Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, X.djvu/325

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l'Orient. A peine ai-je pris l'opium que je me couche, et j'attends. J'attends une heure, deux heures parfois. Puis, je sens d'abord de légers frémissements dans les mains et dans les pieds, non pas une crampe, mais un engourdissement vibrant. Puis peu à peu j'ai l'étrange et délicieuse sensation de la disparition de mes membres. Il me semble qu'on me les ôte. Cela gagne, monte, m'envahit entièrement. Je n'ai plus de corps. Je n'en garde plus qu'une sorte de souvenir agréable. Ma tête seule est là, et travaille. Je pense. Je pense avec une joie matérielle infinie, avec une lucidité sans égale, avec une pénétration surprenante. Je raisonne, je déduis, je comprends tout, je découvre des idées qui ne m'avaient jamais effleuré ; je descends en des profondeurs nouvelles, je monte à des hauteurs merveilleuses ; je flotte dans un océan de pensées, et je savoure l'incomparable bonheur, l'idéale jouissance de cette pure et sereine ivresse de la seule intelligence.

Il se tut encore et ferma de nouveau les yeux. Je repris :

— Ton désir de l'Orient ne vient que de cette constante ivresse. Tu vis dans une hallucination. Comment désirer ce pays barbare où l'Esprit est mort, où la Pensée stérile ne sort point des étroites limites de la vie, ne fait