus à l’aise. Il regardait passer les flacons à la ronde, et lui, renversé sur sa chaise, promenant ses yeux scrutateurs d’un orateur à l’autre, à mesure que le vin les mettait en verve, il semblait fouiller dans leurs cœurs pour repaître sa curiosité maligne de toutes les sottes pensées qui les traversaient.

Cependant Catherine, dont personne ne troublait la solitude, avait repris, par degrés, son assiette ordinaire ; une domestique était venue l’avertir que son oncle désirait la voir avant son départ, et lui avait en même temps fait entendre à sa grande satisfaction que la compagnie prendrait le café en bas. L’espérance de ne plus les voir contribua beaucoup à calmer son agitation ; elle prit un livre, et se mit en devoir de le lire.

De temps en temps elle tressaillait en entendant ouvrir la porte de la salle à manger d’où s’exhalait un bruit sauvage de gaieté bruyante ; elle fut même une ou deux fois alarmée à l’idée qu’elle entendait des pas dans l’escalier, tant elle craignait que quelque membre égaré de l’honorable société ne vînt troubler sa paix. Cependant, n’ayant rien vu qui justifiât ses craintes, elle avait reporté toute son attention sur son livre, et finit par y prendre un si grand intérêt qu’elle en avait déjà lu plusieurs chapitres sans y songer, lorsqu’elle crut tout à coup entendre avec terreur la voix d’un homme prononcer son nom à son oreille.

Le livre lui tomba des mains, quand elle vit tout près d’elle, nonchalamment étendu sur une ottomane, M. Mulberry Hawk, que le vin ne devait pas avoir rendu plus honnête, car le cœur d’un gredin n’en est que plus dangereux après boire.

« Quelle application charmante ! dit l’impudent. Je voudrais seulement savoir si elle est bien réelle, ou si elle n’était destinée qu’à faire valoir ces cils si longs et si doux. »

Catherine regarda avec inquiétude du côté de la porte, sans répliquer un mot.

« J’ai le plaisir de les contempler depuis cinq minutes, continua-t-il. Ils sont parfaits, sur mon honneur. Je suis un grand maladroit d’avoir rompu, par une parole, le charme d’un si joli tableau.

— Maintenant, monsieur, dit Catherine, faites-moi la grâce de vous taire.

— Non pas, je m’en garderai bien, dit sir Mulberry, pliant son claque pour appuyer dessus son coude, et se rapprocher encore de la jeune fille ; je vous jure, miss Nickleby, que vous avez tort. Un esclave dévoué de vos charmes, comme moi, c’est une cruauté infernale de le traiter comme vous faites ; vrai, ma parole.

— Sachez, monsieur, dit Catherine toute tremblante en dépit d’elle-même, mais parlant d’un ton indigné, sachez que votre conduite ne m’inspire que mépris et dégoût. S’il vous reste dans l’âme une étincelle d’honneur et de délicatesse, vous allez me quitter à l’instant.

— Allons donc, dit sir Mulberry, qu’est-ce que veulent dire ces simagrées de rigueur excessive, ma belle enfant ? Allons, soyons plus naturelle, ma chère Nickleby, soyons plus naturelle, n’est-ce pas ? »

Catherine se leva à la hâte, mais pas si promptement que sir Mulberry n’eût pu la saisir par la robe et la retenir de force.

« Lâchez-moi, monsieur ! cria-t-elle le cœur gonflé de colère ; entendez-vous ? à l’instant et dépêchez-vous.

— Asseyez-vous, asseyez-vous ; j’ai deux mots à vous dire.

— Lâchez-vous, monsieur ?

— Je ne vous lâcherai pas pour un empire, » reprit sir Mulberry qui se remit sur pied pour la faire rasseoir ; mais la jeune fille, faisant pour se dégager de ses mains un effort désespéré, lui fit perdre l’équilibre, et le fit tomber par terre tout de son long. Au moment où Catherine s’avançait pour sortir de la chambre, M. Ralph Nickleby poussait la porte et se trouva en face de sa nièce.

« Qu’est-ce que cela ? dit-il.

— Ce que c’est ? monsieur, répondit Catherine dans une agitation violente ; voici ce que c’est : sous ce toit où moi, la jeune fille sans défense, la fille de feu votre frère, je devais m’attendre à trouver partout protection, j’ai été exposée à une insulte de telle nature que vous ne devriez pas oser me regarder en face. Laissez-moi passer. »

Ralph en effet baissa les yeux en rencontrant le regard d’indignation brûlante que la jeune fille fixait sur lui ; mais il n’obéit pas à son commandement, et, au lieu de la laisser passer, il la conduisit à un fauteuil au fond du salon, d’où il revint trouver sir Mulberry Hawk relevé de sa chute, et lui montra la porte pour le faire sortir.

« Voilà votre chemin, monsieur, dit Ralph d’une voix étouffée qui n’aurait pas déparé le rôle d’un diable à l’Opéra.

— Qu’est-ce que vous entendez par là ? » demanda l’autre avec fierté.

Les veines se gonflaient sur le front de Ralph comme des cordes, et les muscles de ses mâchoires s’agitaient dans une émotion pénible. Cependant il se contenta de sourire d’un air de mépris, et lui montra du doigt la porte une seconde fois.

« Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, vieille brute ? dit sir Mulberry.

— Si, » répondit Ralph. Le bandit élégant perdit son assurance sous le regard perçant du pécheur endurci, et prit le chemin de la porte, marmottant entre ses dents ; puis là il s’arrêta tout court comme frappé d’une idée nouvelle :

« C’est le lord qu’il vous fallait, hein ? voilà ce qui vous défrise. »

Ralph sourit encore, mais sans desserrer les dents.

« Et pourtant qui est-ce qui vous l’a amené ? poursuivit sir Mulberry. Vous savez bien que, sans moi, il ne serait pas à l’heure qu’il est dans vos filets.

— Le filet est grand et assez plein comme cela, dit Ralph ; prenez garde qu’il ne s’y étrangle encore quelque poisson dans les mailles.

— Allez ! vous seriez capable de vous vendre corps et âme pour de l’argent. J’ai tort de dire votre âme : le marché est déjà fait avec le diable. Voulez-vous pas me faire croire que votre jolie nièce n’a pas été tendue ici comme un hameçon pour le jeune innocent que vous avez grisé en bas ? »

Bien que ce dialogue vif et pressé se tînt à demi-voix des deux côtés, cependant Ralph avait l’œil au guet pour s’assurer que Catherine, toujours à la même place, ne pouvait rien entendre. Son adversaire vit qu’il avait l’avantage du terrain et en profita.

« Voulez-vous pas me faire croire que ce n’est pas ça ? Prétendez-vous que, si c’eût été lui qui fût venu occuper la place et non pas moi, vous n’auriez pas fermé les yeux et les oreilles, au lieu de faire vos embarras comme à présent ? Là, là, mon Nickleby, tirez-vous de là.

— Je vous dis, répliqua Ralph, que, si je l’ai amenée ici pour aider à l’affaire…

— Ah ! nous y voilà donc ! s’écria en riant sir Mulberry. À la bonne heure, voilà que je vous reconnais.

— Pour aider à l’affaire, continua Ralph de la voix lente et ferme d’un homme qui est sûr de ne dire que ce qu’il voudra, c’est que je savais bien qu’elle ferait impression sur le jeune niais que vous avez pris à tâche d’aider à se ruiner à grandes guides. Mais je savais bien aussi, je le connais, qu’il était incapable d’outrager la délicatesse d’une jeune fille, et qu’à l’exception de quelques plaisanteries échappées à sa tête légère, il serait facile avec un peu d’habileté de le contenir dans le respect que méritent le sexe et l’honneur d’une femme, fût-elle la nièce de son usurier. Mais s’il entrait dans mes projets de l’attirer plus doucement par cet appât, je n’étais pas homme à jeter cette jeune fille en proie à la brutalité licencieuse d’un vieux débauché comme vous. Et à présent j’espère que nous nous comprenons tous les deux.

— Vous n’avez pas dit le fin mot : c’est que vous n’aviez rien à gagner à cela avec moi ; eh ! eh ! dit sir Mulberry avec un affreux ricanement.

— Vous l’avez dit. » Ralph, pour lui faire cette réponse, avait tourné la tête et le regardait par-dessus l’épaule. Les yeux des deux coquins se rencontrèrent avec une expression de mépris réciproque qui semblait dire qu’ils savaient bien qu’ils n’avaient pas besoin de se rien cacher l’un à l’autre. Puis sir Mulberry Hawk haussa les épaules et sortit tranquillement.

Son ami ferma la porte et dirigea ses yeux inquiets du côté où sa nièce était encore immobile, dans l’attitude où il l’avait laissée. Elle s’était laissée tomber de tout son poids sur le canapé, et là, la tête appuyée sur le coussin, la face cachée dans ses deux mains, elle paraissait abîmée dans les larmes, en proie à une agonie de honte et de douleur.

Supposez Ralph entrant en créancier dans la maison de quelque misérable saisi pour dettes, il vous l’aurait, sans sourciller, désigné à l’huissier pour l’exécuter, quand c’eût été un père au lit de mort de son enfant ; ne fallait-il pas traiter les affaires comme des affaires, et l’homme n’était-il pas un débiteur en contravention avec son seul code de morale, l’exactitude des payements ? Mais ici, il avait devant lui une jeune fille qui n’avait commis d’autre crime que de venir au monde, qui s’était prêtée docilement à tous ses désirs, qui s’était résignée à de rudes épreuves pour le satisfaire, et surtout qui ne lui devait pas un sou ; et il se sentait mal à son aise et mécontent.

Ralph prit un fauteuil à quelque distance de sa nièce, puis un autre un peu moins loin, puis il se rapprocha d’elle encore, puis encore plus près ; il finit par s’asseoir sur le même sofa et posa sa main sur sa main.

Catherine retira la sienne et ses sanglots redoublèrent. « Allons ! allons ! dit-il, laissons cela, n’y pensons plus.

— Oh ! de grâce, laissez-moi retourner chez ma mère, s’écria Catherine. Laissez-moi quitter cette maison et retourner chez ma mère.

— Oui, dit Ralph, oui, vous allez y retourner. Mais il faut auparavant sécher vos larmes et vous remettre. Relevons cette tête ; là, là.

— Ô mon oncle, reprit-elle en joignant les mains ; que vous ai-je fait, que vous ai-je donc fait pour me soumettre à cette honte ? Si je savais vous avoir offensé par quelque pensée, quelque mot, quelque action, votre conduite me paraîtrait moins cruelle et pour moi et pour la mémoire d’un homme que vous avez dû aimer au moins dans votre jeunesse, mais…

— Écoutez-moi seulement une minute, reprit Ralph sérieusement alarmé de la violence de ses émotions ; je ne me doutais point de ce qui est arrivé : il m’était impossible de le prévoir. J’ai fait tout ce que j’ai pu… Allons, faisons quelques pas. C’est l’air renfermé de la chambre et la chaleur de ces lampes qui vous ont fait mal. Vous allez vous trouver mieux ; faites seulement le moindre effort.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, mais renvoyez-moi chez nous.

— Bon, bon, je vais le faire ; mais commencez par vous remettre. Dans l’état où vous êtes, vous effrayeriez tout le monde, et personne n’en doit rien savoir que vous et moi. À présent quelques pas dans l’autre sens. Là ! vous avez déjà meilleure mine. »

En lui donnant ces encouragements, Ralph faisait avec elle deux ou trois tours dans le salon, et tremblait comme la feuille en la sentant s’appuyer sur son bras.

C’est ainsi que bientôt, quand il jugea prudent de la laisser partir, il la soutint jusqu’au bas de l’escalier, après lui avoir arrangé son châle, et pris toutes sortes de petits soins, probablement pour la première fois de sa vie. Il la reconduisit de même dans le vestibule, sur le pas de la porte, et ne retira sa main qu’après l’avoir mise dans la voiture.

La portière du fiacre, en se fermant rudement, fit tomber de la tête de Catherine son peigne aux pieds de son oncle, et, quand il l’eut ramassé pour le lui rendre, le gaz de la lanterne voisine donnait à plein sur le visage de la pauvre créature. Les boucles de cheveux qui étaient retombées éparses sur son front, les traces de ses pleurs à peine séchés, sa joue brûlante, son regard lugubre, tout ralluma dans le sein du vieillard une foule de souvenirs mal éteints : il crut voir devant lui la figure de défunt son frère ; il reconnaissait dans ses yeux l’expression de ses douleurs enfantines, dont les plus minces détails venaient maintenant assaillir son esprit, aussi frais, aussi vivants que des souvenirs de la veille.

Ralph Nickleby avait beau être à l’épreuve de tous les sentiments fraternels et des devoirs de famille, il avait beau être cuirassé contre toute sympathie pour le chagrin et le malheur ; en regardant sa nièce, il n’en sentit pas moins ses jambes chanceler, et n’en rentra pas moins dans sa maison comme un homme poursuivi par l’apparition d’un esprit de l’autre monde, le monde des tombeaux.