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Notice historique sur L’Abord-à-Plouffe/Figures et choses du passé

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Typographie L’Action populaire (p. 19-24).

CHAPITRE III



FIGURES ET CHOSES DU PASSÉ


Venant Lemay — Charles Antoine et Martin Clermont — Les vieilles maisons. Les vieux meubles — Souvenirs d’antan.


En ces temps fameux où vivaient la gente des cageux il y avait à l’Abord-à-Plouffe un gentilhomme, aubergiste, charretier et commerçant : je veux parler de M. Venant Lemay. Venant Lemay était l’homme du jour. Il avait un grand nombre de chevaux et de voitures. Son hôtel était le rendez-vous tout désigné des voyageurs et des navigateurs. Au printemps et à l’automne surtout M. Lemay les envoyait chercher ou conduire pour une modique somme jusqu’à Long Sault ou Charlemagne. M. Lemay était d’une charité proverbiale. Les anciens s’accordent à dire de lui qu’il était d’une grande prévenance et d’une exemplaire hospitalité pour tous. Homme de haute et forte stature il savait pourtant et au besoin réprimer les excès et arrêter les chicanes. L’Hôtel Lemay était situé en un endroit propice aux coins des deux routes à la place de l’hôtel Elzéar Lagacé d’aujourd’hui. C’était une immense maison de bois derrière laquelle il y avait de plus immenses bâtiments encore et qui servaient à remiser la marchandise ou bien les 60 chevaux et 30 voitures du propriétaire. Cet hôtel connut bien du monde : tous les soirs il y avait réunion pour entendre la lecture des journaux très rares à cette époque. Le feu le détruisit de fond en comble en même temps que la boulangerie de M. Eusèbe Lorrain qui se trouvait de l’autre côté du chemin en août 1880. M. Lemay reconstruisit : le feu passa de nouveau sans le détruire totalement cette fois. Puis nous avons eu l’hôtel d’aujourd’hui en belles briques et cet hôtel à part l’auberge est devenu depuis l’an dernier le siège principal des Machines Ford.

M. Lemay a élevé une belle famille et acquis une jolie aisance. De son mariage avec une presbytérienne, Christine McLen qui lui survécut jusqu’à l’âge de 92 ans et qui prenait part à toutes ses œuvres de charité, naquirent 4 filles : Madame Learmonth (Clarinthe), Madame King (Maggie), Madame Annie Lemay et Caroline qui mourût relativement jeune : et quatre garçons M. Eustache qui occupe dans le monde de la finance une première place, M. Daniel qui se distingue dans l’armée américaine par sa belle position militaire ; M. William qui seconda son père et qui mourût à l’âge de 47 ans et le petit Johny qui décéda dès l’âge de 7 ans.

M. Lemay mourut lui-même le 1er juin 1883 et fut solennement inhumé dans la crypte de l’église paroissiale, le 4 du même mois, au milieu d’un grand concours de parents et d’amis. M. Leblanc curé actuel présidait aux funérailles.

Est-il possible de passer sous silence le nom de Charli Clermont ? C’était un original, un comique et un plein de plans. Il était partout et de toutes les réunions. Mais l’endroit où il se rendait de préférence pour y jouer ses tours c’était l’Hôtel Lemay. « Ben, m’a dire comme on dit : Ce Venant Lemay là c’est un bon yable et pis chez lui on se dégourdit. » Et Charli se payait souvent la tête de son homme d’ailleurs très bon et très généreux. Un jour Charli prend des rames au bout de la petite montée chez le Docteur F. X. Plouffe d’aujourd’hui. Ces rames étaient des rames de cageux et M. Lemay qui les avaient achetées les avaient fait déposer là pour les revendre. Suivant le Bord de l’eau Charli vint sortir chez Hildège Lagacé puis se rendit à l’hôtel avec son fardeau. « Bonjour Lemay » dit notre gaillard en tendant la main, « veux-tu acheter de belles rames ? » « Combien demandes-tu pour ces rames ? je n’en ai pas besoin mais si çà te rend service. » Et la discussion s’engagea. À la fin M. Lemay prend un gros écu bien brillant : « prend-tu çà ? » en le faisant briller devant son type. « All right : Elles sont à toé, prends les pour ce vil prix « Arroir »… Et tous riaient de l’audace de Charli et M. Lemay tout le premier rigola quand il apprit ce joli tour. Les contemporains racontent aussi comment Charli s’y prenait pour manger… à des prix défiants toute concurrence. « Le cook » fait demander un pain : il vous le remettra » … Charli n’était pas plus méchant pour tout çà.

Et puisque nous avons parlé des Clermont n’oublions pas Antoine, Martin et Marguerite. Les deux premiers étaient des forts à bras, et deux frères s’il en fut. Habitués à manœuvrer la rame, tous les deux étaient aussi capables de donner une taloche. Le premier eut deux prêtres dans ses enfants : ils batailleront pour Dieu, la langue et la religion sur la plage américaine à Richmond ou aux alentours. Le second aimait passionnément les luttes politiques et prenait part à toutes les élections. Libéral ardent il rendait la position difficile et souvent intenable aux orateurs de l’autre parti. Sir P. Evariste LeBlanc qui fut député de Laval pendant 25 ans me disait : « Ce Martin Clermont m’a obligé de descendre de la tribune bien des fois ». Il fallait penser comme lui : autrement c’était la guerre. Les élections finies Martin redevenait l’ami intime de tous ses concitoyens. Et Marguerite Clermont leur sœur ! Quelle femme ! Un jour elle allait à travers champs accompagnée de sa nièce Onésime Clermont (Dame Ovide Sauriol). Sur leur chemin nos deux filles rencontrent un groupe de cageux. L’un d’eux s’écrit : « v’la la mienne » et embrasse la petite. Un second dit : « moé je prends l’autre »… Mais il avait fait un mauvais choix. Notre vigoureuse canadienne, bâtie en Hercule, saisit notre gaillard à la gorge et l’étendant sur la clôture de pierre, « ben embrasse-moi si t’es capable »… L’homme était tout bleui quand elle le lâcha…… Et les cageux rièrent bien fort de l’aventure.

Un événement qui fit beaucoup de bruit ce fut la « Bataille des Sauvages ». Des Indiens de Caughnaivaga étaient de passage à l’Abord-à-Plouffe pour y vendre des souvenirs qu’ils fabriquaient de leurs mains. Des jeunes gens se mirent tôt à rire de leur costume et de leurs manières. Un des Sauvages, ennuyé et pour effrayer la gente écolière saisit un grand couteau qu’il tenait sur lui. Mal lui en prit : car les parents eurent vent de l’affaire. On sortit donc des maisons et on se mit à la poursuite des vendeurs. Ceux-ci voyant le danger et voulant y échapper grimpèrent dans des plaines d’où ils furent délogés avec des cailloux. Ils entrèrent ensuite chez un nommé Chabot et allèrent se cacher au grenier. Les gens les poursuivirent jusque là. En les apercevant les sauvages se jetèrent du second étage et prirent la route conduisant à la grève. Là on leur fit un très mauvais parti. Ils furent cruellement battus et maltraités. L’affaire eut même des échos en cour de justice et on en parle encore aujourd’hui. Les habitants de l’Abord-à-Plouffe ne sont pas pressés de recevoir des races aux goûts et coutumes étrangères : c’est là leur moindre défaut…… !

Nous avons parlé des anciens : parlons maintenant des reliques du passé. Les plus vieilles maisons de l’Abord-à-Plouffe sont celles de Louis Labelle, Pierriche Sauriol, Antoine Plouffe, Georges Lorrain, Janvier Plouffe, Théodore Patry et Martin Plouffe Ces maisons ont ceci de particulier que dans leur construction il n’est pas entré un seul clou. Les différentes pièces qui les composaient, étaient unies entre elles par des chevilles de bois. Toutes les planches qui sont entrées dans leur fabrication ont été sciées avec la scie en long. Monté sur un chevalet de 6 à 8 pieds le billot était mis en planches par deux hommes dont l’un était au bas et l’autre au haut… Ces deux hommes étaient probablement les deux Lagacé, Joseph et Félix, seuls propriétaires alors de ce moulin antique et peu commode……

Et les vieilles horloges grand’père qui sonnaient si bien les heures malgré leur deux cents ans passés ! Et le vieux berceau en bois d’érable ou en chêne solide qui ne restait jamais vide ! Et les chaises berceuses avec support pour les pieds dont les mères se servaient pour endormir les petits en chantant « c’est la poulette grise » ! Et les rouets des vieilles qui filaient leur laine en songeant à leurs gas partis pour le chantier ou les cages ! Les vieux bancs-lits qu’on appelle aujourd’hui par dérision le « porte-feuille » où les enfants s’entassaient pour la nuit ! Moules à cuillères et à chandelles, fusils à plaque, miroirs sans âge, foulons, pierre à feu ! J’oubliais la huche dans laquelle se fabriquait un pain si appétissant et si nutritif ! Autant de choses qui nous parlent du passé et que l’on rencontre ici et là. Mais les collectionneurs les recherchent et ces choses antiques deviennent rares. Quand à moi j’ai mis la main sur une ceinture « l’Assomption » et le froid ne me fait plus peur……… Comme dans la chanson certain pourrait dire :


« Voici le cas que de mon père »
« Nobles débris qu’il m’a laissé.
« Je le conserverai, j’espère, »
« En souvenir du temps passé. »


Car selon la belle expression de M. Léon Mercier-Gouin, avocat et fils de Sir Lomer : « Comme un firmament tout constellé la nuit du passé nous apparaît toute diamentée d’étoiles souriantes » Regardons dons souvent ce passé : conservons-en le souvenir : soyons de la race de ceux qui ne laissaient rien mourir.