Notes d’un musicien en voyage/Chapitre 11

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Calmann Lévy (p. 121-124).
LA CORPORATION

Une des manies chères aux Américains consiste à se grouper et à fonder des sociétés à propos de tout et à propos de rien, sous n’importe quel nom. Tout prétexte est bon. Aussi les corporations abondent-elles aux États-Unis. Il faudrait un volume pour les énumérer toutes. Parmi les plus importantes on cite la société de tempérance, la société de la loge maçonnique, celle des old fellows, (les vieux garçons), celle des hommes gras, celle des hommes maigres, celle de la grande République, etc., etc..

J’en passe et des meilleures.

Il suffit d’une simple autorisation du maire pour qu’une société qui a envie de faire une sortie pour une manifestation quelconque envahisse les rues et se répande triomphalement dans la ville. L’association qui sort a droit à tous les égards, à tous les respects. Omnibus, cars, voitures particulières, piétons, tout doit s’arrêter sur son passage. Couper une manifestation est un acte répréhensible.

J’ai assisté à quelques promenades de sociétés, et j’ai pu voir que, dans le défilé, les insignes honorifiques, les décorations, les rubans de toutes couleurs, les écharpes de toutes nuances et même les panaches jouaient un très-grand rôle. Les Américains aiment beaucoup cela. Comme le gouvernement n’a encore institué aucun ordre, ils remédient à cette lacune en se décorant eux-mêmes. On m’a cité des régiments qui, pendant la guerre de la sécession, avaient créé des décorations qu’ils se sont mutuellement décernées.

Les sociétés américaines, qui sortent à tout bout de champ, ont pensé qu’il importait à leur dignité de faire quelque bruit dans le monde. Aussi ont-elles, pour la plupart, des musiques ou des fanfares militaires. — Mais quelle musique !

J’ai vu à Philadelphie une de ces sociétés en promenade. Drapeaux, bannières, costumes, chars, tout cela est réglé comme une marche dans une féerie avec un luxe décoratif étonnant et souvent de bon goût dans chaque bande militaire qui accompagne les différents groupes de la promenade. Il y avait bien une douzaine de musiciens qui tracassaient des pistons et des trombones et qui marchaient à la queue sur deux rangs très-espacés. Le chef d’orchestre s’était placé au milieu et jouait de la clarinette. Derrière lui venaient le triangle, le tambour et la grosse caisse. Jugez quelle harmonie étrange l’accouplement de ces quinze musiciens devait produire. Ce qui me réjouit le plus ce fut de voir la grosse caisse, qui frappait à tour de bras son instrument, s’appliquer à le maintenir dans une position horizontale afin que chacun pût bien voir l’annonce d’un pharmacien qui s’épanouissait en belles lettres noires sur la peau d’âne.