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Nostradamus (Bonnellier)/Tome 2/À Venise

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Abel Ledoux (2p. 37-52).


III.

À VENISE.


Par un temps de brume, peu ordinaire sous le ciel vénitien, le 25 mars 1548, une gondole glissoit, heure de midi environ, dans le grand canal de Venise. Le pavillon de la gondole étoit fermé sur toutes ses portières, un seul gondolier tenoit l’aviron ; il étoit presque vieillard, ses rides, ses cheveux gris l’attestoient, mais la vigueur musculaire de ses bras révéloit une force jeune ; il portoit le pantalon bariolé des matelots, une chemisette d’une grosse toile teinte en couleur brune, rattachée au col par une large agrafe à effigie d’un saint auréolé ; une ceinture de laine rouge étoit jetée en sautoir sur ses épaules, et renouée sur son côté gauche. Ce qu’il y avoit de plus distinctif dans son accoutrement, c’est une chaîne en argent suspendue à son cou ; elle alloit se perdre sur sa poitrine dans une ouverture pratiquée à la chemisette.

À la distance à peu près où, dans les régates, le pieu, but de la joute, est enfoncé dans l’eau, la gondole que nous venons de signaler fut presque abordée par une chaloupe à deux rameurs, qui couroit le cap sur le palais.

— N’y voyez-vous pas clair, oiseaux du brouillard ? cria le gondolier.

— Ce n’est rien, maître, il y a erreur ; nous avions d’abord cru rencontrer Venerini, le gondolier de la marquise de Bianqui. L’explication fut donnée par le patron de la chaloupe, qui fit nager à bas-bord pour laisser le côté d’honneur à la gondole.

Ce peu de mots, jetés dans le silence du canal, donnèrent lieu à un personnage habitant le pavillon d’en relever les portières. Il étoit enveloppé dans un grand manteau brun ; la toge vénitienne, en velours noir, coiffoit sa tête. Ses traits avoient l’expression de l’âge mur.

— Qu’est-ce, Pietro ? — demanda le gentilhomme, — que vouloient ces gens qui s’éloignent ?

— Couler bas sous les ongles du lion de Saint-Marc, excellence.

— Où sommes-nous ?

— À la hauteur de la passe Bonavelli.

— Que tu noyas de si habile manière !… C’est un vieux serviteur, ce Pietro ! — ajouta-t-il en souriant les dents serrées.

— L’excellence a dit la vérité, répondit le gondolier, en se balançant sur ses avirons.

— Depuis quand, Pietro, es-tu au service de l’Adriatique ?

— Depuis cinquante ans, excellence ; j’en ai soixante-deux.

— Soixante-deux ans de bonheur !

— Votre excellence vouloit dire de servitude.

— Au contraire, de liberté… Pietro, pauvre diable, a pu remplir ses devoirs sans chagriner sa conscience…

— Cependant j’ai eu l’honneur d’être le gondolier privé du doge André Gritti (1523) ; j’ai l’honneur d’être le gondolier privé du conseil des Dix, et de servir votre excellence.

— Pietro, tiens le canal par le travers, caresse le flot, et causons… Nous ne sommes plus en vue, n’est-ce pas ?

— Non, excellence, la brume s’est épaissie.

— Pietro, il s’agit d’une passe Bonavelli, ou de toute autre passe.

— J’obéirai.

— Pietro, il y a en ce moment, à Venise, un homme que Jean Bertrandi, cardinal, qui vient de s’appeler garde-des-sceaux de France, recommande spécialement à la sagesse du conseil des Dix. Cet homme ne vaut pas la peine d’être jugé, — d’ailleurs, l’indiscrétion de sa défense auroit des inconvéniens.

— Je comprends, excellence.

— Ainsi, de l’habileté, de la promptitude.

— C’est un homme mort… Son nom, excellence, et son gîte.

— Il habite dans le Rialto… Il est vieux…

— Tant mieux, on ne vous inflige au purgatoire que le nombre des jours enlevés à la victime.

— Il est juif.

— Ah !… alors l’absolution me revient de droit, sans le purgatoire… et il s’appelle ?

— Élie Déé.

— Élie Déé ! s’écria Pietro, en abandonnant ses avirons sur les anneaux de la gondole.

— Le connoîtrois-tu ?

— Mais, excellence…

— Le connoîtrois-tu ? répéta impérieusement le noble vénitien.

— J’ai dit à votre excellence que c’étoit un homme mort, répondit le gondolier avec un calme stoïque.

— Cette nuit même ?

— Cette nuit.

— Et sans bruit…, sans cris.

— Sans bruit.

— Il est porteur d’une recette…, d’un papier écrit en lettres rouges… À minuit tu te trouveras devant Saint-Marc, et tu me remettras ce papier. Maintenant, vire de bord…, courons au palais ducal. Après ces paroles, le membre du mystérieux tribunal recula sous le pavillon, et en ferma les portières.

Le gondolier Pietro reprit ses rames, nagea vers la ville ; — son visage exprimoit une angoisse douloureuse : aussi les premiers mouvemens de sa manœuvre furent-ils exécutés avec mollesse et distraction. Cet état d’abattement dura peu, toutefois, car après quelques instans, comme si une idée pleine de bonnes promesses eût illuminé son cerveau, il releva sa tête large et grisonnante ; il se redressa sur son banc, serra ses doigts sur ses nageoires, roidit ses bras nerveux ; la gondole traça, sur les eaux du canal, un sillage aigu et profond, elle aborda le grand quai avec la rapidité du vol d’un oiseau, et le rangea de manière à tressaillir sur le flot, car Pietro, avec cette adresse qui le rendoit si célèbre dans le port de Molamocco, harponna intrépidement la dalle avec son épieu, au plus fort de sa course, et s’arrêta court au point de débarquement.

Une heure après, descendu dans le Rialto, il entroit dans la maison du potier d’étain, Buvarini, à l’enseigne de Saint-Théodore.

— Au gondolier privé, salut ! dit gaiement l’artisan, robuste et gros homme ayant passé la quarantaine.

— Au savant Buvarini, bonjour.

— Quoi de nouveau dans la loge du lion ?

— Des bavards qui questionnent… et vous savez ce qu’en fait le lion de Saint-Marc ?

— Alors parlons d’autre chose, sage Pietro… Oui, parlons d’autre chose, — ajouta-t-il en se penchant mystérieusement à l’oreille de son interlocuteur, — demain, 25 mars,… l’homme aux quatre-vingt-six ans, demandé par la prophétie, est là-haut ; la prophétie va s’accomplir !

— Vous avez donc conservé votre croyance ?

— Vous avez donc perdu la vôtre, gondolier ?

— Ah ! la mienne est furieusement ébranlée, Buvarini.

— Ruse de renard, Pietro ; … Vous voyez les grands de trop près…

— Et trop bas…

— Hein ?…

— Silence ! je n’ai rien dit… Le juif est là-haut ?

— Oui, en extase : j’ai voulu causer avec lui, il n’entend ni ne voit. J’ai craint un instant que la mort n’eût passé sous sa robe, et n’eût soufflé le flambeau, mais ces mots lui sont échappés : « Demain, 25 mars, je mourrai riche ! » La prophétie l’absorbe, il vit et attend le moment.

— Il y arrivera, Buvarini.

— Je l’espère bien, Pietro… et nous aussi, nous y arriverons.

— Pas par les mêmes voies, maître potier, — espérons-le du moins… Mais êtes-vous bien convaincu ? la prophétie n’est-elle pas embrouillée ?

— La prophétie est distincte et se réalisera. Mon oncle, chanoine de Saint-George-Majeur, étoit le plus savant de son abbaye ; il lisoit sur les vieilles pierres comme un contarini liroit Pétrarque sur un parchemin neuf, et n’ayant à me laisser en héritage que le souvenir de ses vertus ; il me dit ces mots que je vous ai répétés tant de fois :

— Buvarini, tu es noble et pauvre ; fais-toi artisan, si les richesses du monde ont du prix à tes yeux. Travaille, amasse une petite somme, achète une petite maison verte dans le Rialto, qui porte le nom de Saint-Théodore. Sous la cour de cette maison il existe un petit caveau, une large et vieille pierre, chargée de lettres, en ferme une issue. Ces lettres veulent dire : Qui aura quatre-vingt-six ans accomplis, et viendra abattre cette pierre un 25 mars, jour de la naissance du monde et de la fondation de Venise, trouvera derrière le corps entier de saint Théodore, — déposé là après que celui de saint Marc, apporté d’Alexandrie, fut devenu le patron du Rialto. — Et avec cette sainte relique, perles, or, rubis et argent, en quantité plus grande que n’en contiendroit la nef de Saint-Marc. Qui abattra la pierre, ayant moins de quatre-vingt-six ans, âge de saint Théodore lorsqu’il mourut, et jour autre que le 25 mars, mourra aussitôt ; ainsi soit-il. Est-ce clair, Pietro ?

— À ce point, qu’un frisson étrange me glace le corps chaque fois que vous me redites ces redoutables paroles.

— Et vous savez, gondolier, avec quelle foi recueillant la confidence de mon oncle, je me promis de vivre jusqu’à quatre-vingt-six ans, pour hériter de saint Théodore. Vous étiez propriétaire de la sainte maison, vous ne vouliez pas la vendre… Je vous promis longue vie, comme à moi-même, et vous révélai mon secret avec promesse expresse du partage ; la maison est restée sous notre garde… Nous n’avons pas quatre-vingt-six ans, de longs jours nous sont réservés encore,… et voilà que saint Théodore amène ici un caduque vieillard, pour accomplir l’écriture, jour prescrit !… De la confiance, Pietro… Quelques heures encore, et les richesses de ce monde nouveau conquis par Pizarre ne vaudront pas les nôtres !…

— Une circonstance imprévue peut faire mentir notre espérance.

— Laquelle, Pietro ? que veux-tu dire ?

— Ah ! c’est que… la mort peut visiter le vieillard.

— Non pas avant demain, Pietro.

— Eh bien ! si, Buvarini ; avant demain, cette nuit même.

— Es-tu prophète, par hasard ?

— Non, mais je suis le gondolier privé du conseil des Dix.

— Qu’a de commun mon vieux locataire avec le conseil ?

— Tu sais bien, potier d’étain maudit, qu’en ma qualité de conducteur de la ménagerie de Venise, la parole m’est interdite… Les dix bêtes féroces que je promène tour à tour dans le canal n’ont-elles pas chacune déposé dans mes oreilles une confidence à brûler ma chair et damner mon ame ?… Aujourd’hui, le tigre le plus furieux de la bande ne m’a-t-il pas demandé un nouveau service ? — La voix de Pietro montoit par degrés, son visage s’animoit, sa physionomie, ordinairement voilée par une expression taciturne, révéloit le besoin d’une colère à haute et forte voix ; l’artisan l’observoit avec un calme étrange. — Oh ! la bonne tentation qui m’est venue saisir l’esprit !… mais le cœur m’a manqué. Vingt fois j’ai soutenu, d’un regard effronté, le regard farouche du doge André Gritti ; vingt fois de ma parole brève et insolente, j’ai redressé sa parole exigeante et rouge de menaces… Cet Almida Folcarini… je l’ai nommé, je crois, oui, je l’ai nommé ; j’ai péché… Mais nous sommes seuls, Buvarini ; mon invisible surveillant ne s’est sans doute pas arrêté sous ton toit… Ma langue se satisfasse une fois ! Cet Almida Folcarini, sa présence me trouble, il a les yeux du basilic, et la respiration du tigre… Comprends-tu maintenant, Buvarini, qu’Élie Déé doit être mort à minuit ?

— À minuit, Pietro ?… à minuit, le 25 de mars commence ; au premier des douze coups de l’horloge de Saint-Marc, le juif entre dans la galerie avec la pioche et la lanterne… L’avidité rajeunira ses forces et précipitera ses mouvemens ; — au onzième coup la pierre tombe, le trésor est en vue ; au douzième, Élie Déé est tué…, et, lorsque dans Venise, des horloges sonneront encore minuit, tu auras déjà du sang aux mains pour témoigner de ton obéissance.

— Mais, saint Théodore ?

— Comment ?…

— Saint Théodore, te dis-je, qui sera là, sous mes yeux, près de ce vieillard… S’il alloit…

— Tomber en poussière, Pietro ?… Que t’importe !

— Au lever du jour nous quittons Venise.

— Non, gondolier, non ; — nous entendrons d’abord cinq messes pour le repos de saint Théodore.