Ornithologie du Canada, 1ère partie/Le Chat-Huant

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Atelier typographique de J.T. Brousseau (p. 28-32).

LE CHAT-HUANT.[1]
(Virginian Owl.)


Ce brigand de nuit est de la taille d’une dinde ; son corps est, en dessus, d’un brun varié de lignes fines, rousses et grises ; le milieu du ventre est blanc ; les côtés de la poitrine et les flancs sont fauves, puis blancs, rayés en travers de brun, sans aucune flammèche longitudinale ; la queue est arrondie et barrée de brun clair ; le collier est blanc, le tour des yeux blanc, puis fauve. Deux aigrettes de plumes l’ont fait surnommer le Grand Hibou à cornes. « Dans les forêts denses de l’Indiana, dit Wilson, j’ai plus d’une fois entendu pendant la nuit cette sentinelle solitaire, pousser des cris à faire trembler une garnison entière, Waugh O ! Waugh O ! Ses autres solos nocturnes étaient non moins mélodieux et ressemblaient tantôt au hurlement d’un chien qui a perdu son maître, tantôt au râle étouffé d’un assassiné qui crie en vain au secours. » Ce sont les accents lugubres du Duc de Virginie qui éveillent la nuit nos campagnards occupés en mars et avril à la confection du sucre d’érable, sur le versant des collines. Le duc fréquente surtout les bois voisins des rivières. Le jour, on le voit seul, souvent sur les grosses branches les plus touffues ; si on le surprend, il se réveille, siffle, fait rouler ses gros yeux en se balançant d’un pied sur l’autre. Cependant, si l’importun s’approche, il s’envole ; mais ébloui par la lumière du jour, il se dirige mal, et cherche à se cacher dans le fourré le plus voisin. Le Duc de Virginie a le vol élevé, rapide et gracieux ; il plane avec aisance et en grand cercle par la simple inclinaison de ses ailes et de sa queue. De temps en temps, il effleure silencieusement la terre avec vélocité, et saisit sa proie à l’improviste ; quelquefois il s’arrête subitement sur quelque palissade, secoue ses plumes et pousse un cri horrible. Quelquefois, quand on n’est éloigné de lui que de cinquante pas, il dit son hou-hou de manière à faire croire qu’on entend un cri lointain à plus d’un mille de distance. Dans l’intervalle de chaque cri, il fait claquer son bec comme par passe-temps, ou bien il aiguise le bout de ses mandibules, de même qu’un sanglier aiguise ses défenses. Dindes, poules, perdrix, canards, poissons morts, lapins et souris, voilà ses entremets et sa pièce de résistance. Il les avale tout entiers avec la plume, le poil et les os[2]. C’est dans les nuits sereines qu’on peut le voir voler, silencieux et rapide, à la recherche de sa proie.

« Le marinier descendant le Grand Fleuve (le Mississippi) remarque le nocturne chasseur qui passe au-dessus de sa barque ; les ailes étendues, il franchit les collines, ou bien descend et s’élève dans l’air comme une ombre, ou bien disparaît dans les bois. Le bateau qui suit le cours sinueux de la rivière, arrive bientôt dans une anse que borde un champ nouvellement défriché ; la lune brille sur l’humble chaumière du colon ; dans le petit champ qui l’entoure, un arbre que la hache a épargné, sert de juchoir aux oiseaux domestiques, qui doivent bientôt peupler la basse-cour. Parmi eux se trouve une Dinde qui couve. Le grand Hibou, dont les yeux perçants ont découvert sa proie, plane circulairement autour de l’arbre et médite son attaque. Mais la Dinde est aussi vigilante que lui ; elle se dresse sur ses pieds, agite ses ailes et glousse si bruyamment, qu’elle réveille tous ses voisins les Coqs et les Poules ; le caquettement devient général, et le colon se réveille à son tour. Il est bientôt sur pied, prépare son fusil, ouvre la porte et regarde dehors ; il voit le maraudeur emplumé qui s’est perché sur une branche morte et d’un seul coup, il rétablit la tranquillité dans son poulailler suspendu. »

« Les gestes ridicules et les évolutions bizarres du Grand Hibou, qui veut plaire à sa compagne, ne se peuvent décrire : ce sont des courbettes, des demi-tours, des contorsions, des claquements de bec, dont le spectacle dissiperait la plus sombre mélancolie ; elle y répond en imitant les allures et la pantomime de son compagnon. Puis tous deux vont construire, en mai, au plus épais des bois, leur nid, qu’ils fixent sur une maîtresse branche, voisine du tronc principal : il se compose de petits bâtons tortueux et est tapissé à l’intérieur de plumes et d’herbes fines. Le duo de Virginie pris au nid, s’apprivoise — il n’émigre pas et passe l’année chez nous ; » ainsi s’exprime Audubon. — Le Grand Hibou à cornes, lorsque son plumage est en saison est un des plus nobles oiseaux de la Faune canadienne — sa force, son courage indomptable, sa férocité,[3] l’ont fait surnommer l’aigle-hibou — il y a, en Amérique, cinq variétés de cette espèce, savoir ; pacificus, atlanticus, arcticus, magellanicus, virginianus : c’est cette dernière qui visite le Canada.


  1. No. 48. — Bubo Virginianus. — Baird.
    Bubo Virginianus. — Audubon.
  2. En avril 1721, Charlevoix écrivait de Chambly, à la duchesse de LesDiguères : « Le Chat Huant Canadien n’a de différence du Français qu’une petite fraise blanche autour du cou, et un cri particulier. Sa chaire est bonne à manger, et bien des gens la préfèrent à celle de la Poule. Sa provision pour l’hyver sont des Mulots, auxquels il casse les pattes et qu’il engraisse et nourrit avec soin, jusqu’à ce qu’il en ait besoin ! ! ! » Il est permis d’en douter. (Note de l’auteur.)
  3. Voici un tableau sombre du naturel du Grand-Duc européen, le cousin-germain de notre Chat-Huant :
    « Un procureur du roi de l’Aveyron nourrissait un Grand-Duc, il y a douze ans de cela. Des gens de la campagne lui apportent deux jeunes oisillons de l’espèce, couverts encore de leur premier duvet. Le magistrat confie à tout hasard l’éducation de cette jeunesse à son pensionnaire, qui était un mâle et qui s’acquitta des devoirs de sa charge avec un zèle tout maternel et digne d’un meilleur sort, car le premier essai que firent de leurs forces les deux jeunes élèves parvenus à l’adolescence, fut d’occire pendant son sommeil leur père nourricier, de lui trancher la tête et de le dévorer. Après quoi le plus fort des deux, la femelle, tua son frère et le mangea comme elle avait fait de son père. Alors le magistrat effrayé de tant de perversité dans un âge aussi tendre, et ne pouvant plus désormais supporter la vue de la créature scélérate, s’en défit en faveur d’un savant de ses amis qui habitait Toulouse et qui était précisément en quête d’une épouse pour un jeune oiseau qu’il avait élevé. Le mariage eut lieu sous les plus favorables auspices ; mais l’habitude du cannibalisme est une seconde nature et il n’y avait guère à espérer que celle qui avait débuté dans la vie par le parricide et le fratricide, reculât devant le conjugicide. En effet, l’infâme assassine saisit avec ardeur la première occasion qui s’offrit de se charger la conscience d’un nouveau crime et d’un nouveau cadavre. L’histoire ajoute qu’elle ne jouit pas longtemps du fruit de ses forfaits, et qu’elle mourut peu de jours après son dernier attentat, non de remords, mais d’un boyau de veau trop long qu’elle ne put avaler. Elle aimait trop le veau, c’est ce qui l’a tuée. — (Toussenel.)