Nicolas Nickleby (traduction Lorain)/29

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette (tome 1p. 402-413).



CHAPITRE XXIX.

Nous retournons à Nicolas : divisions intérieures qui éclatent dans la troupe de M. Vincent Crummles.

Le succès inespéré qu’il avait obtenu et l’accueil favorable qu’on lui avait fait à Portsmouth décidèrent M. Crummles à prolonger d’une quinzaine son séjour dans cette ville, au-delà du terme qu’il avait assigné d’abord à son excursion théâtrale. Nicolas y joua une infinie variété de rôles, toujours avec le même engouement du public, et la foule s’y porta toujours avec une constance si encourageante que le directeur considéra comme une chose très profitable pour lui-même de donner, avant son départ, une représentation au bénéfice de l’artiste chéri des loges et du parterre. Nicolas, ayant accepté les conditions qui lui furent proposées, tira de cette représentation une somme ronde de 500 francs pour le moins.

Quand il se vit à la tête de cette fortune qui lui tombait des nues, son premier soin fut d’envoyer par la poste à l’honnête John Browdie le montant de ce prêt généreux qu’il lui avait fait d’un si bon cœur, sans oublier dans sa lettre l’expression de tous ses sentiments d’estime et de reconnaissance, non plus que ses souhaits sincères pour le bonheur de son ménage. En même temps il fit passer à Newman Noggs la moitié de son petit trésor, en le priant de saisir la première occasion d’en faire présent à Catherine en secret, et de lui transmettre l’assurance la plus cordiale de sa tendresse et de son affection. Quant à son genre de vie, il n’en faisait pas mention. Il se bornait à prévenir Newman que ses lettres lui parviendraient à l’adresse de Johnson, bureau restant, Portsmouth. Il le priait au nom de leur amitié de lui donner dans sa réponse les plus grands détails sur la situation de sa mère et de sa sœur, avec un récit circonstancié de toutes les grandes et belles choses que Ralph Nickleby avait faites pour elles depuis leur séparation.

« Je vous trouve bien abattu, lui dit Smike le soir du départ de la lettre.

— Il n’en est rien, répondit Nicolas avec une feinte gaieté, car il ne voulait pas, par un aveu de sa peine, attrister le pauvre garçon pour toute la nuit ; c’est que je pensais à ma sœur, Smike.

— Votre sœur ?

— Oui.

— Vous ressemble-t-elle ? demanda Smike.

— Mais, on le dit, répliqua Nicolas en riant ; seulement elle est beaucoup mieux.

— En ce cas elle est donc bien belle, dit Smike après avoir un peu réfléchi, en joignant les mains et fixant les yeux sur son ami.

— Mon cher garçon, savez-vous que quelqu’un qui ne vous connaîtrait pas comme je vous connais, vous accuserait d’être un parfait courtisan.

— Je ne sais seulement pas ce que c’est, répliqua Smike, hochant la tête. Est-ce que je la verrai quelque jour, votre sœur ?

— Je crois bien, cria Nicolas, nous serons tous réunis un de ces jours, quand nous serons riches, Smike.

— Comment se fait-il, vous qui êtes si bon et si tendre pour moi, que vous n’ayez personne qui soit bon et tendre pour vous ? demanda Smike. C’est une chose qui me passe.

— Oh ! ce serait une longue histoire, répliqua Nicolas, et que vous auriez peut-être quelque peine à comprendre : c’est que j’ai un ennemi, voyez-vous. Vous savez ce que c’est ?

— Oh oui ! je le sais.

— Eh bien ! c’est lui qui en est cause. Il est riche, celui-là, et n’est pas aussi aisé à punir que le vôtre, votre ancien ennemi, M. Squeers. C’est mon oncle, mais ce n’en est pas moins un méchant, et qui m’a fait bien du mal.

— Est-ce vrai ? demanda Smike vivement, en faisant un pas en avant. Quel est son nom ? Je veux savoir son nom.

— Ralph… Ralph Nickleby.

— Ralph Nickleby, répéta Smike. Ralph ; je vais apprendre ce nom-là par cœur. »

En effet, il le marmotta plus de vingt fois entre ses lèvres ; il le marmottait encore, lorsqu’un coup frappé avec force à la porte vint le distraire de cette occupation. Sans attendre qu’on lui ouvrît, M. Folair, l’illustre pantomime, avait déjà passé sa tête.

La tête de M. Folair était ordinairement ornée d’un chapeau rond, dont la forme était extraordinairement haute, et les bords très retroussés. Il avait cru devoir, pour l’occasion présente, le mettre sur le coin de l’oreille, en plaçant le derrière devant, sans doute parce qu’il était moins usé. Il portait autour du cou un cache-nez de laine tricotée rouge-feu, dont les bouts pendants passaient sous un habit râpé acheté de rencontre, qui lui serrait la taille, et boutonné de haut en bas. À la main il avait un gant très sale et une canne bon marché surmontée d’une poignée en verre. Bref, il y avait dans toute sa personne quelque chose d’éblouissant et une prétention de toilette inusitée.

« Bonsoir, monsieur, dit M. Folair ôtant son grand chapeau et passant ses doigts dans ses cheveux, voici un message dont je suis porteur. Hum !

— De qui et pourquoi ? demanda Nicolas. Je vous trouve singulièrement mystérieux ce soir.

— Froid peut-être, répondit M. Folair ; il est possible que vous me trouviez froid ; ce n’est pas ma faute, monsieur Johnson, c’est celle de ma position. C’est ma position d’ami commun, monsieur, qui l’exige. » Là-dessus M. Folair s’arrêta d’un air composé, plongea la main dans le chapeau déjà décrit, en tira un petit morceau de papier gris plié avec soin, le développa, y prit une lettre à laquelle il avait servi d’enveloppe pour la tenir plus propre, et la passa à Nicolas en disant : « Ayez la bonté de lire cela, monsieur. »

Nicolas n’en revenait pas. Cependant il prit la lettre, rompit le cachet, tout en suivant des yeux M. Folair qui, fronçant le sourcil et plissant le coin de sa bouche pour plus de dignité, restait assis sans bouger les yeux obstinément fixés sur le plafond. La lettre était adressée à Johnson Esq… tout court, par l’intermédiaire de Auguste Folair, et l’étonnement de Nicolas alla toujours croissant, quand il la trouva conçue en ces termes laconiques :

« M. Lenville présente ses très-humbles respects à M. Johnson et le prie d’avoir l’obligeance de lui faire savoir à quelle heure il lui sera plus commode, demain matin, de venir le trouver au théâtre pour se faire tirer le nez par M. Lenville en présence de la compagnie.

« M. Lenville recommande à M. Johnson de ne pas négliger de lui donner un rendez-vous, parce qu’il a invité deux ou trois artistes de ses amis à assister à la cérémonie, et qu’il ne peut pas absolument se dispenser de leur donner ce plaisir.

« Portsmouth, mardi soir, etc. »

Tout indigné qu’il était de cette impertinence, il trouvait cependant ce cartel si absurde, qu’il fut obligé de se mordre les lèvres et de relire la lettre deux ou trois fois avant de pouvoir reprendre la gravité et le sérieux nécessaires pour s’adresser au commissionnaire de son ennemi, dont les yeux n’avaient pas un seul moment perdu de vue le plafond, et dont l’expression n’avait pas varié davantage.

« Connaissez-vous, monsieur, lui demanda-t-il à la fin, le contenu de cette lettre ?

— Oui, répondit M. Folair en se détournant pour le regarder et en reportant avec soin ses yeux vers le plafond.

— En ce cas, je vous trouve bien hardi de me l’apporter, monsieur, dit Nicolas en la déchirant en mille morceaux qu’il jeta à la tête du messager. Vous n’avez donc pas eu peur de vous faire jeter du haut en bas des escaliers à coups de pied dans le derrière ? »

M. Folair tourna la tête (cette tête qui venait de recevoir de nouveaux ornements, sous l’averse de petits morceaux de papier que Nicolas venait de faire pleuvoir sur elle), regarda Nicolas, et, toujours avec la même dignité imperturbable, répondit par ce simple mot :

« Non !

— En ce cas, dit Nicolas en lui prenant son grand chapeau, qu’il fit sauter du côté de la porte, je vous conseille, monsieur, de suivre cette partie intéressante de votre vêtement, si vous ne voulez pas vous exposer à une cruelle déception, avant qu’il soit seulement deux secondes.

— Dites donc, Johnson, s’écria M. Folair, perdant en un moment toute sa dignité, pas de ces bêtises-là ; vous savez bien qu’on ne plaisante pas avec la garde-robe des gens.

— Détalez, reprit Nicolas ; il faut que vous soyez bien impudent pour vous être chargé d’un tel message, polisson que vous êtes.

— Allons, allons, dit M. Folair déroulant son cache-nez et se défaisant petit à petit de cet agrément. Là ! en voilà bien assez.

— Assez ! cria Nicolas en s’avançant vers lui ; allons, filez, monsieur.

— Allons ! allons ! écoutez-moi donc, disait M. Folair en agitant ses mains pour lui faire signe de se calmer ; ce n’était pas sérieux ; je ne m’en suis chargé que pour rire.

— Eh ! bien, quand vous voudrez rire une autre fois, vous ferez bien d’y faire plus d’attention, dit Nicolas, ou on pourrait vous montrer que c’est une plaisanterie qui n’est pas sans danger, que de venir proposer à un homme de lui tirer le nez. Et le cartel, dites-moi, est-il aussi pour rire ?

— Non, non, c’est bien ce qu’il y a de plus plaisant : il est très sérieux, au contraire, et c’est une affaire d’honneur. »

Nicolas ne put s’empêcher de rire en voyant devant lui cet original, si bien fait en tout temps pour mettre plutôt en gaieté qu’en colère, mais plus risible alors que jamais, un genou en terre pour ramasser son chapeau, son vieux chapeau rond, et simulant la plus vive inquiétude pour le duvet de son couvre-chef compromis peut-être dans cette chute, le brosser diligemment avec sa manche, quoiqu’il sût bien que sa coiffure était chauve depuis plusieurs mois.

« Allons ! monsieur, dit Nicolas riant malgré lui. Ayez la bonté de vous expliquer.

— Eh bien ! je vais vous dire comment c’est venu, dit M. Folair prenant une chaise avec le plus grand sang-froid. Depuis votre entrée dans la troupe, Lenville n’a plus joué que les seconds emplois, et, au lieu d’avoir tous les soirs une réception comme autrefois, on ne s’est pas plus occupé de lui que s’il n’existait pas.

— Que voulez-vous dire par là, une réception ? demanda Nicolas.

— Par Jupiter ! s’écria M. Folair, il faut, Johnson, que vous soyez le pastoureau le plus naïf. Mais, une réception, c’est un applaudissement général de la salle quand vous entrez en scène. Si bien donc qu’il faisait tous les soirs ses entrées sans voir seulement deux mains se lever en sa faveur, tandis que vous, vous avez toujours deux salves d’applaudissements au moins, quelquefois trois ; tant qu’enfin le désespoir l’a pris, et pas plus tard qu’hier au soir, il a eu presque envie de jouer son rôle de Tibalt avec une vraie épée, pour vous découdre le casaquin ; pas un coup dangereux, mais tout juste assez pour vous mettre sur le flanc pendant un mois ou deux.

— Merci de la précaution, dit Nicolas.

— Moi, je pense, dit M. Folair du plus grand sérieux au monde, vu les circonstances, que cela pouvait se faire, car il y allait de son honneur d’artiste. Mais enfin le cœur lui a manqué ; et alors il s’est mis à chercher quelque autre moyen de se venger de vous et de se rendre lui-même populaire, car c’est là l’affaire : se faire connaître, il n’y a que cela. Dieu de Dieu ! s’il vous avait pincé, dit M. Folair s’arrêtant pour faire un petit calcul mental ; cela lui aurait rapporté… oh ! oui, cela lui aurait bien rapporté dix ou douze francs par semaine. Toute la ville serait venue voir l’acteur qui aurait presque tué un homme par mégarde. On me dirait que cela lui aurait valu un engagement de Londres, que je n’en serais pas étonné. Enfin il a donc été obligé d’aviser à d’autres moyens pour rentrer dans sa popularité, et il s’est arrêté à celui-là. Ce n’était réellement pas une mauvaise idée : si vous faisiez une reculade, il vous tirait le nez et le faisait mettre dans le journal ; si vous lui intentiez un procès, le procès était mis aussi dans le journal, et, dans l’un comme dans l’autre cas, il faisait parler de lui autant que vous : vous comprenez ?

— Certainement, dit Nicolas. Mais renversons la question et supposons que ce fut moi qui lui tirasse le bout du nez, qu’en dites-vous ? était-ce là pour lui un moyen de faire fortune ?

— Ouais ! répliqua M. Folair en se grattant la tête, je ne pense pas ; ce ne serait pas très romanesque, et le moyen ne serait pas bon pour se faire connaître favorablement. Mais, à vous dire vrai, il n’a pas compté là-dessus. Votre ton dans la conversation est toujours si poli, et vous savez vous faire si bien venir auprès des dames, que personne de nous ne vous a supposé l’idée de faire mine de résister. Mais, dans ce cas-là même, il a en réserve quelque moyen de se tirer d’affaire aisément, soyez-en sûr.

— Oui ? reprit Nicolas ; eh bien, nous le verrons demain matin, pas plus tard. En attendant, je vous laisse maître de raconter notre entrevue comme il vous plaira ; bonsoir. »

Comme M. Folair était bien connu parmi ses camarades pour un homme qui n’avait pas grands scrupules, et qui ne se plaisait qu’à faire du mal, Nicolas n’avait pas douté un moment que ce ne fût lui qui eût en secret soufflé le feu, et que de plus il ne fût disposé à s’acquitter de sa mission avec beaucoup de hauteur, s’il n’avait pas été tout de suite déconcerté par l’accueil inattendu qu’il avait reçu. Mais, comme il ne valait pas la peine qu’on le prît au sérieux, Nicolas congédia ce pantomime en faisant entendre gentiment que, s’il recommençait à l’insulter, il pouvait s’attendre à se voir casser la tête. M. Folair, tout à fait reconnaissant de cet avertissement utile, se remit en route pour aller conférer avec son ami M. Lenville, et lui raconter les circonstances de sa mission de la manière la plus propre à laisser continuer la plaisanterie.

Il faut croire qu’il lui avait rapporté que Nicolas avait reçu le cartel en tremblant de tous ses membres, car le lendemain matin, lorsqu’il se rendit au théâtre à l’heure accoutumée, sans hésiter le moins du monde, il trouva toute la troupe assemblée, dans l’attente évidente de quelque événement, et M. Lenville, assis majestueusement sur une table, sifflant en matière de défi avec la figure la plus tragique qu’il avait pu trouver dans son répertoire.

Or, les dames étaient du parti de Nicolas, mais les messieurs, tous plus ou moins jaloux, étaient de celui du tragédien déconfit. Les derniers formaient donc un petit groupe autour du redoutable M. Lenville, et les premières se tenaient à une petite distance, donnant des signes d’agitation et d’anxiété. Quand Nicolas s’arrêta devant elle pour les saluer, M. Lenville poussa un éclat de rire insultant, et fit en passant quelques remarques générales sur l’histoire naturelle des roquets.

« Ah ! dit Nicolas se retournant tranquillement pour le regarder, c’est vous ?

— Esclave ! » répliqua M. Lenville faisant un geste avec son bras droit, et s’approchant de Nicolas par une enjambée théâtrale. Il n’alla pas plus loin pour le moment, tout étonné qu’il était de voir que son adversaire ne se montrait pas aussi effrayé qu’il s’y était attendu, ce qui lui fit faire tout court une halte assez maladroite, aux grands éclats de rire des dames assemblées.

« Vil objet de ma colère et de ma haine, dit M. Lenville, vous êtes trop heureux que je vous méprise. »

Nicolas, qui ne s’attendait pas à lui voir jouer sérieusement la comédie, se mit à rire à cœur joie, et les dames, pour l’encourager, de rire bien plus fort, ce qui donna à M. Lenville l’occasion de prendre son sourire le plus amer et d’exprimer son opinion : qu’elles n’étaient toutes que des poupées.

« Mais ce ne sont pas elles qui vous sauveront de mon courroux, dit le tragédien portant sur Nicolas un regard qui commença à la pointe de ses bottes et finit à la pointe de ses cheveux, pour redescendre de la pointe de ses cheveux à la pointe de ses bottes. Ce regard en partie double a, comme tout le monde le sait, le privilège d’exprimer les défis sur la scène. Non ! elles ne vous sauveront pas, mioche ! »

Et M. Lenville se croisa les bras et regarda Nicolas avec cette expression de physionomie dont il avait l’habitude dans ses rôles mélodramatiques, toutes les fois que le tyran obligé de la pièce prononçait ces mots : « Qu’on l’entraîne au donjon, dans le cachot le plus profond des souterrains du château. » Quand ce regard était accompagné d’un petit cliquetis des fers de la victime, il n’avait jamais manqué de faire un très bel effet dans son temps.

Mais, cette fois, soit à cause des fers qui étaient absents, soit autrement, le regard terrible de M. Lenville ne fit pas d’autre effet sur son adversaire que de redoubler sa bonne humeur et son envie de rire. Un ou deux messieurs, qui n’étaient venus positivement que pour voir tirer Nicolas par le bout du nez, commencèrent à trouver le temps long et à murmurer que, si on avait en effet l’intention de faire quelque chose, il valait mieux en finir ; et que, si M. Lenville ne voulait rien faire du tout, il n’avait qu’à le dire, au lieu de les tenir là le bec dans l’eau. Voyant qu’il n’y avait pas moyen de reculer, le tragédien releva le parement de sa manche droite, pour accomplir en règle l’opération annoncée, et s’avança d’un pas majestueux près de Nicolas, qui le laissa approcher à distance raisonnable, sans montrer la moindre émotion, et le flanqua par terre d’un coup de poing.

Le tragédien déconfit était encore étendu de tout son long sur le dos, quand Mme Lenville (on se rappelle que cette dame était dans une situation intéressante) s’élança du milieu des autres dames et, poussant un cri perçant, se jeta sur le corps de son mari.

« Voyez-vous, monstre, voyez-vous cela ? cria M. Lenville se remettant sur son séant et montrant sa dame infortunée qui, le genou en terre, le tenait étroitement serré par la taille.

— Allons ! dit Nicolas en lui faisant un signe de tête victorieux, demandez-moi pardon de la lettre insolente que vous m’avez écrite hier au soir, et ne perdez pas de temps à bavarder.

— Jamais ! cria M. Lenville.

— Si ! si ! si ! lui dit sa femme à grands cris ; faites-le pour moi, pour mon enfant ; Lenville, ne vous arrêtez point à un vain point d’honneur, ou votre femme ne sera bientôt plus qu’un triste cadavre à vos pieds.

— Je ne puis pas résister à cela, dit M. Lenville en regardant autour de lui et passant le dos de sa main le long de ses yeux. Les liens de la nature sont bien puissants ; l’époux trop tendre, et le père déjà faible, bien que je ne sois encore qu’en espérance, fléchit devant cette prière ; je demande pardon, dit-il.

— Un pardon humble et repentant, dit Nicolas.

— Humble et repentant, répéta le tragédien d’un air triste et farouche, mais c’est seulement pour la sauver que je me sacrifie ; car il viendra un jour…

— Très heureux, dit Nicolas ; je souhaite qu’il soit très heureux pour Mme Lenville ; et ce jour-là, le jour où vous serez père, vous reprendrez vos excuses, si vous en avez le courage. Allons ! une autre fois, monsieur, réfléchissez davantage avant de vous laisser emporter à votre jalousie, et surtout ayez soin de ne pas trop vous avancer, avant de vous assurer du caractère de votre adversaire. »

En lui faisant cet adieu, il ramassa la canne de bois blanc que M. Lenville avait laissée tomber de ses mains, et la cassant par le milieu, il lui en jeta les morceaux et se retira, faisant en passant un léger salut aux spectateurs de cette scène.

Le soir, Nicolas fut traité avec la plus profonde déférence, les gens qui s’étaient montrés les plus impatients, le matin, de lui voir tirer le nez, saisirent la première occasion de le prendre à part, pour lui exprimer chaudement leur satisfaction de la manière dont il avait traité cet animal de Lenville, qui était véritablement insupportable ; et tous lui assurèrent, par une coïncidence remarquable, qu’ils lui auraient déjà donné aussi une bonne leçon s’ils n’avaient pas été retenus par pure compassion ; et certes, à en juger par la conclusion uniforme de toutes ces confidences, il faut croire que la compassion jouait chez eux un grand rôle, et qu’il n’y avait pas de gens plus charitables que les membres mâles de la troupe de M. Crummles.

Nicolas ne fut pas plus enivré de sa victoire qu’il ne l’avait été de son grand succès sur le petit théâtre de Portsmouth. Il y mit la même modération et la même bonhomie. M. Lenville, tout penaud, fit pourtant un dernier effort pour prendre sa revanche, en envoyant un gamin siffler au paradis. Mais l’indignation populaire en fit immédiatement justice en le mettant à la porte sans lui rendre son argent.

« Eh bien ! Smike, lui dit Nicolas après la fin de la première pièce, et lorsqu’il était déjà presque rhabillé pour retourner chez lui, avons-nous encore une lettre ?

— Oui, répondit Smike ; en voici une que je viens de prendre au bureau.

— De Newman Noggs, dit Nicolas en jetant les yeux sur l’écriture griffonnée de l’adresse ; ce n’est pas facile à déchiffrer. Voyons ! voyons ! »

À force de se casser la tête pendant une demi-heure à étudier la lettre, il finit par en lire le contenu, qui n’était certes pas de nature à le tranquilliser. Newman prenait sur lui de lui envoyer les deux cent cinquante francs, après s’être assuré que ni Mme Nickleby, ni Catherine n’avaient réellement besoin d’argent pour le moment, tandis que Nicolas pourrait avant peu avoir besoin de toutes ses ressources. Il le priait de ne pas s’alarmer de ce qu’il allait lui dire ; qu’il n’avait pas de mauvaises nouvelles à lui donner ; que tout le monde était en bonne santé. Mais, ajoutait-il, il pourrait se présenter bientôt peut-être telle circonstance qui rendrait absolument nécessaire à Catherine d’avoir auprès d’elle la protection de son frère ; et, dans ce cas, il ne manquerait pas de lui écrire par un des prochains courriers.

Nicolas lut et relut ce passage, et plus il le lisait, plus il commençait à craindre quelque perfidie de la part de Ralph ; un fois ou deux, il fut tenté de se rendre à Londres à tout hasard, sans attendre seulement une heure, mais un moment de réflexion suffit pour lui faire comprendre que, si sa présence eût été nécessaire, Newman le lui aurait dit tout de suite franchement.

« Dans tous les cas, je ferai bien, dit Nicolas, de préparer ici tout le monde à me voir, s’il le faut, précipiter mon départ. Je n’ai pas de temps à perdre. »

Et aussitôt il prit son chapeau et se rendit au foyer.

« Eh bien ! monsieur Johnson, lui dit Mme Crummles qui était là sur son trône en grand costume de reine, avec le phénomène qui représentait la jeune vierge dans ses bras maternels, la semaine prochaine nous nous mettrons en route pour Ryde, de là pour Winchester, de là pour… »

Nicolas l’interrompit.

« J’ai quelque raison de craindre, dit-il, qu’avant votre départ même je ne sois obligé de me séparer de vous tout à fait.

— Tout à fait ! cria Mme Crummles levant les mains d’étonnement.

— Tout à fait ! cria Mlle Snevellicci tremblant de tout son corps dans sa culotte courte, si bien qu’elle fut obligée de mettre sa main sur l’épaule de la directrice pour se soutenir.

— Comment ! Il ne veut sans doute pas dire qu’il s’en va ! s’écria Mme Grudden faisant quelques pas vers Mme Crummles. Plus souvent ! c’est des bêtises ! »

Le phénomène, en sa qualité de créature sensible et irritable, poussa un grand cri, et miss Bravassal, en compagnie avec miss Belvawney, versèrent des larmes, ma parole d’honneur. Les acteurs eux-mêmes, le sexe fort de la troupe, s’arrêtèrent au milieu de leur conversation pour répéter en chœur : « Il s’en va ! » Mais, par exemple, il faut être franc, bon nombre d’entre eux, surtout parmi ceux qui avaient été les plus empressés à lui faire leurs félicitations le jour même, guignèrent de l’œil en se regardant les uns les autres, comme des gens qui n’étaient pas fâchés de perdre un rival trop écrasant pour leur mérite. Ce fut, en particulier, le sentiment de l’honnête M. Folair, qui s’en ouvrit franchement en costume de sauvage à un démon avec lequel il trinquait un verre de bière.

Nicolas dit en peu de mots qu’il craignait d’y être obligé, sans pourtant l’annoncer comme une chose certaine. Puis, s’esquivant au plus tôt, il retourna chez lui épeler encore la lettre de Newman, et y réfléchir à son aise.

Ah ! comme toutes les occupations, toutes les pensées auxquelles il s’était livré depuis quelques semaines lui parurent vaines et frivoles pendant cette longue nuit sans sommeil, lorsque son imagination lui représentait sans cesse et toujours Catherine, la triste, la malheureuse Catherine, du sein de ses peines et de sa détresse n’appelant, ne souhaitant, n’espérant que lui !




CHAPITRE XXX.

Fêtes données en l’honneur de Nicolas, qui se sépare tout à coup de la société de M. Vincent Crummles et de ses camarades de théâtre.

M. Crummles n’eut pas plutôt appris que Nicolas avait annoncé publiquement la probabilité de son prochain départ, qu’en songeant à la perte qu’il allait faire d’un membre si important de sa troupe, il s’abandonna au chagrin et à l’abattement. Dans l’excès de son désespoir, il alla jusqu’à faire de vagues promesses d’une augmentation prochaine, non seulement dans les honoraires fixes de l’artiste, mais aussi dans le revenu éventuel de ses droits d’auteur. Enfin, quand il eut trouvé Nicolas inflexible dans sa résolution de quitter la troupe (car il venait de s’y décider absolument, même dans le cas où il ne recevrait pas d’autres nouvelles de Newman, voulant à tout hasard se tranquilliser l’esprit en allant reconnaître à Londres la position exacte de sa sœur), M. Crummles en fut réduit à se consoler par l’espérance qu’il pouvait revenir, et à prendre des mesures promptes et énergiques pour tirer au moins de sa présence tout le parti qu’il pourrait avant son départ.

« Voyons, dit M. Crummles en ôtant sa perruque de proscrit pour avoir les idées plus fraîches dans l’examen de cette importante question, voyons : c’est aujourd’hui mercredi. La première chose que nous ferons demain matin, ce sera de mettre des affiches annonçant positivement votre dernière représentation pour l’après-midi.

— Mais, vous savez, il est bien possible que ce ne soit pas la dernière. À moins que je ne sois rappelé précipitamment, je serais fâché de vous laisser dans l’embarras en vous quittant avant la fin de la semaine.

— Tant mieux ! reprit M. Crummles ; cela fait que vous pourrez nous donner encore une dernière représentation, jeudi ; rengagé pour une soirée seulement, vendredi ; et, pour céder au désir d’un grand nombre de personnes influentes qui patronnent le théâtre et qui ont eu le désagrément de ne pouvoir se procurer des places, samedi. Voilà qui doit nous faire trois recettes très convenables.