Oliver Twist/Chapitre 53

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Traduction par Alfred Gérardin sous la direction de P. Lorain.
Librairie Hachette et Cie (p. 411-415).
CHAPITRE LIII.
Et dernier.

Le sort de chacun des personnages qui ont figuré dans ce récit est maintenant fixé, et quelques lignes suffiront à leur historien pour achever de faire connaître ce qui les concerne.

Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry Maylie furent mariés à l’église du village, théâtre futur du zèle pieux du jeune pasteur ; le même jour ils prirent possession de leur nouvelle et heureuse demeure.

Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa belle-fille, pour jouir paisiblement, pendant ses dernières années, de la plus grande félicité qui soit réservée à la vieillesse et à la vertu : celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie bien remplie, on a voué l’affection la plus vive, et auxquels on a prodigué sans relâche les plus tendres soins.

Il paraît, d’après les renseignements les plus exacts, qu’en partageant également entre Olivier et Monks les débris de la fortune dont ce dernier s’était emparé, et qui n’avait jamais prospéré dans ses mains, ni dans celles de sa mère, il devait leur revenir à chacun trois mille livres sterling. En vertu des dispositions du testament de son père, Olivier aurait eu le droit de garder le tout ; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils aîné la seule chance qui lui restât de s’arracher à sa vie de désordres et de vivre honnêtement, proposa le partage égal de la fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie.

Monks garda son nom d’emprunt, partit pour l’Amérique, où il dissipa bientôt ses ressources, retomba dans ses anciens déportements, et, après avoir subi une longue détention pour quelques nouvelles escroqueries, fut repris d’un accès de sa maladie d’autrefois, et mourut en prison.

Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi misérablement, loin de leur patrie.

M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s’établir avec lui et sa vieille ménagère à moins d’un mille du presbytère où demeuraient ses bons amis ; il combla ainsi le seul vœu que pût former encore le cœur dévoué et reconnaissant d’Olivier, et ils formèrent une petite société étroitement unie et aussi heureuse qu’il est possible de l’être ici-bas.

Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna à Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et maussade, si son tempérament et son humeur n’avaient pas résisté à cette épreuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner à entendre qu’il craignait fort que l’air de Chertsey ne convînt pas à sa santé ; puis, trouvant en effet que le pays n’avait plus pour lui d’attrait, il céda sa clientèle à un confrère, loua une petite maison à l’entrée du village où son jeune ami était pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa santé. Il se mit à jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la menuiserie avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle réputation à dix lieues à la ronde, qu’on venait le consulter comme une autorité incontestable.

Avant de quitter Chertsey, il s’était pris pour M. Grimwig d’une sincère amitié que celui-ci lui rendit cordialement : aussi le bon Grimwig vient-il le voir très souvent, et, dans chacune de ces occasions, plante, pêche et fait de la menuiserie avec grande ardeur, mais toujours d’une manière originale et qui n’appartient qu’à lui, et il soutient toujours, en offrant de « manger sa tête », que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne manque pas de critiquer le sermon, à la barbe du jeune pasteur, bien qu’il avoue en confidence à M. Losberne qu’il a trouvé le sermon excellent, mais qu’il aime autant ne pas le dire. M. Brownlow s’amuse souvent à le plaisanter sur l’horoscope qu’il avait tiré d’Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils étaient assis devant une table, la montre entre eux deux, en attendant le retour de l’enfant ; mais M. Grimwig soutient qu’il ne s’était pas trompé, à preuve qu’au bout du compte Olivier ne revint pas ; et là-dessus il part d’un grand éclat de rire qui ne fait qu’ajouter à sa bonne humeur.

M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir dénoncé le juif, s’aperçut que le métier qu’il faisait n’était pas tout à fait aussi sûr qu’il aurait pu le désirer, et songea aux moyens de gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine ; tout considéré, il se mit dans la police secrète, et il se fait là dedans une jolie petite existence. Voici comment il s’arrange : il sort le dimanche, à l’heure de l’office, en compagnie de Charlotte décemment vêtue ; celle-ci tombe en faiblesse à la porte d’un cabaret ; Noé, pour la faire revenir à elle, demande pour dix sous d’eau-de-vie, que le cabaretier sert par bonté d’âme ; il verbalise et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope ; le sieur Noé fait son rapport et empoche la moitié de l’amende. D’autres fois, c’est lui qui s’évanouit, mais le résultat est le même.

M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent peu à peu dans la dernière misère et finirent par se faire admettre comme pauvres dans ce même dépôt de mendicité où ils avaient jadis régné en maîtres. On a surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa dégradation ne lui laissaient pas même la force de se réjouir d’être séparé de sa femme.

Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste, bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils couchent au presbytère ; mais ils partagent si également leurs soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et M. Losberne, que les habitants du village n’ont pas encore pu découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement attachés.

Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête ; il rompit avec son passé et résolut de l’effacer par une existence laborieuse ; il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements : mais, comme il savait se contenter de peu et qu’il avait de la bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de ferme et charretier, il est aujourd’hui le plus joyeux éleveur du Northamptonshire.

Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette histoire.

J’aimerais à m’arrêter près de quelques-uns de ces personnages au milieu desquels j’ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose Maylie, dans toute la fleur et la grâce d’une jeune ménagère, répandant au milieu du cercle qui l’entoure le bonheur et la joie, animant de sa gaieté le coin du feu pendant l’hiver et les causeries sous les arbres pendant l’été. Je voudrais la suivre au milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et charitable au dehors et s’acquittant chez elle, douce et souriante, de ses devoirs domestiques ; je voudrais retracer l’affection qu’elle portait à l’enfant de sa pauvre sœur, affection qu’Olivier lui rendait si bien pendant les longues heures qu’ils passaient ensemble à s’entretenir des amis qu’ils avaient si tristement perdus ; je voudrais, une fois encore, rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures d’enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux babil ; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur, avec la larme de bonheur et d’émotion qui brille dans les yeux bleus de leur mère. Oh ! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles innocentes… je voudrais les repasser encore sous ma plume l’une après l’autre.

M. Brownlow s’attacha de plus en plus à son fils adoptif, en voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature ; il retrouvait en lui les traits de l’amie de sa jeunesse, et cette ressemblance ravivait dans son cœur de vieux souvenirs, doux et tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu l’adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et sauvés. Mais à quoi bon ces détails, puisque j’ai dit qu’ils étaient vraiment heureux ? Le bonheur est-il possible sans une affection vive, sans ces sentiments d’humanité et de bonté pour nos semblables, et de reconnaissance envers l’Être dont la miséricorde et la bonté s’étendent sur tout ce qui respire ?

Près de l’autel de la vieille église du village se trouve une table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu’un seul nom : « Agnès. » Il n’y a point de cercueil sous cette tombe, et puisse-t-il s’écouler bien des années avant qu’on y inscrive d’autres noms ! Mais si les âmes des morts redescendent sur la terre pour visiter les lieux consacrés par l’affection… l’affection qui survit à la mort, l’affection de ceux qu’ils ont connus ici-bas, j’aime à croire que l’ombre de cette pauvre jeune fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel ; j’aime à croire qu’il n’en est pas moins béni parce qu’il est là, près d’une église austère, et que la pauvre femme n’a été qu’une brebis égarée.





FIN.