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Nouvelles poésies (Van Hasselt)/Le Soulier de la Vierge

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Ballades
Nouvelles PoésiesBruylant et Cie (p. 178-185).


Le soulier de la Vierge.





Gebt ihr dem alten Manne nichts ?
xxxxxxxxO hört, ihr lieben Leute !
L. Koch.





 
Quand l’angelus murmure à travers le feuillage
Son chant d’airain,
Où donc va ce vieillard, triste et ployé par l’âge,
Le long du Rhin ?

Il traîne, en gémissant, par les sentiers arides,
Ses pieds tremblants,

Et le vent chasse autour de son front plein de rides
Ses cheveux blancs.

Il va, les yeux en pleurs et la tête affaissée
Sous l’aquilon,
Et porte dans sa main, de froid toute glacée,
Son violon.

— « Hélas ! soupire-t-il, naguère à mon envie
« Tout souriait.
« Pas un nuage obscur dans le ciel de ma vie
« Qui scintillait.

« L’espérance émaillait toute ma fantaisie
« De ses couleurs,
« Et ton rosier pour moi toujours, ô poésie,
« Avait des fleurs.

« Libre et loin du chemin des ambitions viles
« Et des méchants,
« J’allais dans les châteaux et dans les grandes villes
« Avec mes chants.

« Alors autour de moi c’était un vrai délire.

« Car mes refrains
« Rendaient la joie aux cœurs et rendaient le sourire
« Aux fronts chagrins.

« Et maintenant je vais triste et seul sur la terre,
« Sans avenir.
« Et nul ne garde plus du chanteur solitaire
« Un souvenir.

« Car ma voix est cassée et tremble de vieillesse
« Comme ma main ;
« Et, quand je veux chanter, la foule qui me laisse
« Va son chemin. »

Or, en parlant ainsi, le bon vieillard arrive,
Tout défaillant,
Auprès d’une chapelle assise sur la rive
Du Rhin bruyant :

Chapelle humble et rustique, où toute âme qui saigne
Et vient à Dieu,
Trouve l’oubli du monde et cette paix qui règne
Dans le saint lieu.


Sur son autel sourit l’image de la Vierge
Si tendrement,
Et de chaque côté brûle dans l’ombre un cierge
Tranquillement.

Le ménestrel s’arrête au seuil, se signe et prie
En sanglotant :
— « Ayez pitié de moi, bonne Vierge Marie
« Que j’aime tant !

« Mère des affligés, vous voyez ma détresse
« Et mon émoi.
« Vous, pour tous les malheurs si pleine de tendresse,
« Secourez-moi ! » —

Puis, réveillant avec ses mains de froid roidies
Son violon,
Il fait gémir la voix des cordes engourdies
Par l’aquilon.

Quelle plainte lugubre en sort, et quel poëme
Désespéré !
Un tigre du désert, une pierre elle-même
En eût pleuré.


L’archet s’arrête. Au fond de l’église bourdonne
Le chant encor,
Et l’image au vieillard fait un signe et lui donne
Son soulier d’or.

Il tombe à deux genoux. Mais la Vierge rassure
Sa crainte enfin.
Et le voilà, qui prend la petite chaussure
Faite d’or fin.

Dans Mayence le soir il descend, pris de fièvre
Et mort de faim.
— « Voulez-vous acheter ce soulier, maître orfèvre ?
« Il est d’or fin. » —

Et l’orfèvre au vieillard qui de plus en plus tremble :
— « D’or, en effet.
« Car je dois en savoir quelque chose, il me semble,
« Moi qui l’ai fait.

« Mais ce trésor de qui l’as-tu ? » — « C’est de la Vierge
« Que je le tiens. » —
— « À d’autres ! ce n’est pas ainsi qu’on se goberge
« Entre chrétiens.


« Autrefois on contait de semblables sornettes
« Aux bonnes gens.
« Quant à moi, je prétends en avoir les mains nettes.
« Holà ! sergents ! » —

— « Est-ce ainsi, vagabond, que de nous tu te railles ? » —
Et, plein d’effroi,
On l’enchaîne, on l’enferme entre quatre murailles
De par le roi.

Il a beau répéter les serments et beau faire ;
On n’y croit pas.
Le juge en rit lui-même et termine l’affaire
Sans longs débats.

— « Pour ce crime, dit-il, point de miséricorde.
« Voici l’arrêt :
« Sacrilège, demain tu mourras par la corde.
« Donc soyons prêt. » —

L’aube voit cheminer le lugubre cortège
Le long du Rhin.
Mais comme te voilà, vieillard que Dieu protège,
Calme et serein !


Bien que sa route, hélas ! soit longue et douloureuse,
Il va pourtant.
Et là-haut, au sommet du rocher que l’eau creuse,
La mort l’attend.

Il va toujours, il va. Mais voilà qu’il arrive,
Tout confiant,
Auprès de la chapelle assise sur la rive
Du Rhin bruyant.

Et sur le seuil rustique il s’agenouille et prie
En sanglotant :
— « Ayez pitié de moi, bonne Vierge Marie
« Que j’aime tant !

« Mère des affligés, vous voyez ma détresse
« Et mon émoi.
« Vous, pour tous les malheurs si pleine de tendresse,
« Secourez-moi ! » —

N’est-elle pas de ceux que le monde abandonne
Le bouclier ?
Ô miracle ! voilà qu’au vieillard elle donne
L’autre soulier.


Et toute l’assistance, émue et consternée,
Tombe à genoux,
Et murmure, devant le Seigneur prosternée :
— « Assistez-nous ! » —

Et le juge s’écrie : — « Aveugles que nous sommes,
« Ô Dieu puissant !
« La mort, sans vous, prenait et retranchait des hommes
« Cet innocent. » —

Puis la foule ramène en triomphe à Mayence
Le ménestrel,
Disant : — « Heureux qui met en vous sa confiance,
« Vierge du ciel ! » —

Vierge, éclairez toujours de votre grâce insigne
Notre chemin.
Car il suffit, pour nous sauver, d’un simple signe
De votre main.



Novembre 1852.