Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, X.djvu/20

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Parfois, quand je travaillais dans les rochers, je l’apercevais tout à coup sur le bord de la falaise, pareille à un signal de sémaphore. Elle regardait passionnément la vaste mer dorée de lumière et le grand ciel empourpré de feu. Parfois je la distinguais au fond d’un vallon, marchant vite, de son pas élastique d’Anglaise ; et j’allais vers elle, attiré je ne sais par quoi, uniquement pour voir son visage d’illuminée, son visage sec, indicible, content d’une joie intérieure et profonde.

Souvent aussi je la rencontrais au coin d’une ferme, assise sur l’herbe, sous l’ombre d’un pommier, avec son petit livre biblique ouvert sur les genoux, et le regard flottant au loin.

Car je ne m’en allais plus, attaché dans ce pays calme par mille liens d’amour pour ses larges et doux paysages. J’étais bien dans cette ferme ignorée, loin de tout, près de la terre, de la bonne, saine, belle et verte terre que nous engraisserons nous-mêmes de notre corps, un jour. Et peut-être, faut-il l’avouer, un rien de curiosité aussi me retenait chez la mère Lecacheur. J’aurais voulu connaître un peu cette étrange miss Harriet et savoir ce qui se passe dans les âmes solitaires de ces vieilles Anglaises errantes.

II