Noëls anciens de la Nouvelle-France/V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Dussault & Proulx, imprimeurs (p. 35-41).
◄  IV.
VI.  ►


V.


J’ai cru devoir assigner la quatrième place dans l’ordre chronologique des Noels anciens de la Nouvelle-France au noël Orléanais Silence, ciel ; silence, terre. Il importe peu, d’ailleurs, que ce cantique soit, par la date, le cadet, le contemporain ou l’aîné du noël français de 1645, ou du noël huron de 1649. Il existe, en archéologie, aussi bien qu’en mathématiques, des quantités négligeables. Silence, ciel ; silence, terre, ne se trouve pas dans les ouvrages du jésuite Surin, du capucin Martial de Brives, et de l’abbé Pellegrin, pour cette excellente raison qu’aucun de ces trois chansonniers spirituels n’en est l’auteur. Le recueil de l’imprimeur Garnier ne le contient pas davantage. En faudrait-il conclure qu’il fût postérieur à l’édition de cet ouvrage, et qu’il aurait été composé après 1750 ? Nullement. En 1877, Mgr Victor Pelletier, chanoine de l’église d’Orléans et chapelain d’honneur de Sa Sainteté Pie IX, a publié une seconde édition de La Grande Bible des Noëls, comprenant les noëls Orléanais et ceux des contrées voisines.[1] C’est un recueil de noëls rarissimes français. Or, Silence, ciel ; silence, terre, est au nombre de ces perles inestimables dans l’esprit des bibliophiles, des archéologues et des érudits. En autant que l’identification en a été possible, chacun de ces noëls est signé du nom de son auteur. Celui-ci est anonyme : ce qui établit, mieux que toute autre preuve, l’antiquité de son origine. Une autre grave raison qui me fait rattacher ce noël anonyme à la seconde moitié du dix-septième siècle est son indéniable perfection littéraire. Elle m’autoriserait même à le chercher dans les œuvres des grands maîtres de la langue française, car il mériterait l’honneur d’être compté parmi les Cantiques spirituels d’un Pierre Corneille ou d’un Jean Racine.

Quant à sa musique, elle appartient absolument à la tonalité grégorienne. Il suffirait, pour s’en convaincre de l’entendre chanter par les habitants de nos campagnes accoutumés à interpréter le plain-chant. Ces braves gens chantent dans le genre diatonique, sans même soupçonner ce qui caractérise cette tonalité. Phénomène merveilleux que cette inconscience artistique, et qui justifie étonnamment le mot génial de Leibnitz : « la musique est un calcul secret que l’âme fait à son insu ! » Elle possède l’admirable simplicité des hymnes liturgiques. Par une rencontre rare, une occurrence exceptionnellement heureuse, il arrive que la poésie du noël Orléanais partage toutes les qualités de la musique sur laquelle on le chante. Ce qui établit un trait de ressemblance — le seul assurément — avec le solennel Minuit, chrétiens, de nos maîtrises modernes ; car on admet volontiers aujourd’hui que les belles strophes de Marie Cappeau sont dignes de la musique d’Adolphe Adam. [2] nuit du 25 décembre 1869, le vieux cantique Orléanais. Nous étions bien trois cents écoliers réunis dans la chapelle particulière du collège, mais, tel en était le recueillement qu’elle semblait vide, déserte absolument. « Le silence priait », eût écrit Paul de Saint-Victor. Une voix soprane, très douce, très pure, s’éleva dans l’assistance muette d’émotion, et fit tomber sur elle les paroles impératives du premier couplet :


Silence, ciel ; silence, terre,
Demeurez dans l’étonnement !


En vérité, cette voix d’enfant, craintive, intimidée, commandait.

Pour nos jeunes mémoires, saturées d’études classiques, l’identité des mots rappelait le cri de Joab au troisième acte d’Athalie :


Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête l’oreille !


Il y avait bien un harmonium, accompagnant en sourdine, mais qui donc l’écoutait ? L’attention fascinée allait toute entière à cette voix claire du petit écolier chantant maintenant avec plus d’assurance :


Un Dieu pour nous se fait enfant.
L’amour, vainqueur en ce mystère,
Le captive aujourd’hui,
Tandis que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui !


La voix s’est tue, et, avec elle, le petit orgue. Il s’écoule bien encore deux ou trois secondes de silence absolu, puis soudain, les trois cents écoliers reprennent en chœur, dans un tutti formidable, le couplet entier. L’effet de toutes ces voix chantant à l’unisson était immense.

Un flegmatique lecteur me reprochera sans doute cet enthousiasme juvénile, le meilleur en somme et le plus excusable assurément. Je ne crois pas, cependant, qu’il échappe lui-même à l’émotion que me cause la seule lecture de cette poésie séculaire, — de ce carmen seculare de l’Orléanais monarchique, dont les strophes harmonieuses semblent autant de coups d’aile le maintenant immobile, comme un aigle qui plane, à la hauteur d’un chef-d’œuvre.


Silence, ciel ; silence, terre,
Demeurez dans l’étonnement :
Un Dieu pour nous se fait enfant.
D’amour, vainqueur en ce mystère,
Le captive aujourd’hui,
Tandis que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui.

Disparaissez, ombres, figures,
Faites place à la vérité ;
De notre Dieu l’humanité
Vient accomplir les Écritures.
Il naît pauvre aujourd’hui,
Tandis que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui !


À minuit, une Vierge mère
Produit cet astre lumineux ;
En ce moment miraculeux
Nous appelons Dieu notre frère.
Qui croirait aujourd’hui,
Hélas ! que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui ?

Il a pour palais une étable,
Pour courtisans deux animaux.
Pour lit la paille et les roseaux,
Et c’est cet état lamentable
Qu’il choisit aujourd’hui,
Tandis que toute la terre.
Que toute la terre est à Lui !

Quel spectacle, humaine sagesse !
La grandeur dans l’abaissement !
L’Éternel, enfant d’un moment !
Un Dieu revêtu de faiblesse,
Souffrant et sans appui !
Tandis que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui !

Glaçons, frimas, saison cruelle.
Ah ! suspendez votre rigueur ;
Vous faites souffrir votre Auteur,
Le Dieu de la gloire éternelle,
Qui s’abaisse aujourd’hui,
Tandis que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui !

Venez, pasteurs, en diligence ;
Adorez votre Dieu sauveur ;
Il est jaloux de votre cœur.
Il vous aime par préférence.
Il naît pauvre aujourd’hui,
Tandis que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui !

Assemblons-nous, pleins d’allégresse.
Venons au berceau de Jésus
Mettre à ses pieds tous les tributs
De l’amour et de la tendresse.
Tous ensemble aujourd’hui
Chantons que toute la terre,
Que toute la terre est à Lui !


Noël, Noël, en cette fête,
Noël, Noël, avec ardeur,
Noël, Noël au Dieu sauveur,
Faisons de nos cœurs sa conquête.
Chantons tous aujourd’hui
Noël par toute la terre,
Car toute la terre est à Lui ! [3]


L’enthousiasme du dernier couplet dépasse encore le dramatique de la première strophe :


Noël, Noël, en cette fête,
Noël, Noël, avec ardeur,
Noël, Noël au Dieu sauveur !


Noël ! Noël ! C’était le grand cri de joie du Moyen-Âge devenu celui de l’humanité. Noël ! Noël ! C’était l’hosanna de la France impériale et monarchique aux sacres de Charlemagne et de saint Louis demeuré l’acclamation de l’Église aux anniversaires du royal avènement du Christ en ce monde !

Un savant musicien de mes amis me fait l’honneur d’écrire pour mon livre la musique de ce noël. « Faites bien remarquer, me dit-il — et il insiste sur ce point — faites bien remarquer que cette mélodie n’appartient pas au mode mineur de la tonalité moderne, mais au premier mode authentique de la tonalité grégorienne. Voilà pourquoi la clef n’est pas armée d’un bémol. »


SILENCE, CIEL ; SILENCE, TERRE.

\score {
  \relative c''
    {
    \tempo \markup {\fontsize #-2 \italic "Andante."}
    \time 2/4
    \autoBeamOff
    \override TupletBracket #'bracket-visibility = ##f
    \partial 8 d8 | d c d4 | a8.([ g16]) f8 g \break
    a8.([ g16]) a8 d | d c d4 | a8([ g]) f g \break
    a4 r8 a | d8. f16 e8. c16 | d8. f16 e8. d16 \break
    c8. b16 a8. g16 | \times 2/3 { a8([ b]) c} a8.([ g16]) | a4 r8 a \break
    d8. d16 c8. c16 | f,4 g | a8. a16 \tupletDown \times 2/3 { a8 g a} \break
    f8.([ e16]) d8\fermata a'^\markup {\fontsize #-1 \italic "a tempo."} | d8. f16 e8. d16 | c8. b16 a8 a \break
    d8. f16 e8. d16 | \tupletUp \times 2/3 { c8([ d]) e} d4 \bar "|."
    }
\addlyrics {
Si -- len -- ce, ciel_; si -- len -- ce
ter -- re, De -- meu -- rez dans l’é -- ton -- ne-
ment_: Un Dieu pour nous se fait en -- fant. L’a-
mour, vainqueur _ en ce mys -- tè -- re, Le
cap -- tive au -- jour -- d’hui, Tan -- dis que tou -- te la
ter -- re, Que tou -- te la terre est à Lui, Que
tou -- te la terre est à Lui_!
} %lyrics
\layout{
  indent = 0\cm
  line-width = #120
  \set fontSize = #-2
  \override Score.BarNumber #'break-visibility = #'#(#f #f #f)
} %layout
\midi { }
} %score
\header { tagline = ##f}
  1. La Grande Bible des Noëls, comprenant les noëls orléanais et ceux des contrées voisines, par Mgr Victor Pelletier — seconde édition, — Orléans. — H, Herluison — Libraire éditeur. — 17, rue Jeanne-d’Arc. 1877. — La première édition parut en 1866.
  2. Ce fut le 25 décembre 1858, à l’église St-Jean-Baptiste, à la messe du jour, que Madame François-Xavier Pichette — née Rose de Lima Belleau — chanta pour la première fois à Québec, et très probablement au Canada, le célèbre Noël d’Adolphe Adam. Ce cantique, aujourd’hui fameux, nous avait été apporté de Paris par M. Ernest Gagnon au retour de son premier voyage en Europe. Voici un extrait de la lettre que m’écrivait à ce sujet le distingué musicien :
    Québec, 21 février 1899.
    Cher monsieur Myrand,

    Je viens de consulter les anciennes liasses du « Courrier du Canada », et je constate que le cantique de Noël d’Adolphe Adam a été chanté à l’église St-Jean-Baptiste de Québec, à la messe du jour, le 25 décembre 1858, par madame F.-X. Pichette (née Belleau), avec accompagnement de harpe par madame Sheppard. Je tenais l’orgue. C’était une primeur pour le public de la ville.
    Le Noël d’Adam fut répété le même soir, à l’église de Notre-Dame des Victoires, à la Basse-Ville, où il y eut un salut solennel précédé d’un sermon. M. l’abbé Cyrille Légaré, revenu de Paris l’année précédente, avec un diplôme de licencié ès-lettres conféré par la Sorbonne, y fit ses débuts comme prédicateur. On trouva son discours trop académique pour une fête de Noël… Mais le Noël d’Adam recueillit tous les suffrages.

    Tous mes saints et compliments.
    Ernest Gagnon.

    Je n’ajouterai qu’un mot d’explication à cette lettre intime, pour le bénéfice du lecteur. Cette madame Slieppard dont il est parlé était madame William Sheppard (née Desbaratz) mère de notre aimable concitoyen M. l’aide-de-camp Henry Sheppard et de feu l’inspecteur du bureau de poste, M. William G. Sheppard.
    Madame François-Xavier Pichette est décédée à Ste-Foye le 18 septembre 1899. Les journaux de Québec ont publié, entre autres notices nécrologiques, un obituaire où l’on disait : « Madame Pichette a demeuré pendant de longues années au faubourg St-Jean-Baptiste, et les anciens se rappellent encore tous les services qu’elle a rendus au chœur de l’orgue de l’église St-Jean-Baptiste, par le concours de sa voix puissante et douce, dans maintes et maintes circonstances.»

    Aussi l’Union Musicale, c’est-à-dire le chœur de l’orgue de l’église St-Jean-Baptiste, se fit un devoir de reconnaissance d’assister aux funérailles de la regrettée défunte.
    La connaissance de ces petits faits sera peut-être utile à ceux-là qui écriront plus tard l’histoire de la musique à Québec.

  3. Cf : Mgr Pelletier : La Grande Bible des Noëls, pages 59, 60 et 61. Daulé : Nouveau recueil, etc., pages 233 et 234.