Noëls anciens de la Nouvelle-France/VII

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Dussault & Proulx, imprimeurs (p. 48-54).
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VII.


En l’an de grâce 1664, à Paris, sous le couvert de l’anonymat, le célèbre jésuite Jean-Joseph Surin, publia ses Cantiques Spirituels de l’Amour Divin composés, disait la page-titre, « par un Père de la Compagnie de Jésus, dernière[1] édition, revue, corrigée et augmentée de plusieurs beaux cantiques choisis dans divers auteurs bien approuvés, propres pour élever, entretenir et unir l’âme avec Dieu, appropriés aux trois états de la vie purgative, illuminative et unitive.» Puis on ajoutait, dans l’advis au lecteur : « Vous trouverez ensuite quelques cantiques, composés par un bon religieux de Saint François, sur les matières de la doctrine chrétienne. Ils sont beaux et préparatifs à ceux qui les précèdent ! (sic) aussi bien qu’à ceux qui les suivent.»

Ce bon religieux de Saint François n’était autre que le Père capucin Martial de Brives[2]. Son nom, bien en vedette, apparaissait au franc milieu du livre, en tête de seize de ses meilleures compositions. Ainsi placés au centre du volume les cantiques, alors célèbres, de Martial de Brives étaient bien réellement préparatifs à ceux qui les précèdent et à ceux qui les suivent.

Ce truc de reliure et de réclame explique clairement la phrase énigmatique de maître Florentin Lambert — c’était le nom de l’éditeur — dont l’esprit madré, retors et âpre au gain s’accommodait mal de la modestie de l’auteur dont il imprimait les œuvres. Il suffit de rappeler que Surin mourut en 1665 pour expliquer l’anonymat de l’édition de 1664. Le fameux jésuite, dont la réputation littéraire et la personnalité, absolument typique, dépassaient de cent coudées le renom du capucin, n’avait nul besoin de se réclamer du Père Martial de Brives pour assurer à son livre un gros succès de vogue et d’argent. Cette idée, — vieillotte aujourd’hui, mais alors pleine de fraîcheur et d’originalité — de battre monnaie en exploitant la plus-value d’un nom propre, appartient uniquement au rusé Florentin Lambert, et Surin n’est point le complice des intrigues de son éditeur.

Dans tous les cas, l’édition anonyme de 1664 des Cantiques Spirituels de l’Amour Divin ne contient qu’un seul noël, et encore appartient-il à Martial de Brives[3]. Mais il vaut bien, en revanche, tout un recueil. Qu’on en juge.


SUR LA NATIVITÉ DE NOTRE-SEIGNEUR ET SUR LA SAINTE EUCHARISTIE.


Grand Dieu, qui naquîtes mortel,
Étant de nature immortelle,
Vous passez encore à l’autel
Sous l’espèce sacramentelle ;
Jésus, l’Amour du Paradis,
Qu’êtes-vous maintenant ?
Que fûtes-vous jadis ?


Je n’en puis plus, mon cœur se fend,
Je me meurs, j’ai l’âme ravie,
Voyant, sous la chair d’un enfant,
Votre immensité raccourcie ;
Mais qui restreint plus votre main :
Ou la chair d’un enfant ?
Ou l’espèce du pain ?

Je sens mon esprit ravagé
Par des orages salutaires,
Il est doucement partagé
Entre ces deux rares mystères ;
Il vous adore également
Naissant dessus le foin,
Et sous ce sacrement.

En ces états miraculeux
Vous êtes toujours adorable,
Je reconnais que chacun d’eux,
Serait sans l’autre incomparable ;
Chacun de mon âme est vainqueur,
Toutefois, mon Seigneur
Pour tous deux n’a qu’un cœur !

Des deux mystères de ce jour
Chacun veut que tout mon cœur l’aime,
Mais c’est assez d’un seul amour,
Pour deux choses qui sont la même ;
Ô cieux ! ne vous étonnez pas
Si j’aime avec un cœur
Jésus en deux états !


Les Derniers soupirs de la Muse de Martial de Brives n’ont pas la voix distinguée, ni l’accent tragique des alexandrins de Corneille. Je n’en puis plus ! Mon cœur se fend ! Je me meurs ! ne sont que de vulgaires exclamations. Il peut être aussi fort utile, au point de vue de l’hygiène morale, que l’esprit soit ravagé par des orages salutaires, mais le bon goût littéraire, mis à ce régime, en souffre cruellement. Disons de suite, à l’honneur et à la justification du poète capucin, qu’une multitude d’expressions tenues aujourd’hui pour triviales et ampoulées par notre lexicologie, constituaient le langage châtié de la première moitié du dix-septième siècle. Mais là s’arrêterait l’effort d’une critique méchante et grincheuse, scrutant à la loupe, pour le seul et triste plaisir de signaler une tache dans l’eau d’une pierre précieuse, une scorie dans la limpidité d’un cristal.

Cette limpidité de cristal, cet éclat de pierre précieuse, le noël franciscain les possède en réalité ; seulement, comme au diamant brut, il importerait qu’il fut taillé, serti par un orfèvre habile. L’or du bijou lui manque : c’est-à-dire la richesse du style, le ciselure de la strophe, qui mettraient en lumineux relief toute la valeur de cette œuvre poétique. On ne saura jamais trop admirer cependant cette extrême simplicité de mots unie à cette extrême élévation de pensées, la science rare et profonde avec laquelle cet inexpérimenté des belles-lettres conduit et soutient un parallèle entre la naissance temporelle et la naissance eucharistique du Rédempteur. Ces contrastes délicieux, attendrissants au possible, rappellent à l’esprit charmé les comparaisons grandioses et les superbes anthèses du Votis Pater annuit, l’une des plus célèbres proses de la liturgie catholique.

En 1694, une quatrième édition des Cantiques Spirituels de l’Amour Divin fut publiée à Paris. Cette fois, elle est bel et bien signée du nom de l’auteur : le Révérend Père Surin[4] de la Compagnie de Jésus. On y trouve deux noëls.

Furent-ils composés ou recueillis par le Père Surin ? Cette question, que je me suis posée, me rend fort perplexe, et je serais bien embarrassé d’y répondre. Car je lis à la page-titre de l’ouvrage, laquelle me paraît être servilement copiée sur la page-titre de l’édition anonyme de 1664, « revue, corrigée et augmentée de plusieurs beaux cantiques choisis dans divers auteurs bien approuvés, » etc. Il est difficile, n’est-ce pas, en présence d’un tel avertissement de ne pas considérer ce livre comme un recueil. Dans tous les cas, je ne publie qu’un seul de ces deux noëls ; un exemple suffit au lecteur pour lui apprendre la manière du Père Surin : étant donné qu’on veuille bien lui attribuer la paternité de ce cantique, admission absolument gratuite à mon avis, car elle ne se justifie d’aucune preuve sérieuse.


DIALOGUE ENTRE LES ANGES ET LES BERGERS


Les Anges


La paix soit chez vous, Bergers,
La gloire à Dieu qui nous commande,
Nous sommes une bande
De divins messagers.
Ce que l’on veut vous faire entendre
C’est pour vous, enfants, un bonheur
Qui vous doit tous surprendre,
Et vous combler d’honneur.


Les Bergers


Or sus, assemblons-nous,
De beaux anges nous y convient,
Écoutons comme ils crient,
Ils en veulent à nous.
Sus, désillons tous nos paupières,
Pour voir dans les airs mille feux :
Ah ! l’on ne voit que lumières,
L’on vient d’ouvrir les cieux !


Les Anges


Dieu qui régit l’univers,
Qui fit les cieux, la terre et l’onde,
Le monarque du monde
Qui punit les pervers,
Il est né d’une Vierge sage,
Allez-y, bergers, de ce pas,
Allez Lui rendre hommage,
Et ne différez pas.


Les Bergers


Bon Dieu ! que nous dites-vous ?
Vous n’y pensez pas, divins anges,
Ces ordres sont étranges
À des gens comme nous.
Quoi ! nous verrions le Roi de gloire ?
Non, non, beaux esprits, c’est assez !
Si nous osions le croire,
Nous serions insensés !


Les Anges


Vous serez les bienvenus
Près de cette auguste Puissance,
Allez en assurance,
Sans craindre aucun refus.
En Bethléem, dans une étable,
Loge ce Dauphin sans égal,
Mille fois plus traitable
Que le dernier vassal.


Les Bergers


Rassurés par vos propos
Nous y courons sans plus attendre ;
Bergers, il faut descendre
De dessus nos coteaux
Pour visiter cet Enfant rare ;
Appelons Perrette et Colin,
Et que chacun se prépare
Pour se mettre en chemin. [5]


_______
  1. Petite finesse de l’éditeur. C’est première édition qu’il faut lire.
  2. Les cantiques spirituels du Père Martial de Brives se trouvent insérés entre la page 180 et la page 213 des Cantiques Spirituels de l’Amour Divin du Père Surin. Ils occupent donc trente-deux pages au centre du livre. Pour une raison qui m’échappe, l’imprimeur, au lieu de continuer la pagination régulière du livre de Surin sur les trente-deux pages réservées aux poésies de Martial de Brives, l’interrompt à la page 180, pagine à nouveau (de 1 à 32) puis rétablit à la page 213 la pagination régulière de l’ouvrage de Surin et la poursuit jusqu’à la fin du volume. On ne retrouve point cette bizarrerie de pagination dans l’édition de 1694.
  3. Martial de Brives, poète français, naquit à la fin du 16ième siècle. Il étudia à Paris et suivit un cours de droit à Toulouse où son père était président au parlement. Il y connut le gardien des Capucins et renonça à sa carrière pour entrer dans cet ordre. Il se livra d’abord à la prédication qu’il abandonna pour cause de mauvaise santé. Puis il rentra dans son couvent où la poésie religieuse absorba tous ses loisirs.
  4. Jean-Joseph Surin, écrivain ascétique, naquit à Bordeaux en l’an 1600. Il était fils d’un conseiller au parlement de Bordeaux qui n’accéda qu’après de longues instances à son désir d’entrer chez les Jésuites. Il était d’une ardente piété et sa connaissance profonde du cœur humain le rendit fort remarquable pour la conduite des âmes. Aussi ses supérieurs lui confièrent la direction du couvent des Ursulines de Loudun, dont la possession faisait grand bruit et sur lesquelles le supplice récent d’Urbain Grandier attirait plus que jamais l’attention publique. Mais il advint que le bon Père Surin, qui était venu à Loudun pour exorciser, tomba lui-même en possession. Si bien que l’on fut obligé d’appeler à son secours d’autres exorcistes qui ne pouvaient le délivrer à son tour des démons qui le hantaient qu’en lui appliquant le Saint Sacrement sur la bouche. « Je suis en perpétuelle conversation avec les diables, écrivait-il à un confrère de Reims, le R. P. d’Attichi ; depuis trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi en exercice. Quand je veux parler, il me paralyse la langue ; à la messe il m’arrête tout court ; à table, il m’empêche de porter les morceaux à la bouche ; à confesse, il me fait oublier tout à coup mes péchés. Je sens le diable aller et venir chez moi, comme dans sa maison ! » — La situation devint si grave pour le Père Surin que les Jésuites lui ordonnèrent de quitter le couvent et de retourner à Bordeaux. Il y retrouva bientôt le calme et put reprendre l’exercice de son ministère. Il mourut à Bordeaux le 21 avril 1665.
    Ses œuvres ascétiques sont assez considérables : Catéchisme Spirituel ; Paris 1661, imprimé aux frais du prince de Conti, avec lequel il entretenait des relations suivies ; — Fondements de la vie spirituelle, tirés de l’Imitation de Jésus-Christ ; Paris 1669 ; — Cantiques Spirituels de l’Amour Divin, Paris, 1664, 1677, 1679, 1694, et 1731 ; — Dialogues spirituels, etc., etc.
    Cf : Firmin Didot et Frères : Nouvelle Biographie Générale, tome 44, pages 674 et 675.
  5. Cantiques Spirituels, pages 422, 423 et 424.
    Je ne crois pas intéresser le lecteur en publiant le second noël (pages 425 et 426) écrit sur un gentil air de cour, dit l’éditeur : Pendant que nous sommes, Nous faut réjouir. La musique, que nous n’avons point, en serait ravissante qu’elle ne pallierait pas l’absolue médiocrité du cantique. L’inspiration en est nulle et la poésie détestable.