Nouvelle Encyclopédie poétique, tome XVIII, 1819/6

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Texte établi par P. Capelle, Ferra (Tome XVIIIp. 72-80).

DU VIRELAI.


Le virelai, ancien comme le vieux mot virer le marque, est une pièce à peu près dans le même goût que le lai, mais dont le nombre de vers est illimité ; elle ne roule également que sur deux rimes, qui sont très-difficiles à trouver, par la sujétion où est le poëte de les répéter souvent. On connaît des virelais qui ont deux cents vers ; et l’on conviendra qu’il n’est pas facile de fournir un si grand nombre de mêmes rimes sans qu’elles soient amenées de trop loin, et placées en dépit d’Apollon.

En voici un des plus anciens ; il est de Jean Froissart, qui vivait en 1395 :

On dit que j’ai bien maniere
D’être orguillousette[1],
Bien affiert[2] à estre fière
Jeune pucelette.

Hier matin me levay
Droit à la journée[3],
En un jardinet entray
Dessus la rousée.

Je cuiday[4] estre premiere
Au clos sur l’herbette ;
Mais mon doux amy y ere[5],
Cueillant la flourette.

On dit que j’ai bien maniere
D’estre orguillousette ;
Bien affiert à estre fiere
Jeune pucelette.

Un chappelet[6] ly donnay,
Fait à la vesprée[7] :
Il le prist, bon gré l’en say,
Puis m’a appellée :

Veuillez ouïr ma priere,
Très-belle et doucette ;
Un petit plus que n’affiere[8]
Vous m’estes durette.

On dit que j’ai bien maniere
D’estre orguillousette ;
Bien affiert à estre fiere
Jeune pucelette.


SUR LE MARIAGE.


Les malheurs du mariage
Troublent l’esprit le plus fort ;
Chacun sent, et fol et sage,
Les malheurs du mariage.

Prétends-tu qu’un pucelage
Qui se perd d’un seul effort,
Que les attraits d’un visage,
Le maintien d’un droit corsage,
Puissent conserver la rage
Qu’Amour met dans le courage
Des jeunes gens de son âge ?
Non, ce feu s’éteint d’abord ;
Le remords est le partage
D’un galant qui sent plus fort
Les malheurs du mariage.

L’espoir d’un grand héritage
Qu’on t’a promis par accord,
L’honneur d’un grand parentage,
Le désir d’avoir lignage,
Sont un si puissant ressort,
Que souvent on en soulage
Les malheurs du mariage.

Mais ce qui fait qu’on enrage,
C’est la peur du cocuage,
Quand on voit que tout l’abord
Se fait dans le voisinage ;
L’on craint le laquais, le page ;
Toutes choses font ombrage,
Tout donne mauvais présage ;
Sous le nom de badinage,

D’amitié, de cousinage,
Se fait certain tripotage.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
On demeure sans support :
Les malheurs du mariage
Troublent l’esprit le plus fort.

De l’envoyer au village,
De lui donner passeport,
Jamais tel pélerinage
N’apporte que du dommage ;
Il faut finir ce transport :
En un mot, en tout langage,
Les malheurs du mariage
Troublent l’esprit le plus fort.

L’espérance du veuvage,
Dit un très-grand personnage,
Quelquefois nous encourage ;
Mais c’est un bien long ouvrage,
Quand il finit par la mort.
Répétons donc cet adage :

Les malheurs du mariage
Troublent l’esprit le plus fort ;
Chacun sent, et fol et sage,
Les malheurs du mariage.

François Maynard.
SUR LES HYPOCRITES.


Dieu, dit l’apôtre en quelque part,
Aux personnes n’a point d’égard :
C’est en ces termes qu’il s’exprime ;
Mais d’une pareille maxime
On a depuis bien rabattu :
Dans les dévots tout est vertu ;
Dans les autres gens tout est crime.

Dieu, dit le même, est charité ;
Et presque partout il enseigne
Que si la charité ne règne,
Le reste n’est que vanité.
Que fait un dévot ? Il appelle
Sa haine du saint nom de zèle,
Et d’un tel manteau revêtu,
Il croit que tout est légitime.
Dans les dévots tout est vertu,
Dans les autres gens tout est crime.

Vous qui savez apercevoir
Une paille dans l’œil d’un autre,
Arrachez la poutre du vôtre :
C’est là votre premier devoir.
Mais quoi ! tout hypocrite estime
Que sa poutre n’est qu’un fétu.
Dans les dévots tout est vertu,
Dans les autres gens tout est crime.

J’aime un véritable chrétien
Qui suit l’esprit de l’Écriture ;
Je hais la fourbe et l’imposture
D’un Scribe et d’un Pharisien.
Mais en vain contre eux je m’anime ;
On me répond : C’est temps perdu :
Dans les dévots tout est vertu,
Dans les autres gens tout est crime.

L’abbé Regnier Desmarais.


LE RIMEUR REBUTÉ.


Adieu vous dy, triste lyre ;
C’est trop apprêter à rire.

De tous les métiers le pire,
Et celui qu’il faut élire
Pour mourir de male-faim,
C’est, à point, celui d’écrire.
Adieu vous dy, triste lyre.

J’avois vu dans la satyre
Pelletier cherchant son pain :
Cela me devoit suffire.
M’y voilà, s’il le faut dire ;
Faquin et double faquin,
(Que de bon cœur j’en soupire !)
J’ai voulu part au pasquin.
C’est trop apprêter à rire.

Tournons ailleurs notre mire,
Et prenons plutôt en main
Une rame de navire.
Adieu, vous dy, triste lyre.

Je veux que quelqu’un désire,
Voire brûle de nous lire.
Qu’on nous dore en maroquin ;
Qu’on grave sur le porphyre
Notre nom, ou sur l’airain ;
Que sur l’aile de Zéphire
Il vole en climat lointain.
Ce maigre loz où j’aspire
Remplira-t-il ma tirlire ?
En ai-je mieux de quoi frire ?
S’habille-t-on de vélin ?
Hélas ! ma chevance expire ;
Soucis vont me déconfire ;
J’en suis plus jaune que cire.
Par un si falot martyre
C’est trop apprêter à rire.

Et puis pour un qui m’admire,
Maint autre et maint me déchire,
Contre mon renom conspire,
Veut la rime m’interdire :
Tel cherche un bon médecin ;
(S’il entrouve, il sera fin)
Pour me guérir du délire,

Et, comme à cerveau mal-sain,:
L’hellébore me prescrire.
Je ne suis ni le plus vain,
Ni le plus sot écrivain ;
Si sçai-je bien pour certain
Qu’aisément s’enflamme l’ire
Dans le littéraire empire.
Despréaux encor respire
Toujours franc, toujours mutin.
Adieu vous dy, triste lyre.

Jouter avec ce beau sire
Seroit pour moi petit gain.
Sans bruit mes guestres je tire.
C’est trop apprêter à rire ;
Adieu vous dy, triste lyre.

Le P. Mourgues.



  1. Orguillousette, petite orgueilleuse.
  2. Bien affiert à estre fière, a bien sujet d’être fière.
  3. Droit à la journée, au point du jour.
  4. Je cuiday, je crus.
  5. Y ere, y était.
  6. Un chappelet, un petit chapeau.
  7. Fait à la vesprée, fait à la veillée.
  8. Que n’affiere, qu’il ne convient.