Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/21

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 278-291).



CHAPITRE XXI.

Mme Mantalini se trouve dans une position assez difficile, ce qui fait que Mlle Nickleby se trouve n’avoir plus de position du tout.

Les émotions par lesquelles avait passé Catherine Nickleby l’avaient mise dans l’impossibilité de reprendre pendant trois jours ses occupations chez la maîtresse couturière. Quand elle fut remise, elle se rendit à l’heure accoutumée, d’un pas encore languissant, au temple de la mode, où Mme Mantalini tenait son sceptre souverain.

Le mauvais vouloir de Mlle Knag n’avait, dans l’intervalle, rien perdu de sa violence. Ces demoiselles continuèrent scrupuleusement de se refuser à toute relation avec leur camarade, mise au ban de l’atelier ; et, quand cette fille respectable arriva, quelques minutes après, elle ne se donna pas la peine de déguiser son mécontentement du retour de Catherine.

« Ma parole d’honneur, dit-elle à ses satellites empressées autour d’elle pour la débarrasser de son châle et de son chapeau, il y a des gens à qui je supposais au moins assez de cœur pour se retirer tout à fait en voyant quel embarras leur présence cause aux personnes honnêtes. Mais le monde est si étrange ! Oh ! certes, il faut que le monde soit bien étrange ! »

Miss Knag, après avoir fait sur le monde cette réflexion déplaisante du ton dont on parle toujours du monde quand on est de mauvaise humeur, c’est-à-dire en ayant l’air d’oublier qu’on en fait partie soi-même, finit par un profond soupir, sans doute un soupir de charitable compassion pour la perversité du genre humain.

L’assistance lui rendit aussitôt son soupir, et miss Knag s’apprêtait sans doute à les favoriser de quelques nouvelles réflexions morales, quand la voix de Mme Mantalini, apportée sur l’aile du tube de caoutchouc, manda au premier Mlle Nickleby, pour l’aider à ranger le salon d’apparat : distinction flatteuse dont Mlle Knag fut tout émue, remuant la tête avec tant de vivacité et se mordant si bien les lèvres, qu’elle en perdit, pour l’instant, les rares facultés dont elle était douée pour entretenir la conversation.

« Eh bien ! miss Nickleby, dit Mme Mantalini en voyant Catherine, êtes-vous tout à fait remise, mon enfant ?

— Je vous remercie, madame, je suis beaucoup mieux.

— Je voudrais bien en dire autant, reprit Mme Mantalini en s’asseyant d’un air très abattu.

— Seriez-vous malade ? demanda Catherine. J’en serais bien désolée.

— Par précisément, mais tourmentée, mon enfant, très tourmentée.

— Je suis encore plus désolée de ce que vous me dites là, dit Catherine avec douceur. Les maux du corps sont moins pénibles que ceux de l’âme.

— Ah ! ce n’est rien que de le dire, il faut en souffrir pour le savoir, dit Mme Mantalini en se frottant avec rage le bout du nez. Allons, mon enfant, à l’ouvrage, rangez-moi bien tout cela. »

Pendant que Catherine se demandait en elle-même avec étonnement ce que signifiaient ces symptômes de contrariétés nouvelles, M. Mantalini passa par la porte entr’ouverte, d’abord le bout de ses moustaches, puis insensiblement toute la tête, et cria d’une voix tendre :

« L’âme de ma vie est-elle ici ?

— Non, répondit sa femme.

— Comment pourrais-je le croire, quand je la vois d’ici briller dans le salon comme une charmante petite rose dans un diable de pot à fleurs ; son bichon peut-il entrer pour lui parler ?

— Certainement non, répliqua sa femme, vous savez que je ne vous permets jamais d’entrer ici. Passez votre chemin. »

Le bichon, cependant, encouragé par le ton radouci de cette réponse, risqua une désobéissance ; il entra dans le salon, s’avançant sur la pointe du pied jusqu’à Mme Mantalini, en lui envoyant des baisers tout le long du chemin.

« Pourquoi se tourmente-t-il comme cela, ce petit amour ? pourquoi allonge-t-il son petit museau boudeur en forme de casse-noisettes ? dit-il en passant son bras gauche autour de la taille de l’âme de sa vie et en l’attirant du bras droit sur son sein.

— Oh ! je ne peux pas vous souffrir, répliqua sa femme.

— Qui ? moi ? ne pas me souffrir ! s’écria Mantalini. Chansons ! chansons ! c’est impossible. Il n’y a pas une femme en ce monde qui eût le courage de me dire cela en face, en me regardant bien en face. » Et M. Mantalini, en disant cela, se caressait le menton, et se mirait avec complaisance dans une glace vis-à-vis.

« Une extravagance ruineuse ! lui disait-elle à voix basse et d’un ton de reproche.

— La faute en est tout entière à la joie qui me transportait d’avoir conquis une si aimable créature, une seconde petite Vénus, une diablesse de charmante, séduisante, attrayante, ravissante petite Vénus.

— Voyez où vous m’avez réduite, reprit madame.

— Il n’en arrivera, il ne pourra en arriver aucun mal. C’est une affaire finie. Il n’y a rien à craindre. On se procurera de l’argent, et, s’il se fait trop attendre, le vieux Nickleby viendra encore faire un tour par ici, ou on lui coupera la jugulaire, s’il se permet de tourmenter et de contrarier ma petite…

— Chut ! ne voyez-vous pas ? »

M. Mantalini, qui, dans son empressement à se réconcilier avec sa femme, avait oublié, ou fait semblant d’oublier jusqu’ici la présence de Mlle Nickleby, fit signe qu’il comprenait à demi-mot ; il mit son doigt sur ses lèvres, et parla plus bas encore. Il y eut alors une infinité de chuchoteries, dans lesquelles on put entendre plus d’une fois madame reprocher à monsieur certaines dettes par lui contractées avant leur mariage, et par lui payées aux dépens du ménage d’une manière tout à fait inattendue : sans compter d’aimables faiblesses de gentleman, toutes ruineuses, le jeu, par exemple, le gaspillage, la fainéantise, et un goût prononcé pour la chair de cheval, dont il était très friand. À tous ces chefs d’accusation, Mantalini répondait victorieusement par un ou deux baisers, selon leur importance relative. Aussi, pour le bouquet, Mme Mantalini devint plus folle de lui que jamais, et ils montèrent déjeuner les meilleurs amis du monde. Catherine s’occupait de ce qu’elle avait à faire : elle disposait en silence, avec le plus de goût qu’elle pouvait, les divers articles qui formaient la décoration du magasin, lorsqu’elle tressaillit en entendant une voix étrange, une voix d’homme dans la chambre. Elle eut une autre douleur, en se retournant, lorsqu’elle se vit nez à nez avec un chapeau blanc, une cravate rouge, une grande figure plate, une grosse tête, et une moitié d’habit vert dont le reste n’était pas encore entré avec son propriétaire.

« N’ayez pas peur, mademoiselle, se mit-il à dire. C’est-il pas ici la boutique de la couturière, hein ?

— Si fait, répondit Catherine, singulièrement étonnée. Qu’est-ce que vous voulez ? »

L’étranger ne répondit point : mais il commença par regarder derrière lui, comme pour faire un signe à quelque individu du dehors, encore invisible ; puis il entra d’un air décidé, suivi de près par un petit homme en habit brun, terriblement râpé, qui fit entrer avec lui un parfum composé de vieux tabac et d’oignons nouveaux. Ses vêtements étaient pleins de duvet ; ses souliers, ses bas, sa culotte, et son habit jusqu’à la taille, étaient peints en relief d’une foule de dessins confus formés par une crotte qui remontait à quinze jours avant que le temps se fût mis au beau.

L’impression bien naturelle de Catherine fut d’abord que ces individus, avec leur tournure séduisante, n’étaient pas venus pour autre chose que pour s’assurer la possession illégitime de quelques articles portatifs qui avaient eu l’honneur de frapper leur imagination en passant. Elle ne se donna pas la peine de déguiser son inquiétude, et fit un mouvement vers la porte.

« Une petite minute, dit l’homme à l’habit vert, fermant d’abord la porte doucement et se mettant le dos contre. Il ne s’agit pas de plaisanter. Où est votre gouverneur ?

— Mon quoi ? qu’est-ce que vous dites ? demanda Catherine d’une voix tremblante, car elle s’imaginait qu’en terme d’argot, gouverneur voulait dire sans doute une bourse ou une montre.

— M. Mantalini, dit l’homme, où-s-qu’il est ? est-il ici ?

— Il est en haut, je pense, répondit Catherine, un peu rassurée par cette question ; avez-vous besoin de lui ?

— Non, répliqua l’étrange visiteur ; je peux à la rigueur m’en passer, si ça le dérange. Donnez-lui seulement ma carte que voici, et dites-lui que, s’il désire me parler pour s’éviter quelques désagréments, je suis ici ; voilà tout. »

En même temps, il mit dans la main de Catherine une grosse carte carrée, et, se retournant vers son ami, il lui fit remarquer, avec une grande aisance de manières, que l’appartement était d’une belle hauteur d’étage. L’ami partageait son sentiment, et, pour mieux le faire valoir par une image vive, ajouta qu’il y avait là un tas de chambres où on pourrait mettre un petit bonhomme pour grandir à son aise, sans craindre qu’il se cassât jamais la tête contre le plafond.

Après avoir tiré la sonnette pour avertir Mme Mantalini, Catherine jeta un coup d’œil sur la carte, sur laquelle s’étalait le nom de Scaley, avec l’énumération de quelques autres titres qu’elle n’eut pas le temps d’examiner, car son attention fut attirée par M. Scaley en personne, qui, se dirigeant vers une des psychés et la frappant au milieu de la glace d’un coup sec de sa canne, avec autant de sang-froid que si la glace eût été de fer, dit à son ami :

« Voilà un beau morceau, dites-donc, Tix.

— Ah ! répliqua M. Tix en imprimant sans façon sur une pièce de taffetas bleu de ciel ses quatre doigts et le pouce, et cet article-ci, qu’en dites-vous, croyez-vous qu’il ait été fabriqué gratis ? »

M. Tix promena son admiration de la soie à d’autres articles de toilette élégante, pendant que M. Scaley, sans gêne, ajustait sa cravate, en se regardant dans la glace, puis profita de l’invention qui réfléchissait son image pour considérer avec soin un bouton qui lui poussait sur le menton. Il était encore absorbé dans cette occupation intéressante, quand Mme Mantalini, en mettant le pied dans la chambre, poussa un cri de surprise qui réveilla son attention.

« Oh ! est-ce là madame ? demanda Scaley.

— C’est Mme Mantalini, dit Catherine.

— Alors, dit M. Scaley tirant de sa poche un petit document qu’il déplia sans se presser, voici un arrêt de saisie, et, à moins qu’il ne vous convienne de donner l’argent, nous allons, s’il vous plaît, parcourir toute la maison et procéder de suite à l’inventaire. »

La pauvre Mme Mantalini, dans sa douleur, commença par se tordre les mains et par sonner son mari. Cela fait, elle se laissa choir sur une chaise, où elle se trouva mal immédiatement. Cependant ces messieurs, sans y faire attention, n’en continuèrent pas moins l’exercice de leur industrie. M. Scaley, en particulier, était appuyé contre un portemanteau décoré d’une robe magnifique, de manière que ses épaules semblaient, par derrière, sortir de la toilette, comme auraient fait les épaules de la belle dame à laquelle elle était destinée. Là cessait l’illusion, le gentleman tenant son chapeau d’une main, pendant qu’il se grattait la tête de l’autre avec un air de parfaite indifférence. Pendant ce temps-là, M. Tix, profitant de l’occasion pour prendre un aperçu général de l’appartement, avant de commencer à instrumenter, se tenait debout, son livre à inventaires sous le bras, son chapeau à la main, occupé d’un calcul mental sur la valeur respective de chacun des objets soumis à son inspection.

Voilà où en étaient les affaires quand M. Mantalini accourut en toute hâte. Et, comme cet échantillon de gentleman à la mode n’en était pas à sa première aventure ; qu’il avait entretenu des rapports assez fréquents, dans ses jours de célibat, avec les confrères de M. Scaley ; comme il avait d’ailleurs ses raisons pour n’être pas surpris le moins du monde de la circonstance présente, il se contenta simplement de hausser les épaules, de fourrer ses mains au fond de ses goussets, de relever ses sourcils, de siffler une note ou deux, de lancer un juron ou deux, après quoi il se mit à cheval sur une chaise et aborda la question avec beaucoup de tenue et de convenance.

« Quel est donc le chien de total ?

— Trente-huit mille cent soixante-quinze francs cinq centimes, répondit M. Scaley complètement immobile.

— Que le diable emporte les cinq centimes ! dit Mantalini avec impatience.

— Je ne m’y oppose pas, si cela peut vous faire plaisir, repartit M. Scaley ; et les cent soixante quinze francs avec.

— Quand les trente-huit mille francs prendraient le même chemin, cela ne nous ferait pas grand’chose, à ce que je puis croire, remarqua M. Tix.

— Pas seulement cela, » dit Scaley avec un geste de profonde insouciance. « Ah çà ! continua-t-il après un moment de silence, n’est-ce qu’un petit accroc, ou si c’est un vrai patatras ? Oh ! une faillite en règle ; bon. En ce cas, monsieur Tom Tix, mon gentilhomme, vous ne risquez rien d’informer votre amour de femme et votre aimable petite famille que vous n’irez pas coucher dans votre lit de trois jours d’ici ; vous allez avoir ici de la besogne. Qu’est-ce qu’elle a donc à se tourmenter, cette dame ? ajouta-t-il en entendant sangloter Mme Mantalini. Elle sait pourtant bien que plus de la moitié de ce qui est ici n’est pas seulement encore payé ; c’est toujours une consolation pour sa sensibilité. »

C’est avec de pareilles réflexions, mélange heureux de bonne plaisanterie et de philosophie encourageante dans les cas difficiles, que M. Scaley procéda à l’inventaire, assisté matériellement dans cette tâche par le tact délicat et l’expérience peu commune de M. Tix, brocanteur.

« Coupe enchantée de mon bonheur, dit Mantalini s’approchant de sa femme d’un air pénitent, voulez-vous me prêter l’oreille deux minutes seulement ?

— Ah ! ne me parlez pas, répliqua sa femme toujours sanglotant. C’est vous qui m’avez ruinée ; en voilà assez. »

M. Mantalini, qui avait sans doute bien étudié son rôle, n’eut pas plutôt entendu prononcer ces mots d’un ton triste et sévère, qu’il recula de quelques pas, donna à sa physionomie une expression de douloureuse et secrète agonie, se précipita tête baissée hors de la chambre, et, bientôt après, on entendit la porte d’un cabinet de toilette du second étage se fermer avec fracas.

« Mademoiselle Nickleby ! cria Mme Mantalini à ce bruit terrible, dépêchez-vous, au nom du ciel ! il va se détruire. Je lui ai dit des duretés, et il n’aura pas le courage de les supporter. Alfred ! mon mignon ! Alfred ! »

Et voilà Mme Mantalini, escaladant le second avec force exclamations du même genre, suivie de Catherine, qui, sans partager toutes les craintes de l’épouse passionnée, n’était pas cependant sans quelque émotion. On ouvre toute grande la porte du cabinet de toilette, et que voit-on ? grand Dieu ! M. Mantalini, le col de sa chemise rabattu avec symétrie, donnant le fil à un couteau de table sur un cuir à rasoir.

« Ah ! » s’écria M. Mantalini pris à l’improviste.

Et le couteau de table disparut à l’instant dans la poche de la robe de chambre de M. Mantalini, pendant que M. Mantalini roulait des yeux égarés, que ses cheveux épars flottaient en désordre et dérangeaient l’économie de ses favoris.

« Alfred ! cria l’épouse en se jetant à son cou. Non, je ne voulais pas dire ce que j’ai dit ; non, je ne le voulais pas !

— Ruinée ! cria à son tour M. Mantalini. Moi ! j’ai ruiné la meilleure créature, l’ange le plus pur qui ait jamais béni l’existence d’un damné de vagabond ! Nom d’un chien ! laissez-moi faire. »

À ce moment de crise furieuse, M. Mantalini plongea la main à la recherche du couteau de table ; mais, se voyant saisir le bras par les doigts délicats de son épouse, qui le retient, il veut au moins essayer de se briser la tête contre la muraille : heureusement, il a grand soin de s’en tenir au moins à six pieds de distance.

« Calmez-vous, mon cher ange, dit madame. Je sais bien que ce n’est la faute de personne : c’est la mienne autant que la vôtre. Nous nous tirerons encore une fois d’affaire. Venez, Alfred, venez. »

M. Mantalini ne crut pas convenable de venir tout de suite. Il demanda d’abord à plusieurs reprises qu’on lui donnât du poison, ou bien qu’on envoyât chercher quelqu’un, mâle ou femelle, pour lui faire sauter la cervelle. À la longue, cependant, sa sensibilité devint plus tendre, et des larmes pathétiques coulèrent. Une fois dans cette disposition d’esprit à des sentiments plus doux, il n’opposa plus de résistance à ce qu’on le désarmât de son couteau, d’autant plus qu’il n’était pas fâché d’en être débarrassé : c’est très gênant et même dangereux, un couteau de table dans une poche. Bref, il finit par se laisser entraîner par sa belle et tendre moitié.

Au bout de deux ou trois heures, les demoiselles de l’atelier furent remerciées jusqu’à nouvel ordre, et, deux jours après, le nom de Mantalini parut sur la liste officielle des déconfitures. Le même jour, Mlle Nickleby reçut avis par la poste que la maison serait désormais au nom de Mlle Knag, qui n’avait plus besoin de ses services. En recevant cette nouvelle, Mme Nickleby déclara qu’il y avait longtemps qu’elle s’y attendait, et cita plusieurs circonstances dont personne ne se souvenait qu’elle, où elle avait dû prophétiser la chose avec exactitude.

« Et, je le répète, ajouta-t-elle (quoique ce fût bien, comme on le pense, la première fois qu’elle en eût parlé), je le répète, l’état de modiste et de couturière est bien le dernier, ma fille, auquel vous eussiez dû jamais penser. Je ne vous en fais pas un reproche, ma chère enfant, mais encore dois-je vous répéter que si vous aviez consulté votre mère…

— Bien, maman, bien, lui dit doucement sa fille, qu’est-ce que vous me conseillez maintenant ?

— Ce que je vous conseille ! cria Mme Nickleby ; ne tombe-t-il pas sous le sens que, de toutes les préoccupations faites pour une personne de votre rang, celle de demoiselle de compagnie chez une dame aimable est justement la situation à laquelle vous êtes préparée par votre éducation, vos manières, votre extérieur, et tout enfin ? N’avez-vous jamais entendu parler à votre pauvre cher papa de la fille de la vieille dame qui était dans la même pension bourgeoise que lui, quand il était garçon ?… Comment donc s’appelait-elle déjà ? Je sais que cela commençait par un B et finissait par un G : n’était-ce pas Waters, ou… non, ce ne pouvait être cela. Mais enfin, n’importe le nom ; ne vous souvenez-vous pas que cette demoiselle entra comme dame de compagnie chez une dame mariée qui mourut peu de temps après ? qu’elle épousa le mari, et qu’elle eut même un des plus jolis petits garçons que les accoucheurs eussent jamais vus venir au monde, le tout dans l’espace de dix-huit mois ? »

Catherine se doutait bien que ce torrent de souvenirs opportuns devait être occasionné par quelque oasis nouvelle, réelle ou imaginaire, dont sa mère avait fait la découverte dans le monde particulier des dames de compagnie. Elle attendit donc avec beaucoup de patience qu’elle eût épuisé toutes ses réminiscences et ses anecdotes, plus ou moins applicables au sujet, avant de se hasarder à lui demander quelle était la découverte qu’elle avait faite. La vérité ne tarda pas à se faire connaître. Mme Nickleby s’était procuré le matin même un journal de la veille au café d’où on lui apportait sa bière. Ce journal de la veille contenait un avis rédigé en anglais du style le plus pur et le plus correct, annonçant qu’une dame mariée désirait s’attacher comme demoiselle de compagnie une jeune personne de bon ton, et qu’on trouverait le nom et l’adresse de la dame mariée chez un libraire du quartier West-End dont on indiquait exactement la demeure.

« Et je vous déclare, s’écria Mme Nickleby déposant le journal d’un air triomphant, que, si votre oncle n’y voit pas d’inconvénient, cela vaut la peine d’y aller voir. »

Catherine était trop découragée par le succès de la joute énergique qu’elle venait déjà de soutenir contre le monde, et s’intéressait trop peu en ce moment au sort qui lui était réservé, pour faire la moindre objection. M. Ralph Nickleby, loin d’en faire de son côté, approuva au contraire cette idée de toutes ses forces. Il ne se montra pas non plus autrement surpris de la faillite soudaine de Mme Mantalini, et certes il eût été bien étrange qu’il en parût étonné, car il y avait contribué plus que personne pour sa part. On alla donc chercher le nom et l’adresse de l’inconnue sans perdre de temps, et miss Nickleby partit avec sa mère le matin même à la recherche de Mme Wititterly, place Cadogan, rue Sloane.

La place Cadogan est un petit trait d’union entre deux grands extrêmes. C’est l’anneau qui relie les trottoirs aristocratiques de Belgrave-square et les contrées barbares de Chelsea. Elle est bien dans la rue Sloane, mais elle ne lui appartient pas. Les gens de la place Cadogan jettent un regard de dédain sur la rue Sloane et regardent Bromption comme au-dessous d’eux. Ils singent les airs du grand monde et font semblant de ne pas savoir où se trouve situé New Road ; non pas cependant qu’ils aient la fatuité de se croire précisément sur le même pied que les personnes de la haute volée qui habitent Belgrave-Square et Grosvenor-Place ; mais ils s’attribuent auprès d’elles le même rang que ces enfants illégitimes de grands seigneurs qui se vantent de leur parentage, quoique désavoués par leurs parents. Au milieu de leurs airs de ressemblance avec les conditions les plus élevées, les gens de la place Cadogan n’ont en réalité qu’une situation secondaire. C’est, si l’on veut, le conducteur qui transmet aux habitants des régions ultérieures le choc électrique de l’orgueil, de la naissance et du rang, qu’il ne porte pas en lui-même, mais qu’il tire d’une source plus élevée. Ou bien encore elle ressemble à la membrane qui unit les frères Siamois, dans laquelle circule quelque chose de la vie et de l’essence des deux jumeaux, sans qu’elle appartienne à l’un ni à l’autre.

C’est sur ce terrain ambigu que demeurait Mme Wititterly, et que Catherine Nickleby souleva le marteau d’une main tremblante, à la porte de Mme Wititterly. Le valet qui vint l’ouvrir était un gros garçon aux cheveux poudrés, ou plâtrés, ou blanchis par tout autre procédé que la poudre véritable ; et le gros valet, après avoir reçu la carte d’introduction, la donna à un petit page, si petit en effet que sa taille ne comportait pas sur deux rangs, comme d’habitude, le nombre de petits boutons indispensable au costume de tout page ; on avait été obligé de les mettre sur quatre rangs par devant. Ce jeune messager monta la carte sur une soucoupe, et, attendant son retour, Catherine et sa mère furent introduites dans une salle à manger assez malpropre et de chétive apparence, si commodément agencée qu’elle était également propre pour tous les usages, excepté pour boire et pour manger.

Maintenant, selon le cours régulier des choses et conformément à toutes les descriptions authentiques de la haute société qu’on trouve dans les livres, Mme Wititterly aurait dû se trouver dans son boudoir. Mais, soit que M. Wititterly fût en ce moment à se faire ou non la barbe dans le boudoir de madame, toujours est-il que Mme Wititterly donna audience à ses visiteuses dans le salon, bien pourvu de tout ce qui était utile et nécessaire pour protéger contre le trop grand jour la fleur délicate du teint de Mme Wititterly, y compris des rideaux et des housses d’un rose tendre. N’oublions pas un roquet accoutumé à mordre les mollets des étrangers pour amuser Mme Wititterly et le susdit page, toujours prêt à servir du chocolat pour restaurer Mme Wititterly.

La dame avait un air de douceur insipide et un teint d’une pâleur intéressante. Il y avait autour d’elle et sur elle, dans sa personne comme dans son mobilier et toute sa maison, quelque chose de fané. Elle était étendue sur un sofa, dans une attitude si naturelle qu’on aurait pu la prendre pour une danseuse, le pied levé pour entrer en scène dans un ballet, et n’attendant plus pour prendre son vol que le lever du rideau.

« Donnez des chaises. »

Le page les avança.

« Sortez, Alphonse. » Le page sortit. Quel Alphonse ! Il portait plutôt écrit sur sa figure le nom de Baptiste ou de Gros-Jean.

« J’ai pris, madame, dit Catherine après quelques minutes d’un silence général assez embarrassant, la liberté de venir vous voir, d’après un avis que vous avez fait insérer dans les journaux.

— Ah ! oui ! répliqua Mme Wititterly, un de mes gens l’a fait mettre dans les journaux, en effet.

— J’ai pensé, madame, continua Catherine d’un ton modeste, que, si vous n’avez pas encore arrêté votre choix, vous voudriez bien me pardonner la peine que je vous donne en venant me proposer.

— Oui, répéta Mme Wititterly d’une voix traînante.

— Si au contraire vous avez déjà choisi…

— Ah ! mon Dieu ! non, dit la dame en l’interrompant ; je ne suis pas si facile à décider. Je ne sais réellement que vous dire : avez-vous déjà été employée comme dame de compagnie ? »

Mme Nickleby, qui grillait d’impatience de dire son mot, saisit habilement cette occasion, avant que Catherine eût pu répondre.

« Pas chez une étrangère, madame, dit la bonne dame, mais elle m’a tenu compagnie bien des années. C’est moi qui suis sa mère, madame.

— Oh ! dit Mme Wititterly, je comprends.

— Il fut un temps où je ne songeais guère, madame, reprit Mme Nickleby, que ma fille dût jamais être obligée d’aller chez le monde, car son pauvre cher papa était un gentleman qui vivait de son bien, et il en vivrait encore à l’heure qu’il est, s’il avait seulement voulu prêter l’oreille à mes prières, à mes…

— Chère maman, lui dit Catherine à voix basse.

— Ma chère Catherine, si vous voulez bien me permettre de parler, je prendrai la liberté d’expliquer à cette dame…

— Cela me paraît peu nécessaire, maman. »

Et malgré tous les clins d’œil et les froncements de sourcils de Mme Nickleby, pour faire comprendre qu’elle allait dire quelque chose qui déciderait immédiatement la chose, Catherine maintint la position jusqu’au bout par un regard expressif, et Mme Nickleby fut, pour cette fois, arrêtée sur le bord d’une harangue intempestive.

« Qu’est-ce que vous savez faire ? » demanda Mme Wititterly, les yeux fermés.

Catherine détailla en rougissant ses talents principaux, pendant que Mme Nickleby la contrôlait en les repassant d’avance un à un sur ses doigts, pour voir si elle n’en oubliait pas. Heureusement les deux calculs se trouvèrent d’accord, ce qui priva encore Mme Nickleby d’une occasion de prendre la parole.

« Vous avez un bon caractère ? demanda Mme Wititterly entr’ouvrant les yeux pour les fermer encore.

— Je l’espère, madame, répondit Catherine.

— Et vous avez des répondants sûrs et respectables sur tous les points, n’est-ce pas ? »

Catherine répondit qu’elle en avait, et déposa sur la table une carte de son oncle.

« Ayez la complaisance de vous approcher un peu plus près avec votre chaise, que je vous regarde, dit Mme Wititterly : j’ai la vue si courte que je ne peux pas bien distinguer vos traits. »

Catherine fit ce qu’on lui demandait, non sans en éprouver quelque embarras, et Mme Wititterly examina sa figure à son aise d’un œil languissant ; l’examen dura au moins deux ou trois minutes.

« Votre extérieur me plaît, dit la dame en tirant une petite sonnette : Alphonse, priez votre maître de venir. »

Le page disparut pour remplir sa mission, et, après un court intervalle, pendant lequel on ne dit pas un mot des deux côtés, la porte s’ouvrit pour laisser passer un gentleman imposant de trente-huit ans environ, d’un visage un peu commun, la tête peu garnie de cheveux, qui se tint penché quelque temps par derrière, sur le fauteuil de Mme Wititterly, échangeant avec elle quelques mots à voix basse.

« Oh ! dit-il en se retournant, certainement il s’agit ici d’une affaire très importante. Mme Wititterly est d’une constitution très irritable, très délicate, très fragile ; c’est une plante de serre chaude, une fleur exotique.

— Henri ! mon bon ! dit Mme Wititterly jouant l’embarras.

— Je dis la vérité, m’amour, vous le savez bien comme moi ; un souffle – et ici M. Wititterly fit comme s’il soufflait en l’air un fétu imaginaire, – un simple souffle, phu ! et vous voilà partie ! »

La dame soupira.

« Votre corps est trop étroit pour votre âme, dit M. Wititterly ; la lame use le fourreau ; tous les médecins en conviennent. Vous savez qu’il n’en est pas un qui ne tienne à l’honneur d’être appelé près de vous pour observer votre mal ; eh bien, quelle est, après tout, leur déclaration unanime ? « Mon cher docteur, disais-je à sir Thomas Snuffim, dans ce salon même, lors de sa dernière visite ; mon cher docteur, quelle est la maladie de ma femme ? ne me cachez rien ; j’aurai le courage de tout entendre. Est-ce les nerfs ? – Mon brave monsieur, m’a-t-il répondu, soyez fier d’avoir une telle femme, et choyez-la bien. C’est un ornement pour la société distinguée comme pour vous. Elle n’a mal qu’à l’âme ; c’est l’âme qui, chez elle, se gonfle, s’épanche, se dilate. Alors son sang s’allume, son pouls s’accélère, son excitation redouble, – atchi. » C’est que M. Wititterly, qui, dans le feu de sa description, avait balancé sa main dans les airs à quelques lignes du chapeau de Mme Nickleby, l’avait tout à coup retirée brusquement pour se moucher avec un bruit aussi terrible que celui du ronflement que ferait une machine de la force de trente chevaux.

« Vous me faites plus étrange que je ne suis, Henri, dit Mme Wititterly avec un faible sourire.

— Non pas, Julia, non pas ! La société dans laquelle vous entraînent nécessairement votre rang, vos relations, vos mérites, est un gouffre, un tourbillon d’une effrayante activité pour exciter votre sensibilité. Dieu du ciel ! quand je pense à cette soirée où vous dansâtes avec le neveu du baronnet au bal d’Exeter ! Il y a de quoi faire frémir.

— Il n’y a pas un seul de ces triomphes que je ne paye bien plus cher après.

— Et c’est justement pour cela qu’il vous faut une dame de compagnie dont le caractère vous présente une grande tranquillité, une grande douceur, une excessive sympathie, un repos parfait. »

Ici, M. et Mme Wititterly, dont la conversation s’adressait surtout, sans en avoir l’air, aux dames Nickleby, cessèrent leur dialogue, et regardèrent leur auditoire d’un air qui voulait dire : « Hein ! qu’est-ce que vous dites de cela ? »

« Mme Wititterly, dit son mari en s’adressant directement à Mme Nickleby, est recherchée et courtisée par les réunions les plus brillantes, les cercles les plus à la mode. Elle est impressionnée par l’opéra, le drame, les beaux-arts, le… le… le…

— La noblesse, mon cher ami.

— La noblesse, cela va sans dire, et le militaire. Elle se forme sur une immense variété de sujets, une immense variété d’opinions qu’elle énonce avec une immense variété d’expressions. Il y a bien des gens, dans le grand monde, s’ils savaient l’opinion que Mme Wititterly a conçue de leur personne, qui ne porteraient pas la tête si haute.

— Henri, en voilà assez : ce n’est pas bien dit la dame.

— Je ne cite aucun nom, Julia, répliqua M. Wititterly : ainsi personne n’a à se plaindre. J’entre seulement dans quelques détails pour montrer que vous n’êtes pas une personne comme une autre ; qu’il y a un frottement perpétuel entre votre esprit et votre corps, et que vous avez besoin d’être calmée et choyée. À présent, il nous reste à nous informer positivement et avec exactitude des garanties que mademoiselle présente pour cet emploi. »

Il fallut donc, pour répondre à cette question, recommencer à nouveau la liste des qualités et des talents de Catherine, le tout interrompu par les interrogatoires de M. Wititterly. Enfin, il fut décidé qu’on irait aux informations et qu’on adresserait à Mlle Nickleby une réponse définitive, d’ici à deux jours, sous le couvert de son oncle. Une fois convenus de leurs faits, le page reconduisit ces dames jusqu’à la fenêtre de l’escalier, où le gros valet de pied était de faction pour le relever et pour piloter ces dames saines et sauves jusqu’à la porte.

« Voilà des gens très distingués, évidemment, dit Mme Nickleby, en prenant le bras de sa fille. Quelle personne supérieure que cette Mme Wititterly !

— Vous trouvez, maman ? répliqua seulement Catherine.

— Comment ! Et qui donc ne le trouverait pas, ma chère Catherine ? Seulement, elle est bien pâle et paraît bien épuisée. J’espère qu’elle ne touche pas encore à sa fin, mais j’en ai bien peur. »

Ces réflexions plongèrent naturellement la prévoyante mère dans une série de calculs de probabilités sur le temps que Mme Wititterly pouvait avoir encore à vivre, sur les chances qu’il y avait pour que le veuf inconsolable offrît sa main à Catherine. Elle n’était pas encore rentrée chez elle, qu’elle avait déjà affranchi l’âme de Mme Wititterly de ses liens terrestres ; marié sa fille en grande pompe à Saint-George, Hanover-Square ; elle n’avait plus qu’un point à résoudre, mais il n’était pas d’importance, à savoir si le magnifique bois de lit en acajou, vernis français, qu’on lui destinait à elle-même, serait dressé pour elle, au second, sur le derrière de la maison de la place Gadogar, ou au troisième, sur le devant. Entre les deux son cœur balançait encore ; elle s’en tira sagement en prenant le parti de s’en rapporter à la décision de son gendre.

Informations prises, la réponse fut favorable, ce qui ne veut pas dire que Catherine en fût bien joyeuse ; et au bout de la semaine, elle se transporta avec tous ses biens, meubles et valeurs, à l’hôtel de Mme Wititterly, où nous la laisserons pour le moment.