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Odes funambulesques/1874/Préface

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Odes funambulesquesAlphonse Lemerre (p. 5-20).


PRÉFACE


1857 —

Eh quoi ! s’écria-t-il, ce pont n’était-il donc pas assez beau lorsqu’il paraissait avoir été construit en jaspe ? Ne doit-on pas craindre d’y poser les pieds, maintenant qu’il nous apparaît comme un charmant et précieux assemblage d’émeraudes, de chrysoprases et de chrysolithes ?
Goethe, L’Homme à la Lampe.

Les Éditeurs des Odes funambulesques ont-ils eu raison de rassembler en un volume ces feuillesvolantes que le poëte avait abandonnées comme un jouet pour la récréation des premières brises ? Voilàassurément des fantaisies plus que frivoles ; elles ne changeront en rien la face de la société, et elles nese font même pas excuser, comme d’autres poëmes de ce temps, par le génie. Bien plus, la borne idéalequi marque les limites du bon goût y est à chaque instant franchie, et, comme le remarque judicieusement M. Ponsard dans un vers qui survivrait à ses œuvres, si ses œuvres elles-mêmes ne devaient demeurer immortelles,

Quand la borne est franchie, il n’est plus de limite.

Plus de limite, en effet, c’est le pays des fleuves aurifères, des neiges éternelles, des forêts de fleurs. Voici l’héliante, l’asclépias, la mauve écarlate, la mousse blanche d’Espagne, les oiseaux-mouches, les troupeaux de buffalos et d’antilopes. Dans ces prairies ondulées, dans ces océans de verdure, habités aussi par des dindons, parcourus en tous sens par des Indiens coloriés d’une manière bizarre, notre homme, vêtu d’une bonne blouse de peau de daim et chaussé de mocassins aux semelles épaisses, chasse aux chevelures. Pourquoi la prairie parisienne n’aurait-elle pas son Henri Haller et son capitaine Mayne-Reid ? Il y a bien la question du sang humain ; rassurez-vous, toutefois : dans le grand désert dont la Banque de France et la Monnaie sont les oasis, tout le monde est chauve, et ce seront des perruques seulement que l’ennemi de Navajoes en frac suspendra à sa ceinture. La balle de son rifle ne tuera que des mannequins à épouvanter les oiseaux, s’il reste même de ces mannequins-là ! car les oiseaux sont devenus très malins. Ils ont lu les chasses de M. Elzéar Blaze et celles de M. Viardot. Ils ont lu par la même occasion d’autres chasses et aussi quelques recueils d’ana ; si par hasard on les en priait bien fort, ils feraient leurs Échos de Paris et leur Courrier de Paris tout comme M. Edmond Texier ou M. Villemot.

« D’autres temps, d’autres oiseaux ! d’autres oiseaux, d’autres chansons ! » murmure le divin Henri Heine, et il ajoute :

« Quel piaillement ! on dirait des oies qui ont sauvé le Capitole !

« Quel ramage ! Ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans les serres qui se donnent des airs d’aigles portant la foudre de Jupiter. »

Eh bien, que ferez-vous, Argiens aux cnémides élégantes ? Attaquerez-vous ces moineaux et ces oies à grands coups de lance ? N’est-ce pas assez d’une sarbacane pour mettre en fuite une couvée de pierrots, et, quant aux volatiles plus graves, à ceux qui servent de point de comparaison pour exprimer la majesté de Héra aux bras de neige, il suffit sans doute de leur arracher de l’aile une plume pour écrire un mot. Un mot ! n’est-ce pas beaucoup déjà, lorsque tant de messieurs affairés font un métier de cheval, et, les yeux crevés, tournent du matin au soir la roue d’un pressoir qui n’écrase rien ?

Assurément ce temps-ci est un autre temps ; ce qu’il appelle à grands cris, ce sont les oiseaux joyeux et libres ; c’est la chanson bouffonne et la chanson lyrique. Lyrique, parce qu’on mourra de dégoût si l’on ne prend pas, de-ci de-là, un grand bain d’azur, et si l’on ne peut quelquefois, pour se consoler de tant de médiocrités, « rouler échevelés dans les étoiles » ; bouffonne… tout simplement, mon Dieu ! parce qu’il se passe autour de nous des choses très drôles. De temps en temps Aristophane refait bien sa comédie de Ploutos, qu’il intitule Mercadet, ou une autre de ses comédies, qu’il intitule Vautrin, ou Les Saltimbanques, ou autrement ; mais toutes sortes d’obstacles arrêtent le cours des représentations, car enfin l’art dramatique est dans le marasme. Et puis, à ces satires refaites après coup, il manque toujours la parabase des Oiseaux ; il manque les chœurs, ces Odes vivantes qui font passer des personnages aux spectateurs du drame la même coupe remplie jusqu’aux bords d’un vin réparateur. En quelle langue peut-on s’écrier aujourd’hui sur un théâtre : « Faibles humains, semblables à la feuille légère, impuissantes créatures pétries de limon et privées d’ailes, pauvres mortels condamnés à une vie éphémère et fugitive comme l’ombre ou comme un songe léger, écoutez les oiseaux, êtres immortels, aériens, exempts de vieillesse, occupés d’éternelles pensées[1] ! » En quelle langue pourrions-nous dire aux boursiers, qui lisent dans leur stalle le cours de la Bourse : « L’Amour s’unissant aux ténèbres du Chaos ailé engendra notre race au sein du vaste Tartare, et la mit au jour la première. Avant que l’Amour eût tout mêlé, la race des Immortels n’existait pas encore ; mais quand le mélange de toutes choses fut accompli, alors parut le ciel, l’océan, la terre et la race immortelle des Dieux. Ainsi nous sommes beaucoup plus anciens que tous les Dieux. Nous sommes fils de l’Amour, mille preuves l’attestent[2]. »

J’entre dans un théâtre de genre à l’instant précis où la salle croule sous les bravos. En effet, le rideau s’est levé sur un décor aussi hideux qu’un véritable salon bourgeois. Aux fenêtres, de vrais rideaux en damas laine et soie, attachés avec de vraies torsades de passementerie à de vraies patères en cuivre estampé. Sur la cheminée, une vraie pendule de Richond. Puis de vrais meubles et une vraie lampe avec un vrai abat-jour rose en papier gaufré. Voici un vrai comédien qui met ses vraies mains dans ses vraies poches ; il fume un vrai cigare ; il dit : qu’est-ce que t’as ? comme un vrai commis de nouveautés ; les applaudissements roulent comme un tonnerre, et la foule ne se sent pas d’aise. ― « Avez-vous vu ? Il fume un vrai cigare ! Il a une vraie culotte ; regardez comme il prend bien son chapeau ! Il a dit : j’aime Adèle, tout à fait comme M. Édouard que nous connaissons, lorsqu’il allait épouser Adèle ! » Tu as raison, bon public. Tout cela est réel comme le papier timbré, le rhume de cerveau et le macadam. Les gens qui se promènent sur ce tréteau encombré de poufs, de fauteuils capitonnés et de chaises en laque, semblent en effet s’occuper de leurs affaires ; mais est-ce que je les connais, moi spectateur ? Est-ce que leurs affaires m’intéressent ? Je connais Hamlet, je connais Roméo, je connais Ruy Blas, parce qu’ils sont exaltés par l’amour, mordus par la jalousie, transfigurés par la passion, poursuivis par la fatalité, broyés par le destin. Ils sont des hommes, comme je suis un homme. Comme moi ils ont vu des lacs, des forêts, des grands chemins, des cieux constellés, des clairières argentées par la lune. Comme moi ils ont adoré, ils ont prié, ils ont subi mille agonies, la souffrance a enfoncé dans leurs cœurs les pointes de mille glaives. Mais comment connaîtrais-je ces bourgeois nés dans une boîte ? Ils ont, me direz-vous, les mêmes tracas que moi, de l’argent à gagner et à placer, des termes à payer, des remèdes à acheter chez le pharmacien. Mais justement c’est pour oublier tous ces ennuis que je suis venu dans un théâtre ! Que ces gens-là me soient étrangers, cela ne serait encore rien ; ce qu’il y a de pis, c’est que je leur suis, moi, profondément étranger. Ils ne savent rien de moi, ils ne m’aiment pas, ils ne me plaignent pas quand je suis désolé, ils ne me consolent pas quand je pleure, ils ne souriraient guère de ce qui me fait rire aux éclats.

À chaque instant le chœur antique disait au spectateur : « Nous avons toi et moi la même patrie, les mêmes Dieux, la même destinée ; c’est ta pensée qui acère ma raillerie, c’est ton ironie qui a fait éclater mon rire en notes d’or. » À défaut de chœur, Racine et Shakspeare disent cela eux-mêmes. Ils le disent à chaque vers, à chaque ligne, à chaque mot, tant leur âme individuelle est pénétrée, envahie et submergée par l’âme humaine. Mais aujourd’hui, même dans les œuvres où par hasard le génie comique éclate en liberté, l’auteur a toujours l’air de faire tous ces mots-là pour lui et de s’amuser tout seul. Il manque toujours le chœur, ou du moins ce mot, ce cri, ce signe qui invite à la communion fraternelle. Si le poëte des Odes funambulesques pouvait avouer un instant cette fatuité, nous dirions qu’il a voulu tenter comme des essais de chœurs pour Vautrin, pour Les Saltimbanques, pour Jean Hiroux, la plus haute tragédie moderne, encore à faire. Il se serait efforcé de rompre la glace qui sépare de la foule quelques-unes des célébrités contemporaines, et de montrer violemment dans une ombre déchirée par un rayon de lumière leur côté humain et familier. En un mot, il aurait tâché de faire avec la Poésie, cet art qui contient tous les arts et qui a les ressources de tous les arts, ce que se propose la Caricature quand elle est autre chose qu’un barbouillage. Hâtons-nous de dire qu’il n’a biographié personne. Il n’a pas même vu extérieurement et de très-loin le mur qui environne la vie privée. Ceci est utile à constater, à un moment où, si cela continue, nous finirons par être dégôutés même de Plutarque.

Ici la critique reprend la parole. ― « Vous vouliez peindre votre temps, à la bonne heure. Était-ce une raison pour marcher sur la tête et pour vous vêtir d’oripeaux désordonnés et bizarres ? Est-ce pour peindre quelque chose, s’il vous plaît, que vous affectez ces mètres extravagants, ces césures effrontées, ces rimes d’une sauvagerie enfantine ? » Peut-être bien. Un homme qui est très spirituel malgré sa réputation d’homme d’esprit, M. Nestor Roqueplan, a défini notre époque par un seul mot très-éloquent : le Paroxysme. Selon lui, le grand caractère de notre âge complexe était celui-ci, que tout s’est élevé à un degré extrême d’intensité. Pour éclairer ce qu’éclairait autrefois la chandelle classique, il faut des orgies de gaz, des incendies, des fournaises et des comètes. On était riche avec dix mille livres de rente, et maintenant, si un banquier ne possède que dix millions de francs, chacun dit de lui : « Ce pauvre un tel n’est guère à son aise ! » Où il y avait du gris, nous mettons du vermillon pur, et nous trouvons que cela est encore bien gris. Nos écrivains sont si spirituels que leurs cheveux en tombent, nos femmes si éclatantes qu’elles font peur aux bœufs, nos voitures si fines qu’elles se cassent en mille miettes.

Lorsque le chroniqueur des Nouvelles à la main a imaginé sa définition, il ne se trompait certes pas et il y avait là quelque chose de bien observé. Il faut désormais faire un pas de plus. Nous en sommes toujours au paroxysme, mais au paroxysme de l’absurde. Bien entendu, nous parlons seulement ici du côté extérieur et pittoresque des mœurs. Rien n’empêche et ne saurait empêcher l’essor de la Science, de la Poésie, du Génie dans toutes ses manifestations, enfin de ce qui est la vie même de la France. Mais l’existence dans la rue, le côté des choses qui sollicite l’observation superficielle est devenu essentiellement absurde et caricatural. Nous ressemblons tous à ces baladins qui, aux derniers jours du carnaval, jouent Les Rendez-vous bourgeois travestis, chacun portant un costume opposé à l’esprit de son rôle. Vous entrez dans le bureau d’un petit journal, vous y trouvez des vieillards qui regrettent le bon vieux temps ; vous allez chez un acteur, vous le voyez en train de faire des chiffres ; vous montez chez une courtisane, elle est abonnée au Siècle. Ce jeune homme adorable, fatal comme Lara et habillé comme Brummel, est un usurier. Ce monsieur qui tient ses livres de maison en partie double, et qui sert d’intermédiaire pour trouver de l’argent, c’est un poëte. Mon domestique ne se contente plus d’être mis dans la gazette ; il fait bâtir des maisons, et ce pauvre homme en habit râpé qui monte dans un omnibus est un duc plus ancien que les La Trimouille.

Il reste un descendant de Godefroy de Bouillon, il chante dans les chœurs de l’Opéra ; et le dernier des comtes de Foix, M. Eugène Grailly, était acteur à la Porte-Saint-Martin. Un saltimbanque a récemment attaché son trapèze sous le pont suspendu qui domine la cataracte du Niagara, et, dans les variations du Carnaval de Venise, Mme Carvalho a montré qu’avec son gosier elle jouait du violon mieux que Paganini : après cela venez dire que la versification des Odes funambulesques est excessive ou imprudente ! Sans parler des élus qui ont fait Les Feuilles d’Automne, La Comédie de la Mort, Les Méditations, Rolla, Les Iambes, Éloa, Les Ternaires, Les Fleurs du Mal, et d’autres beaux livres, il y a ici deux écrivains qui possèdent des natures essentiellement poétiques, ce sont MM. Louis Veuillot et Proudhon, les deux implacables adversaires de la poésie et des poëtes. Dans un morceau merveilleux d’inspiration lyrique, M. Proudhon, qui n’a jamais lu un vers, s’est rencontré, presque idée pour idée, avec Les Litanies de Satan, de M. Charles Baudelaire. Dans Corbin et d’Aubecourt, M. Louis Veuillot a donné une page digne de Burns : c’est la description de la cour d’une vieille maison dans le faubourg Saint-Germain, avec son puits à la serrurerie ouvragée et son lilas délicieusement fleuri sur un troncantique.

Les cordonniers font des romans, les notaires et les maîtres d’écriture ventrus se moquent de M. Prudhomme, les vices d’Herpillis, de Léontion, de Danaë et d’Archeanassa sont tombés aux cuisinières, et après avoir très spirituellement égayé Le Charivari, Le Corsaire, Le Figaro et Le Tintamarre, les plaisanteries contre la tragédie ont été accaparées par des imbéciles. S’il plaît donc à Daumier, en ses figures énergiques et puissantes, de tracer un pan d’habit un peu trop tordu par le vent du nord ou une main qui ait presque six doigts, il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat. Les enthousiastes du comique rimé, qui regrettent amèrement de l’avoir vu disparaître de notre poésie après Les Plaideurs, savent quelles difficultés surhumaines notre versification oppose à l’artiste qui veut faire vibrer la corde bouffonne. Si l’on nous permet de retourner ici un mot célèbre, ils savent combien il est inouï de pouvoir rester fougueux sur un cheval calme. Le problème assurément n’est pas résolu dans le pauvre petit bouquin étrange que voici, improvisé au hasard et bribe par bribe à vingt époques différentes. Mais, tel qu’il est, il pourra sans doute distraire pendant dix minutes les amateurs de poésie et d’art : il y a eu dans tous les siècles beaucoup de livres dont on n’en pourrait pas dire autant, et qui ne valent pas une cigarette.

Pour ce qui regarde les formes spéciales imitées dans quelques pièces, est-il nécessaire de rappeler encore une fois que la parodie a toujours été un hommage rendu à la popularité et au génie ? Nous croirions faire injure à nos lecteurs en supposant qu’il pût se trouver parmi eux une âme assez méchante pour voir dans ces jeux où un poëte obscur raille sa propre poésie, une odieuse attaque contre le père de la nouvelle poésie lyrique, contre le demi-dieu qui a façonné la littérature contemporaine à l’image de son cerveau, contre l’illustre et glorieux ciseleur des Orientales. Quant aux personnalités éparses dans ces pages éphémères, qui pourraient-elles raisonnablement courroucer ? Nous le répétons de nouveau, ce ne sont et ce ne pouvaient être que des caricatures absolument fantastiques. Or nous ne savons pas que ni M. Thiers, ni M. de Falloux, ni M. Louis Blanc, ni M. de Montalembert, ni M. Proudhon, ni tant d’hommes d’État et d’écrivains éminents se soient jamais fâchés à propos des singuliers profils que leur ont prêtés les dessinateurs humoristes. Il nous reste seulement le regret d’avoir cru à la lettre apocryphe signée Thomas Couture ; mais notre javelot perdu n’aura même pas égratigné cette jeune gloire.

Un mot encore : les Odes funambulesques n’ont pas été signées, tout bonnement parce qu’elles ne valaient pas la peine de l’être. Et d’ailleurs, si l’on devait les restituer à leur véritable auteur, toutes les satires parisiennes, quelles qu’elles soient, ne porteraient-elles pas le nom du facétieux inconnu qui s’appelle tout le monde ? Enfin, ennemi lecteur, avant de condamner ce fragile essai de pamphlet en rhythmes, et de le jeter dédaigneusement à la corbeille avec le dernier numéro du Réalisme, songe que la Satire magistrale de Boileau ne peut plus servir en 1857, ni même plus tard, comme arme du moins. Heureux celui qui pourrait non pas trouver, non pas compléter, mais seulement fixer pour quelques jours au point où elle est parvenue la formule rimée de notre esprit comique ! Sommes-nous sûrs que les chevaux indomptés ne viendront plus jamais mordre l’écorce de nos jeunes arbres ? Eh bien, le jour où cette fatalité planerait sur nous, le jour où se lèvera haletant, courroucé et terrible, le chanteur d’Odes qui sera le Tyrtée de la France ou son fougueux Théodore Kerner, s’il cherche la langue de l’Iambe armé de clous dans Le Ménage Parisien ou dans L’Honneur et l’Argent, il ne l’y trouvera pas ; ce n’est pas dans le sang du lapin ou du pigeon gris que le guerrier libre du pays des fleuves empoisonne ses flèches vengeresses.

Février 1857.


  1. Parabase des Oiseaux, traduction de M. Artaud.
  2. Parabase des Oiseaux, traduction de M. Artaud.