Othon/Acte II

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Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (Œuvres. Tome VIp. 591-607).
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ACTE II.


Scène première.

PLAUTINE, FLAVIE.

Plautine.

Dis-moi donc, lorsque Othon s’est offert à Camille,
A-t-il paru contraint ? a-t-elle été facile ?
Son hommage auprès d’elle a-t-il eu plein effet ?
Comment l’a-t-elle pris, et comment l’a-t-il fait[1] ?


Flavie.

J’ai tout vu ; mais enfin votre humeur curieuse
À vous faire un supplice est trop ingénieuse.
Quelque reste d’amour qui vous parle d’Othon,
Madame, oubliez-en, s’il se peut, jusqu’au nom.
Vous vous êtes vaincue en faveur de sa gloire,
Goûtez un plein triomphe après votre victoire :
Le dangereux récit que vous me commandez
Est un nouveau combat où vous vous hasardez.
Votre âme n’en est pas encor si détachée
Qu’il puisse aimer ailleurs sans qu’elle en soit touchée.
Prenez moins d’intérêt à l’y voir réussir,
Et fuyez le chagrin de vous en éclaircir.


Plautine.

Je le force moi-même à se montrer volage ;

Et regardant son change ainsi que mon ouvrage,
J’y prends un intérêt qui n’a rien de jaloux :
Qu’on l’accepte, qu’il règne, et tout m’en sera doux.


Flavie.

J’en doute ; et rarement une flamme si forte
Souffre qu’à notre gré ses ardeurs…


Plautine.

Souffre qu’à notre gré ses ardeurs… Que t’importe ?
Laisse-m’en le hasard ; et sans dissimuler,
Dis de quelle manière il a su lui parler.


Flavie.

N’imputez donc qu’à vous si votre âme inquiète
En ressent malgré moi quelque gêne secrète.
Othon à la princesse a fait un compliment,
Plus en homme de cour qu’en véritable amant.
Son éloquence accorte, enchaînant avec grâce
L’excuse du silence à celle de l’audace,
En termes trop choisis accusoit le respect
D’avoir tant retardé cet hommage suspect.
Ses gestes concertés, ses regards de mesure
N’y laissoient aucun mot aller à l’aventure :
On ne voyoit que pompe en tout ce qu’il peignoit ;
Jusque dans ses soupirs la justesse régnoit,
Et suivoit pas à pas un effort de mémoire
Qu’il étoit plus aisé d’admirer que de croire.
Camille sembloit même assez de cet avis ;
Elle auroit mieux goûté des discours moins suivis :
Je l’ai vu dans ses yeux ; mais cette défiance
Avoit avec son cœur trop peu d’intelligence.
De ses justes soupçons ses souhaits indignés
Les ont tout aussitôt détruits ou dédaignés :
Elle a voulu tout croire ; et quelque retenue
Qu’ait su garder l’amour dont elle est prévenue,
On a vu, par ce peu qu’il laissait échapper,

Qu’elle prenoit plaisir à se laisser tromper ;
Et que si quelquefois l’horreur de la contrainte
Forçoit le triste Othon à soupirer sans feinte,
Soudain l’avidité de régner sur son cœur
Imputoit à l’amour ces soupirs de douleur.


Plautine.

Et sa réponse enfin ?


Flavie.

Et sa réponse enfin ? Elle a paru civile ;
Mais la civilité n’est qu’amour en Camille,
Comme en Othon l’amour n’est que civilité.


Plautine.

Et n’a-t-elle rien dit de sa légèreté,
Rien de la foi qu’il semble avoir si mal gardée ?


Flavie.

Elle a su rejeter cette fâcheuse idée,
Et n’a pas témoigné qu’elle sût seulement
Qu’on l’eût vu pour vos yeux soupirer un moment.


Plautine.

Mais qu’a-t-elle promis ?


Flavie.

Mais qu’a-t-elle promis ? Que son devoir fidèle
Suivroit ce que Galba voudroit ordonner d’elle ;
Et de peur d’en trop dire et d’ouvrir trop son cœur,
Elle l’a renvoyé soudain vers l’empereur.
Il lui parle à présent. Qu’en dites-vous, Madame,
Et de cet entretien que souhaite votre âme ?
Voulez-vous qu’on l’accepte ou qu’il n’obtienne rien ?


Plautine.

Moi-même, à dire vrai, je ne le sais pas bien.
Comme des deux côtés le coup me sera rude,
J’aimerois à jouir de cette inquiétude,
Et tiendrois à bonheur le reste de mes jours
De n’en sortir jamais, et de douter toujours.


Flavie.

Mais il faut se résoudre, et vouloir quelque chose.


Plautine.

Souffre sans m’alarmer que le ciel en dispose :
Quand son ordre une fois en aura résolu,
Il nous faudra vouloir ce qu’il aura voulu.
Ma raison cependant cède Othon à l’empire :
Il est de mon honneur de ne m’en pas dédire ;
Et soit ce grand souhait volontaire ou forcé,
Il est beau d’achever comme on a commencé.
Mais je vois Martian.



Scène II

MARTIAN, FLAVIE, PLAUTINE.

Plautine.

Mais je vois Martian. Que venez-vous m’apprendre ?


Martian.

Que de votre seul choix l’empire va dépendre,
Madame.


Plautine.

Madame. Quoi ? Galba voudrait suivre mon choix !


Martian.

Non ; mais de son conseil nous ne sommes que trois,
Et si pour votre Othon vous voulez mon suffrage,
Je vous le viens offrir avec un humble hommage.


Plautine.

Avec… ?


Martian.

Avec… ? Avec des vœux sincères et soumis,
Qui feront encor plus si l’espoir m’est permis.


Plautine.

Quels vœux et quel espoir ?


Martian.

Quels vœux et quel espoir ? Cet important service,
Qu’un si profond respect vous offre en sacrifice…


Plautine.

Eh bien ! il remplira mes désirs les plus doux ;
Mais pour reconnaissance enfin que voulez-vous ?


Martian.

La gloire d’être aimé.


Plautine.

La gloire d’être aimé. De qui ?


Martian.

La gloire d’être aimé. De qui ? De vous, Madame.


Plautine.

De moi-même ?


Martian.

De moi-même ? De vous : j’ai des yeux, et mon âme…


Plautine.

Votre âme, en me faisant cette civilité,
Devrait l’accompagner de plus de vérité :
On n’a pas grande foi pour tant de déférence,
Lorsqu’on voit que la suite a si peu d’apparence.
L’offre sans doute est belle, et bien digne d’un prix,
Mais en le choisissant vous vous êtes mépris :
Si vous me connoissiez, vous feriez mieux paroître…


Martian.

Hélas ! mon mal ne vient que de vous trop connoître.
Mais vous-même, après tout, ne vous connaissez pas,
Quand vous croyez si peu l’effet de vos appas.
Si vous daigniez[2] savoir quel est votre mérite,
Vous ne douteriez point de l’amour qu’il excite.
Othon m’en sert de preuve : il n’avait rien aimé,
Depuis que de Poppée il s’étoit vu charmé ;

Bien que d’entre ses bras Néron l’eût enlevée,
L’image dans son cœur s’en étoit conservée ;
La mort même, la mort n’avait pu l’en chasser :
À vous seule étoit dû l’honneur de l’effacer.
Vous seule d’un coup d’œil emportâtes la gloire
D’en faire évanouir la plus douce mémoire,
Et d’avoir su réduire à de[3] nouveaux souhaits
Ce cœur impénétrable aux plus charmants objets ;
Et vous vous étonnez que pour vous je soupire !


Plautine.

Je m’étonne bien plus que vous me l’osiez dire ;
Je m’étonne de voir qu’il ne vous souvient plus
Que l’heureux Martian fut l’esclave Icélus[4],
Qu’il a changé de nom sans changer de visage.


Martian.

C’est ce crime du sort qui m’enfle le courage :
Lorsqu’en dépit de lui je suis ce que je suis,
On voit ce que je vaux, voyant ce que je puis.
Un pur hasard sans nous règle notre naissance ;
Mais comme le mérite est en notre puissance,
La honte d’un destin qu’on vit mal assorti[5]
Fait d’autant plus d’honneur quand on en est sorti.
Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres,
Depuis que nos Romains[6] ont accepté des maîtres,
Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareils
Pour les premiers emplois et les secrets conseils :
Ils ont mis en nos mains la fortune publique ;
Ils ont soumis la terre à notre politique ;

Patrobe, Polyclète, et Narcisse, et Pallas[7],
Ont déposé des rois et donné des États.
On nous élève au trône au sortir de nos chaînes ;
Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines[8] ;
Et quand l’amour en moi vous présente un époux,
Vous me traitez d’esclave, et d’indigne de vous !
Madame, en quelque rang que vous ayez pu naître,
C’est beaucoup que d’avoir l’oreille du grand maître.
Vinius est consul, et Lacus est préfet ;
Je ne suis l’un ni l’autre, et suis plus en effet ;
Et de ces consulats, et de ces préfectures,
Je puis, quand il me plaît, faire des créatures :
Galba m’écoute enfin ; et c’est être aujourd’hui,
Quoique sans ces grands noms, le premier d’après lui.


Plautine.

Pardonnez donc, Seigneur, si je me suis méprise :
Mon orgueil dans vos fers n’a rien qui l’autorise.
Je viens de me connoître, et me vois à mon tour
Indigne des honneurs qui suivent votre amour.
Avoir brisé ces fers fait un degré de gloire
Au-dessus des consuls, des préfets du prétoire ;
Et si de cet amour je n’ose être le prix,
Le respect m’en empêche et non plus le mépris.
On m’avoit dit pourtant que souvent la nature
Gardoit en vos pareils sa première teinture,
Que ceux de nos Césars qui les ont écoutés
Ont tous souillé leurs noms par quelques lâchetés,

Et que pour dérober l’empire à cette honte
L’univers a besoin qu’un vrai héros y monte.
C’est ce qui me faisoit y souhaiter Othon ;
Mais à ce que j’apprends ce souhait n’est pas bon.
Laissons-en faire aux dieux, et faites-vous justice ;
D’un cœur vraiment romain dédaignez le caprice.
Cent reines à l’envi vous prendront pour époux :
Félix en eut bien trois, et valoit moins que vous.


Martian.

Madame, encore un coup, souffrez que je vous aime.
Songez que dans ma main j’ai le pouvoir suprême,
Qu’entre Othon et Pison mon suffrage incertain,
Suivant qu’il penchera, va faire un souverain.
Je n’ai fait jusqu’ici qu’empêcher l’hyménée
Qui d’Othon avec vous eût joint la destinée :
J’aurais pu hasarder quelque chose de plus ;
Ne m’y contraignez point à force de refus.
Quand vous cédez Othon, me souffrir en sa place,
Peut-être ce sera faire plus d’une grâce ;
Car de vous voir à lui ne l’espérez jamais.



Scène III.

PLAUTINE, LACUS, MARTIAN, FLAVIE.

Lacus.

Madame, enfin Galba s’accorde à vos souhaits ;
Et j’ai tant fait sur lui, que dès cette journée,
De vous avec Othon il consent l’hyménée.


Plautine[9].

Qu’en dites-vous, seigneur ? Pourrez-vous bien souffrir
Cet hymen que Lacus de sa part vient m’offrir ?

Le grand maître a parlé, voudrez-vous l’en dédire,
Vous qu’on voit après lui le premier de l’empire ?
Dois-je me ravaler jusques à cet époux ?
Ou dois-je par votre ordre aspirer jusqu’à vous ?


Lacus.

Quel énigme[10] est-ce-ci, Madame ?


Plautine.

Quel énigme est-ce-ci, Madame ? Sa grande âme
Me faisoit tout à l’heure un présent de sa flamme ;
Il m’assuroit qu’Othon jamais ne m’obtiendroit,
Et disoit à demi qu’un refus nous perdroit.
Vous m’osez cependant assurer du contraire ;
Et je ne sais pas bien quelle réponse y faire.
Comme en de certains temps il fait bon s’expliquer,
En d’autres il vaut mieux ne s’y point embarquer.
Grands ministres d’État, accordez-vous ensemble,
Et je pourrai vous dire après ce qui m’en semble.



Scène IV.

LACUS, MARTIAN.

Lacus.

Vous aimez donc Plautine, et c’est là cette foi
Qui contre Vinius vous attachait à moi ?


Martian.

Si les yeux de Plautine ont pour moi quelque charme,
Y trouvez-vous, Seigneur, quelque sujet d’alarme ?
Le moment bienheureux qui m’en feroit l’époux
Réuniroit par moi Vinius avec vous.
Par là de nos trois cœurs l’amitié ressaisie,

En déracineroit et haine et jalousie.
Le pouvoir de tous trois, par tous trois affermi,
Auroit pour nœud commun son gendre en votre ami :
Et quoi que contre vous il osât entreprendre…


Lacus.

Vous seriez mon ami, mais vous seriez son gendre ;
Et c’est un faible appui des intérêts de cour
Qu’une vieille amitié contre un nouvel amour.
Quoi que veuille exiger une femme adorée,
La résistance est vaine ou de peu de durée ;
Elle choisit ses temps, et les choisit si bien,
Qu’on se voit hors d’état de lui refuser rien.
Vous-même êtes-vous sûr que ce nœud la retienne
D’ajouter, s’il le faut, votre perte à la mienne ?
Apprenez que des cœurs séparés à regret
Trouvent de se rejoindre aisément le secret.
Othon n’a pas pour elle éteint toutes ses flammes[11] ;
Il sait comme aux maris on arrache les femmes ;
Cet art sur son exemple est commun aujourd’hui,
Et son maître Néron l’avait appris de lui.
Après tout, je me trompe, ou près de cette belle…


Martian.

J’espère en Vinius, si je n’espère en elle ;
Et l’offre pour Othon de lui donner ma voix
Soudain en ma faveur emportera son choix.


Lacus.

Quoi ? vous nous donneriez vous-même Othon pour maître ?


Martian.

Et quel autre dans Rome est plus digne de l’être ?


Lacus.

Ah ! pour en être digne, il l’est, et plus que tous ;
Mais aussi, pour tout dire, il en sait trop pour nous.

Il sait trop ménager ses vertus et ses vices.
Il étoit sous Néron de toutes ses délices ;
Et la Lusitanie a vu ce même Othon
Gouverner en César et juger en Caton[12].
Tout favori dans Rome, et tout maître en province,
De lâche courtisan il s’y montra grand prince ;
Et son âme ployant[13], attendant l’avenir,
Sait faire également sa cour, et la tenir.
Sous un tel souverain nous sommes peu de chose ;
Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose :
Sa main seule départ ses libéralités ;
Son choix seul distribue états et dignités.
Du timon qu’il embrasse il se fait le seul guide[14],
Consulte et résout seul, écoute et seul décide,
Et quoique nos emplois puissent faire du bruit[15],
Sitôt qu’il nous veut perdre, un coup d’œil nous détruit.
Voyez d’ailleurs Galba, quel pouvoir il nous laisse,
En quel poste sous lui nous a mis sa foiblesse,
Nos ordres règlent tout, nous donnons, retranchons ;
Rien n’est exécuté dès que nous l’empêchons :
Comme par un de nous il faut que tout s’obtienne,
Nous voyons notre cour plus grosse que la sienne ;

Et notre indépendance iroit au dernier point,
Si l’heureux Vinius ne la partageoit point :
Notre unique chagrin est qu’il nous la dispute.
L’âge met cependant Galba près de sa chute ;
De peur qu’il nous entraîne, il faut un autre appui ;
Mais il le faut pour nous aussi foible que lui.
Il nous en faut prendre un qui satisfait des titres,
Nous laisse du pouvoir les suprêmes arbitres.
Pison a l’âme simple et l’esprit abattu ;
S’il a grande naissance, il a peu de vertu :
Non de cette vertu qui déteste le crime ;
Sa probité sévère est digne qu’on l’estime[16] ;
Elle a tout ce qui fait un grand homme de bien ;
Mais en un souverain c’est peu de chose, ou rien.
Il faut de la prudence, il faut de la lumière,
Il faut de la vigueur adroite autant que fière[17],
Qui pénètre, éblouisse, et sème des appas…
Il faut mille vertus enfin qu’il n’aura pas.
Lui-même il nous priera d’avoir soin de l’empire,
En saura seulement ce qu’il nous plaira[18] dire :
Plus nous l’y tiendrons bas, plus il nous mettra haut ;
Et c’est là justement le maître qu’il nous faut.


Martian.

Mais, Seigneur, sur le trône élever un tel homme,
C’est mal servir l’État, et faire opprobre à Rome.


Lacus.

Et qu’importe à tous deux de Rome et de l’État ?
Qu’importe qu’on leur voie ou plus ou moins d’éclat ?

Faisons nos sûretés, et moquons-nous du reste.
Point, point de bien public[19] s’il nous devient funeste.
De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux ;
Ne vivons que pour nous, et ne pensons qu’à nous.
Je vous le dis encor : mettre Othon sur nos têtes,
C’est nous livrer tous deux à d’horribles tempêtes.
Si nous l’en voulons croire, il nous devra le tout ;
Mais de ce grand projet s’il vient par nous à bout,
Vinius en aura lui seul tout l’avantage :
Comme il l’a proposé, ce sera son ouvrage ;
Et la mort, ou l’exil, ou les abaissements,
Seront pour vous et moi ses vrais remercîments.


Martian.

Oui, notre sûreté veut que Pison domine :
Obtenez-en pour moi qu’il m’assure Plautine ;
Je vous promets pour lui mon suffrage à ce prix.
La violence est juste après de tels mépris.
Commençons à jouir par là de son empire,
Et voyons s’il est homme à nous oser dédire.


Lacus.

Quoi ? votre amour toujours fera son capital
Des attraits de Plautine et du nœud conjugal !
Eh bien ! il faudra voir qui sera plus utile
D’en croire… Mais voici la princesse Camille.



Scène V

CAMILLE, LACUS, MARTIAN, ALBANE.

Camille.

Je vous rencontre ensemble ici fort à propos,

Et voulois à tous deux vous dire quatre mots.
Si j’en crois certain bruit que je ne puis vous taire,
Vous poussez un peu loin l’orgueil du ministère :
On dit que sur mon rang vous étendez sa loi,
Et que vous vous mêlez de disposer de moi.


Martian.

Nous, madame ?


Camille.

Nous, madame ? Faut-il que je vous obéisse,
Moi, dont Galba prétend faire une impératrice ?


Lacus.

L’un et l’autre sait trop quel respect vous est dû.


Camille.

Le crime en est plus grand, si vous l’avez perdu.
Parlez, qu’avez-vous dit à Galba l’un et l’autre ?


Martian.

Sa pensée a voulu s’assurer sur la nôtre ;
Et s’étant proposé le choix d’un successeur,
Pour laisser à l’empire un digne possesseur,
Sur ce don imprévu qu’il fait du diadème,
Vinius a parlé, Lacus a fait de même.


Camille.

Et ne savez-vous point, et Vinius, et vous,
Que ce grand successeur doit être mon époux ?
Que le don de ma main suit ce don de l’empire ?
Galba, par vos conseils, voudroit-il s’en dédire ?


Lacus.

Il est toujours le même, et nous avons parlé
Suivant ce qu’à tous deux le ciel a révélé :
En ces occasions, lui qui tient les couronnes
Inspire les avis sur le choix des personnes.
Nous avons cru d’ailleurs pouvoir sans attentat
Faire vos intérêts de ceux de tout l’État :

Vous ne voudriez pas en avoir de contraires.


Camille.

Vous n’avez, vous ni lui, pensé qu’à vos affaires ;
Et nous offrir Pison, c’est assez témoigner…


Lacus.

Le trouvez-vous, madame, indigne de régner ?
Il a de la vertu, de l’esprit, du courage ;
Il a de plus…


Camille.

Il a de plus… De plus, il a votre suffrage,
Et c’est assez de quoi mériter mes refus.
Par respect de son sang[20], je ne dis rien de plus.


Martian.

Aimeriez-vous Othon, que Vinius propose,
Othon, dont vous savez que Plautine dispose,
Et qui n’aspire ici qu’à lui donner sa foi ?


Camille.

Qu’il brûle encor pour elle, ou la quitte pour moi,
Ce n’est pas votre affaire ; et votre exactitude
Se charge en ma faveur de trop d’inquiétude.


Lacus.

Mais l’empereur consent qu’il l’épouse aujourd’hui ;
Et moi-même je viens de l’obtenir pour lui.


Camille.

Vous en a-t-il prié ? dites, ou si l’envie…


Lacus.

Un véritable ami n’attend point qu’on le prie.


Camille.

Cette amitié me charme, et je dois avouer
Qu’Othon a jusqu’ici tout lieu de s’en louer,

Que l’heureux contre-temps d’un si rare service…


Lacus.

Madame…


Camille.

Madame… Croyez-moi, mettez bas l’artifice.
Ne vous hasardez point à faire un empereur.
Galba connoît l’empire, et je connois mon cœur :
Je sais ce qui m’est propre ; il voit ce qu’il doit faire,
Et quel prince à l’État est le plus salutaire.
Si le ciel vous inspire, il aura soin de nous,
Et saura sur ce point nous accorder sans vous.


Lacus.

Si Pison vous déplaît, il en est quelques autres…


Camille.

N’attachez point ici mes intérêts aux vôtres.
Vous avez de l’esprit, mais j’ai des yeux perçants :
Je vois qu’il vous est doux d’être les tout-puissants ;
Et je n’empêche point qu’on ne vous continue
Votre toute-puissance au point qu’elle est venue ;
Mais quant à cet époux, vous me ferez plaisir
De trouver bon qu’enfin je puisse le choisir.
Je m’aime un peu moi-même, et n’ai pas grande envie
De vous sacrifier le repos de ma vie.


Martian.

Puisqu’il doit avec vous régir tout l’univers…


Camille.

Faut-il vous dire encor que j’ai des yeux ouverts ?
Je vois jusqu’en vos cœurs, et m’obstine à me taire ;
Mais je pourrais enfin dévoiler le mystère.


Martian.

Si l’empereur nous croit…


Camille.

Si l’empereur nous croit… Sans doute il vous croira ;
Sans doute je prendrai l’époux qu’il m’offrira :

Soit qu’il plaise à mes yeux, soit qu’il me choque en l’âme,
Il sera votre maître, et je serai sa femme ;
Le temps me donnera sur lui quelque pouvoir,
Et vous pourrez alors vous en apercevoir.
Voilà les quatre mots que j’avais à vous dire :
Pensez-y.



Scène VI

LACUS, MARTIAN.

Martian.

Pensez-y. Ce courroux, que Pison nous attire…


Lacus.

Vous vous en alarmez ? Laissons-la discourir,
Et ne nous perdons pas de crainte de périr.


Martian.

Vous voyez quel orgueil contre nous l’intéresse.


Lacus.

Plus elle m’en fait voir, plus je vois sa faiblesse.
Faisons régner Pison ; et malgré ce courroux,
Vous verrez qu’elle-même aura besoin de nous.


FIN DU SECOND ACTE.



  1. « Racine a encore pris cette situation dans sa tragédie de Bajazet (acte III, scène i). Atalide a envoyé son amant à Roxane ; elle s’informe en tremblant du succès de cette entrevue, qu’elle a ordonnée elle-même, et qui doit causer sa mort. » (Voltaire.)
  2. L’édition de 1982 porte seule daignez, pour daigniez.
  3. L’édition de 1682 a seule des, pour de. Voyez plus loin le vers 1189 et la note qui s’y rapporte.
  4. Voyez ci-dessus, p. 574, note 2.
  5. Var. La honte d’un destin qu’on voit mal assorti. (1666)
  6. L’édition de 1692 a corrigé nos romains en les Romains ; et un peu plus bas, au vers 509, enlève en élève ; Voltaire a adopté ce dernier changement.
  7. Patrobe (Patrobius) et Polyclète, affranchis de Néron (voyez Tacite, Histoires, livre I, chapitre xlix, et Annales, livre XIV, chapitre xxxix) ; Narcisse et Pallas, affranchis de Claude.
  8. L’affranchi Antonius Félix, que d’autres nomment Claudius Félix, fut procurateur de Judée sous les empereurs Claude et Néron. Suétone (Vie de Claude, chapitre xxviii) l’appelle trium reginarum maritum. Il épousa successivement Drusilla, petite-fille d’Antoine et de Cléopâtre, et une autre Drusilla, fille du roi Hérode Agrippa. Sa troisième femme est inconnue.
  9. Dans l’édition de Voltaire (1764) : Plautine, à Martian.
  10. Voyez Œdipe, vers 1059, ci-dessus, p. 179. — Thomas Corneille et Voltaire ont mis le féminin : « Quelle énigme. » Voltaire a de plus changé est-ce-ci en est ceci.
  11. L’édition de 1682 porte les flammes, pour ses flammes.
  12. « Le portrait d’Othon est très-beau dans cette scène. Il est permis à un auteur dramatique d’ajouter des traits aux caractères qu’il dépeint et d’aller plus loin que l’histoire. Tacite dit d’Othon : Pueritiam incuriose, adolescentiam petulanter egerat, gratus Neroni æmulatione luxus… In provinciam… specie legationis seposuit… Comiter administrata provincia (a). Son enfance fut paresseuse, sa jeunesse débauchée ; il plut à Néron en imitant ses vices et son luxe. (Voltaire.) »

    (a) Histoires, livre I, chapitre xiii.

  13. On lit ainsi ployant, sans accord, dans les éditions de 1668, de 1682 et de 1692. L’édition originale, que Voltaire a suivie, donne ployante.
  14. Voyez ci-dessus, p. 567 et 568.
  15. Tel est le texte de toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692. Voltaire a ainsi donné ce vers :
    Et quoi que nos emplois puissent faire de bruit.
  16. « À bien juger Pison, son humeur était sévère ; elle semblait dure à des yeux prévenus. » Piso… æstimatione recta severus, deterius interpretantibus tristior habebatur. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre xiv.)
  17. Var. Il faut une vigueur adroite autant que fière. (1665-68).
  18. Les éditions de 1666, de 1668 et de 1682 portent : « ce qu’il vous plaira, » pour « ce qu’il nous plaira. »
  19. Dans l’édition de 1682, par erreur sans doute : « Point, point du bien public. »
  20. « Pison, né de M. Crassus et de Scribonie, appartenait à deux familles illustres. » Piso, M. Crasso et Scribonia genitus, nobilis utrinque. (Tacite, Histoires, livre I, chapitre XIV.)