Notes d’un musicien en voyage/Chapitre 4

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Calmann Lévy (p. 35-45).
LA MAISON,
LA RUE, LES CARS

Je ne restai pas longtemps dans cet hôtel de la cinquième avenue où l’on mange tant et où l’on parle si peu français. Au bout de trois ou quatre jours, j’allai habiter une maison particulière dans Madison Square. Là encore je pus voir jusqu’à quel point on pousse le confortable en Amérique. Non-seulement on a chez soi des calorifères pour tous les appartements, le gaz dans toutes les pièces, l’eau chaude et l’eau froide en tout temps ; mais encore dans une pièce du rez-de-chaussée sont rangés symétriquement trois jolis petits boutons d’une grande importance.

Ces trois boutons représentent pour l’habitant trois forces considérables : la protection de la loi, le secours en cas d’accident, les services d’un auxiliaire, Tout cela en trois boutons ? Certainement, et il n’y a aucune magie dans cette affaire.

Les trois boutons sont électriques. Vous appuyez sur le premier, et un commissionnaire apparaît pour prendre vos ordres. Vous touchez le second, un policeman se présente à votre porte et vient se mettre à votre disposition. Le troisième bouton vous permet enfin de donner l’alarme en cas d’incendie et d’amener en quelques instants autour de votre maison une brigade de pompiers.

Ce n’est pas tout.

Outre ces trois boutons, vous pouvez encore, si bon vous semble, avoir dans votre cabinet de travail ce qui se trouve dans tous les hôtels, dans les cafés, dans les restaurants, voire même chez les débitants de boissons et de tabac, c’est-à-dire le télégraphe. Quand vous en manifestez le désir, on installe chez vous un petit appareil qui fonctionne du matin au soir et du soir au matin et qui vous donne toutes les nouvelles de deux mondes. Un ruban de papier continu se déroulant dans un panier d’osier vous permet de lire les dernières dépêches de Paris, de la guerre en Orient aussi bien que celles des élections de Cincinnati et de Saint-Louis. A toute heure vous avez la hausse et la baisse de tous pays, vous savez à la minute si vous avez fait fortune ou si vous avez sauté.

Si les intérieurs new-yorkois sont extrêmement pratiques, la ville elle-même est organisée d’une façon merveilleuse.

Les Américains n’ont pas l’habitude de donner comme nous à leurs rues les noms des personnages qui gouvernent ni de changer ces dénominations toutes les fois qu’un gouvernement disparaît. Notre usage serait trop peu commode pour cette République qui change de président tous les quatre ans. Au bout de vingt ans une rue aurait porté plus de noms que le plus nommé de tous les hidalgos de Castille. Pour éviter les inconvénients qu’entraînerait notre système, les Américains ont préféré désigner leurs rues et leurs avenues par des numéros. Première avenue, deuxième avenue. Cela n’a rien de politique et ne change jamais.

Dans les squares, qui sont magnifiques, on voit très-peu de statues. Washington en a une, assez modeste.

Quel contraste avec la France où tout le monde est plus ou moins sculpté dans le marbre ou coulé en bronze, ce qui fait que notre pays commence à ressembler à un immense musée d’hommes en redingotes, le musée de la Belle-Jardinière !

Passe encore pour les dieux et les déesses de l’antiquité ; eux au moins ont un certain caractère et ne manquent pas de fantaisie ; mais puisque nous voulons à toute force avoir des statues femmes, ne serait-il pas temps de négliger un peu les messieurs et de penser un peu plus à ces dames dont les toilettes se prêteraient beaucoup mieux que les nôtres à l’art plastique.

De ma fenêtre, je découvre, dans Madison Square, un détail curieux et charmant. Dans les arbres, sur les branches supérieures, on a placé des petites maisonnettes à demi cachées sous les feuilles. C’est pour loger les moineaux apportés d’Europe. Les petits oiseaux dépaysés sont l’objet d’attentions de toute sorte. La loi les protège. Il est défendu d’y toucher. On les respecte comme les pigeons de Saint-Marc.

La plupart des rues sont littéralement abîmées par les rails qui les traversent en tous sens. Ce réseau de fer marque l’itinéraire des tramways auxquels on donne ici le nom de cars.

Le car américain ne ressemble en rien à nos voitures parisiennes, ni même aux omnibus que les Parisiens appellent américains. D’abord le nombre des voyageurs n’est pas limité. Tous les sièges de la voiture ont beau être occupés, il y a toujours de la place. Les derniers venus se tiennent debout, accrochés à des courroies qui pendent dans l’intérieur du véhicule. Ils s’entassent sur la plate-forme. Ils se hissent sur le dos du conducteur au besoin. Tant qu’il y a une saillie libre, un genou vacant, un marchepied inoccupé, le conducteur n’annonce pas que la voiture est complète. Un car qui n’est construit que pour vingt-quatre personnes, arrive à en transporter trois fois autant d’un bout de la ville à l’autre et pour la modique somme de cinq cents. J’ai parlé des nombreux rails qui zèbrent les rues. Les Américains qui sont malins, ont trouvé le moyen de les utiliser pour leur compte. Ils se sont fait faire des voitures dont les roues s’adaptent exactement aux rainures du rail. De la sorte, ils vont plus vite et fatiguent moins leur attelage. Ils ne quittent guère la voie ferrée que pour prendre le devant sur les lourds véhicules des compagnies.

Quelquefois les cars arrivent à toute vitesse derrière eux avant qu’ils n’aient le temps de se déranger. Mais une bousculade de ce genre est bien vite réparée. Les chevaux abattus se relèvent. Le cocher se recale sur son siège sans se plaindre et se remet sur les rails aussitôt le car passé.

Les omnibus qui ne vont pas sur des rails n’ont pas de conducteur pour recevoir l’argent. Le voyageur paie lui-même sa place à la compagnie, sans se servir d’intermédiaire. En montant, il met dans une petite boite placée à cet effet le prix de son parcours.

Je demandai à un Américain si la compagnie ne perdait pas beaucoup d’argent avec ce système.

— Cela lui coûterait plus cher, me répondit-il d’entretenir un conducteur et quelqu’un pour le surveiller. Elle perd moins à s’en rapporter à l’honnêteté de ses clients.

Le côté pratique des Américains se trahit dans les plus petits détails, la petite boite caissière dont je viens de parler a deux usages. Dans la journée, elle perçoit les cents. Le soir, elle s’illumine et devient lanterne.

Je n’ai pas fini avec les voitures. La plupart sont surmontées de gigantesques parasols qui servent à deux fins, d’abord à garantir le cocher de la chaleur qui est terrible, ensuite à inscrire des annonces. On m’a assuré que tous les huit jours ce parasol monstre était changé aux frais de celui qui bénéficiait de la réclame.

Le succès des cars, qui passent de minute en minute, est considérable. Ce genre de locomotion est tout à fait entré dans les habitudes américaines. Tout le monde s’en sert, même les femmes et les hommes les plus distingués. Et ils ont, ma foi, bien raison, car les voitures de place à un ou deux chevaux, sont hors de prix. Elles sont confortables, c’est évident ; elles sont bien entretenues, cela est encore vrai ; mais il est dur néanmoins de payer un dollar et demi pour faire une course dans une voiture à un cheval. Celles qui ont deux chevaux coûtent deux dollars. Sept francs cinquante et dix francs ! Et si vous avez le malheur de ne pas fixer le prix d’avance, pour une simple promenade au Central Park, on exigera que vous donniez sept dollars, trente-cinq francs pour une promenade de deux heures !

Si le grand nombre de cars et d’omnibus qui circulent dans les rues de New-York offre d’incontestables avantages, il présente des dangers sérieux pour les piétons. Aussi a-t-on établi, aux endroits les plus passants, des traversées en dalles. Un policeman est spécialement chargé de veiller sur ce point à ce que les passants ne soient pas écrasés. Il faut le voir s’acquitter de sa besogne, prendre très-paternellement par la main une dame et un enfant, et les conduire du côté opposé de la rue en arrêtant toutes les voitures sur le passage. Cette précaution est très-goûtée par les Américaines qui font des détours considérables pour se faire piloter par l’agent de la force publique.

On m’a expliqué que, si on avait le bonheur de se faire écraser sur les dalles de traversée, on aurait droit à une forte indemnité, mais que si par malheur cette aventure vous arrivait au moment où vous êtes sur le pavé, même tout à côté des dalles, non-seulement vous n’auriez droit à aucune indemnité mais encore le propriétaire de la voiture pourrait exiger de vous des dommages-intérêts pour l’avoir retardé dans sa marche.