Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/27

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 367-383).



CHAPITRE XXVII.

Mme Nickleby fait la connaissance de MM. Pike et Pluck, qui lui montrent un intérêt et une affection inimaginables.

Il y avait longtemps que Mme Nickleby n’était rentrée chez elle le cœur aussi fier et le visage aussi important qu’en descendant de l’omnibus, dont elle continua de ressasser en son esprit les charmantes visions, comme elle n’avait pas cessé de faire tout le long du chemin. Lady Mulberry Hawk, voilà son idée fixe. Lady Mulberry Hawk ! « Mardi dernier, à Saint-Georges, place de Hanovre, par-devant le très révérend évêque de Landaff, sir Mulberry Hawk, de Mulberry-Château, Galles du Nord, a épousé Catherine, fille unique de feu Nicolas Nickleby, esquire, de Devonshire… En vérité, cria Mme Nickleby ; interrompant son rêve, voilà qui résonne tout à fait bien à l’oreille ! »

Après avoir accompli, toujours en idée, la cérémonie, sans oublier les plaisirs qui la suivent, le tout à son parfait contentement, l’ardente imagination de Mme Nickleby lui représenta la longue suite d’honneurs et de distinctions qui allaient pleuvoir sur Catherine dans sa nouvelle condition, dans sa sphère brillante. D’abord elle allait être présentée à la cour, cela va sans dire. Puis à l’anniversaire de sa naissance, le dix-neuf juillet (à trois heures dix minutes du matin, par parenthèse, car elle se rappelait bien avoir demandé l’heure au moment même), sir Mulberry donnait un grand festin à tous ses fermiers et ses tenanciers, et leur faisait la remise de trois pour cent sur le montant du dernier semestre, comme on ne manquait pas d’en faire l’observation avec éloge dans le Times, au chapitre des nouvelles du grand monde, pour la plus grande satisfaction des lecteurs émerveillés d’une telle largesse. Puis le portrait de Catherine se trouvait dans une demi-douzaine au moins de calendriers élégants, avec un petit poème en regard, imprimé en mignonne :

vers inspirés par la contemplation du portrait de lady
mulberry hawk, par sir dingleby dabber
.

Peut-être même l’un de ces almanachs, un peu plus étendu que les autres, contiendrait aussi un portrait de la mère de lady Mulberry Hawk, avec des vers en son honneur, par le père de sir Dingleby Dabber. On a vu des choses plus extraordinaires, et des portraits moins intéressants. À cette pensée rapide, la bonne dame prenait à son insu une expression de physionomie souriante et languissante, caractère obligé de tous ces portraits, et qui contribue peut-être à les rendre tous si charmants et si agréables.

C’est à bâtir tous ces châteaux en l’air, dans son imagination triomphante, que Mme Nickleby occupa sa soirée entière, après avoir eu l’honneur de se voir présenter les amis titrés de Ralph. Et la nuit son sommeil s’en ressentit, car elle n’eut que des rêves prophétiques, dorés comme ses rêves du soir. Le lendemain elle était en train de préparer son dîner frugal, toujours sous l’empire des même idées, un peu décolorées pourtant par le sommeil et le grand jour, quand la bonne qu’elle avait prise, tant pour lui tenir compagnie que pour l’assister dans les soins du ménage, se précipita dans la chambre avec tous les symptômes d’une agitation inaccoutumée, lui annonçant qu’il y avait deux messieurs qui attendaient dans le corridor la permission de monter la voir.

« Bonté divine ! crie Mme Nickleby ajustant à la hâte son tour et son bonnet, si c’étaient… Quel ennui ! les faire attendre si longtemps dans le corridor. Mais allez donc, stupide que vous êtes, et priez-les de monter. »

Pendant que la bonne allait exécuter cette commission, Mme Nickleby se dépêcha de fourrer dans un buffet tous les vestiges de son déjeuner. Elle n’eut après cela que le temps bien juste de s’asseoir et de composer son visage, avant que les deux visiteurs, qui lui étaient parfaitement inconnus, se fussent présentés devant elle.

« Comment vous portez-vous ? dit un de ces messieurs, appuyant très fort sur le dernier mot de sa question.

Comment vous portez-vous ? » dit l’autre monsieur, qui, pour varier ce salut uniforme, aima mieux appuyer sur le premier mot.

Mme Nickleby fit la révérence ; sourit, fit une seconde révérence, et remarqua en même temps, en se frottant les mains, qu’elle n’avait pas… réellement… l’honneur de…

« De nous connaître, dit le premier. C’est nous qui avons à nous en plaindre, madame Nickleby. N’est-ce pas nous qui avons à nous en plaindre, Pyke ?

— C’est nous, Pluck, sans aucun doute, répondit l’autre.

— Nous en avons souvent exprimé le regret, je crois. Qu’en dites-vous, Pyke ?

— Bien souvent, Pluck, répondit son partner.

— Heureusement qu’aujourd’hui, dit le premier interlocuteur, nous goûtons ce bonheur après lequel nous avons tant de fois langui et soupiré. Voyons, Pyke, avons-nous ou n’avons-nous pas langui et soupiré après ce bonheur ?

— Vous me faites là une question inutile, Pluck ; vous savez bien ce qui en est, dit Pyke d’un ton de reproche.

— Vous l’entendez, madame, dit M. Pluck se retournant vers elle, vous entendez le témoignage irrécusable de mon ami Pyke ? À propos, cela me rappelle que, dans une société civilisée, on ne doit pas s’affranchir des formes de la politesse. Permettez-moi de vous présenter Pyke, madame Nickleby. »

M. Pyke, la main sur le cœur, s’inclina aussi bas qu’il le put.

« À présent, dit M. Pluck, faut-il que je me présente moi-même avec les mêmes cérémonies ? Faut-il que je vous dise moi-même que je m’appelle Pluck, ou que je demande à mon ami Pyke, que sa présentation en forme autorise à le faire, de me rendre ce service en vous disant, madame Nickleby, que je m’appelle Pluck ? Faut-il que je réclame l’honneur de votre connaissance seulement au nom du vif intérêt que je prends à ce qui vous touche, ou en me faisant connaître à vous comme l’ami de sir Mulberry Hawk ? Voilà, madame Nickleby, les réflexions que je soumets à votre jugement.

— Un ami de sir Mulberry Hawk ne saurait avoir de meilleure recommandation près de moi, dit gracieusement Mme Nickleby.

— Je suis charmé de ces dispositions, dit M. Pluck prenant une chaise pour s’asseoir tout près de Mme Nickleby. C’est un grand bonheur pour moi de voir que vous teniez en si haute estime mon excellent ami sir Mulberry, et, entre nous, madame Nickleby, sir Mulberry sera bien heureux de l’apprendre ; mais je dis très heureux, madame Nickleby. Pyke, vous pouvez vous asseoir.

— La bonne opinion que je puis avoir de sir Mulberry, dit Mme Nickleby, toute glorieuse en elle-même de sa finesse merveilleuse, ne saurait avoir une grande importance pour un gentleman comme lui.

— Une grande importance ! s’écria M. Pluck. Pyke ! quelle importance peut avoir, pour notre ami sir Mulberry, la bonne opinion de Mme Nickleby ?

— Quelle importance ? répéta son écho.

— Oui, recommença Pluck ; n’a-t-elle pas la plus grande importance ?

— La plus grande importance, répéta Pyke.

— Madame Nickleby ne peut pas ignorer, dit M. Pluck, l’impression immense que cette charmante fille a…

— Pluck, lui dit son ami, prenez garde.

— Pyke a raison, marmotta M. Pluck après quelques moments de silence. Je n’aurais pas dû parler de cela. Pyke a tout à fait raison. Je vous remercie, Pyke.

— Eh bien ! réellement, se disait Mme Nickleby en elle-même, je n’ai jamais vu pareille délicatesse. »

M. Pluck, après avoir fait semblant, pendant quelques minutes, de se trouver dans le plus grand embarras, recommença la conversation, en priant Mme Nickleby de ne pas faire attention à ce qui lui était échappé par inadvertance, et de n’en accuser que son imprudence, sa témérité, son indiscrétion. Il n’avait qu’une excuse à faire valoir auprès d’elle : c’étaient ses bonnes intentions, auxquelles il la suppliait de croire avec confiance.

« Mais, continua-t-il, quand je vois, d’un côté, tant de beauté, tant de charmes, et, de l’autre, tant d’ardeur, tant de dévouement, je… Ah ! pardonnez-moi, madame, c’est sans intention que j’y revenais encore. Voyons, Pyke, parlons d’autre chose.

— Nous avons promis, dit Pyke, à sir Mulberry et à lord Frédérick, de venir ce matin nous informer si vous n’aviez pas pris un rhume hier au soir.

— Pas le moins du monde, répondit Mme Nickleby. Veuillez bien remercier Sa Seigneurie et sir Mulberry de leur exquise politesse ; mais je n’ai point attrapé de rhume, et c’est d’autant plus singulier que j’y suis en effet sujette, très sujette. J’en ai gagné un, un jour, je crois que c’était en 1817. Voyons, quatre et cinq font neuf… oui, c’était bien en 1817. J’ai cru que je n’en guérirais jamais ; mais sérieusement, là, j’ai bien cru que je n’en guérirais jamais. Et, en effet, je n’ai pu m’en débarrasser qu’à l’aide d’un remède dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, monsieur Pluck. Vous prenez quatre litres d’eau presque bouillante, avec une livre de sel gris, douze sous de son première qualité, et vous y tenez la tête… qu’est-ce que je dis donc, la tête ?… les pieds pendant vingt minutes, tous les soirs au moment de vous coucher. C’est une recette très extraordinaire, n’est-ce pas ? J’en ai fait usage, pour la première fois, le lendemain de Noël, et, pas plus tard qu’à la mi-avril, mon rhume était parti. Vraiment, quand on y pense, cela tient du prodige, car je l’avais déjà depuis le commencement de septembre.

— Mais c’était une abominable calamité, dit M. Pyke.

— Parfaitement horrible, s’écria M. Pluck.

— Heureusement que nous avons la consolation d’apprendre que Mme Nickleby s’en est bien remise, n’est-ce pas, Pluck ? dit M. Pyke.

— C’est là la circonstance qui donne au récit un si palpitant intérêt, répliqua M. Pluck.

— Mais à propos, dit Pyke, comme se rappelant tout à coup quelque chose qu’il avait oublié, il ne faut pas que le plaisir de cet entretien nous fasse perdre de vue notre mission ; nous sommes venus en mission, madame Nickleby.

— En mission ! s’écria la bonne dame, qui vit aussitôt se présenter à son esprit, sous les plus vives couleurs, une demande en mariage pour Catherine.

— De la part de sir Mulberry, reprit Pyke. Vous devez vous ennuyer ici, toute seule ?

— Un peu, je l’avoue, dit Mme Nickleby.

— Eh bien ! sir Mulberry Hawk nous envoie vous présenter ses compliments, en vous priant instamment d’accepter une place dans sa loge pour ce soir, dit M. Pluck.

— Ah ciel ! dit Mme Nickleby, et moi qui ne sors jamais, jamais.

— Raison de plus, ma chère madame Nickleby, pour sortir ce soir, repartit M. Pluck. Pyke, priez donc Mme Nickleby.

— Oh ! je vous en prie, dit Pyke.

— Vous ne pouvez absolument pas faire autrement, dit Pluck avec insistance.

— Vous êtes bien bon, dit Mme Nickleby encore indécise, mais…

— Il n’y a pas de mais, ma chère madame Nickleby : ce n’est pas un mot qui puisse se trouver dans notre vocabulaire. Votre beau-frère est de la partie, lord Frédérick est de la partie, sir Mulberry est de la partie. Pyke est de la partie, il n’est donc pas possible de refuser. Sir Mulberry vous enverra prendre en voiture à sept heures moins vingt minutes, pour que vous arriviez au lever du rideau. Vous ne serez pas assez cruelle pour désespérer toute la société, madame Nickleby.

— Vous êtes si pressant qu’en vérité je ne sais que répondre, répliqua la digne Mme Nickleby.

— Écoutez : vous n’en direz rien, pas un mot, pas le plus petit mot, très chère madame, lui dit à l’oreille l’honorable M. Pluck. Je sais qu’en vous faisant la confidence que je vais vous faire, je manque à la discrétion que j’ai promise : mais j’espère que vous la trouverez excusable, et pourtant, si mon ami Pyke pouvait seulement s’en douter, avec la délicatesse des sentiments d’honneur que je lui connais, madame Nickleby, il n’attendrait seulement pas le dîner pour me faire une querelle. »

Mme Nickleby jeta un regard craintif sur le belliqueux Pyke qui était allé à la fenêtre, et M. Pluck, lui serrant la main, continua sa confidence.

« Votre fille a fait une conquête, mais une conquête dont vous me permettrez de vous faire mes compliments. C’est sir Mulberry, chère madame, sir Mulberry qui est son esclave dévoué. Hem !

— Ha ! cria M. Pyke en ce moment, décrochant quelque chose du manteau de la cheminée d’un air théâtral. Qu’est-ce ? que vois-je ?

— Que voyez-vous, mon cher ami ? demanda M. Pluck.

— Voilà bien la figure, la physionomie, l’expression faiblement reproduites, il est vrai, imparfaitement rendues, mais enfin c’est toujours la figure, la physionomie, cria M. Pyke se jetant dans un fauteuil, une miniature dans la main.

— Quoi ! je la reconnais d’ici, s’écria M. Pluck dans un accès d’enthousiasme ; n’est-ce pas là, chère madame, la faible image de ?…

— C’est le portrait de ma fille, » dit Mme Nickleby avec orgueil. Et c’était bien lui en effet, vu que la petite demoiselle la Creevy l’avait apporté la veille au soir pour le faire voir à la mère.

M. Pyke ne se fut pas plutôt assuré qu’il ne s’était pas trompé dans ses conjectures, qu’il se lança dans les éloges les plus extravagants de l’original divin dont il avait en main le portrait, et, dans la chaleur de son enthousiasme, il embrassait mille fois la miniature, pendant que M. Pluck pressait contre son cœur la main de Mme Nickleby en lui enviant le bonheur d’être la mère d’une telle fille, avec le témoignage d’une affection si profonde et si tendre qu’il en avait, ou peu s’en faut, la larme à l’œil.

La pauvre Mme Nickleby, qui avait commencé par lui prêter l’oreille avec un plaisir bien facile à comprendre, finit par être toute confuse de ces marques de respectueux attachement pour elle et sa famille ; et la servante elle-même, qui était venue regarder à travers la porte, resta comme clouée là par son étonnement, en voyant les transports et l’extase des deux amis nouveaux qui rendaient visite à Mme Nickleby.

Cependant, petit à petit, ces émotions vives finirent par se calmer, et Mme Nickleby ne manqua pas d’entretenir ses hôtes de ses regrets amers sur sa fortune passée. Elle leur fit même une description pittoresque de son ancienne maison de campagne, sans oublier le détail des différentes chambres, pas même le petit cabinet destiné aux provisions. Elle compta toutes les marches qu’il y avait à descendre pour aller au jardin, leur indiqua le détour qu’il fallait prendre en sortant du parloir ; elle leur fit le catalogue de tous les ustensiles intéressants que l’on trouvait dans la cuisine. Par une liaison d’idées naturelle, elle passa de la cuisine à la buanderie, où elle se trouva embarrassée au milieu de tous les instruments employés pour brasser la bière. Je ne sais quand elle s’en serait tirée, si M. Pyke, en entendant parler de bière, ne s’était en même temps rappelé, par une heureuse analogie, qu’il avait une soif terrible.

« Vous ne savez pas, Pluck, je vais vous dire quelque chose : si vous voulez envoyer chercher, au cabaret voisin, un pot de bière half-and-half, franchement et véritablement je le boirai avec plaisir. »

Et en effet, franchement et véritablement, M. Pyke l’avala avec l’aide de M. Pluck, pendant que Mme Nickleby ne savait ce qu’elle devait admirer le plus, de la complaisance ou de l’habileté qu’ils montraient à boire à même du pot d’étain. Elle ne savait pas, comme nous pouvons l’expliquer à nos lecteurs, qu’il n’est pas rare de voir les gens qui font métier, comme MM Pyke et Pluck, de vivre de leur esprit ou plutôt du défaut d’esprit des autres, réduits de temps en temps à de dures nécessités, et par conséquent accoutumés, en pareille occasion, à des régals de la nature la plus simple et la plus primitive.

« Ainsi donc, à sept heures moins vingt minutes, dit M. Pyke en levant le siège, la voiture sera devant votre porte. Voyons, regardons encore une fois, une petite fois cette charmante fille. Ah ! la voici ; toujours la même, toujours la même, elle n’a pas changé (par parenthèse, où M. Pyke avait-il pris qu’une miniature pût changer en si peu de temps ?). Ah ! Pluck ! Pluck ! »

M. Pluck, à cette interpellation, ne fit pas d’autre réponse que de baiser la main de Mme Nickleby avec une grande démonstration de tendresse et d’attachement. M. Pyke, de son côté, en fit autant, et les deux gentlemen se retirèrent à la hâte.

Il n’était pas rare que Mme Nickleby se félicitât elle-même de la pénétration et de la finesse dont la nature l’avait douée. Mais cette fois elle se sentit plus que jamais charmée d’avoir tout deviné d’avance par la seule force de son esprit prévoyant. N’était-ce pas l’accomplissement exact de ses plans de la veille ? Elle n’avait jamais vu sir Mulberry et Catherine ensemble ; bien mieux elle n’avait même jamais entendu prononcer le nom de sir Mulberry ; et cependant ne s’était-elle pas dit tout de suite où en étaient les choses ? triomphe d’autant plus glorieux, qu’à présent, il n’y avait plus l’ombre d’un doute. Quand toutes ces attentions flatteuses dont elle était l’objet n’en seraient pas une preuve suffisante, l’ami de cœur, le confident de sir Mulberry n’avait-il pas assez souvent laisse échapper son secret ? « Ce cher M. Pluck, dit-elle, je suis folle de lui : c’est sûr : il est si aimable ! »

Cependant, il y avait quelque chose qui lui gâtait un peu son bonheur, c’est qu’elle n’avait personne à qui le confier. Deux ou trois fois, elle fut sur le point d’aller trouver directement miss la Creevy pour tout lui dire, mais, après réflexion : « Je ne sais pas, dit-elle, si je ferais bien ; c’est une très honnête personne, mais j’ai peur qu’elle ne soit beaucoup trop au-dessous du rang de sir Mulberry pour que nous fassions société avec elle, cette pauvre petite femme. » Cette grave considération la fit renoncer à l’idée de prendre l’artiste pour confidente ; elle fut obligée de s’en tenir à quelques mots de vague et de mystérieuse espérance où elle fit entrevoir à la bonne une augmentation de gages. Inutile de dire que la bonne reçut cette communication, si obscure qu’elle pût être, avec des marques de vénération et de respect pour l’aurore du nouvel horizon ouvert à la grandeur de Mme Nickleby.

La voiture en question ne se fit pas attendre ; ce n’était pas un fiacre, mais bien un coupé bourgeois, avec un laquais derrière dont les mollets un peu gros pour sa taille n’en auraient pas moins pu servir, en tant que mollets, de modèles excellents à l’Académie royale de peinture.

C’était plaisir d’entendre le bruit et le fracas avec lequel il ferma la portière et monta par derrière, après avoir mis Mme Nickleby dans la voiture. Aussi la pauvre dame, qui ne se doutait guère qu’en appliquant sa grande canne au bout de son nez, le laquais de Sa Seigneurie s’en servait pour faire au cocher par-dessus la capote des signes télégraphiques très peu respectueux pour elle, se tenait assise sur les coussins, pleine d’une roideur et d’une dignité bien justifiées par le sentiment d’une position qui devait la rendre si fière.

À la porte du théâtre, nouveau bruit, nouveau fracas pour ouvrir et fermer la portière, et là MM. Pyke et Pluck attendaient son arrivée pour la conduire à sa loge. Ces messieurs étaient si polis que M. Pyke, avec des jurons effroyables, menaça d’une mornifle un vieux bonhomme qui se trouvait par hasard devant elle une lanterne à la main, embarrassant le passage. Mme Nickleby, sans s’expliquer autrement l’étymologie du mot mornifle, n’en était pas moins effrayée en voyant l’emportement de M. Pyke et ne doutait pas qu’il n’y eût du sang de versé au bout de ce mot-là. Aussi était-elle alarmée plus qu’on ne peut dire de ce qui allait en arriver. Heureusement cependant que M. Pyke s’en tint à une mornifle purement nominale et il n’y eut pas d’autres incidents jusqu’à la loge, si ce n’est que le même gentleman, en véritable matamore, exprima le désir d’écrabouiller l’ouvreuse de loge en second pour lui apprendre à se tromper de numéro.

Mme Nickleby avait à peine eu le temps de prendre un fauteuil derrière la draperie de la loge, que sir Mulberry et lord Verisopht arrivèrent habillés de la tête aux pieds et des pieds à la tête, du bout des gants au bout des bottes, de la manière la plus riche et la plus élégante. Sir Mulberry était un peu plus enroué que la veille, et lord Verisopht un peu plus endormi et un peu plus excentrique. Mme Nickleby, en rapprochant cette remarque d’une autre observation qu’elle put faire sur le peu de solidité qu’ils semblaient avoir sur leurs jambes, en conclut, avec beaucoup de vraisemblance, qu’ils sortaient de dîner.

« Nous venons… nous venons… de boire à la santé de votre admirable fille, madame Nickleby, lui dit à l’oreille sir Mulberry, en s’asseyant derrière elle.

— Oh ! oh ! se dit en elle-même d’un air de connaisseur la bonne dame, quand le vin entre par le gosier, la vérité sort sur les lèvres. Vous êtes bien bon, sir Mulberry.

— Non, non, ma parole d’honneur ; répliqua sir Mulberry Hawk, c’est vous qui êtes bien bonne. Ce n’est pas nous, ma parole d’honneur, c’est vraiment une grande bonté de votre part d’être venue ce soir.

— Dites plutôt que c’est une grande bonté, de la vôtre, de m’y avoir invitée, répliqua Mme Nickleby en remuant la tête avec un petit air étrangement narquois.

— Je suis si impatient de faire votre connaissance, si impatient de cultiver la bonne opinion que vous avez montrée pour moi, si désireux de voir s’établir entre nous comme une harmonie délicieuse de bon accord domestique, qu’il ne faut pas me croire le moins du monde désintéressé dans ce que je fais. Je suis diablement égoïste, allez, oh ! oui je le suis, ma parole d’honneur !

— Et moi, sir Mulberry, je suis bien sûre de n’en rien croire ; vous avez la figure trop ouverte et trop généreuse pour être égoïste.

— Quel admirable tact d’observation vous avez là ! dit sir Mulberry Hawk.

— Oh ! non, je ne me flatte pas de cela ; je ne vois pas bien loin au contraire, sir Mulberry, répliqua Mme Nickleby d’un ton de voix destiné pourtant à faire sentir au baron qu’elle voyait plus loin qu’on ne croyait peut-être.

— Eh bien, dit le baronnet, vous le croirez si vous voulez, mais vous me faites peur, répéta sir Mulberry en regardant ses compagnons à la ronde. Oui, messieurs, Mme Nickleby me fait peur, avec cette immense habileté qu’elle a pour deviner les choses. »

MM. Pyke et Pluck secouèrent la tête d’un air mystérieux, en déclarant que, pour leur part, il y avait déjà longtemps qu’ils s’en étaient bien aperçus : sur quoi Mme Nickleby rit du bout des lèvres, sir Mulberry ne s’en gêna pas pour rire franchement, et Pyke et Pluck rirent tous deux aux éclats.

« Mais où donc est mon beau-frère, monsieur Mulberry ? demanda Mme Nickleby ; je serais ici déplacée s’il n’y venait pas : j’espère qu’il ne tardera pas.

— Pyke, » demanda sir Mulberry, tirant de sa poche son cure-dent et se dandinant renversé dans son fauteuil, comme s’il ne voulait pas se donner la peine d’inventer une réponse mensongère à cette question : « où est Ralph Nickleby ?

— Pluck, dit Pyke singeant le baronnet et passant le mensonge à son ami ; où est Ralph Nickleby ? »

M. Pluck allait répliquer par quelque réponse évasive, lorsque le bruit causé par l’entrée d’une société particulière dans la loge voisine parut attirer l’attention de ces quatre messieurs qui échangèrent des mines très significatives. Et quand les nouveaux spectateurs entamèrent ensemble une conversation, sir Mulberry eut tout à coup l’air d’y prêter une oreille très attentive, et supplia les autres de ne pas souffler un mot, pas un mot.

« Pourquoi donc ? dit Mme Nickleby ; qu’est-ce qu’il y a ?

— Chut ! répliqua sir Mulberry en lui posant la main sur le bras. Lord Frédérick, est-ce que vous ne reconnaissez pas le son de cette voix ?

— Le diable m’emporte si je ne l’ai pas prise pour celle de Mlle Nickleby.

— Comment, milord ? cria Mme Nickleby en avançant la tête devant la draperie ; mais, en effet, Catherine ! c’est bien ma chère Catherine.

— Quoi ! c’est vous ! vous ici, maman ! Est-il possible ?

— Si c’est possible ? Vous voyez.

— Mais qui… qui donc, au nom du ciel, avez-vous là avec vous, maman ? dit Catherine se retirant en arrière à la vue d’un homme qui lui souriait et lui envoyait des baisers.

— Qui donc voulez-vous que ce soit, ma chère ? répondit Mme Nickleby se penchant du côté de Mme Wititterly et élevant un peu la voix pour mieux se faire entendre de cette dame. Je suis avec M. Pyke, M. Pluck, sir Mulberry Hawk et lord Frédérick Verisopht.

— Dieu du ciel ! se dit Catherine ; comment peut-elle se trouver en pareille société ! »

Cette pensée traversa son esprit comme un éclair, et en même temps, au milieu de cette surprise rapide, le souvenir de ce qui s’était passé au grand dîner de Ralph vint l’assaillir avec tant de violence qu’elle devint d’une pâleur extrême et montra les symptômes d’une agitation subite. Mme Nickleby, qui s’en aperçut aussitôt, ne manqua pas, avec sa pénétration ordinaire, d’en attribuer intérieurement la cause à un amour violent : mais, toute charmée qu’elle était de cette découverte, qui faisait tant d’honneur à son coup d’œil vif et sûr, sa tendresse maternelle n’en fut pas moins émue, et, par conséquent, elle se mit à quitter sa loge avec toutes sortes de simagrées pour passer précipitamment dans celle de Mme Wititterly. Mme Wititterly, de son côté, ravie de la glorieuse pensée qu’elle pouvait compter parmi ses visiteurs un lord et un baronnet, fit signe à M. Wititterly d’ouvrir la porte sans perdre de temps ; et leur loge, en moins de trente secondes, fut envahie par la société de Mme Nickleby, qui la remplit jusqu’à la porte, où MM. Pyke et Pluck n’avaient que la place, et bien juste, de passer leur tête et leur gilet blanc.

« Ma chère Catherine, dit Mme Nickleby embrassant sa fille, avec une vive tendresse ; comme vous aviez mauvaise mine tout à l’heure ! Je vous assure que vous m’avez fait peur.

— C’était imagination toute pure, ma mère, la… la… réflexion des bougies peut-être, répliqua Catherine, jetant autour d’elle des regards troublés et ne sachant comment donner tout bas à sa mère un avis ou une explication qui ne fût pas entendu de tout le monde.

— Je crois que vous n’avez pas vu sir Mulberry Hawk, ma chère. »

Catherine s’inclina à peine et tourna la tête du côté de la scène en se mordant les lèvres.

Mais sir Mulberry Hawk n’était pas homme à se laisser rebuter pour si peu, il avança la main à laquelle miss Nickleby fut bien obligée de tendre la sienne, sur l’observation que lui en fit sa mère. Sir Mulberry, en la serrant, murmura une foule de compliments que Catherine, au souvenir de leur dernier entretien, considéra comme autant d’aggravations de l’insulte qu’il lui avait faite alors. Il fallut ensuite reconnaître à son tour lord Verisopht et essuyer les salutations de M. Pyke et de M. Pluck. Enfin, comme si ce n’était pas assez, elle se vit obligée, sur la demande de Mme Wititterly, de passer à la présentation officielle de tous ces odieux personnages, dont la vue ne lui inspirait que de l’indignation et de l’horreur.

« Mme Wititterly est charmée, dit M. Wititterly en se frottant les mains, charmée, je vous assure, milord, de lier avec vous aujourd’hui une connaissance qui ne fera, j’espère, milord, que devenir plus intime. Julia, ma chère, ne vous laissez pas trop émouvoir ; vous savez qu’il faut vous observer. Mme Wititterly est d’une sensibilité, sir Mulberry, dont vous ne vous faites pas d’idée. La flamme d’une bougie, la lueur d’une lampe, le duvet de la pêche, la poussière des ailes d’un papillon, ne sont pas plus frêles et plus délicats ; un simple souffle, milord, et vous la verrez disparaître. »

Sir Mulberry eut l’air de croire que ce serait un procédé bien commode si l’on pouvait la faire disparaître rien qu’en soufflant dessus ; toutefois, il répondit que le plaisir témoigné par M. Wititterly était réciproque. Lord Verisopht répéta qu’il était réciproque, et l’on entendit, comme un murmure lointain, la voix de MM. Pyke et Pluck répéter en écho : « Réciproque. »

« Vous ne sauriez croire, milord, l’intérêt que je prends aux drames, dit Mme Wititterly avec un sourire languissant.

— Oui. C’est très intéressant, répliqua lord Verisopht.

— Je ne puis pas entendre Shakespeare sans être sûre d’en être malade, dit Mme Wititterly. Le lendemain je suis à moitié morte. La réaction est si forte après une tragédie, milord, et Shakespeare est un être si délicieux !

— Oh ! oui, répliqua lord Verisopht, c’était un habile homme.

— Le croiriez-vous, milord, dit Mme Wititterly après un long silence, je trouve que, si je prends tant d’intérêt à ses pièces, c’est surtout depuis que j’ai visité cette chère pauvre petite maison où il est né. Y avez-vous jamais été, milord ?

— Non, jamais, répondit Verisopht.

— Eh bien, réellement, vous auriez tort de ne pas y aller, reprit Mme Wititterly d’un ton traînant et plein de langueur. Je ne sais pas comment cela se fait, mais sitôt que vous avez vu les lieux et écrit votre nom sur le petit registre, vous vous sentez inspirée de manière ou d’autre par un feu intérieur qui vous enflamme.

— Oh ! oui, répondit lord Verisopht ; certainement, je veux y aller.

— Julia, m’amour, dit M. Wititterly se mêlant de la conversation, vous induisez Sa Seigneurie en erreur. Oui, milord, elle vous induit en erreur involontairement. C’est votre tempérament poétique, ma chère, votre âme aérienne, votre imagination brûlante qui vous donnent ce feu sacré du génie et du sentiment : mais les lieux, ils n’y sont pour rien, pour rien du tout, ma chère.

— Je croirais volontiers, dit Mme Nickleby qui jusque-là s’était contentée d’écouter en silence, que les lieux pourraient bien y être pour quelque chose. Peu de jours après mon mariage, je suis allée avec mon pauvre cher M. Nickleby, de Birmingham à Strassord, en chaise de poste. Était-ce bien une chaise de poste ? dit Mme Nickleby réfléchissant. Oui, ce devait être une chaise de poste, car je me rappelle très bien avoir fait la remarque, à cette époque, que le conducteur avait un garde-vue vert sur l’œil gauche. Nous partîmes donc en chaise de poste pour Birmingham, et, après avoir visité la tombe et la maison natale de Shakespeare, nous retournâmes à l’auberge du lieu où nous passâmes la nuit ; et je me souviens que, pendant toute cette nuit-là, je ne fis autre chose que de rêver d’un monsieur tout noir, de grandeur naturelle, en plâtre de Paris, avec un collet rabattu, fermé par un cordonnet à deux glands, appuyé contre un pilier d’un air rêveur ; et, lorsqu’en m’éveillant, le lendemain, j’en fis la description à M. Nickleby, il me dit que c’était exactement le portrait de Shakespeare, de son vivant ; n’était-ce pas curieux ? Stratford, je ne me trompe pas, continua Mme Nickleby réfléchissant toujours, c’était bien Stratford ; oui, c’est cela, car je me rappelle positivement que j’étais enceinte alors de mon fils Nicolas, et que j’avais eu bien peur le jour même, en voyant un de ces petits Italiens qui colportent leurs images en plâtre, et en vérité, madame, je fus bien heureuse, murmura-t-elle tout bas à l’oreille de Mme Wititterly, que mon fils, après cela, ne soit pas devenu un Shakespeare. Je tremble de penser que j’aurais pu avoir un regard. »

Quand Mme Nickleby eut fini le récit de cette anecdote plus ou moins amusante, Pyke et Pluck, toujours occupé des intérêts de leur patron, proposèrent d’emmener dans la loge voisine une partie de la société, et ils prirent si adroitement leurs mesures que Catherine, en dépit de tout ce qu’elle put dire, dut se laisser emmener par sir Mulberry Hawk. Elle fut accompagnée, il est vrai, de sa mère et de M. Pluck ; mais la bonne dame se flattait d’avoir trop de discrétion pour ne pas détourner les yeux pendant toute la soirée, tout entière, en apparence, absorbée par les plaisanteries et la conversation de M. Pluck, qui, de son côté, placé précisément auprès de Mme Nickleby en sentinelle, pour l’occuper d’autre chose, fit toutes sortes de frais pour captiver son attention.

Lord Frédérick Verisopht resta dans la loge d’à côté pour essuyer la conversation de Mme Wititterly, et on lui laissa M. Pyke pour placer de temps en temps un mot quand il serait nécessaire. Quant à M. Wititterly, il avait bien assez à faire d’aller dans toute la salle informer ceux de ses amis et connaissances qu’il put y rencontrer, que ces deux messieurs des premières loges, qu’ils voyaient en train de causer avec Mme Wititterly, étaient l’illustre lord Frédérick Verisopht avec son plus intime ami, l’aimable sir Mulberry Hawk. En recevant cette confidence, il y eut plusieurs respectables mères de famille qui en furent dévorées de jalousie et de rage, et seize demoiselles à marier qui en furent presque réduites au désespoir.

Enfin la soirée finit, mais Catherine eut encore le dégoût de se voir reconduire en bas par cet homme qu’elle détestait, sir Mulberry ; et MM. Pyke et Pluck manœuvrèrent encore avec tant d’habileté, qu’elle et le baronnet se trouvèrent à quelque distance en arrière de la société, comme par un pur effet du hasard.

« Ne vous pressez pas, ne vous pressez pas, » dit sir Mulberry en voyant Catherine hâter le pas et se disposer à quitter son bras.

Elle ne répondit pas, mais elle ne fit que marcher plus vite.

« Qu’est-ce que vous faites donc ? dit froidement sir Mulberry en l’arrêtant tout court.

— Ne cherchez pas à me retenir, monsieur, dit Catherine courroucée.

— Et pourquoi pas ? repartit sir Mulberry, pourquoi donc, ma belle enfant ? voulez-vous faire croire que vous êtes fâchée ?

— Faire croire ! répéta Catherine indignée : comment avez-vous l’audace de me parler, monsieur, de vous adresser à moi, de paraître en ma présence ?

— Vous n’êtes jamais si jolie que quand vous êtes en colère, miss Nickleby, dit sir Mulberry se baissant pour mieux la voir en face.

— Tenez, monsieur, dit Catherine, je n’ai pour vous que le plus profond sentiment de haine et de mépris. Si vous trouvez en effet du plaisir à voir un regard de dégoût et d’aversion, vous pouvez… Mais laissez-moi rejoindre ma société, monsieur, à l’instant : quelles que soient les considérations qui m’ont retenue jusqu’ici, je les sacrifierai toutes, pour faire un éclat auquel vous, vous-même, vous ne serez pas insensible, si vous ne me laissez pas immédiatement descendre. »

Sir Mulberry ne fit que sourire, la regarder de plus près encore et retenir son bras en s’avançant doucement vers la porte.

« Si vous continuez, sans respect pour mon sexe ou pour ma situation qui me laisse sans protection, cette persécution lâche et grossière, dit Catherine, sans trop savoir ce qu’elle disait, dans le tumulte des sentiments qui l’agitaient ; j’ai un frère qui vous le fera payer cher un jour.

— Ma parole d’honneur, s’écria sir Mulberry comme s’il s’entretenait tranquillement avec lui-même, tout en passant son bras autour de la taille de sa belle ennemie, elle n’en est que mille fois plus charmante, et je la trouve mieux comme cela que lorsqu’elle a les yeux baissés, ou que ses traits sont dans un calme parfait. »

Catherine arrive enfin, elle ne sait comment, aux couloirs où l’attendait la compagnie, poursuit sa route sans regarder personne, se dégage brusquement de son cavalier, se précipite dans la voiture, se jette dans le coin le plus sombre, et fond en larmes.

MM. Pyke et Pluck, qui savaient bien leur métier, mirent la société en révolution à force de crier à tue-tête pour demander des voitures, et de faire des querelles d’Allemand à de pauvres gens bien inoffensifs qui attendaient à la porte. Ils profitèrent de ce tumulte habile pour planter dans son coupé Mme Nickleby tout effrayée, puis, après s’en être débarrassés, ce fut le tour de Mme Wititterly, qu’ils jetèrent exprès dans un état de frayeur et d’égarement causé par tout ce vacarme, pour qu’elle ne fît pas attention aux larmes de sa demoiselle de compagnie. Enfin, les voitures étant parties avec leur précieux fardeau, les quatre honorables, restés seuls sous le portique, se mirent à rire ensemble et s’en donnèrent à cœur-joie.

« Là ! dit sir Mulberry en se tournant vers le noble lord, ne vous avais-je pas bien dit hier au soir que, si nous pouvions savoir d’un de leurs domestiques, en lui faisant donner quelque argent par ce brave camarade, où ils devaient aller passer la soirée, et nous établir nous-mêmes près d’eux avec la mère, ces gens-là ne nous résisteraient pas longtemps ? eh bien ! vous voyez, ç’a été l’affaire de vingt-quatre heures.

— Ou…i, répondit la dupe ; mais, avec tout cela, j’ai été, moi, condamné à la société de la vieille femme toute la soirée.

— Vous l’entendez ! dit sir Mulberry se retournant vers ses deux acolytes, vous l’entendez ; il n’est jamais content, il grogne toujours. N’y a-t-il pas de quoi vous faire renoncer à jamais un homme à se mêler de servir ses intérêts ? N’y a-t-il pas de quoi vous faire damner ? »

Pyke demanda à Pluck s’il n’y avait pas de quoi faire damner, et Pluck fit la même question à Pyke ; tous deux s’abstinrent de répondre.

« N’est-ce pas la vérité ? demanda Verisopht. N’est-ce pas comme cela que ça s’est passé ?

— N’est-ce pas comme cela que ça s’est passé ? répéta sir Mulberry, mais comment vouliez-vous donc que cela se passât ? Vous voulez réussir à vous faire inviter du premier coup chez les gens pour pouvoir y aller quand vous voudrez, vous en retourner quand vous voudrez, y rester tant que vous voudrez, y faire ce que vous voudrez, et vous ne voulez pas, vous, un lord, faire un peu l’aimable auprès de la maîtresse de la maison, qui est folle des grands seigneurs. Et qu’est-ce que cela me fait, à moi, cette petit fille, si ça n’était pas par amitié pour vous ? N’était-ce pas bien amusant pour moi d’être toute la soirée à lui chanter vos louanges et à essuyer ses rebuffades et sa mauvaise humeur, tout cela pour vous. Croyez-vous donc qu’on soit de bois ? Allez, si c’était un autre que vous… Mais voilà comme vous vous montrez reconnaissant !

— Allons, vous êtes un bon diable, dit le pauvre jeune homme en lui prenant le bras ; ma parole d’honneur, vous êtes un bon diable.

— C’est bon ; mais, voyons, avais-je raison ? demanda sir Mulberry.

— Tout à fait raison.

— Et n’ai-je pas agi comme un pauvre chien, un chien de nigaud qui veut faire plaisir à son maître ?

— Ou-i, ou-i, vous avez agi en ami, répliqua le lord.

— À la bonne heure, reprit sir Mulberry, me voilà satisfait ; à présent, il ne nous reste plus qu’à aller prendre notre revanche contre le baron allemand et le Français qui nous ont si bien nettoyés hier au soir. »

Là-dessus, l’ami fidèle prit le bras de son compagnon et l’emmena avec lui, tout en se retournant vers MM. Pyke et Pluck avec un coup d’œil d’intelligence et un sourire de mépris à l’adresse de sa dupe imbécile, pendant que ces messieurs se fourraient leurs mouchoirs dans la bouche, pour s’empêcher de trahir leur gaieté par des éclats de rire, et suivaient à quelques pas de distance leur patron et sa victime.