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Nouvelles de nulle part/Chapitre 15

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Traduction par Pierre Georget La Chesnais.
G. Bellais (p. 149-161).


CHAPITRE XV

SUR LE MANQUE D’ÉMULATION DANS UNE SOCIÉTÉ COMMUNISTE


— Oui, dis-je. Je m’attends à voir paraître Dick et Clara d’un moment à l’autre : ai-je le temps de vous poser une ou deux questions avant leur arrivée ?

— Faites, cher voisin, faites, dit le vieil Hammond. Plus vous me questionnerez, plus je serai content ; et d’ailleurs, s’ils viennent et me trouvent au milieu d’une réponse, ils n’auront qu’à s’asseoir tranquillement et à faire semblant d’écouter jusqu’à ce que j’aie fini. Je ne les troublerai pas ; ils seront très satisfaits d’être assis côte à côte et de se savoir près l’un de l’autre.

Je souris, comme il convenait, et dis :

— Bien ; je continuerai la conversation sans faire attention à eux, lorsqu’ils entreront. Voici donc ce que je voudrais vous demander : comment amenez-vous les gens à travailler, s’il n’y a pas de récompense du travail, et particulièrement comment les amenez-vous à travailler avec énergie ?

— Pas de récompense du travail ? dit Hammond, d’un ton grave. La récompense du travail est la vie. N’est-ce pas assez ?

— Mais aucune récompense pour un travail particulièrement bien fait ?

— Ample récompense : la récompense de la création ; le salaire que Dieu gagne, comme on aurait dit autrefois. Si vous vous mettez à demander un paiement pour le plaisir de créer, — la perfection du travail n’est pas autre chose, — la prochaine fois, nous entendrons quelque proposition pour récompenser la procréation des enfants.

— Mais l’homme du dix-neuvième siècle dirait que c’est un désir naturel de procréer des enfants et un désir naturel de ne pas travailler.

— Oui, oui, je connais cette antique platitude, — complètement fausse, et même, pour nous, tout à fait dénuée de sens. Fourier, dont tout le monde se moquait, comprenait mieux la question.

— Pourquoi est-ce dénué de sens pour vous ?

— Parce que cela suppose que tout travail est souffrance, et nous sommes si loin de le croire, que, comme vous avez pu le remarquer, une sorte de crainte grandit parmi nous qu’un jour nous manquions, non de richesse, mais d’ouvrage. C’est un plaisir que nous craignons de perdre, non une peine.

— Oui, j’ai remarqué cela, et je comptais aussi vous interroger à ce sujet. Mais, en attendant, vous parliez de l’agrément du travail parmi vous ; que vouliez-vous prétendre au juste ?

— Ceci, que maintenant tout travail est agréable ; soit parce que l’espoir d’acquérir honneur et prospérité en travaillant cause une excitation agréable, même lorsque le travail en lui-même est peu plaisant ; soit parce qu’il est devenu une agréable habitude, comme, par exemple, pour ce que vous pourriez appeler un travail machinal ; enfin (et la plus grande partie de notre travail est de cette sorte) parce que le travail lui-même procure un véritable plaisir des sens, c’est-à-dire qu’il est fait par des artistes.

— Je comprends. Pouvez-vous me dire maintenant comment vous êtes parvenus à cet heureux état ? Car, à parler franchement, cette transformation des mœurs de l’ancien monde me paraît beaucoup plus grande et plus importante que tous les autres changements que vous m’avez racontés, relativement au crime, à la politique, à la propriété et au mariage.

— Vous avez raison, dit-il. Vous pourriez même dire, plutôt, que c’est cette transformation qui rend toutes les autres possibles. Quel est l’objet de la révolution ? Certainement, de rendre les gens heureux. La révolution ayant accompli sa transformation prédestinée, comment pouvez-vous empêcher la montée de la contre-révolution, si ce n’est en rendant les gens heureux ? Quoi ! faudra-t-il attendre du malheur la paix et la stabilité ? Il serait plus raisonnable de vouloir cueillir des raisins sur les buissons d’épine, des figues sur les chardons ! Et le bonheur sans un heureux travail journalier est impossible.

— Très évidemment juste, dis-je : car il me semblait que le vieillard prêchait un peu. Mais répondez à ma question : comment avez-vous atteint ce bonheur ?

— En peu de mots, par l’absence de contrainte artificielle, par la liberté pour tout homme de faire ce qu’il sait faire le mieux, jointe à la connaissance des produits du travail, dont nous avons réellement besoin. Je dois avouer que nous ne sommes parvenus à cette connaissance que lentement et péniblement.

— Continuez, dis-je, donnez-moi plus de détails ; expliquez plus complètement. Ce sujet m’intéresse excessivement.

— Oui, je vais le faire ; mais, pour cela, il faut que je vous ennuie en vous parlant un peu du passé. Le contraste est nécessaire pour cette explication. Ça ne vous fait rien ?

— Non, non.

Il se réinstalla dans son fauteuil pour un long discours :

— Il est évident, d’après tout ce que nous avons entendu dire et lisons, qu’à la dernière époque de la civilisation, les hommes se trouvaient dans un cercle vicieux, quant à la production des biens. Ils avaient atteint une merveilleuse facilité de production et, afin de tirer le meilleur parti de cette facilité, ils avaient peu à peu créé (ou, plutôt, laissé se former) un système extrêmement compliqué de vente et d’achat, que l’on a appelé le marché mondial ; et ce marché mondial, une fois mis en train, les obligeait à continuer de fabriquer plus de produits, et toujours plus de produits, qu’ils en eussent besoin ou non. Ainsi, tandis que, bien entendu, ils ne pouvaient s’affranchir de la nécessité de fabriquer pour les nécessités réelles, ils créaient une série indéfinie de nécessités factices ou artificielles, qui devint, sous la loi de fer du susdit marché mondial, égale en importance aux nécessités de la vie. Par là, ils se surchargèrent d’une prodigieuse masse de travail, uniquement pour maintenir leur misérable système.

— Oui, et alors ?

— Eh bien ! alors, comme ils s’étaient obligés à chanceler sous cet horrible fardeau d’inutile production, il leur devint impossible de considérer le travail et ses résultats à un autre point de vue que celui-ci : l’effort incessant pour dépenser sur chaque article la plus faible somme possible de travail, et en même temps pour fabriquer autant d’articles que possible. À cette « production à bon marché », comme on disait, tout était sacrifié. Le bonheur de l’ouvrier dans son travail, ou plutôt son confort le plus indispensable, sa santé même, sa nourriture, ses vêtements, son logement, son temps, son plaisir, son éducation — bref, sa vie — ne pesaient pas un grain de sable dans la balance, comparés à cette affreuse nécessité de « produire à bon marché » des objets, dont une grande partie ne valaient pas la peine d’être produits du tout. Oui, et on raconte, et il faut le croire, si accablants sont les témoignages, — bien que beaucoup, aujourd’hui, ne puissent pas le croire, — que même des hommes riches et puissants, les maîtres des pauvres diables dont je viens de parler, consentaient à vivre au milieu de spectacles, de bruits et d’odeurs tels qu’il est dans la nature humaine d’en avoir horreur et de les fuir, afin de soutenir par leurs richesses cette suprême extravagance. En fait, la communauté tout entière était prise dans la gueule de ce monstre dévorant, « la production à bon marché », où l’avait jetée le marché mondial.

— Hélas ! dis-je. Mais qu’arriva-t-il ? Leur habileté et leur facilité à produire ne sont-elles pas venues à bout de ce chaos misérable, à la fin ? N’ont-ils pu gagner de vitesse ce marché mondial, puis, résolument, se mettre à chercher les moyens de se soulager de cette effroyable charge de travail superflu ?

Il sourit amèrement.

— L’ont-ils seulement essayé ? Je n’en suis pas sûr. Vous connaissez le vieux dicton : l’insecte s’habitue à vivre dans le fumier ; et que le fumier leur parût doux ou non, il est certain que ces gens y vivaient.

Sa façon de juger la vie du dix-neuvième siècle me suffoqua un peu, et je dis faiblement :

— Mais l’économie de travail due aux machines ?

— Eh ! fit-il. Qu’est-ce que vous dites-là ? L’économie de travail due aux machines ? Oui, elles étaient faites « pour économiser le travail » (ou, pour parler plus clairement, des vies d’hommes) sur tel ouvrage, afin de pouvoir le dépenser, — je pourrais dire le gaspiller, — sur tel autre ouvrage, probablement inutile. Ami, toutes leurs inventions pour épargner le travail aboutissaient uniquement à augmenter le fardeau de travail. L’appétit du marché mondial croissait en raison du travail dont il se nourrissait : les pays compris dans le cercle de la « civilisation » (c’est-à-dire la misère organisée) regorgeaient des rebuts du marché, et la force et la ruse étaient employées sans frein à « ouvrir » des pays hors de ces limites. Ce procédé d’« ouverture » est étrange pour quiconque a lu les professions de foi des hommes de cette époque, mais n’a pas pénétré leur manière d’agir ; c’est peut-être ce qui nous montre au pis la grande tare du dix-neuvième siècle : la pratique d’une affectation hypocrite pour éviter la responsabilité d’une férocité réelle. Lorsque le marché mondial civilisé guettait un pays qui jusqu’alors avait échappé à ses griffes, on trouvait quelque prétexte clair, — la suppression d’un esclavage différent de celui du commerce, et moins cruel ; l’expansion d’une religion à laquelle ses promoteurs ne croyaient plus ; la « délivrance » de quelque forcené ou de quelque fou homicide, que ses méfaits avaient mis dans l’embarras au milieu des indigènes du pays « barbare » — bref, n’importe quel bâton avec lequel on pût frapper. Puis on prenait un aventurier hardi, sans principes, ignorant (il n’était pas difficile à trouver à l’époque de la concurrence), et on l’invitait, à force de présents, à « créer un marché » en brisant tout ce qu’il pouvait y avoir de traditions sociales dans le pays condamné, en y détruisant à loisir tout ce qu’il lui plairait. Il forçait les indigènes à recevoir des produits dont ils n’avaient pas besoin et s’emparait de leurs produits naturels en « échange », — c’était le nom de cette sorte de vol, — et, par là il « créait de nouveaux besoins », et pour y suffire (c’est-à-dire pour que leurs nouveaux maîtres leur permissent de vivre), les malheureux, impuissants, étaient obligés de se vendre et se soumettre à l’esclavage de l’écrasant travail sans espoir, afin d’avoir de quoi acheter les inutilités de la « civilisation ». Ah ! dit le vieillard en désignant le musée, j’ai lu des livres et des papiers là-dedans où sont racontées d’étranges histoires sur la manière dont la civilisation (ou misère organisée) traitait la « non-civilisation » ; depuis le temps où le gouvernement britannique envoyait, de propos délibéré, des couvertures infectées de petite vérole, comme poison de choix, à d’innocentes tribus de Peaux-Rouges, jusqu’à l’époque où l’Afrique fut dévastée par un homme appelé Stanley, qui…

— Pardon, dis-je, mais, vous le savez, le temps presse, et je désire continuer notre sujet suivant le chemin le plus court possible ; je voudrais tout de suite vous demander ceci, sur les produits fabriqués pour le marché mondial : quelle était leur qualité ? ces gens, qui étaient si habiles à fabriquer, je suppose qu’ils fabriquaient bien ?

— La qualité ! dit le vieillard d’un ton bourru, assez mécontent d’être interrompu dans son histoire ; comment auraient-ils pu faire attention à de telles niaiseries que la qualité des marchandises qu’ils vendaient ? Les meilleures étaient d’une assez basse moyenne et les plus mauvaises étaient de simples pis-aller qu’on prenait en guise des objets demandés, mais qu’on n’aurait pas supportés si l’on avait pu avoir autre chose. C’était une plaisanterie courante de ce temps-là, que les produits étaient faits pour la vente et non pour l’usage ; plaisanterie que vous pouvez comprendre, vous qui venez d’une autre planète, mais nos gens ne le peuvent pas.

— Quoi ! ne faisaient-ils rien de bien ?

— Si, il y avait une catégorie de produits qu’ils fabriquaient absolument bien, et c’était la catégorie des machines qui servaient à fabriquer les objets. C’étaient habituellement des ouvrages tout à fait parfaits, admirablement appropriés à leur usage. En sorte que l’on peut dire que le grand exploit du dix-neuvième siècle a été la fabrication de machines, merveilles d’invention, d’habileté et de patience, dont on se servait pour la production d’innombrables quantités de pis-aller sans valeur. En réalité, les propriétaires de machines ne considéraient rien de ce qu’ils fabriquaient comme des produits, mais uniquement comme des moyens de s’enrichir. Bien entendu, le seul signe auquel on reconnaissait l’utilité des produits, était qu’il se trouvât des acheteurs — raisonnables ou stupides, peu importait.

— Et les gens s’arrangeaient de cela ?

— Un temps.

— Et ensuite ?

— Ensuite, la culbute, dit le vieillard en souriant, et le dix-neuvième siècle s’est vu lui-même comme un homme qui aurait perdu ses habits étant au bain et qui est obligé d’aller tout nu par la ville.

— Vous êtes bien dur pour ce malheureux dix-neuvième siècle.

— Naturellement, je le connais si bien.

Il se tut un moment, puis il dit :

— Il y a dans notre famille des traditions — des histoires véritables, plutôt — datant de ce siècle : mon grand-père a été une de ses victimes. Si vous êtes un peu au courant, vous comprendrez combien il a souffert, si je vous dis qu’il était, en ce temps-là, un pur artiste, un homme de génie et un révolutionnaire.

— Je crois comprendre, dis-je ; mais maintenant, il semble, vous avez changé tout cela ?

— Oui, plutôt. Les produits que nous fabriquons sont faits parce qu’on en a besoin : les hommes travaillent pour l’usage de leurs voisins, comme ils travailleraient pour eux-mêmes, et non pour un vague marché dont ils ne savent rien et sur lequel ils n’ont aucun contrôle : comme il n’y a ni achat ni vente, ce serait simplement de la folie de fabriquer des produits pour le cas où on en aurait besoin ; car il n’y a plus personne qui puisse être forcé à les acheter. Ainsi, tout ce qui est fabriqué est bon, et absolument propre à son objet. Rien ne peut être fait que pour un usage déterminé ; aussi on ne fait pas de produits inférieurs. De plus, comme je l’ai déjà dit, nous nous sommes rendu compte de nos besoins, en sorte que nous ne fabriquons pas plus que ce qu’il nous faut ; et comme rien ne nous oblige à fabriquer une grande quantité de choses inutiles, nous avons assez de temps et de ressources pour regarder la fabrication comme notre plaisir. Tout travail qui serait fastidieux à faire à la main est fait par un machinisme énormément perfectionné ; et tout travail qu’il est agréable de faire à la main est fait sans machinisme. Il n’est pas difficile de trouver de l’ouvrage convenant au tour d’esprit particulier à chacun ; en sorte que nul n’est sacrifié aux besoins d’un autre. De temps en temps, lorsque nous avons reconnu que quelque travail est trop déplaisant ou pénible, nous l’avons abandonné, et nous avons tout à fait renoncé à l’objet qu’il produisait. Vous voyez bien maintenant que, dans ces conditions, tout le travail que nous faisons est un exercice de l’esprit et du corps plus ou moins agréable : en sorte qu’au lieu d’éviter le travail, tout le monde le recherche : et, les gens étant devenus plus adroits au travail de génération en génération, il est devenu si facile qu’il semble que l’on fasse moins, alors que probablement on produit davantage. Je pense que cela explique cette crainte, à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, d’une disette possible de travail, crainte que vous avez peut-être déjà remarquée, sentiment qui grandit et qui s’est développé depuis une vingtaine d’années.

— Mais croyez-vous qu’il y ait à craindre une disette de travail parmi vous ?

— Non, je ne crois pas, et je vous dirai pourquoi ; c’est le penchant de chacun de rendre son propre ouvrage de plus en plus agréable, ce qui a pour résultat d’élever l’idéal de perfection (car personne n’aime produire un ouvrage qui ne soit pas à son honneur) et de provoquer une plus mûre réflexion avant la production ; et il y a un nombre si considérable de choses qui peuvent être traitées comme des œuvres d’art, que cela seul donne du travail à une foule de gens adroits. Et puis, si l’art est inépuisable, la science l’est aussi ; et bien qu’elle ne soit plus la seule occupation innocente à laquelle un homme intelligent puisse passer son temps, comme on le croyait autrefois, il y a pourtant — et je pense qu’il y aura toujours — beaucoup de gens qu’excite la lutte contre ses difficultés, et qui la préfèrent à tout. Et puis, à mesure que le travail impliquera de plus en plus de plaisir, je pense que nous reprendrons des genres d’ouvrage produisant des objets désirables, mais que nous avons abandonnés faute d’avoir su les conduire agréablement. Au surplus, je crois que c’est seulement dans certaines parties de l’Europe, plus avancées que le reste du monde, que vous entendrez parler de cette crainte d’une disette de travail. Les pays qui ont été autrefois les colonies de la Grande-Bretagne, par exemple, et particulièrement l’Amérique — surtout la partie de l’Amérique qui a formé les États-Unis — nous sont aujourd’hui et seront pendant longtemps d’une grande ressource. Ces pays, et, comme je vous le dis, particulièrement l’Amérique du Nord, ont si terriblement souffert des derniers jours de la civilisation dans toute sa vigueur, et vivre y était devenu tellement affreux, qu’ils sont maintenant très en retard pour tout ce qui rend la vie agréable. On peut dire que depuis près de cent ans les gens de l’Amérique du Nord sont occupés à transformer en habitation un monceau d’ordures puantes ; et il y a encore beaucoup à faire, d’autant plus que le pays est si grand.

— Eh bien, dis-je, je suis extrêmement heureux de penser que vous avez une telle perspective de bonheur devant vous. Mais je voudrais vous poser encore quelques questions, et ensuite j’aurai fini pour aujourd’hui.