Page:Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Guillaumin, 1.djvu/19

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conditions de l’entreprise. D’abord, c’était vers 1827, et à ce moment la science agronomique n’existait pas en France. Ensuite, il s’agissait d’un domaine de 250 hectares environ, subdivisé en une douzaine de métairies ; et tous les agriculteurs savent que le régime parcellaire et routinier du métayage oppose à tout progrès sérieux un enchevêtrement presque infranchissable de difficultés matérielles et surtout de résistances morales. Enfin, le caractère de Bastiat était incapable de se plier — on pourrait dire de s’abaisser — aux qualités étroites d’exactitude, d’attention minutieuse, de patiente fermeté, de surveillance défiante, dure, âpre au gain, sans lesquelles un propriétaire ne peut diriger fructueusement une exploitation très-morcelée. Il avait bien entrepris, pour chaque culture et chaque espèce d’engrais, de tenir exactement compte des déboursés et des produits, et ses essais durent avoir quelque valeur théorique ; mais, dans la pratique, il était trop indifférent à l’argent, trop accessible à toutes les sollicitations, pour défendre ses intérêts propres, et la condition de ses métayers ou de ses ouvriers dut seule bénéficier de ses améliorations.

L’agriculture ne fut donc guère, pour Bastiat, qu’un goût ou un semblant d’occupation. L’intérêt véritable, le charme sérieux de sa vie campagnarde, ce fut au fond l’étude, et la conversation qui est l’étude à deux — « la conférence, comme dit Montaigne, qui apprend et exerce en un coup, » quand elle s’établit entre deux esprits distingués. Le bon génie de Bastiat lui fit rencontrer, à côté de lui, cette intelligence-sœur, qui devait, en quelque sorte, doubler la sienne. Ici vient se placer un nom qui fut si profondément mêlé à l’existence intime et à la pensée de Bas-