Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/405

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les heures ; les espaces de même et les nombres sont bout à bout à la suite l’un de l’autre. Ainsi se fait une espèce d’infini et d’éternel. Ce n’est pas qu’il y ait rien de tout cela qui soit infini et éternel, mais ces êtres terminés se multiplient infiniment ; ainsi il n’y a, ce me semble, que le nombre qui les multiplie qui soit infini.


10.

Quand on dit que le chaud n’est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ? que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une si différente idée ! et ces sentimens-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d’une manière tout autre que l’attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touchent d’autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés.


11.

Si un animal faisoit par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parloit par esprit ce qu’il parle par instinct, pour la chasse, et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d’affection, comme pour dire : «Rongez cette corde qui me blesse, et où je ne puis atteindre. »


12.

Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contre-poids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires : ôtez un de ces vices, nous tombons dans l’autre.


13.

Ils disent que les éclipses présagent malheur, parce que les malheurs sont ordinaires ; de sorte qu’il arrive si souvent du mal, qu’ils devinent souvent ; au lieu que s’ils disoient qu’elles présagent bonheur, ils mentiraient souvent. Ils ne donnent le bonheur qu’à des rencontres du ciel rares ; ainsi ils manquent peu souvent à deviner.


14.

La mémoire est nécessaire pour toutes les opérations de l’esprit.


15.

Instinct et raison, marques de deux natures.


16.

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant ; le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent ; je m’effraye, et m’étonne de me voir ici plutôt que là ; car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t -il été destiné à moi ? — Memoria hospitis unius diei prætereuntis[1].

  1. Sagesse, v, 15. — On lit encore dans le manuscrit, p. 49 : « Pourquoi