75%.svg

Nostromo/Deuxième partie/Chapitre VIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Deuxième partie
◄   Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre I   ►


Cette extraordinaire découverte leur fit, pendant un instant, oublier leurs soucis et leurs misères. Les pensées de Señor Hirsch, toujours étendu à leurs pieds, paraissaient empreintes d’une abjecte terreur. Il refusa longtemps de donner le moindre signe de vie, et n’obéit qu’après bien des hésitations aux objurgations de Decoud, ou plutôt à la menace impatiente de Nostromo qui proposait, puisqu’il semblait mort, de le jeter à l’eau.

Il souleva d’abord une paupière, puis la seconde.

Il n’avait pu trouver, pour quitter Sulaco, aucune occasion propice. Il logeait chez Anzani, le propriétaire du bazar de la Plaza Mayor, mais au premier bruit de l’émeute, il avait fui, avant le jour, la maison de son hôte, oubliant, dans sa précipitation, de mettre ses souliers. Les pieds dans des chaussettes et le chapeau à la main, il s’était précipité, à l’aveugle, dans le jardin d’Anzani.

La terreur lui avait donné assez d’agilité pour escalader divers petits murs, et il avait fini par tomber dans la végétation exubérante d’un cloître en ruine, reste du couvent désaffecté des franciscains, situé dans une rue écartée. Il s’était frayé un chemin entre des buissons touffus, avec l’insouciance du désespoir, ce qui expliquait les écorchures de son visage et l’état de ses vêtements. Il était resté blotti là tout le jour, la langue collée au palais par une soif intense, fruit de la chaleur et de l’épouvante. Il n’expliquait pas très clairement ce qui l’avait décidé à quitter le cloître, mais il avait fini par s’esquiver et par sortir sans encombre de la ville, en suivant les ruelles désertes. Il avait erré dans la nuit, près du chemin de fer, si affolé de terreur qu’il n’osait même pas s’approcher des feux des piquets d’ouvriers italiens commis à la garde de la voie. Il avait évidemment l’idée vague de chercher un refuge dans les chantiers du port, mais les chiens s’étaient jetés sur lui en aboyant, les employés s’étaient mis à crier, et l’un d’eux avait, au jugé, tiré un coup de feu.

Il s’était enfui loin des barrières et le hasard l’avait conduit dans la direction des bureaux de la Compagnie O.S.N. Deux fois, il buta contre les cadavres d’hommes tués dans la journée, mais il n’avait d’effroi que des êtres vivants. Il s’était blotti et glissé, il avait rampé ou bondi, guidé par une sorte d’instinct animal qui lui faisait fuir toute lumière et tout bruit de voix. Son idée était de se jeter aux pieds du capitaine Mitchell et d’implorer de lui un asile dans les bureaux de la Compagnie.

Il faisait nuit sombre quand il arriva près des bâtiments, en se traînant sur les pieds et les mains, mais le cri brusque d’une sentinelle : « Qui vive ? » l’arrêta net. Il y avait encore des cadavres gisant tout alentour, et il s’aplatit aussitôt à côté d’un corps tout froid.

— Voilà encore une de ces canailles de blessés qui s’agite, dit une voix ; faut-il l’achever ?

Mais une autre voix fit observer qu’il n’était pas prudent de s’éloigner sans lanterne pour une telle besogne. Peut-être n’était-ce qu’un Libéral noir cherchant l’occasion de planter son couteau dans le ventre d’un honnête homme. Hirsch ne s’attarda pas à en entendre plus long, mais se glissant jusqu’à l’entrée du quai, il se tapit derrière un tas de tonneaux vides.

Il vit arriver, après un certain temps, des gens qui causaient en fumant des cigarettes. Sans même se demander s’ils pouvaient avoir à son endroit quelque intention mauvaise, il courut le long de la jetée et se précipita dans une barque qu’il avait vue amarrée au bout du quai. Dans son frénétique désir de trouver un abri, il se glissa sous le demi-pont, et y resta, plus mort que vif, souffrant une agonie de faim et de soif. Il faillit s’évanouir de terreur, en entendant les voix et les pas des Européens qui escortaient en groupe le trésor, poussé sur les rails, dans un wagonnet, par une poignée de portefaix. Les paroles surprises lui firent comprendre ce dont il s’agissait, mais il se garda bien de bouger, dans la crainte qu’on ne lui interdît de rester sur le bateau. La pensée unique qui le possédait et le torturait, à ce moment-là, c’était de quitter le terrible Sulaco. Mais, maintenant, il déplorait fort sa folie. Il avait entendu la conversation de Nostromo et de Decoud et aurait bien voulu se trouver à terre. Il ne souhaitait nullement se voir mêlé à une aventure redoutable, et dans une situation sans issue. Les gémissements involontaires de son âme torturée avaient révélé sa présence à l’oreille fine de Nostromo.

Les deux hommes le redressèrent à demi, et le calèrent contre un des côtés de la barque ; l’homme poursuivait le récit larmoyant de ses aventures, lorsque sa voix se brisa et sa tête retomba en avant.

— De l’eau, soupira-t-il avec peine.

Decoud lui mit sa gourde aux lèvres. Il revint à la vie avec une rapidité singulière et bondit comme un fou sur ses pieds. Nostromo lui ordonna, d’une voix menaçante et rageuse, de passer à l’avant. Hirsch était de ces hommes que la terreur cingle comme un fouet, et il devait se faire une idée redoutable de la férocité du Capataz. Il fit preuve d’une agilité surprenante, pour disparaître dans l’ombre de l’avant ; on l’entendit grimper sur le tas de prélarts, puis il y eut un bruit sourd de chute et un soupir déchirant. Après quoi, tout redevint tranquille à l’avant de la barque, comme si l’homme se fût tué en tombant sur la tête. Nostromo lança d’une voix menaçante :

— Restez couché, et ne bougez pas un membre. Si je vous entends seulement pousser un soupir trop fort, j’irai vous loger une balle dans le crâne.

La seule présence d’un poltron, même parfaitement passif, apporte dans une aventure périlleuse un nouvel élément d’insécurité traîtresse. L’impatience nerveuse de Nostromo fit place à une morne rêverie. Decoud lui fit observer à mi-voix, comme s’il s’était parlé à lui-même, qu’après tout ce bizarre événement ne modifiait guère la situation. Il ne voyait pas le mal que l’homme aurait pu faire. Tout au plus pouvait-il se montrer gênant, comme un objet inutile et inerte, comme un morceau de bois, par exemple.

— Je regarderais à deux fois à me débarrasser d’un morceau de bois, fit Nostromo avec calme. Un incident imprévu pourrait lui donner de l’utilité. Mais, dans une affaire comme la nôtre, il faudrait jeter par-dessus bord un homme de ce genre. Fût-il même brave comme un lion, nous n’en aurions que faire. Nous ne fuyons pas pour sauver nos vies. Je ne vois pas de honte, Señor, pour un brave, à chercher le salut avec franchise et courage, mais vous avez entendu son histoire, don Martin. C’est un miracle de terreur qui l’a conduit ici…

Nostromo se tut, pour grommeler entre ses dents, un instant après :

— Il n’y a pas de place pour la peur dans notre gabare.

Decoud ne trouva rien à riposter. On ne pouvait évidemment, dans une telle situation, faire montre de scrupule ou de sentimentalité, et un homme affolé par la peur pouvait, de mille façons, se montrer dangereux. Il ne fallait, manifestement, pas songer à parler à Hirsch, à lui faire entendre raison, ou à le persuader d’adopter une ligne de conduite sensée ; l’histoire même de sa fuite en était une preuve péremptoire, et Decoud regrettait cent fois que le pauvre diable ne fût pas mort de terreur. La nature, qui l’avait fait ce qu’il était, semblait avoir malignement calculé la somme d’angoisse qu’il pourrait supporter sans mourir. Une pareille épouvante méritait quelque compassion, et Decoud possédait assez d’imagination pour plaindre le malheureux. Il décida pourtant de ne s’opposer en rien aux décisions de Nostromo ; mais celui-ci ne bougeait pas, et le sort de Señor Hirsch restait suspendu, dans la nuit du golfe, à la merci d’événements que l’on ne pouvait prévoir.

Le Capataz étendit brusquement le bras pour éteindre la chandelle. Il parut à Decoud que le geste de son compagnon venait de détruire le monde d’affaires, de tendresse et de révolutions dont sa supériorité indulgente analysait sans hypocrisie les passions et les mobiles, à commencer par les siens propres.

Il se sentit un peu oppressé ; il était affecté par l’étrangeté de sa situation et, confiant d’ordinaire dans son intelligence, souffrait de se sentir privé de la seule arme dont il pût se servir avec efficacité. Aucune intelligence n’aurait pu percer la nuit du Golfe Placide.

Une seule chose lui paraissait certaine. C’était la vanité présomptueuse de son compagnon. Vanité simple, absolue, naïve et pratique. Decoud, pour se servir de l’homme, s’était efforcé de le bien comprendre, et il avait découvert le mobile invariable qui déterminait les manifestations diverses d’un caractère constant, et faisait, en somme, du Capataz, un être singulièrement simple, mû par une suffisance jalouse et prodigieuse. Mais voici que se présentait une complication : Nostromo était certainement irrité de se voir chargé d’une tâche qui comportait tant de chances d’insuccès.

— Je me demande ce qu’il ferait si je n’étais pas là ? pensait Decoud. Il entendit Nostromo grommeler encore :

— Non ! il n’y a pas de place pour la peur dans cette gabare. Le courage même n’y suffit pas. J’ai l’œil vif et la main ferme, et nul homme ne peut se vanter de m’avoir vu fatigué ou indécis, mais por Dios ! don Martin, à quoi bon une main ferme, un œil vif ou un jugement solide dans une nuit sombre et une affaire de ce genre ?

Puis, dévidant à mi-voix un chapelet de jurons en italien et en espagnol :

— Il n’y a que le désespoir qui puisse nous tirer de là !

Ces paroles contrastaient étrangement avec la paix ambiante et le silence presque palpable du golfe. Une ondée soudaine tomba autour de la barque avec un bruit léger et Decoud ôta son chapeau pour se laisser mouiller la tête. Il se sentit bien rafraîchi, et presque au même moment, une brise furtive lui caressa la joue. La barque se mit en mouvement, mais l’averse la dépassa ; les gouttes cessèrent de tomber sur la tête et les mains du jeune homme, et le bruit s’éteignit dans le lointain.

Nostromo poussa un grognement de satisfaction et, saisissant la barre, il louvoya doucement, comme font les marins, pour donner meilleure prise au vent. Jamais, depuis trois jours, Decoud n’avait moins éprouvé le besoin de ce que le Capataz appelait « désespoir ».

— Il me semble entendre une nouvelle averse, fit-il avec un accent de satisfaction paisible. J’espère qu’elle va nous rejoindre.

Nostromo cessa de gouverner.

— Une nouvelle averse ? fit-il d’un air de doute.

L’obscurité semblait s’être faite moins dense, et Decoud distinguait confusément la silhouette de son compagnon ; la voile elle-même sortait de la nuit comme un bloc carré de neige tassée.

Le bruit que Decoud avait perçu glissait maintenant de plus en plus nettement à la surface de l’eau, et Nostromo reconnut le son, strident, et soyeux à la fois, que fait un vapeur en s’avançant par une nuit calme sur des eaux immobiles. Ce ne pouvait être que le transport capturé, avec les troupes d’Esmeralda. Il ne portait aucun feu, et le bruit de sa machine, plus fort de minute en minute, s’arrêtait parfois complètement, pour reprendre ensuite tout à coup ; il paraissait alors singulièrement plus proche, comme si le vaisseau invisible, dont rien ne pouvait faire nettement préciser la position, s’était dirigé tout droit sur la gabare.

Celle-ci, cependant, cheminait sans bruit, lentement poussée par une brise si faible que c’est seulement en se penchant sur le bordage, et en sentant l’eau glisser entre ses doigts, que Decoud pouvait se rendre compte de son mouvement. La joie de sentir la barque avancer avait dissipé sa somnolence. Au sortir du profond silence, le bruit du vapeur lui paraissait tumultueux et incongru, et il éprouvait une impression troublante à ne pas pouvoir l’apercevoir. Tout à coup, la nuit redevint muette ; le vaisseau s’était arrêté, mais si près d’eux qu’ils sentaient, juste au-dessus de leur tête, les vibrations d’un échappement de vapeur.

— Ils cherchent à reconnaître leur route, souffla Decoud, en se penchant de nouveau pour plonger les doigts dans l’eau. Nous marchons très bien, murmura-t-il à Nostromo.

— On dirait que nous passons par leur travers, fit le Capataz à voix basse. Nous jouons en ce moment une partie où nous risquons notre vie, et il ne nous sert à rien d’avancer. Il ne faut surtout pas que l’on nous voie ou que l’on nous entende. — La tension d’esprit rendait sa voix rauque ; on ne voyait de son visage que la tache blanche des deux yeux, et ses doigts s’enfonçaient dans l’épaule de Decoud. — C’est notre seule chance de voir le trésor échapper à la bande de soldats qui remplit ce bateau. Un autre bâtiment porterait des feux, et vous voyez que celui-là n’a pas le moindre fanal pour montrer sa position.

Decoud restait à demi paralysé ; seule, la pensée vivait frénétiquement en lui. Il revit, en une seconde, le regard désolé d’Antonia, lorsqu’il l’avait laissée au chevet de son père, dans la triste maison Avellanos, où tous les volets étaient clos et toutes les portes ouvertes, et d’où s’étaient enfuis les domestiques, à l’exception d’un vieux portier nègre. Il se rappelait sa dernière visite à l’hôtel Gould, ses instances auprès de l’administrateur, l’attitude impénétrable de Charles Gould, et le visage de madame Gould si pâli par l’anxiété et la fatigue que ses yeux semblaient avoir changé de couleur et paraissaient presque noirs. Dans son esprit passaient des phrases entières de la proclamation qu’il voulait faire lancer par Barrios, dès son arrivée au quartier général de Cayta : c’était le germe du nouvel État, la proclamation séparatiste qu’il avait tenu, avant de partir, à lire hâtivement à don José, étendu sur son lit, sous le regard fixe de sa fille. Le vieux diplomate avait-il compris ? Dieu seul le savait ! Incapable de parler, il avait pourtant soulevé le bras au-dessus de la couverture : sa main s’était agitée comme pour tracer en l’air un signe de croix, geste de bénédiction ou d’assentiment. Decoud gardait encore en poche son brouillon écrit au crayon sur des feuilles volantes qui portaient cet en-tête, en grosses lettres : « Administration de la Mine d’Argent de San-Tomé, Sulaco, République du Costaguana. » Il l’avait rédigé fébrilement, prenant feuille après feuille sur le bureau de Charles Gould. Madame Gould avait plusieurs fois lu ses lignes par-dessus son épaule, mais l’Administrateur, debout, les jambes écartées, n’avait pas même voulu connaître la proclamation, une fois la rédaction terminée. Il avait eu un geste décidé de recul, geste de dédain sans doute, et non de prudence, puisqu’il ne s’était nullement opposé à laisser composer, sur le papier de l’administration, un document aussi compromettant. C’était une preuve nouvelle de son mépris, de ce mépris si anglais, pour toute prudence banale, comme si rien de ce qui sortait du domaine habituel de ses pensées et de ses sentiments n’eût mérité d’être pris en considération. Une ou deux secondes suffirent pour allumer dans le cœur de Decoud une haine furieuse contre Charles Gould, et une colère même contre madame Gould, aux soins de qui, pourtant, il avait tacitement confié son Antonia.

— Plutôt mille fois périr que de devoir son salut à de telles gens, s’écria-t-il en lui-même.

Les doigts de Nostromo, cruellement serrés sur son épaule, le rappelèrent à la réalité.

— L’obscurité nous favorise, murmurait le Capataz à son oreille. Je vais amener la voile et m’en remettre de notre salut à l’ombre du golfe. Nul regard ne nous apercevra, si nous restons immobiles, avec notre mât nu. Je vais le faire tout de suite avant que leur bateau ne soit trop près de nous. Un cri de poulie nous trahirait et ferait tomber le trésor de la San-Tomé aux mains de ces bandits.

Il s’éloigna avec une souplesse de chat, et Decoud n’entendit pas le moindre bruit ; c’est seulement en ne voyant plus la tache blême dans la nuit qu’il comprit que le marin avait baissé la voile avec autant de précautions que si elle eût été de verre. Un instant après, il entendit à son côté le souffle égal du Capataz.

— Ne bougez pas d’une ligne de votre place, don Martin, lui conseilla Nostromo avec autorité. Vous pourriez trébucher, déplacer un objet et faire du bruit. Les rames et les gaffes sont dans le fond du bateau. Sur votre vie, ne faites pas un mouvement. Por Dios, don Martin, poursuivit-il d’un accent résolu mais amical, je me vois dans une telle situation que, si je ne connaissais pas Votre Excellence pour un homme de cœur, capable de faire le mort quoi qu’il arrive, je lui plongerais mon couteau dans la poitrine.

Un silence de tombe enveloppait la gabare. On avait peine à croire qu’il pût y avoir, si près, un vaisseau chargé d’hommes et tant d’yeux qui, du pont, interrogeaient l’ombre, pour y chercher une trace de la terre. La vapeur ne sifflait plus, et le navire était sans doute trop éloigné encore pour qu’aucun autre son parvînt à la barque.

— Je vous crois, Capataz, chuchota Decoud. Mais il n’y a pas lieu de vous inquiéter. J’ai, pour garder le cœur ferme, des raisons plus sérieuses que la crainte de votre couteau. Seulement, avez-vous oublié ?…

— Je vous ai parlé franchement, comme à un homme aussi mal en point que moi-même, expliqua Nostromo. Il faut empêcher les Montéristes de trouver le trésor. J’ai répété trois fois au capitaine Mitchell que je préférais partir seul ; je l’ai dit aussi, à l’hôtel Gould, à don Carlos lui-même. On m’avait envoyé chercher ; les dames étaient là et, lorsque j’ai voulu expliquer pourquoi je ne désirais pas vous emmener, elles m’ont toutes deux promis, pour votre salut, de merveilleuses récompenses. Étrange façon de parler à l’homme que l’on envoie à une mort presque certaine. Ces gens du monde ne semblent même pas capables de comprendre la tâche qu’ils vous demandent d’entreprendre ! Je leur ai dit, pourtant, que je ne pouvais rien pour vous ; vous auriez été plus en sûreté avec le bandit Hernandez ; vous auriez pu quitter la ville sans autre risque que celui d’un coup de feu tiré au hasard dans la nuit. Mais on aurait cru que ces dames étaient sourdes. J’ai dû leur promettre de vous attendre à l’entrée du port, et je vous ai attendu. Et maintenant, grâce à votre courage, vous êtes en sûreté comme le trésor. Ni plus ni moins.

À ce moment même comme pour ajouter un commentaire aux paroles de Nostromo, le vapeur invisible reprit sa route ; il devait marcher à petite allure, à en juger par les battements ralentis de l’hélice. Le bruit indiquait sa position, et il ne paraissait pas se rapprocher, mais s’éloigner plutôt, en avant de la barque. Puis il fit une nouvelle halte.

— Ils cherchent les Isabelles, chuchota Nostromo, pour se diriger en droite ligne sur le port et s’emparer de la Douane, où ils espèrent trouver le trésor. Avez-vous jamais vu Sotillo, le commandant d’Esmeralda ? C’est un bel homme, à la voix douce. Aux premiers temps de mon séjour à Sulaco, je le voyais passer dans la rue, ou s’arrêter devant les fenêtres pour parler aux demoiselles en montrant ses dents blanches. Mais un de mes Cargadores, ancien soldat, m’a dit l’avoir vu faire écorcher vif un paysan, au fond de la plaine, pendant une campagne de recrutement dans les estancias. Il ne s’imaginait pas que la Compagnie pût avoir un homme de taille à déjouer ses projets.

La prolixité du Capataz troublait Decoud. Il y voyait un signe de faiblesse, sans se rendre compte qu’un flot de paroles peut, au même titre qu’un silence morose, être l’indice d’une ferme résolution.

— Sotillo est joué pour le moment, dit-il. Mais avez-vous oublié cet ahuri que nous avons là-bas, à l’avant ?

Nostromo n’avait pas oublié Señor Hirsch et se reprochait amèrement de n’avoir pas soigneusement fouillé la barque avant de quitter le port. Il s’en voulait de ne l’avoir pas, en le découvrant, poignardé et jeté par-dessus bord, sans même regarder son visage. Un tel acte eût convenu au caractère désespéré de l’aventure.

D’ailleurs, en tout état de cause, Sotillo était déjà battu. Car même, à supposer que le misérable Hirsch, pour l’instant muet comme un mort, vînt à trahir, par un bruit quelconque, la présence de la gabare, Sotillo — si c’était bien lui qui commandait les troupes du transport — n’en serait pas moins déçu dans son espoir de rapine.

— J’ai sous la main, gronda rageusement Nostromo, une hache dont trois coups suffiraient à briser, jusqu’à la ligne de flottaison le fond de cette barque. D’ailleurs, elle possède, comme tous les bateaux de ce genre, une trappe dans le plancher ; je sais où la trouver, car je la sens sous la plante de mes pieds.

Decoud discerna, dans ces paroles nerveuses, un accent de résolution sincère qui disait la colère vengeresse du fameux Capataz.

Avant que le vapeur, guidé par un ou deux cris (car l’homme n’en pousserait guère plus, affirmait Nostromo avec un grincement de dents) eût le temps de découvrir la gabare, le Capataz aurait coulé, au fond de l’eau, le trésor qu’on lui avait pendu au cou.

Il avait sifflé ces paroles dans l’oreille de Decoud ; le jeune homme ne répondit rien ; il était parfaitement convaincu. Le calme caractéristique de Nostromo l’avait abandonné. Dans la situation telle qu’il la concevait, la placidité n’était point de mise, et Decoud voyait paraître chez lui une attitude plus sincère et encore inconnue.

Avec d’infinies précautions, le jeune homme ôta son manteau et ses chaussures. Il ne se croyait pas tenu d’honneur à sombrer avec le trésor. Son but, comme le savait le Capataz, était d’aller rejoindre Barrios à Cayta, et il voulait, lui aussi, consacrer à cette aventure toute l’énergie dont il était capable.

— Oui ! oui ! murmura Nostromo. Vous êtes un politicien, Señor. Rejoignez l’armée pour recommencer une nouvelle révolution. Il ajouta que la gabare, comme toutes les embarcations de ce genre, possédait un petit canot de secours qui pouvait contenir deux ou trois hommes. Le leur était à la remorque.

Decoud ignorait ce fait, et la nuit trop dense l’empêchait de voir le canot. Mais lorsque Nostromo lui eut posé la main sur la corde fixée à un taquet du bordage, il se sentit pleinement soulagé. La perspective de se trouver dans l’eau, de nager au hasard dans la nuit, et en cercle sans doute, et de finir par sombrer d’épuisement, lui paraissait révoltante. L’imbécillité cruelle et brutale d’une telle fin ébranlait son insouciante affectation de pessimisme. À côté d’un tel sort, la chance de se voir exposé à la faim et à la soif dans un canot, l’idée même d’une arrestation, d’un emprisonnement et d’une exécution, devenaient autant de dangers anodins dont il valait la peine de courir le risque, même au détriment de son amour-propre. Il n’accepta pas pourtant l’offre de Nostromo, qui l’invitait à passer tout de suite dans le canot.

— Il peut nous arriver quelque chose d’un moment à l’autre, remarqua le Capataz, avec la promesse sincère de détacher la remorque dès que la nécessité s’en imposerait.

Mais Decoud lui déclara, d’un ton léger, qu’il ne voulait monter dans le canot qu’à la dernière minute, et qu’il entendait voir son compagnon y prendre place avec lui. Les ténèbres du golfe n’étaient plus pour lui la fin de toutes choses. Elles faisaient partie du monde vivant, puisque l’on y pouvait sentir poser sur soi la menace d’un échec et de la mort. Mais c’était aussi une protection et Decoud était ravi de leur épaisseur.

— C’est un mur, un véritable mur, constatait-il à voix basse.

Son seul sujet d’inquiétude était la présence de Señor Hirsch. Pourquoi ne l’avoir pas garrotté et bâillonné ? C’était le comble de l’imprudence. Le misérable constituerait, tant qu’il pourrait pousser un cri, une menace perpétuelle. Son abjecte terreur le rendait muet pour l’instant, mais pouvait-on savoir si, pour une raison ou l’autre, il n’allait pas, tout à coup, se mettre à pousser des cris ?

L’excès même de cette épouvante que Decoud et Nostromo avaient reconnue dans ses yeux hagards, et dans l’agitation continuelle et convulsive de sa bouche, protégea Hirsch contre les nécessités cruelles de la situation. Le moment était passé de lui imposer à jamais le silence ; il était trop tard ! remarqua Nostromo. On ne pouvait le faire sans bruit, surtout dans l’ignorance de l’endroit exact où l’homme se cachait. Il était bien risqué d’aller le chercher dans le refuge où il devait être blotti. Il se mettait d’abord à hurler pour demander grâce. Mieux valait le laisser en paix, puisqu’il se tenait si tranquille. Mais la sensation de se trouver à la merci d’un cri du malheureux pesait de plus en plus lourdement sur l’esprit de Decoud.

— J’aurais bien voulu que vous ne laissiez pas passer le moment opportun, Capataz, murmura-t-il.

— Comment cela ? Vous auriez voulu que je le fasse taire à jamais ? J’ai jugé utile de savoir d’abord comment il avait pu arriver ici. C’était si étrange ! Pouvait-on croire que le hasard seul l’eût amené dans notre barque ? Et après, lorsque je vous ai vu lui donner de l’eau à boire, je n’ai plus eu le cœur de faire le nécessaire. Non ! pas après que vous aviez porté la gourde à ses lèvres, comme à votre frère ! Quand on veut se résoudre à des nécessités de ce genre, Señor, il ne faut pas réfléchir trop longtemps. Ce n’eût été d’ailleurs qu’à demi cruel de l’arracher à cette vie de misère. Ce n’est, pour lui, que perpétuelle terreur ! Mais votre compassion l’a sauvé tout à l’heure, don Martin, et maintenant il est trop tard. Non ! nous ne pourrions pas faire la chose sans vacarme.

Un profond silence régnait à bord du vapeur, et la paix était si parfaite que le plus léger bruit eût paru à Decoud devoir se propager sans obstacle, jusqu’au bout du monde. Et si Hirsch venait à tousser ou à éternuer ? L’idée que sa vie pouvait dépendre d’un incident aussi absurde était trop exaspérante pour s’envisager avec ironie. Nostromo, d’ailleurs, semblait s’énerver lui aussi. Il se demandait si le vapeur, jugeant la nuit décidément trop sombre, n’allait pas jeter l’ancre jusqu’à l’aube. Ce risque commençait à lui apparaître comme trop réel. Il avait peur que l’obscurité, jusqu’ici protectrice, ne finît, en fin de compte, par causer sa perte.

C’était bien Sotillo, comme l’avait conjecturé Nostromo, qui commandait à bord du transport. Il ne savait rien des événements survenus à Sulaco au cours des dernières quarante-huit heures, et ignorait aussi que le télégraphiste d’Esmeralda eût pu avertir son collègue. Comme nombre d’officiers de la province, Sotillo avait été gagné à la cause ribiériste par l’idée que les immenses richesses de la Concession Gould devaient être réservées à ce parti. On le comptait au nombre des visiteurs de l’hôtel Gould, où il étalait devant don José ses convictions de Blanco et son désir de réformes, tout en lançant vers madame Gould et Antonia des regards d’honnête franchise. On le connaissait pour fils d’une bonne famille, persécutée et ruinée sous la tyrannie de Guzman Bento, et les opinions qu’il affichait étaient parfaitement conformes à sa naissance et à ses antécédents. Du reste, il était sincère, et c’est avec une absolue bonne foi qu’il exprimait des sentiments généreux, alors que seule régnait sur son esprit cette idée qui lui paraissait pratique et bien fondée que le mari d’Antonia Avellanos ne pouvait manquer d’être traité en ami par la Concession Gould. Il avait même fait miroiter cette perspective aux yeux d’Anzani, pour négocier son sixième ou septième emprunt, dans l’appartement sombre et humide, à barreaux de fer énormes, qu’occupait le commerçant derrière son magasin des Arcades. Il avait fait entendre à Anzani qu’il était dans les meilleurs termes avec cette demoiselle émancipée qui était presque une sœur pour l’Anglaise. Un pied en avant, les poings sur les hanches, il prenait un air avantageux devant Anzani, et le regardait d’un air supérieur.

— Regarde, misérable boutiquier, semblait-il dire, est-ce qu’un homme comme moi pourrait échouer auprès d’une femme quelconque, quand bien même ce ne serait pas une jeune émancipée qui vit dans une liberté scandaleuse ?

À l’hôtel Gould, il adoptait, bien entendu, une attitude toute différente. Il ne montrait plus aucune forfanterie, mais prenait, au contraire, une mine mélancolique. Il se laissait, comme la plupart de ses compatriotes, griser par les belles paroles, surtout par celles qui sortaient de sa propre bouche. Il n’avait d’autre conviction que celle de l’irrésistible puissance de ses avantages personnels, mais cette conviction-là était si bien ancrée en lui que l’arrivée même de Decoud à Sulaco, et son intimité avec les Gould et les Avellanos n’avaient pu l’inquiéter. Il avait, au contraire, tenté de se lier avec ce riche Costaguanien revenu d’Europe, dans l’espoir de lui emprunter bientôt une somme rondelette. Il ne semblait pas avoir, dans la vie, d’autre mobile que la recherche de sommes destinées à satisfaire des goûts dispendieux, auxquels il sacrifiait sans scrupules et sans retenue. Il se croyait passé maître dans l’art de l’intrigue, mais sa corruption avait l’ingénuité d’un instinct. Il avait, par moments aussi, des accès de férocité, soit dans la solitude, soit en certaines occasions particulières, lorsque, par exemple, il se trouvait dans le bureau d’Anzani pour y solliciter un nouvel emprunt.

Il avait fini, à force de hâbleries, par se faire affecter au commandement de la garnison d’Esmeralda. Ce petit port avait son importance, comme point d’arrivée du câble sous-marin, qui mettait la Province Occidentale en rapport avec le monde extérieur et y rejoignait le câble de Sulaco.

Don José avait proposé Sotillo à Barrios, qui répondit avec un gros rire d’ironie brutale :

— Oh ! laissons-le aller là-bas. C’est bien l’homme qu’il faut pour veiller sur le câble, et les dames d’Esmeralda doivent bien avoir leur tour.

Barrios, dont la bravoure était incontestable, ne professait pour Sotillo qu’une médiocre estime.

C’est par le seul câble d’Esmeralda que la mine de San-Tomé pouvait se tenir en rapports constants avec le grand financier dont l’approbation tacite faisait la force du parti ribiériste. Ce parti comptait des adversaires, à Esmeralda même, mais Sotillo avait gouverné la ville avec sévérité et réprimé toutes les manifestations, jusqu’à l’heure où le cours funeste des événements sur le théâtre lointain de la guerre avait imposé à ses pensées une direction nouvelle. Il s’était dit, qu’en somme, la grande mine d’argent était destinée à tomber entre les mains des vainqueurs, mais qu’il fallait se montrer prudent !

Il avait, à cet effet, commencé par adopter une attitude énigmatique et morose à l’endroit de la municipalité ribiériste d’Esmeralda. Peu après, le bruit se répandait — on ne sait comment — que le commandant de la place présidait, au milieu de la nuit, des réunions d’officiers. Cette nouvelle amenait les conseillers à négliger totalement leurs devoirs civiques, et à s’enfermer dans leur logis. Un beau jour enfin, on avait vu une file de soldats emporter, au grand jour, sans vergogne et sans excuses, tout le courrier de Sulaco, arrivé par la route. Ils le portaient à la Place, où Sotillo venait d’apprendre, par Cayta, la défaite définitive de Ribiera.

Tel fut le premier signe manifeste de son changement d’attitude. Bientôt, on put voir des démocrates notoires, qui avaient vécu jusque-là dans la crainte constante de se voir arrêtés, mis aux fers, ou même passés par les verges, entrer et sortir par la grande porte de la Commandancia, où dorment sous leurs lourdes selles les chevaux des ordonnances, tandis que les soldats paressent sur un banc, avec leur uniforme en loques et leur chapeau de paille pointu, et allongent leurs pieds nus au-dehors de la raie d’ombre. Au sommet de l’escalier, une sentinelle toute glorieuse de sa vareuse de serge rouge, trouée aux coudes, toisait d’un air hautain les petites gens qui se découvraient devant lui.

Les projets de Sotillo n’avaient trait qu’à sa sécurité personnelle et à la chance d’un pillage possible de la ville soumise à ses ordres, mais il craignait qu’une adhésion un peu trop tardive ne lui valût, de la part des vainqueurs, qu’une gratitude médiocre. Il avait cru un peu trop longtemps à la puissance de la mine de San-Tomé. La correspondance saisie confirmait ses informations préalables sur la présence d’un gros stock de lingots à la Douane de Sulaco. La possession d’un tel dépôt équivaudrait à une profession de foi montériste, et un service de ce genre ne pourrait manquer d’obtenir sa récompense. Le trésor entre ses mains, il pourrait stipuler des conditions pour ses soldats et pour lui-même. Il n’avait rien su des émeutes de Sulaco, non plus que de l’arrivée du Président, ni de la chaude poursuite menée par Pedrito, le guérillero. Il semblait avoir tous les atouts en main. Aussi commença-t-il par envahir les bureaux du câble sous-marin, et par se saisir du transport gouvernemental, ancré dans l’anse étroite qui forme le port d’Esmeralda. Cet exploit fut facilement accompli par une colonne de soldats qui, d’un seul élan, bondit par les sabords dans le vapeur amarré au quai.

Le lieutenant chargé de l’arrestation du télégraphiste s’arrêta en route devant le seul café d’Esmeralda, pour y faire une distribution d’eau-de-vie à ses hommes et se rafraîchir lui-même aux dépens du propriétaire, ribiériste notoire. Après quoi, les soldats, complètement ivres, se remirent en route, en vociférant et en tirant au hasard des coups de feu dans les fenêtres. Cette petite fête, qui aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour la vie du télégraphiste, finit pourtant par lui permettre d’envoyer son message à Sulaco. Le lieutenant grimpa l’escalier en titubant, sabre en main, pour embrasser un instant après l’opérateur sur les deux joues, avec une de ces brusques sautes d’humeur qui sont l’apanage de l’ivresse. Les deux bras serrés autour de son cou et le visage baigné de larmes d’allégresse, il lui affirmait que tous les officiers de la garnison allaient être nommés colonels. Aussi, un peu plus tard, le major de la garnison trouva-t-il toute la bande ronflant dans les escaliers et les couloirs de la maison, tandis que le télégraphiste, qui avait négligé cette chance de fuite, s’acharnait sur la clef de son manipulateur. Le major l’emmena tête nue, les mains liées derrière le dos, mais n’en cacha pas moins la vérité à Sotillo, qui resta ainsi dans l’ignorance du message passé à Sulaco.

Le colonel n’était pas homme à se laisser arrêter par la nuit la plus sombre. Il était absolument certain de mener à bien le coup de surprise qu’il méditait, et son cœur s’était attaché à sa réalisation avec une impatience effrénée et puérile. Depuis que le vapeur avait doublé la Punta Mala pour pénétrer dans l’ombre plus épaisse du golfe, il restait sur le pont, au milieu d’un groupe d’officiers aussi agités que lui-même. Affolé par les cajoleries et les menaces de Sotillo et de son état-major, le malheureux capitaine du transport apportait à la direction de son navire autant de prudence qu’on le lui permettait, mais chez tous ces officiers, dont certains avaient sans doute bu trop d’eau-de-vie, la perspective de mettre la main sur de prodigieuses richesses suscitait une folle témérité, en même temps qu’une anxiété suprême. Le major du bataillon, vieillard stupide et soupçonneux, qui n’avait jamais mis le pied sur un bateau, crut faire un coup de génie en soufflant tout à coup la lampe de l’habitacle, seule lumière autorisée à bord, comme nécessaire à la direction du navire. Il ne pouvait concevoir qu’elle servît au timonier à trouver sa route. Il répondit aux protestations véhémentes du capitaine en frappant du pied, et en saisissant la poignée de son sabre :

— Ah ! Ah ! je vous ai démasqué, criait-il avec un accent de triomphe. Ma perspicacité vous fait arracher les cheveux de désespoir. Me prenez-vous pour un enfant à qui l’on fait croire qu’une lumière dans une boîte indique le chemin du port ? Je suis un vieux soldat, moi, et je sens les traîtres à une lieue de distance. Vous vouliez que cette lueur trahisse notre approche aux yeux de votre ami l’Anglais. Une affaire comme cela, indiquer le chemin ! Quel mensonge misérable ! que picardia ! Vous autres, gens de Sulaco, vous êtes tous à la solde de ces étrangers. Vous mériteriez que je vous passe mon sabre à travers le corps.

Les autres officiers, pressés autour de lui, tentaient de calmer son indignation avec des paroles conciliantes :

— Non, non ! major, il n’y a point là de traîtrise ! C’est bien un instrument de marine.

Le capitaine du transport se jeta sur le pont, à plat ventre, et refusa de se relever :

— Finissez-en tout de suite avec moi, répétait-il d’une voix éteinte.

Sotillo dut intervenir, mais le vacarme et la confusion étaient devenus tels sur le pont que le timonier lâcha sa barre. Il courut se réfugier dans la chambre des machines et sema l’alarme parmi les mécaniciens. Ceux-ci, sourds aux menaces des soldats commis à leur surveillance, arrêtèrent les machines, en déclarant qu’ils préféraient le risque d’être fusillés tout de suite à celui d’un naufrage et à la noyade.

Telle était la cause du premier arrêt du vapeur entendu par Decoud et Nostromo. Une fois l’ordre rétabli et rallumée la lampe de l’habitacle, le transport se remit en route à la recherche des Isabelles et passa loin de la barque. Mais on ne pouvait reconnaître les îlots et, devant les supplications du malheureux capitaine, Sotillo consentit à laisser à nouveau arrêter les machines pour attendre une de ces éclaircies relatives qu’amenait, de temps en temps, au-dessus du golfe, l’allègement du lourd dais de nuages.

Sur le pont, Sotillo s’adressait parfois d’un ton de menace au capitaine. Humble et rampant, celui-ci s’excusait et suppliait le colonel de vouloir bien reconnaître que l’obscurité d’une telle nuit imposait des limites aux facultés humaines. Sotillo bouillait de rage et d’impatience, en sentant que sa vie se jouait en cet instant.

— Si vos yeux ne vous servent pas mieux que cela, je les ferai arracher, hurlait-il.

Le capitaine ne répondit pas, car à ce moment même, la masse de la Grande Isabelle s’estompait confusément, un instant découverte par la fuite d’un nuage ; elle s’effaça aussitôt, comme balayée par une vague d’obscurité plus dense, annonciatrice d’une nouvelle averse.

Mais cette vision brève suffisait ; le capitaine parut revenir à la vie et déclara d’une voix affermie au colonel que, dans une heure, son bateau serait amarré au quai ; il le fit mettre en pleine vitesse et un grand brouhaha s’éleva sur le pont, parmi les soldats, pour les préparatifs du débarquement.

Decoud et Nostromo perçurent nettement ce bruit, dont le Capataz comprit la signification : le transport avait trouvé les Isabelles et se dirigeait maintenant tout droit vers Sulaco. Il allait sans doute passer près d’eux, mais en restant tout à fait immobiles, avec la voile baissée, ils avaient des chances de n’être pas aperçus.

— Non, même pas s’ils se frottaient contre nous, chuchota Nostromo.

La pluie se remit à tomber, simple brume d’abord, dont les gouttes peu à peu alourdies finirent par former une grosse averse ; elle tombait perpendiculairement, mais n’empêchait pas d’entendre, de plus en plus proches, les sifflements de la vapeur et les coups sourds des pistons. Les yeux pleins d’eau et la tête baissée, Decoud se demandait si le navire n’allait pas bientôt les dépasser lorsqu’il sentit, tout à coup, la gabare faire une embardée terrible. Il y eut un craquement de bois et un choc effroyable, tandis qu’une vague d’écume bondissait par-dessus l’arrière. Decoud eut l’impression qu’une main furieuse s’appesantissant sur l’embarcation l’entraînait à l’abîme. Renversé par le choc, il roula au fond du bateau avec un paquet d’eau salée. Il entendit, près de lui, un vacarme violent ; une voix étrange lança dans la nuit, au-dessus de sa tête, des exclamations de stupeur, Hirsch appelait à l’aide, à cris perçants. Il garda cependant les dents résolument serrées.

C’était une collision !

Le vapeur avait frappé obliquement la gabare qui, sous le choc, avait donné de la bande au point de presque chavirer. Il lui avait arraché un morceau de bordage, et l’avait redressée parallèlement à sa propre direction. La secousse fut à peine ressentie à bord du vapeur ; toute la violence du choc, comme d’habitude, avait été pour le plus petit des deux bateaux. Nostromo lui-même crut que sa terrible aventure allait se terminer là. Il avait été également arraché à la barre qui avait cédé sous le choc. Le vapeur aurait, d’ailleurs, filé tout droit, en laissant, après l’avoir ainsi jetée hors de sa route, la gabare flotter ou sombrer à son gré ; il ne se serait même pas douté de sa présence, si le poids des marchandises et le nombre des passagers qui l’alourdissaient n’avaient fait tomber son ancre assez bas pour accrocher au passage un des haubans métalliques qui fixaient le mât de l’embarcation. Le filin tout neuf soutint l’effort brutal pendant quelques secondes et Decoud eut le temps de haleter deux ou trois fois d’angoisse, en sentant la barque entraînée vers la destruction par une force irrésistible. Il ne pouvait, bien entendu, s’expliquer la cause de ce mystère ; tout se passa d’ailleurs si rapidement qu’il n’eut pas le temps d’y réfléchir. Ses sensations n’en restaient pas moins singulièrement précises, et il gardait un empire total sur lui-même ; il constatait même avec satisfaction son calme parfait devant la perspective d’être précipité, tête la première, par-dessus bord, et de se voir dans l’obligation de se sauver à la nage. Au moment où il essayait de se remettre debout, toujours avec cette impression d’être entraîné à travers les ténèbres par une force inconnue, il avait entendu les cris de Señor Hirsch, mais lui-même n’avait pas laissé échapper un mot, ni une exclamation.

Il n’eut le temps de se rendre compte de rien. Les hurlements de désespoir et les objurgations de Hirsch s’étaient à peine élevés que la traction cessait ; ce fut si brusque que Decoud trébucha, les bras en croix et tomba en avant sur la pile des caisses du trésor. Il s’y cramponna instinctivement, dans la crainte vague d’une secousse, et entendit immédiatement une nouvelle série d’appels prolongés et désespérés ; ces cris ne semblaient plus sortir de la barque, mais venaient manifestement d’une certaine distance. Ils s’éloignaient de plus en plus, comme si un esprit de la nuit se fût raillé de la terreur et du désespoir de Señor Hirsch.

Puis tout redevint paisible, paisible comme l’ombre que le dormeur scrute de son lit, au sortir d’un rêve bizarre et agité. La gabare roulait doucement et la pluie tombait toujours. Deux mains derrière lui palpèrent à tâtons les flancs endoloris de Decoud, et la voix du Capataz lui chuchota dans l’oreille :

— Silence ! Sur votre vie, silence ! Le vapeur est arrêté !

Decoud tendit l’oreille : le golfe restait muet. Il sentit l’eau monter presque à ses genoux.

— Est-ce que nous sombrons ? demanda-t-il dans un souffle.

— Je n’en sais rien, répondit de même Nostromo, mais ne faites pas le moindre bruit.

Hirsch, en obtempérant à l’ordre de Nostromo, et en regagnant l’avant de la gabare, n’était pas retourné à sa première cachette. Tombé près du mât, il n’avait pas eu la force de se relever ; d’ailleurs, l’idée de faire un mouvement l’épouvantait. Il se tenait pour mort, mais sans raisonner cette idée qui ne formait en lui qu’une sensation cruelle et terrifiante. Lorsqu’il voulait réfléchir à ce qui pourrait lui arriver, ses dents se mettaient à claquer violemment. Il était trop absorbé par sa terreur abjecte pour faire attention à quoi que ce fût.

Il étouffait sous la voile que Nostromo avait, à son insu, abaissée sur lui, mais il n’avait même pas osé bouger la tête jusqu’au moment de la collision. Ce danger nouveau parut pourtant, comme par miracle, lui rendre toute sa vigueur physique et le fit bondir sur ses pieds, tandis que la trombe lancée par le transport lui descellait les lèvres. Son cri « À moi ! » fut, pour les passagers du vapeur, la première indication précise de l’abordage. L’instant d’après, le hauban se rompit et laissa filer l’ancre qui balaya l’avant de la gabare. Elle vint toucher Hirsch et le malheureux, sans se rendre compte de ce qu’il faisait, la saisit étroitement et s’agrippa, des pieds et des mains, à sa barre verticale avec une ténacité instinctive et invincible.

La gabare disparut et le vapeur poursuivit sa route emportant Hirsch qui s’accrochait désespérément et appelait à l’aide. Ce ne fut pourtant qu’après un certain temps, et lorsque le transport se fut arrêté, que l’on s’aperçut de sa position. On avait cru d’abord que ses cris forcenés étaient poussés par un homme à la mer. À la fin, deux marins, penchés sur l’avant, le hissèrent à bord et le menèrent à Sotillo, sur la dunette.

Son interrogatoire confirma l’impression de l’équipage, qui pensait avoir éventré et coulé une barque quelconque, mais il ne fallait pas songer, par une nuit si sombre, à chercher les débris flottants d’une épave. Sotillo se sentait plus que jamais désireux de gagner le port sans perdre une minute ; l’idée qu’il eût pu détruire l’objet principal de son expédition lui paraissait trop intolérable pour être admissible, et ce sentiment lui rendait plus incroyable encore l’histoire de Señor Hirsch. Celui-ci fut jeté dans la chambre de garde, après avoir subi une légère bastonnade pour avoir raconté des mensonges.

Légère seulement ! Son récit avait enlevé tout courage aux officiers de l’état-major, bien qu’ils répétassent, en présence de leur chef : — C’est impossible ! Impossible ! Seul, le vieux major triomphait, et d’un ton morose :

— Je vous l’avais dit ! Je vous l’avais dit ! grommelait-il. Je sentais d’une lieue une trahison, une canaillerie quelconque !

Cependant, le vapeur poursuivait sa route vers Sulaco, où seulement l’on pourrait tirer l’affaire au clair. Decoud et Nostromo entendirent s’atténuer puis s’évanouir le battement bruyant de l’hélice. Sans paroles oiseuses, ils s’employèrent aussitôt à gagner les Isabelles.

La dernière averse avait amené une brise douce mais soutenue. Cependant, tout danger n’était pas écarté, et l’on n’avait pas le temps de bavarder. La gabare faisait eau comme une écumoire, et les deux hommes s’éclaboussaient à chaque pas.

Le Capataz plaça entre les mains de Decoud le levier d’une pompe fixée au bordage d’arrière, et aussitôt, sans une observation et sans une question, oublieux de tout désir, sauf de celui de sauver le trésor, le jeune homme se mit à pomper. Nostromo hissait la voile, courait à la barre, halait la toile de toute sa force. L’éclat furtif d’une allumette (que le Capataz bien que tout trempé avait pu garder sèche dans une boîte imperméable) fit apercevoir à Decoud, acharné à sa tâche, le visage ardent de son compagnon, et son regard attentif dirigé sur la boussole. Il savait maintenant où il était et espérait échouer sur le rivage sa barque alourdie. Il la dirigeait vers une petite anse sans fond, formée à l’extrémité de la Grande Isabelle par un ravin abrupt et fourré qui divise en deux parties égales cette rive élevée et taillée à pic.

Decoud pompait sans répit, et Nostromo gouvernait, sans suspendre une seconde l’effort de son regard perçant. Chacun d’eux s’acharnait à sa tâche, comme s’il avait été seul, et ils ne songeaient pas à parler. Il n’y avait plus entre eux de commun que la notion du lent mais inéluctable naufrage de leur embarcation.

Cependant, cette perspective même, suprême épreuve pour leurs rêves, les laissait parfaitement étrangers l’un à l’autre comme si la secousse de la collision avait éclairé leurs esprits, et leur avait montré la signification différente que devait avoir pour chacun d’eux la perte de l’embarcation. Le péril partagé leur faisait nettement apparaître les divergences absolues de leurs buts et de leurs points de vue, les différences de leur caractère et de leur situation.

Il n’y avait entre eux aucun lien de conviction ou de pensée commune. Ils étaient simplement deux aventuriers lancés chacun à la poursuite de son propre rêve, exposés au même péril mortel. Qu’auraient-ils donc trouvé à se dire ? Pourtant ce péril même, cette unique et incontestable certitude qui pesait sur eux deux, semblait leur insuffler une vigueur nouvelle de corps et d’esprit. Il y eut certainement quelque chose de quasi miraculeux dans la façon dont le Capataz sut diriger sa barque vers la crique, sans autre guide que l’ombre confuse de l’îlot et le vague reflet d’une étroite bande de sable. Il échoua la gabare à l’endroit où le ravin s’ouvre entre deux falaises et où un maigre ruisseau émerge des buissons pour se perdre, en serpentant, dans la mer.

Avec une inébranlable et farouche énergie, les deux hommes se mirent à décharger la précieuse cargaison ; ils suivaient le lit du ruisseau et portaient au-delà des massifs de buissons les caisses du trésor, vers une sorte de trou creusé dans le sol, entre les racines d’un gros arbre dont le tronc lisse s’inclinait comme une colonne croulante, par-delà le filet d’eau qui courait entre les pierres déchaussées.

Deux ans auparavant, Nostromo avait consacré tout un dimanche solitaire à l’exploration de l’îlot, ainsi qu’il l’expliqua à Decoud, une fois leur besogne achevée. Les membres rompus, ils s’étaient assis sur la berge, le dos à l’arbre et les jambes pendantes, comme deux aveugles à qui un sixième sens indéfinissable aurait permis de percevoir leur présence réciproque ainsi que les objets qui les entouraient.

— Oui, reprit Nostromo, je n’oublie jamais un endroit, après l’avoir bien vu.

Il parlait lentement, presque paresseusement, comme s’il avait eu devant lui toute une vie de loisir, au lieu de deux pauvres heures avant le lever du jour.

L’existence du trésor, à peine caché, mais que nul ne s’aviserait de chercher en un tel heu, allait imposer une allure de mystère à toutes ses démarches, à tous ses projets, à tous ses plans d’avenir. Il avait conscience du demi-insuccès de la tâche redoutable que lui avait fait confier un prestige chèrement acquis. C’était pourtant aussi un demi-succès dont sa vanité se satisfaisait en partie. Son irritation nerveuse était tombée.

— On ne sait jamais ce qui peut être utile, poursuivait-il avec le calme habituel de sa voix et de ses gestes. J’ai passé tout un malheureux dimanche à explorer cette miette d’îlot.

— C’est une occupation de misanthrope, grommela malignement Decoud. Vous ne deviez pas avoir d’argent à jouer ou à jeter aux filles chez qui vous fréquentez d’ordinaire, Capataz.

E vero ! s’écria Nostromo, ramené par la surprise d’une telle perspicacité à l’usage de sa langue natale. Je n’avais pas le sou et je ne voulais pas me risquer parmi ce peuple de mendiants habitués à ma générosité. C’est une qualité nécessaire chez un Capataz de Cargadores, car les Cargadores sont, pour ainsi dire, les richards et les caballeros du peuple. Les cartes, pour moi, ne sont qu’un passe-temps, et quant à ces filles qui se vantent d’ouvrir leur porte à mon appel, vous savez que je n’en regarderais pas une seule deux fois, sans l’idée de l’opinion publique. Ils sont curieux, les braves gens de Sulaco, et j’ai obtenu bien des informations précieuses rien qu’en écoutant le bavardage des femmes dont on me croyait amoureux. C’est ce que la pauvre Teresa n’a jamais pu comprendre. Le dimanche dont je vous parle, elle avait tant grondé que j’avais quitté la maison, en jurant de n’en jamais franchir à nouveau la porte que pour chercher mon hamac et mon coffre à effets. Il n’y a rien de plus exaspérant pour un homme, Señor, que d’entendre une femme qu’il respecte se gausser de son prestige quand il n’a pas un sou vaillant. J’ai détaché l’un des canots et j’ai ramé jusqu’à cet îlot, sans rien en poche que trois cigares, pour m’aider à tuer le temps. Mais l’eau du ruisseau que vous entendez couler sous vos pieds est fraîche et douce, et m’a paru bonne avant et après mes cigares.

Il ajouta pensivement, après un instant de silence.

— C’était le dimanche qui suivait notre expédition avec le riche Anglais à favoris blancs. Je lui ai fait faire tout le chemin de montagne depuis le Paramo, au bout de la passe de l’Entrada, et dans la voiture, encore. De mémoire d’homme, on n’avait vu voiture monter ou descendre par cette route ; il a fallu que je m’y emploie avec cinquante hommes qui, sous ma direction, maniaient comme un seul homme leurs cordes, leurs pioches et leurs perches. C’était le riche Anglais qui, selon le dire général, paye la construction du chemin de fer. Il s’est montré très content de moi. Mais mon salaire ne tombait qu’à la fin du mois.

Il se laissa tout à coup glisser sur la berge. Decoud entendit le bruit de ses pieds dans le ruisseau et suivit ses pas qui descendaient le ravin. Sa silhouette se perdit dans les buissons, puis réapparut confusément sur la bande de sable qui bordait la falaise. Comme il arrive souvent sur le golfe, lorsque les averses ont été fréquentes et abondantes dans la première moitié de la nuit, l’obscurité se faisait moins opaque aux approches du matin, sans que parût encore, d’ailleurs, aucune trace de jour.

Tirée sur le sable, la gabare, soulagée du poids de sa précieuse cargaison et à demi à flot, roulait doucement. Sur la grève blanche passait obliquement, comme un fil de coton noir, la longue corde du grappin que Nostromo avait tiré de la barque pour le fixer, à l’embouchure même du ravin, aux troncs d’un buisson arborescent.

Decoud n’avait plus qu’à rester sur l’îlot. Nostromo lui donna toutes les provisions que la prévoyance du capitaine Mitchell avait entassées à bord de la gabare. Il les déposa provisoirement dans le canot qu’ils avaient halé sur le rivage en débarquant et caché dans les fourrés. Il le laissait à Decoud, pour qui l’îlot devait être un refuge et non pas une prison, afin qu’il pût aborder le premier navire qu’il verrait passer. Les paquebots de la Compagnie O.S.N. longeaient le groupe des îles pour entrer dans le port de Sulaco, en venant du Nord. Seulement, la Minerve avait, en même temps que l’ex-Président, emporté là-haut la nouvelle des émeutes. Peut-être allait-on interdire au prochain vapeur l’escale de Sulaco, puisque la ville, au dire des officiers de la Minerve était en ce moment aux mains de la canaille. Il pourrait donc se passer tout un mois sans que Decoud vît aucun paquebot postal, mais c’était pour lui une chance à courir ; l’îlot était son seul asile contre la proscription suspendue sur sa tête.

Le Capataz allait naturellement retourner à Sulaco. La gabare, délestée, ne prenait plus trop l’eau et Nostromo espérait la tenir à flot jusqu’au port.

Il tendit à Decoud, debout dans la mer à côté de la barque, et trempé jusqu’aux genoux, l’une des deux pioches qui faisaient partie de l’équipement de chaque gabare et servaient à charger du lest pour les navires. Une masse de terre et de pierres surplombait la cavité où ils avaient caché le trésor. Decoud pourrait, dès qu’il y aurait assez de jour, la faire tomber en maniant son outil avec précaution, et lui donner un air d’éboulis naturel ; ce serait le moyen, non seulement de combler l’orifice, mais encore d’effacer toute trace de leur besogne, marques de pas, pierres déchaussées et buissons écrasés.

— Qui songerait, d’ailleurs, à venir chercher ici le trésor ou vous-même ? poursuivit Nostromo, comme s’il n’avait pu s’arracher à la grève. Il est peu probable que personne aborde jamais sur cette miette de terre : que viendrait y chercher un homme qui peut trouver, sur le continent, de la place pour ses pieds ? Les gens ne sont pas curieux dans ce pays. Il n’y a même pas de pêcheurs qui puissent venir déranger Votre Excellence. Toute la pêche du golfe se fait, là-bas, près de Zapiga. C’est un village de voleurs et d’assassins, qui vous couperaient proprement la gorge, pour s’emparer de votre montre et de votre chaîne d’or. Regardez à deux fois, d’ailleurs, avant de vous fier à qui que ce soit, même aux officiers de la Compagnie, au cas où vous pourriez aborder un de ces vapeurs. L’honnêteté des gens n’est pas une garantie suffisante. Il faut y joindre discrétion et prudence. Souvenez-vous toujours, avant d’ouvrir la bouche pour dire notre secret, que ce trésor peut rester ici, sans aucun risque, pendant des centaines d’années… Il a le temps pour lui, Señor, et l’argent est un métal incorruptible, que l’on peut s’attendre à voir éternellement garder sa valeur… Un métal incorruptible, répéta-t-il, comme si cette idée lui avait causé une joie profonde.

— Incorruptible, comme sont censés l’être certains hommes, prononça Decoud, avec un accent d’indéfinissable ironie, tandis que le Capataz, occupé à vider la gabare avec une écope de bois, jetait l’eau par-dessus bord, à grands coups réguliers.

Dans son incorrigible scepticisme, Decoud se disait, sans amertume, mais à tout prendre avec satisfaction, que ce qui rendait cet homme incorruptible, c’était sa prodigieuse vanité, cette forme parfaite de l’égoïsme qui peut se parer du masque de toutes les vertus.

Nostromo interrompit sa besogne et laissa brusquement tomber son écope au fond du bateau, comme s’il eût été frappé d’une pensée soudaine.

— Voulez-vous me charger de quelque message ? demanda-t-il en baissant la voix. Vous comprenez que l’on va me poser des questions…

— Vous saurez trouver les paroles d’espoir à dire aux gens de la ville. Je m’en remets, pour cela, à votre intelligence et à votre expérience, Capataz. Vous comprenez ?

— Oui, Señor, je verrai ces dames.

— Oui, oui, répliqua nerveusement Decoud. Votre prestige leur fera attacher une grande valeur à vos paroles. Faites donc attention à ce que vous direz. J’espère, poursuivit-il avec cette nuance de dédain pour lui-même qu’il trouvait toujours dans sa nature complexe, j’espère pour ma mission une heureuse et glorieuse issue. Entendez-vous, Capataz ? Souvenez-vous de ces mots-là : heureuse et glorieuse, en vous adressant à la Señorita. Votre mission à vous est accomplie heureusement et glorieusement. Vous avez incontestablement sauvé l’argent de la mine, non pas seulement ce trésor que nous avons là, mais sans doute tout l’argent qui en sortira à l’avenir.

Nostromo perçut l’ironie de ses paroles.

— Je le crois, Señor don Martin, fit-il d’un ton bourru. Il y a bien peu de choses que je ne puisse faire (demandez à ces caballeros étrangers), moi, l’homme du peuple, qui ne sais pas toujours comprendre ce que vous dites. Mais pour ce qui est du trésor que je dois laisser ici, je l’aurais senti bien plus en sûreté, permettez-moi de vous le dire, si vous n’étiez pas venu avec moi.

Decoud laissa échapper une exclamation et il y eut un instant de silence.

— Voulez-vous donc que je retourne avec vous à Sulaco ? demanda-t-il d’un ton irrité.

— Voulez-vous donc que je vous tue ici même d’un coup de couteau ? rétorqua Nostromo avec mépris. Cela vaudrait autant que de vous emmener à Sulaco. Écoutez, Señor. Votre réputation est liée à la politique, comme la mienne est liée au sort de cet argent. Ne vous étonnez donc pas que j’aie pu désirer n’avoir personne pour partager mon secret. Je ne voulais emmener personne, Señor.

— Mais, sans moi, vous n’auriez pu garder la gabare à flot, cria Decoud, et vous auriez sombré avec elle.

— Oui, murmura lentement Nostromo. Tout seul.

« Cet homme-là, se dit Decoud, aurait mieux aimé mourir que de voir ternir l’image rêvée par son parfait égoïsme. C’est un homme sûr. »

Et il aida silencieusement le Capataz à reporter le grappin à bord. D’un seul coup du lourd aviron, Nostromo repoussa la barque qui glissa sur la berge déclive, et Decoud se trouva seul sur la grève comme un homme plongé dans un rêve. Un désir brusque le prit au cœur, d’entendre une fois encore une voix humaine. Déjà la barque se confondait à demi avec l’eau sombre sur laquelle elle flottait.

— Que croyez-vous que soit devenu Hirsch ? cria-t-il.

— Tombé par-dessus bord et noyé, répondit avec conviction Nostromo, déjà perdu dans la masse d’ombre qui confondait, autour de l’îlot, la terre et le ciel. Ne vous écartez pas du ravin, Señor. Je tâcherai de venir vous voir dans un jour ou deux.

Un léger frémissement perçu par Decoud lui indiqua que Nostromo hissait la voile. Elle se gonfla d’un seul coup, avec un bruit sec de tambour. Le jeune homme regagna le ravin.

Nostromo, debout à la barre, tournait de temps en temps la tête vers la masse de la Grande Isabelle qui s’estompait peu à peu, et finit par se fondre dans la nuit uniforme. Ses yeux, une fois encore, ne rencontrèrent plus que l’obscurité totale, comme un mur massif.

Il éprouva alors, lui aussi, le sentiment de lourde solitude qui avait accablé Decoud, à voir la barque s’éloigner du rivage. Mais, chez l’homme de l’îlot, cet accablement se traduisait par un sentiment bizarre d’irréalité qui affectait le sol même où se posaient ses pieds, tandis que l’esprit du Capataz s’attachait avec ardeur aux problèmes du lendemain.

Les facultés de Nostromo, toutes tendues vers le même but, lui permirent de tenir la barre, de se méfier de l’Hermosa, qu’il devait effleurer au passage, et d’imaginer ce qui se passerait le lendemain à Sulaco.

C’est le lendemain, ou plutôt ce jour même, car l’aube était prochaine, que Sotillo apprendrait comment le trésor avait disparu. On avait employé quelques Cargadores pour le charger à la Douane sur un wagon de la Compagnie, et pour pousser le wagon au bout de la jetée. On ferait des arrestations et Sotillo saurait certainement avant midi le mode d’enlèvement de l’argent et le nom de celui qui l’avait emporté.

Nostromo avait eu d’abord l’intention de gagner tout droit le port, mais, à cette pensée, il donna un léger coup de barre pour échapper un peu au vent et modérer l’allure rapide de sa barque. Sa réapparition avec cette gabare risquait de soulever les soupçons, de motiver les conjectures et de mettre Sotillo sur la piste du trésor.

On l’arrêterait, et une fois dans le Calabozo, qui sait les traitements qu’on lui infligerait pour le faire parler ? Il avait confiance en lui-même, mais mieux valait se méfier.

Il regarda autour de lui : tout près de la barque, Hermosa étalait sa surface blanche, plate comme une table au ras de l’eau ; la mer, soulevée par le vent, se brisait brusquement contre ses bords. Il fallait couler la gabare sur place.

Elle était déjà à demi pleine d’eau. Il la laissa dériver, au gré du vent, vers l’entrée du port, lâcha la barre et s’accroupit pour détacher la cheville du fond. Il savait qu’une fois le trou débouché, la gabare s’emplirait très vite, et que le poids de l’eau, ajouté à celui de la ferraille dont elle était lestée, la ferait couler facilement.

Lorsqu’il se redressa, le bruit du ressac s’éteignait dans le lointain, autour de l’Hermosa, et il prouvait distinguer l’ombre de la terre, près de l’entrée du port. L’aventure était redoutable, et il était bon nageur. Un mille de mer ne l’effrayait guère et il connaissait un bon point d’atterrissage, juste au droit des terrassements du vieux port abandonné. L’idée lui vint à l’esprit, avec une singulière insistance, que ce port constituerait un endroit parfait pour y dormir tout le jour, après tant de nuits sans sommeil.

D’un coup violent de la barre, démontée à cet effet, il fit sauter la cheville, mais sans prendre la peine d’abaisser la voile. Il laissa l’eau monter rapidement le long de ses jambes, avant de sauter sur la lisse d’arrière. Là, tout droit et immobile, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon, il attendit. Lorsqu’il sentit la barque s’enfoncer, il bondit très loin, en soulevant bruyamment l’eau autour de lui.

Il tourna aussitôt la tête. L’aube blême et nuageuse tombée des montagnes lui montra, sur l’eau calme, le coin supérieur de la toile, triangle sombre de toile mouillée qui se balançait lentement. Il la vit disparaître comme si elle avait été brusquement tirée sous la mer. Il se dirigea alors vers le rivage.


◄   Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre I   ►