Mozilla.svg

Orgueil et Préjugé (Paschoud)/11

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (1p. 115-126).

CHAPITRE XI.

Lorsque les dames sortirent de table, après le dîner, Elisabeth remonta vers sa sœur, et la voyant bien garantie contre le froid, elle l’aida à descendre au salon, où elle fut reçue par ses deux amies, avec de grandes démonstrations d’amitié. Elisabeth ne les avoit jamais vues si aimables que pendant l’heure qui s’écoula avant le retour des messieurs. Elles avoient ce qu’on appelle de la conversation ; car elles savoient faire la description d’une fête avec exactitude, raconter une anecdote avec gaîté et se moquer de leurs amis avec esprit.

— Lorsque les messieurs revinrent, Jane fut le premier objet de leur attention, et les yeux de miss Bingley se portèrent sur Darcy. Il n’avoit pas encore fait trois pas dans la chambre qu’elle avoit déjà quelque chose d’important à lui dire ; il s’adressa cependant tout de suite à Miss Bennet, en la félicitant poliment de son rétablissement. M. Hurst la salua en lui disant qu’il étoit charmé, etc., etc., mais toute la chaleur et l’expansion étoient dans l’abord de Bingley ; il étoit plein de joie et d’attentions pour elle ; il passa les premiers momens à ranimer le feu pour qu’elle ne souffrît pas du changement de température, elle fut se placer, d’après son désir, de l’autre côté de la cheminée pour être plus éloignée de la porte ; il s’assit ensuite à côté d’elle et ne parla plus qu’à elle. Elisabeth, qui s’étoit mise à travailler dans une autre partie du sallon, observoit tous ses soins avec délices.

M. Hurst s’efforçoit de rappeler à sa belle sœur sa table de jeu, mais ce fut en vain, elle savoit que M. Darcy ne se soucioit pas de jouer, et M. Hurst fut bientôt positivement refusé ; elle lui dit que personne ne vouloit jouer, et le silence de toute la société parut affirmer ce qu’elle avoit annoncé. M. Hurst n’eut donc rien de mieux à faire que de s’étendre sur un sopha et de se laisser aller au sommeil. Darcy prit un livre, Miss Bingley fit de même, et Mist. Hurst occupée à jouer avec ses bagues et ses bracelets, se joignoit de temps en temps à la conversation de son frère avec Miss Bennet.

Miss Bingley étoit beaucoup plus occupée de M. Darcy que de sa lecture ; elle ne faisoit autre chose que de regarder le livre qu’il tenoit, et de lui faire des questions ; elle ne put cependant parvenir à l’engager dans aucune conversation ; il répondoit brièvement à ses questions et continuoit à lire ; enfin fatiguée des efforts qu’elle faisoit pour s’amuser du livre qu’elle tenoit, et qu’elle avoit choisi, seulement parce que c’étoit le second volume de celui de M. Darcy ; elle bâilloit ouvertement et disoit : qu’il est agréable de passer ainsi sa soirée ! Pour moi, je soutiendrai toujours qu’il n’y a pas de plus grand plaisir que la lecture. On est bien plus vite fatigué de toute autre chose que d’un livre. Lorsque j’aurai une maison à moi, je n’y serai point heureuse sans une bonne bibliothèque.

Personne ne lui répondant, elle bâilla encore, posa son livre, jeta les yeux autour de la chambre pour chercher quelqu’autre amusement ; entendant son frère parler de bal à Miss Bennet, elle se tourna brusquement de son côté et lui dit :

— Mais vraiment, pensez-vous sérieusement à donner un bal à Netherfield ? Je vous conseillerois auparavant de consulter ceux qui sont présens. Je me trompe beaucoup, ou il y a parmi nous des gens à qui un bal paroîtroit une pénitence plutôt qu’un plaisir.

— Si vous voulez parler de Darcy, s’écria son frère, il pourra s’aller coucher avant qu’il commence. Car, pour le bal, c’est une chose décidée, et je ferai les invitations dès que Nicholle aura fait les provisions nécessaires pour le blanc-manger et les fromages glacés.

— J’aimerois beaucoup mieux les bals, disoit-elle, s’ils étoient arrangés différemment ; c’est quelque chose d’affreux d’être ainsi toujours en mouvement, ce seroit bien plus raisonnable, si la conversation étoit à l’ordre du jour plutôt que la danse.

— Beaucoup plus raisonnable, j’en conviens, ma chère Caroline, mais alors ce ne seroit plus un bal.

Miss Bingley ne fit aucune réponse ; bientôt après elle se leva et se promena dans la chambre ; sa tournure étoit belle, sa démarche élégante ; mais Darcy étoit inflexiblement studieux ; dans le désespoir de ne pas réussir, elle se détermina à faire un dernier effort, et se tournant vers Elisabeth, elle lui dit : Miss Elisa Bennet, permettez-moi de vous engager à suivre mon exemple ; un peu de mouvement est agréable après avoir été si long-temps assise.

Elisabeth fut surprise, cependant elle accepta, et Miss Bingley vit qu’elle avoit obtenu le but qu’elle s’étoit proposée ; car Darcy leva les yeux, il étoit surpris aussi de cette attention, et sans s’en appercevoir, il posa son livre ; on l’invita tout de suite à prendre part à la promenade, mais il déclina cette proposition, observant que les dames ne pouvoient avoir que deux motifs pour se promener ainsi de long en large dans la chambre, motifs pour lesquels elles ne devoient pas désirer qu’il se joignit à elles. Que vouloit-il dire ? Miss Bingley mouroit d’envie de le savoir, et elle demanda à Elisabeth si elle pouvoit le comprendre.

— Pas du tout, mais vous pouvez compter que c’est quelque sarcasme contre nous, et le meilleur moyen de le désappointer, c’est de ne pas le lui demander.

Miss Bingley étoit incapable de désappointer jamais M. Darcy sur rien, et par-conséquent elle lui demanda d’énoncer les deux motifs.

— Je n’ai pas la plus légère objection à vous les faire connoître, dit-il, lorsqu’elle eut fini de parler. Vous avez choisi cette manière de passer la soirée, ou parce que vous êtes dans la confidence l’une de l’autre, et que vous avez quelque affaire à vous communiquer, ou parce que vous pensez que vos tailles ressortent avec plus d’avantage par la promenade. Dans le premier cas, je vous dérangerais, dans le second, je suis beaucoup mieux placé pour vous admirer, en restant au coin du feu.

— Oh, fi donc ! s’écria Miss Bingley, je n’ai jamais entendu une chose si abominable, comment le punirons-nous d’une telle impertinence ?

— Il n’y a rien de si facile, dit Elisabeth, si vous en avez réellement le désir, nous pouvons le faire enrager et le punir tout-à-la-fois, le tourmenter et le plaisanter ; étant si liée avec lui, vous devez savoir comment il faut s’y prendre.

— Non, vraiment, je ne le sais pas. Je vous assure que ma liaison avec lui ne m’a pas encore appris cela… Le tourmenter, le troubler ! lui qui est la présence d’esprit même ! Non, je sens qu’il auroit le dessus, et quant à la plaisanterie, nous nous exposerions à nous moquer de lui sans raison.

— Ah ! l’on ne peut pas plaisanter M. Darcy, c’est un avantage qui n’est pas très-commun, et j’espère qu’il ne le deviendra pas ; ce seroit un véritable chagrin pour moi d’avoir beaucoup de connoissances dans ce cas-là, car j’aime fort à plaisanter.

— Miss Bingley, repondit-il, élève trop mon mérite. Non seulement le plus sage et le meilleur des hommes, mais encore les plus belles actions pourroient être tournées en ridicule par celle qui fait de la plaisanterie la principale occupation de sa vie.

— S’il y a des gens ainsi, dit Elisabeth, j’espère que je ne suis pas du nombre, j’espère que je ne tournerai jamais en ridicule ce qui est sage et bon ; les folies et les absurdités, les caprices et les inconséquences me divertissent, je l’avoue, j’en ris toutes les fois que je le puis. Mais, vous êtes probablement tout-à-fait à l’abri ?

— Cela n’est peut-être donné à personne ; cependant la principale étude de ma vie a été de chercher à éviter ces foiblesses qui exposent souvent un esprit supérieur au ridicule.

— La vanité et l’orgueil par exemple ?

— La vanité est une véritable foiblesse, mais là où la supériorité existe, l’orgueil est une vertu.

— Votre examen de M. Darcy est fini, je suppose, dit Miss Bingley, je vous prie quel en est le résultat ?

— Le résultat ? Que je suis parfaitement convaincue que M. Darcy n’a aucun défaut. Il l’avoue lui-même sans détour.

— Non, dit Darcy, je n’ai pas une pareille prétention. J’ai des défauts sûrement, mais j’espère que ce ne sont pas des défauts qui tiennent à l’entendement. Je ne puis pas répondre de même de mon caractère ; je crois qu’il n’a pas assez de souplesse, pour se plier aux convenances du monde. Je ne puis oublier les folies et les vices des autres, ni les offenses qu’ils m’ont faites, aussi vite peut-être que je le devrois. Mes pensées ne suivent point toutes les impulsions qu’on veut leur donner. On appellera peut-être mon caractère vindicatif. Une fois qu’on a perdu mon estime elle est perdue pour jamais.

— C’est pourtant un défaut, s’écria Elisabeth ! Le ressentiment implacable est une ombre bien forte dans le caractère ; vous avez bien choisi votre défaut, car je ne saurois en plaisanter, vous n’avez rien à craindre de moi.

— Je crois qu’il y a dans tous les caractères un penchant naturel à quelque fâcheuse disposition que la meilleure éducation ne peut vaincre entièrement !

— Et votre défaut est un léger penchant à haïr tout le monde ?

— Et le vôtre, ajouta-t-il en souriant, est de vous obstiner à ne pas comprendre les gens !

— Allons, faisons un peu de musique, dit Miss Bingley, fatiguée d’une conversation à laquelle elle n’avoit point de part. Louisa, vous ne vous opposez pas à ce que je réveille M. Hurst ?

Sa sœur n’y ayant mis aucune opposition, elle ouvrit le piano, et Darcy après quelques instans de réflexion, n’en fut pas fâché ; il commençoit à sentir le danger de trop s’occuper d’Elisabeth.