Notes d’un musicien en voyage/Chapitre 5

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Calmann Lévy (p. 47-59).
LES
THÉATRES DE NEW-YORK

Un de mes premiers soins en arrivant à New-York a été de parcourir les théâtres encore ouverts.

Les principaux théâtres de la ville sont admirablement bien installés. Tous bâtis sur le même modèle, ils ont la forme d’un vaste amphithéâtre, offrant une longue suite de gradins superposés. Il n’y a que huit loges dans chacun d’eux : quatre loges d’avant-scène à droite, quatre loges d’avant-scène à gauche. Encore ces loges sont-elles délaissées. La plupart du temps, on les trouve vides, même quand le reste de la salle est comble. La meilleure société préfère les fauteuils d’orchestre et de première galerie.

Comme il y a très-peu de directeurs ayant une situation fixe, les théâtres sont loués pour une saison, pour un mois et même pour une semaine.

Un directeur a le droit de faire trois ou quatre fois faillite ; il n’est pas déconsidéré pour si peu. Plus il fait de plongeons, plus il revient sur l’eau.

On m’a montré un directeur honoré de six ou sept faillites en me disant

— Il est joliment habile celui-là. L’hiver prochain, il produira une troupe superbe.

— Mais comment fait-il pour trouver de l’argent ? demandai-je.

— Ce sont les personnes à qui il doit qui lui en prêtent dans l’espoir qu’il fera de bonnes affaires un jour et qu’elles retrouveront tout ce qu’elles ont perdu. L’Académie de musique est le théâtre où l’on joue le grand opéra. Je n’ai pu le voir, parce qu’en huit mois, il n’a joué que pendant soixante jours. Il a eu quatre semaines de vogue quand Tietgens a paru dans la Norma. Puis Strakoch est arrivé avec la Bellocca qui n’a pas eu grand succès, malgré les réclames étourdissantes qui l’avaient précédée.

Les périodes les plus brillantes de ce théâtre ont été celles du passage de Nillsson, de la Lucca, de Morel, de Capoul et de Camposini.

A Booth’s theater, on joue la tragédie, la comédie ou l’opéra, selon la fantaisie du directeur qui loue la salle. J’y ai vu représenter Henri V par un artiste qui ne manque pas de mérite, M. Regnold. La mise en scène était très-belle.

Huit jours après, on donnait sur la même scène l’Étoile du Nord avec miss Kellog, cantatrice anglaise, qui flotte entre trente-deux et trente-quatre ans et qui a une fort belle voix. L’opéra de Meyerbeer n’ayant pas été suffisamment répété, manquait absolument d’ensemble dans le finale du second actes surtout. Les chœurs et l’orchestre couraient les uns après les autres. Course inutile. Ils n’ont jamais pu se rejoindre. On croyait assister à une œuvre médiocre de Wagner.

Par exemple, ce qui ne manquait pas de gaîté, c’était de voir, aux fauteuils d’orchestre, confondus parmi les spectateurs, quelques trombones et quelques bassons qui poussaient une note de temps à autre. J’avoue que cela m’intriguait. Quels étaient ces musiciens ? Fallait-il voir en eux des amateurs, des trombones de bonne volonté qui venaient sans invitation donner du renfort à l’orchestre ? Mon incertitude ne fut pas longue. Un coup d’œil me suffit pour découvrir la cause de cette anomalie. L’emplacement réservé aux exécutants n’ayant pas été suffisamment agrandi, on avait dû reléguer les cuivres au delà de la balustrade.

A l’Union Square theater, j’ai vu Ferreol représenté en anglais par une très-bonne troupe d’ensemble. J’ai assisté à une représentation de Conscience, une pièce très-habilement faite par deux jeunes auteurs américains, MM. Lancaster et Majuns. C’est là encore, m’a-t-on dit, que Rose Michel fut joué avec un immense succès.

Le soir où j’ai été à Wallack’s Theater, l’affiche annonçait la quatre centième représentation d’une pièce intitulée The Mighty Dollard, le Puissant Dollar. Les principaux rôles étaient tenus par deux artistes hors ligne, M. et madame Florence. L’un m’a rappelé notre excellent Geoffroy, et l’autre notre sémillante Alphonsine. Ce couple d’artistes qui joue depuis plus de vingt ans ensemble est des plus aimés en Amérique. Quant aux autres acteurs ils m’ont frappé par l’ensemble parfait de leur jeu. J’ai remarqué surtout une charmante ingénue qui a dix-sept ans à peine, qui se nomme miss Baker et qui tient son emploi de jeune première d’une façon très-remarquable. Je n’ai pas oublié non plus une excellente jeune personne miss Cummins.

Le Wallack’s Theater est dirigé par M. d’Entsch, un des plus jeunes et des plus habiles impressarii de New-York. Pour donner une idée de ce que c’est qu’un directeur américain, M. d’Entsch a réengagé M. et madame Florence pour quatre cents nuits. Il doit parcourir avec ces artistes toutes les principales villes de l’Union de New-York à San-Francisco, en jouant toujours la même pièce, le Mighty dollard.

Impossible de voir le Lyceum Theater, fermé pour la saison d’été. C’est dans ce théâtre que Fechter a eu tant de succès dans la Dame aux Camélias et dans plusieurs autres pièces. On y a joué aussi des drames avec chœurs et orchestre. C’est au Lyceum Theater que pour la première fois on mit l’orchestre hors de la vue du public, tentative que Wagner renouvelle en ce moment à Bayreuth. On a bien vite trouvé les inconvénients de cette innovation. D’abord l’acoustique était très-mauvaise ; puis les musiciens, entassés dans un bas-fond et ayant trop chaud, se rafraîchissaient comme ils pouvaient. Le premier soir, ce fut un violon qui défit sa cravate et qui déboutonna son gilet. Le lendemain, les altos ôtaient leurs jaquettes et jouaient en manches de chemise. Huit jours après, tous les exécutants se mettaient complètement à leur aise.

Un soir, le public vit tout à coup sortir des dessous du théâtre un léger nuage de fumée. Il y eut une véritable panique.

C’étaient les musiciens qui fumaient !

Cette alerte suffit pour que l’on se débarrassât non pas des musiciens, mais de cette ridicule invention. Les exécutants remirent bravement leurs habits et reprirent leur place dans la salle.

Un autre théâtre que je n’ai pu voir, c’est le grand Opéra-House, fermé comme le précédent.

Opéra-House a été construit par le fameux Fisk, assassiné comme on sait par son ami Stokes.

Ce Fisk était une des physionomies les plus originales et les plus marquantes de New-York. Parti de très-bas, il vendait dans sa jeunesse de la petite mercerie et de la pommade. Il est devenu non-seulement directeur du plus grand théâtre de New-York ; mais aussi vice-président d’un chemin de fer, commodore d’une ligne de steamers et colonel d’un régiment.

Il avait de l’audace et de l’énergie dans ses entreprises et beaucoup d’originalité dans sa façon de faire. Toute personne qui voulait être employée dans le chemin de fer qu’il dirigeait devait préalablement s’enrôler dans le régiment qu’il commandait. Il s’était composé de cette façon un des plus beaux régiments de New-York. Parfois il lui prenait fantaisie de réunir tous ses soldats et de les faire galamment défiler sous les yeux de quelque belle dame. Ce jour-là le chemin de fer faisait relâche et les stations étaient fermées sur toute la ligne.

Le somptueux colonel avait des équipages et des chevaux magnifiques. Il ne sortait jamais que dans une grande et belle voiture découverte attelée de huit chevaux.

Il y a une histoire d’amour qui explique sa mort tragique ; le grand impressario fut la victime d’un drame intime, et une double vengeance décida de son sort.

Du reste, voici les faits :

Fisk devint éperdument amoureux d’une belle Américaine à laquelle il fit une cour insensée. Spectacles prodigieux donnés en son honneur, défilés du fameux régiment, relâches successives de son chemin de fer, il mit tout en œuvre pour réussir, et naturellement il réussit. Naturellement aussi, la première chose que fit Fisk fut de présenter sa maîtresse à son ami Stokes. Depuis le roi Candaule les amants ont toujours été les mêmes. Stokes avait une assez belle fortune ; il trouva la belle à son goût et Fisk devint… le plus heureux des trois jusqu’au jour où un hasard lui fit découvrir la trahison de son ami.

Je ne sais si son premier mouvement fut de porter la main à son revolver ; mais je sais que la réflexion lui fit abandonner cette solution comme insuffisante. Il avait trouvé mieux.

Sans témoigner en aucune façon à son ami Stokes la haine qu’il lui portait, il parut s’attacher davantage à lui. Il le fit entrer dans certaines affaires qu’il dirigeait, engager tout son avoir sur des valeurs qu’il soutenait, puis quand il l’eut bien enferré, il jeta du papier sur la place, encombra le marché, provoqua une baisse formidable à la suite de laquelle le bon ami Stokes fut complétement ruiné.

Je pense que Fisk, satisfait de sa petite combinaison, eut alors un entretien avec Stokes dans lequel il lui expliqua le pourquoi et le comment de sa ruine. Ce qu’il y a de certain, c’est que Stokes, qui ne comprenait probablement pas la plaisanterie, jura à son tour de se venger. Comme il avait moins d’esprit que son ennemi, il eut recours à un procédé vulgaire, mais sûr. Il attendit un jour que Fisk sortît de Central Hôtel où logeait la belle Américaine, et il lui brûla tranquillement la cervelle.

Si Fisk avait survécu, il aurait certainement fait faire avec ce sujet un beau drame pour son théâtre.

Le dernier théâtre où je suis allé est le Fifth avenue Theater, une très-belle salle, où jouait un gros drame, Pique, dont les situations avaient été pillées un peu partout. Le drame, bien entendu, est de M. Boucicault.

Il y a encore à New-York deux théâtres allemands et un théâtre français, qui joue de temps à autre, quand il trouve un directeur. Cela arrive quelquefois.

Je ne dois pas terminer ces notes sur les théâtres américains sans parler d’une petite salle où j’ai entendu les Minstrels.

Là, il n’y a que des Nègres. Les artistes sont nègres, les chœurs sont nègres, les machinistes sont nègres, le directeur buraliste, le contrôleur, l’administrateur, ni homme ni femme, tous Moricauds.

En arrivant au théâtre, j’aperçus un orchestre, nègre, cela va sans dire, qui râclait des airs plus ou moins bizarres. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis que j’attirais l’attention des musiciens. Tous ces messieurs noirs me montraient les uns aux autres. Je n’aurais jamais cru que j’étais connu de tant de nègres et cela ne laissait pas que de me flatter un peu.

Le spectacle était assez drôle, ce qui fit que je restai. Quel fut mon étonnement lorsque, après l’entr’acte je rentrai dans la salle, de voir la même comédie se renouveler à mon égard, c’est-à-dire les musiciens me désigner les uns aux autres. Cette fois ils étaient blancs, tous blancs comme les fariniers dans la Boulangère. J’étais de plus en plus flatté, mais voyez ce que c’est que la gloire. J’appris que c’étaient les mêmes musiciens et que depuis le directeur jusqu’au dernier machiniste c’étaient de faux nègres, qui se barbouillaient et se débarbouillaient la figure trois ou quatre fois par soir, selon les nécessités de la pièce.