Othon l’archer/9

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Calmann-Lévy (p. 263-274).
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IX


« Il était six heures du soir, à peu près, lorsque le chevalier et sa femme vinrent s’asseoir sur le balcon. Béatrix paraissait contrainte et embarrassée : le chevalier était triste.

Tous deux demeurèrent quelques instants en silence, et leurs regards se portèrent instinctivement vers l’endroit où était apparu le chevalier, le jour de son combat avec Gérard. Le même point se faisait apercevoir à la même place. Béatrix tressaillit, le chevalier soupira. Cette même impression qui frappait en même temps leurs deux âmes, les ramena l’un à l’autre : leurs yeux se rencontrèrent. Ceux du chevalier étaient humides et exprimaient un sentiment de tristesse si profonde, que Béatrix ne put le supporter et tomba à genoux.

« — Oh ! non ! non ! mon ami, lui dit-elle, pas un mot de ce secret qui doit nous coûter si cher. Oublie la demande que je t’ai faite, et, si tu ne laisses pas de nom à nos fils, ils seront braves comme leur père et s’en feront un.

« — Écoute, Béatrix, répondit le chevalier, toutes choses sont prévues par le Seigneur, et, puisqu’il a permis que tu me fisses la demande que tu m’as faite, c’est que mon jour est venu. J’ai passé neuf ans près de toi, neuf ans d’un bonheur qui n’était pas fait pour ce monde ; c’est plus qu’aucun homme n’en a jamais obtenu. Remercie Dieu comme je le fais, et écoute ce que je vais te dire.

« — Pas un mot ! pas un mot ! s’écria Béatrix ; pas un mot, je t’en supplie !

« Le chevalier étendit la main vers le point qui, depuis quelques minutes, commençait à devenir plus distinct, et Béatrix reconnut la barque conduite par le cygne.

« — Tu vois bien qu’il est temps, dit-il ; écoute donc ce que tu as eu si longtemps le désir secret d’apprendre, et que je dois t’apprendre du moment que tu me l’as demandé.

« Béatrix laissa tomber en sanglotant sa tête sur les genoux du chevalier. Celui-ci la regarda avec une expression indéfinissable de tristesse et d’amour, et, lui laissant tomber les mains sur les épaules :

« — Je suis, lui dit-il, le compagnon d’armes de ton père, Robert de Clèves, l’ami de ton oncle Godefroy de Bouillon ; je suis le comte Rodolphe d’Alost, tué au siège de Jérusalem.

« Béatrix jeta un cri, releva sa tête pâlie, et fixa sur le chevalier des yeux effrayés et hagards. Elle voulut parler ; mais sa voix ne put proférer que des sons inarticulés, comme ceux qu’on laisse échapper pendant un rêve.

« — Oui, je sais, continua le chevalier, ce que je te dis la est inouï. Mais souviens-toi, Béatrix, que j’étais tombé sur la terre des miracles. Le Seigneur fît pour moi ce qu’il fit pour la fille de Jaïre et le frère de Madeleine. Voilà tout !

« — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Béatrix en se relevant sur ses genoux, ce que vous dites là n’est pas possible !

« — Je te croyais plus de foi, Béatrix, répondit le chevalier.

« — Vous êtes Rodolphe d’Alost ? murmura la princesse.

« — Lui-même : Godefroy, tu le sais, m’avait laissé, ainsi qu’à ses deux frères, le commandement de l’armée pour venir chercher ton père. Lorsqu’il revint à nous, il était tellement émerveillé de ta jeune beauté, que, pendant toute la route, il ne parla que de toi. Si Godefroy t’aimait comme une fille, je puis dire qu’il m’aimait comme un fils ; aussi, du moment où il t’avait revue, une seule idée s’était emparée de lui, celle de nous unir l’un à l’autre. J’avais vingt ans alors, une âme vierge comme celle d’une jeune fille. Le portrait qu’il me fit de toi enflamma mon cœur, et bientôt je t’aimais aussi ardemment que si je t’eusse connue depuis mon enfance. Toutes choses étaient si bien convenues entre nous, qu’il ne m’appelait plus que son neveu.

« Ton père fut tué ; je le pleurai comme s’il eût été mon père. En mourant, il me donna sa bénédiction et me renouvela son consentement. Dès lors je te regardai comme mienne ; ton souvenir, inconnu mais toujours présent, fleurit au milieu de toutes mes pensées ; ton nom se mêla à toutes mes prières.

« Nous arrivâmes devant Jérusalem ; nous fûmes repoussés pendant trois assauts : le dernier dura soixante heures. Il fallait renoncer à tout jamais à la cité sainte ou l’emporter cette fois. Godefroy ordonna une dernière attaque. Nous prîmes ensemble la conduite d’une colonne ; nous marchâmes en tête ; nous dressâmes deux échelles, et nous montâmes côte à côte ; enfin, nous touchions au haut du rempart ; je levais le bras pour saisir un créneau, lorsque je vis briller le fer d’une lance : une douleur aiguë succéda à cette espèce d’éclair, un frisson glacé me courut par tout le corps. Je prononçai ton nom, puis je tombai à la renverse sans plus rien sentir ni rien voir ; j’étais tué.

« Je n’ai aucune idée du temps que je restai endormi de ce sommeil sans rêve qu’on appelle la mort. Enfin, un jour, il me sembla sentir une main qui se posait sur mon épaule. Je crus vaguement que le jour de Josaphat était arrivé. Un doigt toucha mes paupières, j’ouvris les yeux, j’étais couché dans une tombe dont le couvercle se tenait soulevé tout seul, et, devant moi debout, était un homme que je reconnus pour Godefroy, quoiqu’il eût un manteau de pourpre sur les épaules, une couronne sur la tête et une auréole autour du front ; il se pencha vers moi, me souffla sur la bouche, et je sentis rentrer dans ma poitrine la vie et le sentiment. Cependant il me semblait encore être attaché au sépulcre par des crampons de fer. Je voulus parler ; mais mes lèvres remuèrent sans proférer aucun son.

« — Réveille-toi, Rodolphe, le seigneur le permet, » dit Godefroy, « et écoute ce que je vais te dire. »

« Je fis alors un effort surhumain dans lequel se réunirent toutes les forces naissantes de ma nouvelle vie, et je prononçai ton nom.

« — C’est d’elle que je viens te parler, » me dit Godefroy.

« — Mais, interrompit Béatrix, Godefroy était mort aussi !

« — Oui, répondit Rodolphe, et voici ce qui était arrivé :

« Godefroy était mort empoisonné et avait demandé, avant de mourir, que son corps reposât près du mien ; ses volontés avaient été suivies, il avait été inhumé dans son costume royal ; seulement, au manteau de pourpre et au diadème. Dieu avait ajouté une auréole. Godefroy me raconta ces choses, qui étaient arrivées depuis ma propre mort à moi, et que, par conséquent, je ne pouvais savoir.

« — Et Béatrix ? » lui dis-je.

« — Nous voici arrivés à ce qui la regarde, » me répondit-il. « Je dormais donc, comme toi, dans ma tombe, attendant l’heure du jugement, lorsqu’il me sembla peu à peu, comme si je m’éveillais d’un sommeil profond, revenir au sentiment et à la vie. Le premier sens qui s’éveilla en moi fut celui de l’ouïe : je crus entendre le bruit d’une petite sonnette, et, à mesure que l’existence revenait en moi le son devenait plus distinct. Bientôt je le reconnus pour celui de la clochette que j’avais donnée à Béatrix. En même temps, la mémoire me revint et je me rappelai la propriété miraculeuse attachée au rosaire rapporté par Pierre l’Ermite. Béatrix était en danger, et le Seigneur avait permis que le son de la clochette sacrée pénétrât dans mon tombeau et me réveillât jusque dans les bras de la mort.

« J’ouvris les yeux et je me trouvai dans la nuit. Une crainte terrible s’empara alors de moi : comme je n’avais aucune conscience du temps écoulé, je crus avoir été enterré vivant ; mais, au même instant une odeur d’encens parfuma le caveau. J’entendis des chants célestes, deux anges soulevèrent la pierre de ma tombe, et j’aperçus le Christ assis près de sa sainte mère, sur un trône de nuages.

« Je voulus me prosterner ; mais je ne pus faire aucun mouvement.

« Cependant je sentis se dénouer les liens qui retenaient ma langue et je m’écriai :

« — Seigneur, Seigneur ! que votre saint nom soit béni ! »

« Le Christ ouvrit la bouche à son tour, et ses paroles arrivèrent à moi douces comme un chant.

« — Godefroy, mon noble et pieux serviteur, n’entends-tu rien ? » me dit-il.

« — Hélas ! monseigneur Jésus, » répondis-je, j’entends le son de la clochette sainte, qui m’apprend que celle dont le père est mort pour vous, dont le fiancé est mort pour vous, et dont l’oncle est mort pour vous, est en danger à cette heure et n’a plus que vous pour la secourir.

« — Eh bien, que puis-je faire pour toi ? » dit le Christ. « Je suis le Dieu rémunérateur : demande, et ce que tu me demanderas te sera accordé.

« — Ô monseigneur Jésus ! » répondis-je, « je n’ai rien à demander pour moi-même ; car vous avez fait pour moi plus que pour personne. Vous m’avez choisi pour conduire la croisade et délivrer la ville sainte ; vous m’avez donné la couronne d’or là où vous aviez porté la couronne d’épines, et vous avez permis que je mourusse dans votre grâce. Je n’ai donc rien à vous demander pour moi, ô monseigneur Jésus ! maintenant surtout que de mes yeux mortels j’ai contemplé votre divinité. Mais, si j’osais vous prier pour un autre…

« — Ne t’ai-je pas dit que ce que tu demanderais te serait accordé ? Après avoir cru à ma parole pendant ta vie, douteras-tu de ma parole après ta mort ? »

« — Eh bien, monseigneur Jésus ! » lui répondis-je, vous qui lisez au plus profond du cœur des hommes, vous savez avec quel regret je suis mort ; pendant quatre ans, j’avais nourri un espoir bien doux : c’était d’unir celui que j’aime comme un frère à celle que j’aime comme une fille ; la mort les a séparés. Rodolphe d’Alost est mort pour votre sainte cause. Eh bien, monseigneur Jésus, rendez-lui les jours qu’il devait vivre, et permettez qu’il aille au secours de sa fiancée, qu’un grand danger presse en ce moment, si j’en crois le son de la clochette qui ne cesse de retentir, preuve qu’elle ne cesse de prier.

« — Qu’il soit fait ainsi que tu le désires, » dit le Christ ; « que Rodolphe d’Alost se lève et aille au secours de sa fiancée. Je lui donne congé de la tombe jusqu’au jour où sa femme lui demandera qui il est, d’où il vient et qui l’a envoyé. Ces trois questions seront le signe auquel il reconnaîtra que je le rappelle à moi.

« — Seigneur ! Seigneur ! » m’écriai-je une seconde fois, « que votre saint nom soit béni.

« À peine avais-je prononcé ces paroles, qu’il passa comme un nuage entre moi et le ciel, et que tout disparut.

« Alors je me levai de ma tombe et je vins à la tienne. J’appuyai la main sur ton épaule pour t’éveiller de la mort. Je touchai du doigt tes paupières pour t’ouvrir les yeux ; je soufflai mon souffle sur tes lèvres pour te rendre la vie et la parole. Et maintenant, Rodolphe d’Alost, lève-toi ! car c’est la volonté du Christ que tu ailles au secours de Béatrix, et que tu restes près d’elle jusqu’au jour où elle te demandera qui tu es, d’où tu viens, et quel est celui qui t’a envoyé. »

« Godefroy avait à peine cessé de parler, que je sentis se rompre les liens qui m’attachaient au sépulcre. Je me dressai dans ma tombe aussi plein de vie qu’avant que j’eusse reçu le coup mortel, et, comme on m’avait enseveli dans ma cuirasse, je me retrouvai tout armé, à l’exception de mon épée, que j’avais laissée échapper en tombant, et que probablement on n’avait pu retrouver.

« Alors Godefroy me ceignit de son propre glaive, qui était d’or, me suspendit à l’épaule le cor dont il avait l’habitude de se servir au milieu de la mêlée, et passa à mon doigt l’anneau qui lui avait été donné par l’empereur Alexis. Puis, m’ayant embrassé :

« — Frère, » me dit-il, « Dieu me rappelle à lui, je le sens. Remets sur moi la pierre de ma tombe, et, ce soin accompli, va, sans perdre un instant, au secours de Béatrix. »

« À ces mots, il se recoucha dans son sépulcre, ferma les yeux et murmura une seconde fois :

« — Seigneur, Seigneur ! que voire saint nom soit béni. »

« Je me penchai sur lui pour l’embrasser encore une fois ; mais il était sans souffle et déjà endormi dans le Seigneur.

« Je laissai retomber sur lui la pierre qu’un doigt divin avait soulevée ; j’allai m’agenouiller à l’autel, je fis ma prière, et, sans perdre un instant, je résolus de venir à ton secours. Sous le porche de l’église, je trouvai un cheval tout caparaçonné ; une lance était dressée contre le mur : je ne doutai point un instant que l’un et l’autre ne fussent pour moi. Je pris la lance, je montai à cheval, et, pensant que le Seigneur avait confié à son instinct le soin de me conduire, je lui jetai la bride sur le cou et lui laissai prendre la route qui lui convenait.

« Je traversai la Syrie, la Cappadoce, la Turquie, la Thrace, la Dalmatie, l’Italie et l’Allemagne ; enfin, après un an et un jour de voyage, j’arrivai sur les bords du Rhin. Là, je trouvai une barque à laquelle était attaché un cygne avec des chaînes d’or. Je montai dans la barque et elle me conduisit en face du château. Tu sais le reste, Béatrix.

« — Hélas ! s’écria Béatrix, voilà le cygne et la barque qui abordent au même endroit où ils ont abordé alors ; mais, cette fois, malheureuse que je suis, ils viennent te reprendre. Rodolphe, Rodolphe, pardonne-moi !

« — Je n’ai rien à te pardonner, Béatrix, dit Rodolphe en l’embrassant. Le temps est écoulé, Dieu me rappelle, et voilà tout. Remercions-le des neuf années de bonheur qu’il nous a accordées, et demandons-lui des années pareilles pour notre paradis.

« Alors, il appela ses trois fils, qui jouaient dans la prairie ; ils accoururent aussitôt. Il embrassa d’abord Robert, qui était l’aîné, lui donna son écu et son épée, et le nomma son successeur. Puis il embrassa Godefroy, qui était le second, lui donna son cor et lui abandonna la comté de Louën ; enfin, il embrassa à son tour Rodolphe, qui était le troisième, et lui donna l’anneau et le comté de Messe. Puis, ayant une dernière fois serré Béatrix dans ses bras, il lui ordonna de demeurer où elle était, recommanda à ses trois fils de consoler leur mère, qu’ils voyaient pleurer sans rien comprendre à ses larmes ; puis il descendit dans la cour, où il retrouva son cheval tout sellé, traversa la prairie, en se retournant à chaque pas, monta dans la barque, qui reprit aussitôt le chemin par lequel elle était venue, et disparut bientôt dans l’ombre nocturne qui commençait à descendre du ciel.

« Depuis cette heure jusqu’à celle de sa mort, le princesse Béatrix revint tous les jours sur le balcon ; mais elle ne vit jamais reparaître ni la barque, ni le cygne, ni le chevalier.

« Et je venais prier Rodolphe d’Alost, continua Héléna, de demander à Dieu qu’il fasse pour moi un miracle pareil à celui que, dans sa miséricorde, il voulut bien faire pour la princesse Béatrix.

— Ainsi soit-il, répondit Othon en souriant.