Page:Œuvres complètes, Impr. nat., Actes et Paroles, tome III.djvu/27

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sauvage de l’attaque : C’est des prussiens. Pendant deux heures les cris de mort allèrent grossissant, une foule effrénée s’amassait dans la place. Enfin il n’y eut plus qu’une seule clameur : Enfonçons la porte !

Peu après que ce cri fut pousse, dans une rue voisine, deux hommes portant une longue poutre, propre à battre les portes des maisons assiégées, se dirigaient vers la place des Barricades, vaguement entrevus comme dans un crépuscule de la Foret-Noire.

Mais en même temps que la poutre le soleil arrivait ; le jour se leva. Le jour est un trop grand regard pour de certaines actions ; la bande se dispersa. Ces fuites d’oiseaux de nuit font partie de l’aurore.


V


Quel est le but de ce double récit ? le voici : mettre en regard deux façons différentes d’agir, résultant de deux éducations différentes.

Voilà deux foules, l’une qui envahit la maison no 6 de la place Royale, à Paris ; l’autre qui assiège la maison no 4 de la place des Barricades, à Bruxelles ; laquelle de ces deux foules est la populace ?

De ces deux multitudes, laquelle est la vile ?

Examinons-les.

L’une est en guenilles ; elle est sordide, poudreuse, délabrée, hagarde ; elle sort d’on ne sait quels logis qui, si l’on pense aux bêtes craintives, font songer aux tanières, et, si l’on pense aux bêtes féroces, font songer aux repaires ; c’est la houle de la tempête humaine ; c’est le reflux trouble et indistinct du bas-fond populaire ; c’est la tragique apparition des faces livides, cela apporte l’inconnu. Ces hommes sont ceux qui ont froid et qui ont faim. Quand ils travaillent, ils vivent à peu prèsj quand ils chôment, ils meurent presque ; quand l’ouvrage manque, ils rêvent accroupis dans des trous avec ce que Joseph de Maistre appelle leurs femelles et leurs petits ; ils entendent des voix faibles et douces crier : Père, du pain ! ils habitent une ombre peu distincte de l’ombre pénale ; quand leur fourmillement, aux heures fatales comme juin 1848, se répand hors de cette ombre, un éclair, le sombre éclair social, sort de leur cohue ; ayant tous les besoins, ils ont presque droit à tous les appétits ; ayant toutes les souffrances, ils ont presque droit à toutes les colères. Bras nus, pieds nus. C’est le tas des misérables.

L’autre multitude, vue de près, est élégante et opulente ; c’est minuit, heure d’amusement ; ces hommes sortent des salons où l’on chante, des cafés où l’on soupe, des théâtres où l’on rit ; ils sont bien nés, à ce qu’il paraît, et