Page:Œuvres complètes, Impr. nat., Actes et Paroles, tome III.djvu/34

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trépied et un autel, elle est, nous venons de le dire, un meuble. C’est moins encombrant pour les coups d’état ; un meuble, cela se met au grenier. Cela en sort aussi. La tribune actuelle du Sénat a eu cette aventure.

Elle est en bois ; pas même en chêne ; en acajou, avec pilastres et cuivres dorés, à la mode du directoire, et au lieu de Michel-Ange et de Phidias elle a eu pour sculpteur Ravrio. Elle est vieille, quoiqu’elle semble neuve. Elle n’est pas vierge. Elle a été la tribune du conseil des anciens, et elle a vu l’entrée factieuse des grenadiers de Bonaparte. Puis, elle a été la tribune du sénat de l’empire. Elle l’a été deux fois ; d’abord après le 18 Brumaire, ensuite après le 2 Décembre. Elle a subi le défilé des éloquences des deux empires ; elle a vu se dresser au-dessus d’elle ces hautes et inflexibles consciences, d’abord l’inaccessible Cambacérès, puis l’infranchissable Troplong ; elle a vu succéder la chasteté de Baroche à la pudeur de Fouché ; elle a été le lieu où l’on a pu, à cinquante ans d’intervalle, comparer à ces fiers sénateurs, les Sieyès et les Fontanes, ces autres sénateurs non moins altiers, les Mérimée et les Sainte-Beuve. Sur elle ont rayonné Suin, Fould, Delangle, Espinasse, M. Nisard.

Elle a eu devant elle un banc d’évêques dont aurait pu être Talleyrand, et un banc de généraux dont a été Bazaine. Elle a vu le premier empire commencer par l’illusion d’Austerlitz, et le deuxième empire s’achever par la réalité du démembrement. Elle a possédé Fialin, Vieillard, Pélissier, Saint-Arnaud, Dupin. Aucune illustration ne lui a été épargnée. Elle a assisté à des glorifications inouïes, à la célébration de Puebla, à l’hosanna de Sadowa, à l’apothéose de Mentana. Elle a entendu des personnages compétents affirmer qu’on sauvait la société, la famille et la religion en mitraillant les promeneurs sur le boulevard. Elle a eu tel homme que la légion d’honneur n’a plus. Elle a, pour nous borner au dernier empire, été, pendant dix-neuf ans, illuminée par la pléiade de toutes les hontes ; elle a entendu une sorte de long cantique, psalmodié par les dévots athées aussi bien que par les dévots catholiques, en l’honneur du parjure, du guet-apens et de la trahison ; pas une lâcheté ne lui a manqué ; pas une platitude ne lui a fait défaut ; elle a eu l’inviolabilité officielle ; elle a été si parfaitement auguste qu’elle en a profité pour être complètement immonde ; elle a entendu on ne sait qui confier l’épée de la France à un aventurier pour on ne sait quoi, qui était Sedan ; cette tribune a eu un tressaillement de gloire et de joie à l’approche des catastrophes ; ce morceau de bois d’acajou a été quelque chose comme le proche parent du trône impérial, qui du reste, on le sait, et l’on a l’aveu de Napoléon, n’était que sapin ; les autres tribunes sont faites pour parler, celle-ci avait été faite pour être muette ; car c’est être muet que de taire aux peuples le devoir, le droit, l’honneur.