Page:Émile Faguet - L'Art de lire.djvu/90

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se peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire inépuisable.

Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée du premier coup, n’est assurément qu’un lieu commun ; mais il est très important qu’une pensée originale soit d’abord accessible et comme hospitalière, ensuite se révèle comme digne d’un examen prolongé et l’exigeant.

Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles n’admettent point. Ils veulent que la pensée se garde tout d’abord du lecteur profane par l’obscurité, pour attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent que la pensée fasse le vide autour d’elle pour avoir le plaisir, eux, de franchir la zone déserte, d’entrer dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en sortir en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut que tout le monde en puisse autant faire.

Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie intellectuelle.

Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne comprends littéralement pas une ligne et que jeunes gens, femmes, enfants comprennent parfaitement, jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les étonne si peu qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis que je ne comprends pas, malgré un grand désir et un grand zèle. On me répond, des yeux du moins et de la mine, car nous sommes un peuple poli : « Oh ! quand il sera clair de manière que vous l’enten-